Cours d’agriculture (Rozier)/PIN

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Hôtel Serpente (Tome septièmep. 679-706).


PIN. Von-Linné classe cet arbre dans la monoécie monadelphie & le nomme pinus. Tournefort lui donne la même dénomination & le place dans la troisième section de la dix-neuvième classe des arbres à fleurs mâles, séparées des fleurs femelles & sur le même pied, & dont les fruits sont écailleux & en forme de cônes, ce qui a fait donner à ces arbres le nom de conifères.


CHAPITRE PREMIER.

Caractère du genre.

Von-Linné confond dans le même genre le pin sauvage, le vrai pin ou pin pinier, le sapin, le faux sapin, le cèdre, le mélèse, &c. ; ces rapprochemens, peut-être utiles aux botanistes qui ont l’habitude de comparer les objets, ne le sont pas pour les cultivateurs dont la plupart ne connoissent les plantes & les arbres que par leur port, & il arrive de là que souvent ils confondent une espèce avec une autre. Je séparerai donc les espèces pour ne parler ici que des pins.

Les fleurs mâles sont séparées das fleurs femelles, mais elles sont sur le même pied, c’est-à-dire, que chaque arbre a des fleurs mâles & des fleurs femelles isolées. Les mâles sont placées au sommet des branches, disposées en grappes ; leur calice est divisé en quatre folioles qui tombent lorsque la fleur est fanée ; ces folioles sont oblongues, opposées, très-longues ; les étamines sont en grand nombre, implantées sur un axe ou filet, ou colonne droite ; ces étamines, sont plus longues que le calice, divisées à leur sommet, les anthères ou bourses sons arrondies & renferment une grande quantité de poussière séminale ; les folioles du calice tiennent lieu de corolle. La couleur des fleurs varie du rouge au jaune ou au blanc.

Les fleurs femelles sont toujours placées à l’extrémité des jeunes branches ; elles sont tantôt rapprochées des fleurs mâles, & tantôt elles en sont éloignées ; mais comme les premières contiennent beaucoup de poussière séminale, & qu’elles la lancent avec force, il n’est pas à craindre que les femelles »e soient pas fécondées.

Les fleurs femelles sont rassemblées dans un cône commun, presqu’ovale. On voit sous chaque écaille deux pistils ; ces écailles sont plus larges à leur base qu’à leur sommet, plus épaisses, renflées & placées en recouvrement les unes sur les autres. C’est de la réunion de ces écailles que le cône est formé. On trouve au-dessous de chacune un noyau terminé par une membrane, & il renferme une amande plate d’un côté & renflée de l’autre. Les fruits restent deux ans sur l’arbre avant d’avoir leur maturité. Lorsqu’ils y sont parvenus, les écailles s’ouvrent par le sommet & le noyau tombe, enfin le cône st détache a son tour.


CHAPITRE II.

Des espèces.

T. Pin, proprement dit Pin Pinier. Pinus pinea. Line. Ses cônes sont longs de cinq à six pouces, & même plus, & d’une grosseur bien proportionnée ; leurs écailles sont luisantes, larges & unies. L’amande recouverte par les écailles, ressemble, pour la grosseur seulement, aux noisettes rouges, & leur forme est celle d’un œuf. Les feuilles sont deux à deux ; les premières qui naissent, sont solitaires & garnies de cils, leur base renfermée dans une gaine. Elles sont longues & bleuâtres. Cet arbre n’est pas rare dans les provinces méridionales de la France ; il est particulièrement cultivé en Portugal, en Espagne, & sur-tout en Italie. Il s’élève fort haut, & ses branches se disposent à son sommet en manière de parasol. Cet arbre produit un effet très-pittoresque. On mange son amande, dont le goût approche de celui de la noisette. Quoique Miller & plusieurs auteurs après lui, croient que cet arbre ne croîtroit pas spontanément dans les pays méridionaux de l’Europe, cependant on en voit une forêt entière appelée Sainte-Marie, sur la rive droite du Rhône, & pas loin des salines de Pescais, à Aiguemortes, à la Peissière. Cet arbre d’est pas rare dans la partie des Maures, entre Saint-Tropès & Hières, &c. ; cependant Miller le regarde comme étranger. Disons plutôt que la disette du bois, que la lenteur de l’accroissement de cet arbre, sont les causes pour lesquelles il n’est pas plus multiplié dans nos provinces du midi ; ajoutons encore à celles-ci la plantation des oliviers par-tout où ils peuvent croître.

i. Pin sauvage, Pin de Genève, Pin d’Écosse, ou Pin commun, ou Pin de Russie. Pinus sdvefiris. Lin. Ses fleurs mâles sont disposées en plusieurs petites grappes, formant des chatons alongés & rameux ; les cônes ou pignons sont courts, de forme conique, pointus, en forme d’écailles très-épaisses dans l’intérieur, & minces à leur insertion. Les feuilles sont étroites, courtes, lisses, dures, pointues, presque piquantes, deux à deux enveloppées ensemble à leur base par une petite gaine, ce qui différencie les pins des sapins qui sont dépourvus de cette gaine ; le Pin pinier est un grand arbre, Cependant moins élevé que le sapin & la pesse. Ses feuilles sont d’un verd gai tirant sur le bleu. Il se plaît sur les montagnes des environs de Genève, en Écosse, sur les montagnes du Lyonnois, du Forez, dans le nord de l’Europe, & il a le précieux avantage de croître dans les terres argileuses & humides.

3. Le grand Pin maritime. Pinus silvestris maritima. Lin. Von-Linné le regarde comme une variété du pin sauvage. On le cultive avec soin dans le Périgord nord, dans le Bordelais. Il n’est pas assez commun sur les plages du Languedoc, où sa culture mériteroit d’être encouragée par les États de la province.

Miller le définit ainsi, pinus foliis geminis crassiusculis glabris, conis pyramidatis acutis. Pin à deux feuilles un peu épaisses & unies, à cônes pyramidaux & pointus. N’est-ce pas le pinaster latifolius, foliis virescentibus aut pallescentibus de Gaspard Bauhin ? En vérité, lorsqu’on n’a pas sous les yeux les objets de comparaison, il est bien difficile de se tirer du labyrinthe, ou plutôt de concilier la nomenclature des différens auteurs. J’avoue de bonne foi, qu’après un travail opiniâtre, je n’ai pu en venir à bout. Je vais adopter le plan de M. le Baron de Tschoudi, inséré dans le Supplément du Dictionnaire Encyclopédique, & pour lequel il s’est servi s avantageusement de l’Ouvrage de Miller, qui a cultivé tous les arbres dont il parle. Si quelque amateur veut avoir la bonté de me communiquer un travail plus suivi, je l’imprimerai avec plaisir, afin de suppléer aux connoissances que je n’aipas.

4. Pin de Tartarie. Pinnus sollis geminis, briodoribus latiusculis glaucis, conis minimis. Mil. Pin à deux feuilles verdâtres, plus courtes, & à petit cône.

5.Pin Mugoh. Pin Suffis du Briançonnois. Pin Crin ou Torchepin Pinus foliis sœpiùs ternis, tenuioribus, viridibus conis pyramidatis, squamis obtusis. Mill. Pin qui a le plus souvent trois feuilles étroites & vertes, à cônes pyramidaux, dont les écailles sont obtuses… N’est-ce pas le pinus tæda de Von-Linné.

6. Pin cembro. Pinus foliis quinis lavibus. Lin. Pin à cinq feuilles unies, soyeuses & presque roides, à cônes droits, à amandes douces & bonnes à manger. Il est commun dans les montagnes de la Sibérie, de la Tartarie, de la Suisse, du Valais, de la Savoie, &c.

7. Petit Pin maritime. Pinus foliis geminis longioribus, glabris, conis longioribus tenuioribusque. Pin à deux feuilles longues, unies & à cônes longs & menus.

8. Pin de Jérusalem. Pin d’Alep. Pinus soliis geminis, tenuissimis, conis obtusis, ramis patulis. Mill. À deux feuilles très-vertes, très-menues, à cônes obtus & à branches horizontales. C’est M. Tournfort qui l’a découvert dans le Levant.

9. Pin de Jersey. Pinus foliis geminis brevioribus, conis parvis, squammis acutis. Mill. Pin à deux feuilles courtes, à petits cônes, à écailles aiguës.

10. Pin de Virginie à trois feuilles. Pinus foliis ternis, conis longioribus squammis rigidioribus. MiL. Pin à trois feuilles très-longues, à cônes plus longs, dont les écailles sont roides. Je crois que c’est le pinus tæda de Von-Linné.

11. Pin d’encens. Pinus foliis longioribus, tenuioribus ternis, conis maximis laxis. Mill. Pin à trois feuilles plus longues & plus menues, & à très-grands cônes lâches.

12. Pin de Virginie, à feuilles longues, menues, à cônes hérissés. & menus.

13. pin du Lord Weymout ou Pin blanc d’amérique. C’est celui que M. Duhamel appelle pin de Canada, à cinq feuilles, & ce doit être le pinus strobus de Von-Linné. Pinus foliis quinis ; conis pendentibus. Pin à cinq feuilles pendantes ainsi que les cônes. Il est originaire de la Virginie & du Canada, & les anglois lui ont donné le nom du Lord qui l’a cultivé dans leur île. Ces cônes sont fort longs, composés d’écaillés unies & tendres, contenant d’assez gros pignons qui en sortent fort aisément, & qu’il faut, par cette raison, recueillir de bonne heure. Cet arbre se plaît dans une terre humide & légère. La couleur de son bois l’a fait nommer pin blanc. C’est le pin qui s’élève, le plus haut dans nos cultures ;

14. Pin de marais, à trois feuilles très-longues, pinus foliis ternis longissimis. Mill.

15. Pin de Sibérie, à cinq feuilles. Pinus foliis quinis siberiensis.


CHAPITRE III.

Observations détachées sur quelques espèces de pins.

Von-Linné réunit au genre des pins les mélèses & le cèdre ; comme il en a dejà été question, je n’y reviendrai pas, ainsi consultez ces mots.

1. Du pin Mugho ou crin. On le trouve en Suisse près du village de la Ferière entre Valanqui & la Chaudefond ; c’est un vilain arbre qui s’élève à la hauteur de 10 à 12 pieds au plus, & même c’est très-rare ; sa hauteur ordinaire est de six à sept pieds, & il fructifie ; & ces arbres sont toujours rabougris..

Il est bien difficile de marquer un caractère constant & distinctif entre ses feuilles & ses cônes & ceux du pinus silvestris ; sa feuille est seulement plus courte ; mais cette légère différence ne tient-elle pas à ce que l’arbre entier est plus petit & plus mal conditionné dans les marais que dans les terrains ordinaires où croît le pin ? Cependant la grande différence du port du mugho ou crin, les lieux, fangeux & marécageux dans lesquels il végète, le feroient regarder comme une espèce particulière, s’il est vrai que sa petite croissance, son air rabougri, sont la suite de l’humidité du sol ; mais dans les montagnes voisines de la Chaudefond, on ne trouve pas cette espèce. La graine cependant devroit y être portée par les vents & germer de la même manière que celle des autres pins, à une distance assez éloignée du pied de l’arbre. Il est donc naturel de penser que la graine du mugho ou crin ne lève que dans les marais comme dans le seul terrain qui lui soit propre.

Dans les vallées & au bas de la côte, on traverse une grande foret du pinus silvestris. Les graines tombent dans une vallée voisine qui est celle du Rhône, & quelquefois même dans la grave de ce fleuve & dans des parties marécageuses qui ne sont pas à la vérité de la tourbe ; les graine qui lèvent ne donnent pas le pin mugho.

Près du village de la Bravine, dans les montagnes de Neufchâtel, les marais tourbeux en sont couverts. On le trouve encore dans le canton de Fribourg sur la droite de la route de Vevay à Bulle, & toujours dans les marais.

Il paroît que M. de Haller, soit dans la première, soit dans la seconde édition des plantes de la Suisse, n’a parlé de cet arbre que sur le rapport des autres & qu’il n’en a pas jugé par lui-même.

2. Des pins maritimes. Cette dénomination tient-elle à ce qu’ils croissent spontanément près de la mer ? Leur existence, tient-elle à respirer son air salé ? Pourquoi n’en trouve-t-on pas dans l’intérieur des terres ? je pense que la solution de ce problème peut être donnée en deux mots, c’est qu’on n’a pas porté sa graine dans l’intérieur des terres. Je doute qu’en Suisse, le vrai pays des pins, on en trouve d’autres que ceux qui sont dans les jardins des curieux. Celui qui y domine, est le pinus silvestris des anciens, ou pin de Genève, ou pin de Tarare, & que dans le pays on appelle baille. Des landes de Bordeaux on a porté la graine du pin maritime dans le périgord noir, où il est mêlé avec le pinus silvestris & la culture de cet arbre apporte quelques profits aux malheureux habitans de ces cantons incultes, & qui pourroient tous être couverts de ces arbres, si les facultés des propriétaire leur permettoient de mettre ces friches en valeur. Le pin maritime a déjá fait quelques pas dans l’intérieur de la Hollande, dans les provinces de Gueldes & d’Overissel. Dans les landes entre Anvers & le Mordich, le maritime & le silvestre sont cultivés à main d’homme ; ce dernier pin y réussit tout aussi-bien que le premier, & sa graine se vend plus cher dans le pays & y est plus recherchée que celle du maritime ; on l’a multiplié dans le Maine, au point que la graine y coûte moins cher qu’à Bordeaux : voilà encore un rapprochement qui prouve que c’est la faute de l’homme si ces arbres ne sont pas plus multipliés, & que la prospérité d’un arbre ne tient pas uniquement au lieu qui l’a vu naître. On en a encore un exemple dans le mélèse. (Consultez ce mot)

Le pin maritime ne se plaît pas, végète foiblement & périt de misère, s’il est semé dans les terres calcaires. Il aime les terres mouvantes, les sables secs & légers, tels que ceux des landes de Bordeaux, d’Anvers, de la Gueldre, le sol schisteux, la forest de l’Esterelle, dans les bois de St. Tropez en Provence, sur les dunes formées par la mer : le pin silvestre, au contraire, ne réussit très-bien que dans les terrains calcaires, tout comme le pin maritime n’acquerra jamais, du moins je le pense, une très-grande élévation dès qu’il se au dessus du niveau de la mer. Si le physicien apprécie l’élévation des montagnes par l’abaissement du mercure dans le tube du baromètre, de même le naturaliste observe que les plantes, que les arbres suivent une progression constante & relative à cette hauteur ; de manière que l’homme instruit, lorsqu’il rencontre un très-haut sapin, peut dire, je suis environ à neuf cents toises au«dessus du niveau de la mer, & ainsi de suite pour les autres arbres.

On a encore sur cet objet des observations détachées dont Von-Linné, je crois, a été le premier qui en ait donné l’idée. Il seroit à désirer qu’un naturaliste entreprit le catalogue des plantes, classées d’après l’élévation que demande leur végétation.

3. Des pins relativement à leur usage dans la Marine. Les anciens botanistes ne distinguoient en Europe que trois espèces de pins ; le pin pinier, le pin maritime ou pignada de Bordeaux, & le pin silvestre qui est celui de toute l’Alsace, la Suisse, & d’une partie de l’Allemagne ; le pin silvestre est ordinairement moins élevé que le pin maritime, & celui-ci est très inférieur à nos deux espèces de sapins.

Les seuls arbres de France, qu’on emploie pour les matures, sont des sapins ; cependant les Anglois se servent avec succès de leur pin d’Écosse, (notre pin silvestre.)

Les mâtures de France & même celles que font les Anglois de leur pin d’Écosse, & celles qu’on tire d’autres arbres d’Amérique, n’approchent pas de la bonté des mâtures qu’on nomme du nord, quoique ce ne soit pas dans le nord que les arbres qui les fournissent croisent. On les tire du nord par la Baltique, & Riga est le port où on les achète ; Il y a dans cette ville quelques familles qui ont le privilège exclusif de ce commerce, & ces marchands tirent ces bois des hautes montagnes d’Ukraine ou d’autres provinces de Russie, frontières, suivant toute apparence, de la Pologne ou de la Turquie. Le cours des eaux est vers la Baltique ; Voilà pourquoi c’est à Riga qu’on les vend. 1] y a vraisemblablement de très-hautes montagnes dans les pays de ces arbres, puisqu’il en sort de très-grands fleuves, dont les uns se rendent dans la Baltique & les autres dans la mer Noire.

Un ancien mâteur de Brest, ayant été à Riga, il y a environ vingt-cinq ans, pour acheter des mâts, en a rapporté de la graine des arbres dont on les tire ; on a semé & au lieu de sapin qu’on croyoit que nous fournissoit le nord, on a vu un pin. Ce mâteur, qui vivoit encore il y a environ six ans, étoit très-vieux, & on voit dans son jardin situé dans les faubourgs de Brest, le pin provenu de son semis. De cette même graine, il est venu un pied dans le jardin de M. de Jansen, près de Paris, à la grille de Maillot, & un chez M. Duhamel, à sa terre de Vrigni. La majeure partie des graines rapportées par ce mâteur, a été remise à M de Kergarion, officier de marine, & elles ont si bien prospéré chez lui, qu’il a aujourd’hui deux mille pieds de ce pin de Riga. Comme dans ces possessions il y a beaucoup de pins maritimes, il a eu l’attention d’en former un bois séparé ; ainsi, il sera facile de suivre les progrès de cette forêt, & de discerner les caractères, s’il y en a qui le distinguent des pins que l’on connoît.

Ces pins du nord qui s’élèvent assez pour faire des mâtures, & qui sont d’une substance bien plus dure, & qui ont plus de poids que nos sapins, peuvent-ils être la même espèce que notre pin silvestre, qui est à tous égards si inférieur aux sapins en hauteur & pesanteur spécifique & en dureté, & qui dans le pays où il croît plus communément, est même inférieur au pin maritime ?

Si ce n’étoit que la différence du terrain qui produisît cette différence dans les arbres & dans leurs bois, n’en trouverions-nous pas quelques uns dans nos immenses forêts de pins silvestres, qui seroient égaux aux pins de Riga, ou du moins aux pins d’Écosse, ou au moins aux sapins ? c’est ce que tout le monde dit & ce que l’on ne voit jamais. En Suisse ; le pin silvestre est un bois méprisé, & il n’y est employé que pour des conduites d’eau, on n’en fait pas seulement des planches. Personne, je pense, n’a cherché dans les pins de France & des environs, des bois pour les mâtures. Toutes les recherches entreprises dans cette vue, ont été faites sur des sapins. Cependant, sur un sommet du Mont-Jura, nomme petra-felix, dans le canton de Berne, on voit un bois de pins oui égalent en beauté les plus beaux sapins, ainsi que par leur hauteur… : au pied du Mont-Cénis, du côté des eaux pendantes, vers le Rhône, on trouve deux forêts de pins de la même hauteur & de la même beauté. Les pins ont cette même force sur les sommets des montagnes de l’Alsace. Les pins ne sont petits que dans les endroits enfoncés.

D’après ce qui vient d’être dit, je crois qu’il seroit intéressant pour la mâture de faire examiner la dureté & la pesanteur spécifique des grands pins dont on vient de parler. On en trouvera sûrement encore beaucoup dans d’autres lieux, si on se donne la peine de les chercher, & peut-être rencontrera-t-on en France ou dans les environs des mâtures égales à celles qu’on fait venir à grands frais de Riga, & qui commencent à s’épuiser. Je crois que pour l’avenir, on devroit exhorter ceux qui veulent semer des pins silvestres, à prendre par préférence la graine de ceux qui croissent dans des forêts où l’espèce est grande & belle. Il vaudroit bien mieux encore que MM. les intendans & administrateurs des pays d’état, la fissent venir en droiture & en distribuassent gratuitement aux habitans des hautes montagnes qui sont dans leurs département

Il est reconnu que le pin silvestre a la propriété de croître dans de très-mauvais terrains, même dans les terres calcaires & crétacées, au lieu que le pin maritime vient, à la vérité, dans de mauvaises terres, mais seulement dans les sols sablonneux ; & tout sol sablonneux est celui qui convient aux arbres résineux. Les pins naissent au dessous de la région des sapins, & ceux qui végètent dans un mauvais terrain qui leur est contraire, sont toujours vilains. J’ai vainement tenté de multiplier dans mon habitation près de Beziers, le pin maritime, & je n’ai pas réussi, parce que le sol est tenace & calcaire. Il est donc essentiel de remarquer que la beauté d’un arbre de ce genre, tient beaucoup à la qualité du sol : ce qui est encore prouvé par l’observation de M. le comte de Sickingen ; qui a remarqué dans ses vastes forêts, situées en Allemagne, que les pins n’y égalent pas en hauteur les sapins ; qu’au milieu de sa forêt où il y a un fond de tourbe, une vraie fondrière, lorsqu’il y tombe des graines du pin silvestre, les arbres qui en proviennent, poussent de longues branches horizontales. Cette variation dans l’ordre de la végétation, & sur laquelle la localité influe, est bien singulière & prouve encore mieux ce qui a été dit ci-dessus.

Toutes ces observations tendent à faire penser que les plus beaux pins, ceux d’Écosse, ceux même d’Ukraine, qui viennent par Riga & dont on fait les belles mâtures, sont de la même espèce que les pins silvestres les plus vilains. Lorsque les arbres semés par M. de Kergarion seront devenus grands, on aura un beau point de comparaison & plus sûr que celui du pied unique planté dans le jardin du mâteur de Brest.

Avant de finir, il est bon de prévenir une conséquence qu’on pourroit tirer de ce qui a été dit relativement aux landes de la Gueldre & du Brabant.

On pourroit s’imaginer que leur terrain, étant absolument semblable à ceux de France où croît spontanément le pin maritime, on devroit, dans ces pays de pins maritimes, cultiver de préférence le pin silvestre ; mais il faut observer que dans les provinces où le pin maritime croît naturellement, comme dans les landes de Bordeaux, dans les forêts de l’Esterelle, de S. Tropez & autres de Provence, le soleil est très-différent de celui des Pays-bas. Cette différence de climat est peut-être ce qui fait qu’on donne dans les pays froids la préférence aux pins silvestres, & je doute que la résine qui est le grand produit des pignadas de Bordeaux, découlât aussi abondamment des pins silvestres, ou fût d’aussi bonne qualité que celle du pin naturel du pays.

Il seroit encore fort à souhaiter que MM. les intendans fissent venir la graine du pin nommé laricio en Corse, ainsi que du pin de Riga, & les fissent semer dans les pays montagneux. La pomme du pin laricio de Corse, est plus grosse que celle du pin silvestre. Peut-être dans l’envoi qui a été fait, a-t-on choisi les plus belles pommes ? peut-être aussi la différence de grosseur tient-elle à l’espèce ? c’est ce que les semis prouveront.


CHAPITRE IV.

De la culture des pins.

Lorsque les pommes de pin sont mûres, les écailles qui les composent s’ouvrent avec force, & leur élasticité chasse au loin la graine. On doit donc cueillir les pommes lorsqu’on s’aperçoit qu’elles approchent de leur point de maturité ; sans cette précaution, on les trouvera dépourvues de leurs amandes ou pignons. On peut encore ramasser celle qui est tombée ; mais c’est un travail long, car elle est très-éparse.

Ce qui a été dit plus haut, indique l’espèce de grain de terre qui convient à chaque espèce de pin ; il suffit, lorsque l’on fera des semis domestiques, d’enrichir le sol destiné aux semis, avec de la terre végétale ou débris de feuilles seulement, lorsqu’il s’agit des pins maritime, ou des débris de vieilles couches animales pour les espèces de pins silvestres. Ces engrais demandent à être unis aux terres sablonneuses, à celles des tourbières, afin d’imiter, autant qu’on le peut, le sol dans lequel ces arbres croissent spontanément. Les amateurs n’auront pas toujours à souhait le climat propre ; mais les amateurs songent moins à la grande utilité qu’à l’agrément.

Les jeunes pins craignent beaucoup les coups de vents & les coups de soleil. Il convient & il est même nécessaire de les semer avec d’autres graines plus hâtives à germer & à croître, afin qu’elles les garantissent des uns & des autres.

Les arbres conifères ne supportent pas la transplantation, pour peu que leurs racines soient endommagées & que la terre s’en détache. Il est donc important de les semer dans des pots, de les dépoter ensuite pour être mis en place dès que l’on pense que le pivot est parvenu jusqu’au fond, afin qu’il continue à prendre dans la terre sa direction naturelle. Cette méthode de transplantation est préférable à toutes les autres, puisque, à moins de quelques balourdises de la part de l’ouvrier, l’arbre ne s’aperçoit pas d’avoir changé de place. Si on sème en pleine terre & en pépinière, on n’est plus à temps de transplanter, passé la seconde ou la troisième année au plus, à cause de la difficulté de lever l’arbre avec toute sa terre & toutes ses racines.

Comme l’éducation de ces arbres est, pour ainsi dire, forcée, ils sont très-délicats ; la grande chaleur les fatigue, les coups de vents les tour mentent, le froid les incommode, tandis que dans les forêts, ils bravent les frimats les plus rigoureux. Le cultivateur se conduira donc d’après leurs besoins. La graine lève facilement quand le pot est placé sur couche, mais cette envie de jouir plus promptement augmente son extrême sensibilité.

Dans le Brabant où l’on fait de grands semis de pins maritimes & silvestres, on mêle leurs graines avec celles du genêt-balai : (consultez ce mot) celui-ci dont la végétation est rapide, devient le protecteur des jeunes pins qui, après la troisième ou quatrième année, étouffent tous les genêts.

Si sur une colline, dans un champ, il y a des broussailles, des bruyères, il suffit de gratter un peu la terre aux pieds de ces arbustes, d’y jeter des semences & de les recouvrir tout au plus d’un demi-pouce de terre ; protégées par eux, les pins prendront ensuite le dessus. Si on est privé de ces ressources, on labourera légèrement le champ, on passera ensuite la herse, on sèmera la graine du pin mêlée avec quelqu’autre graine, & on finira par herser. Si la place destinée aux pins est déjà couverte d’herbes, on laissera un sillon de largeur sans les labourer, de manière qu’il y ait autant de terre labourée qu’il en reste qui ne l’est pas ; après avoir semé, on hersera. L’observation apprend que lorsque la graine est trop recouverte, elle ne germe pas.

Que l’on ne soit pas étonné si dans le cours de la première, de la seconde & même de la troisième année, les pins sont à peines visibles ; il est essentiels pour que leur végétation se développe avec force, que leurs racines se soient profondément enfoncées en terre : parvenues à ce point, les progrès de l’arbre sont ensuite très rapides. Le temps de semer est à la fin de l’hiver, chacun suivant le climat ou il se trouve, ainsi que l’époque de la transplantation, quelques-uns attendent la fin du mois d’avril pour cette transplantation ; ce ne peut être que dans les climats où la chaleur est modérée & les pluies assez fréquentes.

Le pin une fois semé en place, ne demande aucune culture particulière ; il faut le laisser livré à lui-même ; c’est un sauvage qui ne s’accoutume point à nos attentions. À mesure que la tige s’élève, il pousse des branches sur les côtés, auxquelles tient la vigueur de sa végétation ; si on se hâte de les supprimer sous prétexte de leur donner de la grâce ou de faciliter l’élévation du pied, il souffre & reste rabougri. Tout au plus doit-on élaguer sobrement celles du bas après la septième, huitième ou neuvième année. C’est au moyen de leur ombre sur la terre, c’est par l’espèce de voûte qu’elles forment entre-elles à une certaine hauteur, que le sommet de cet arbre est obligé de s’élever attiré par le soleil dont il recherche la lumière.

On ne doit pas craindre de semer épais, parce que les jeunes pins se protègent les uns & les autres, on est toujours à temps d’éclaircir les semis, & lorsque la tige commence à avoir un bon pouce de diamètre, la dépense de la suppression des pieds inutiles, est couverte par leur produit. Enfin, suivant la nature du sol, la force de la végétation, &c., on laisse les arbres espacés depuis trois, quatre, cinq jusqu’à six pieds de distance.

Lorsque par la transplantation on veut couvrir une montagne, un champ, &c. on aligne les trous qu’on a faits à la pioche, & on plante les sujets ordinairement en quinconce. Il est prudent de multiplier les trous, parce qu’il vaut mieux dans la suite supprimer que replanter. J’aimerois mieux planter par places dans une très grande étendue, que de couvrir entièrement le terrain. Une fois que ces arbres auront fleuri & grainé, ils sèmeront naturellement tout leur voisinage. Cette méthode est excellente pour les personnes qui ont le temps d’attendre, ou qui n’ont pas les facultés que demandent les grandes plantations.

Ce seroit une mauvaise spéculation de vouloir convertir un bon champ en une pinière : outre que la nature du sol conviendroit peu à cet arbre, il ne rapportera jamais autant qu’auroit produit ce champ mis en culture réglée. Nous avons en France une très-grande étendue de landes, de pays en friches, il vaut mieux y reléguer le pin ; ce seroit un beau présent à faire à la triste Sologne. Si un bon citoyen y entreprend des essais, il faut garantir l’endroit passage des troupeaux.


CHAPITRE V.

Des produits du pin.

Les tiges des jeunes pins que l’on supprime, lorsqu’elles ont d’un à trois pouces de diamètre, sont d’une nécessité indispensable, en qualité d’échalas (consultez ce mot) pour le soutien des vignes du Bordelois & des provinces voisines.

Après le mélèse & le cyprès, (consultez ces mots) le pin est le meilleur bois pour la conduite souterraine des eaux, pour les corps de pompe, & pour servir d’étais & de charpente dans les mines. Les pins réduits en charbons, sont excellens & sont recherchés dans les fonderies.

Les copeaux de ces bois, & surtout les morceaux qui contiennent le plus de parties résineuses, éclairent comme feroient les chandelles, & ils sont d’une usage familier dans les pays de montagnes. Les provençaux s’en servent comme de brandons & les nomment tada, ancienne dénomination des latins.

M. Duhamel, dont le nom sera toujours cher aux cultivateurs, & la mémoire précieuse à ceux qui ont eu le bonheur d’être de ses amis, a porté la plus grande attention aux objets qui ont quelques rapports à la marine. Il étoit donc naturel qu’il s’occupât des différentes substances que l’on retire du pin. C’est dans les écrits de ce bon citoyen, que je vais puiser les détails ; relatifs à cet objet, ou plutôt, afin de ne rien diminuer de sa gloire, c’est l’auteur qui va parler. Je ne suis donc ici qu’un simple copiste & je ne veux point me parer d’un bien qui ne m’appartient pas.


Manière de retirer le suc résineux du pin, & d’en faire le brai sec & la résine jaune, suivant les pratiques suivies en Canada.

Toutes les espèces de pins, & même tous les pins de la même espèce, ne donnent pas une égale quantité de sucs résineux. Il est d’expérience que certains pins donnent pendant un été, trois pintes de ce suc, tandis que d’autres n’en fournissent pas un demi-setier. On sait que cette différence ne dépend pas de la grosseur ni de l’âge de ces arbres, & qu’on ne peut pas attribuer cela à la nature du terrain, puisque cette différence s’observe également entre les pins d’une même forêt ; mais on a remarqué que les pins qui ont l’aubier fort épais, en fournissoient davantage.

Les sauvages choisissent dans les forêts les pins dont les vers ont entamé l’écorce : ces égratignures occasionnent l’effusion de la résine ; ils en ramassent autant qu’ils en ont besoin ; mais comme elle se trouve chargée d’impuretés, ils la font fondre dans l’eau ; la résine surnage, ils la recueillent, ils la pétrissent & ils la mâchent, par morceaux pour appliquer cette résine grasse sur les coutures de leurs canots ; ensuite ils l’étendent avec un tison allumé. Cette opération, toute simple qu’elle est, suffit pour rendre leurs canots étanches.

Lorsque l’on veut retirer de ces pins une grande quantité de résine, on choisit les arbres qui ont quatre ou cinq pieds de circonférence ; on fait en terre à leur pied, un trou d’environ huit à neuf pouces de profondeur, & qui puisse contenir à peu près deux pintes de cette liqueur. On a soin de bien battre la terre pour la rendre moins perméable à la résine : les trous nouvellement faits, occasionnent néanmoins quelques déchets ; mais le suc résineux qui coule en premier lieu, se mêlant avec la terre, forme un mastic assez dur pour retenir parfaitement la résine qui s’y ramasse ensuite.

Quoi qu’on ait l’attention de bien nettoyer le terrain aux environs des fosses ; cependant il se mêle toujours avec la résine, du sable, des feuilles, de petits morceaux de bois, &c. ; nous indiquerons dans la suite par quelle opération la résine se purifie de toutes ces ordures.

Nous remarquerons seulement en passant, que dans quelques pays on fait au pied de l’arbre & dans sa substance même, une entaille assez profonde pour y pratiquer une petite auge, dans laquelle se ramasse une résine beaucoup plus pure que dans les fosses qui se font en terre ; mais comme ces entailles endommagent trop les pins, on doit préférer l’usage des fosses.

Quand les fosses sont bien préparées aux pieds de tous les arbres, peu de temps avant la saison de faire les entailles, c’est-à-dire, vers la fin de mai, on enlève la grosse écorce jusqu’au liber, de la largeur d’environ six pouces. Cette précaution est d’autant plus nécessaire, qu’il faut que les instrumens, dont on se sert pour faire les entailles, soient bien tranchans, afin qu’ils ne laissent sur les plaies, ni copeaux, ni filamens qui arrêteroient la résine & l’empêcheroient de couler facilement dans les fosses ; ou la grosse écorce gâteroit le fil des instrumens ; d’ailleurs il n’est pas possible d’enlever cette première écorce, sans qu’il tombe dans les fosses beaucoup d’ordures qui saliroient la résine, s’il y en avoit déjà de ramassée.

Comme le suc résineux coule plus abondamment dans le temps des grandes chaleurs, on commence, comme nous l’avons déjà dit, à faire les entailles à la fin du mois de mai, & l’on continue de les étendre jusqu’au mois de septembre.

Pour faire ces entailles, après avoir enlevé la grosse écorce, on commence par emporter avec une herminette bien tranchante, l’écorce intérieure, & un petit copeau de bois, de façon que la plaie n’ait que trois pouces en quarré sur un pouce de profondeur ; cette première entaille se fait vers le pied de l’arbre.

Aussi-tôt que cette entaille est faite, le suc résineux commence à suinter en gouttes transparentes qui sortent du corps ligneux & d’entre le bois & l’écorce. Il n’en sort presque point de la substance de l’écorce. On s’est assuré par des expériences, que le suc résineux descendoit des branches vers les racines, & qu’il ne découloit jamais du bas de la plaie. Plus il fait chaud & plus le suc coule avec abondance : il cesse entièrement de couler quand, au mois de septembre, les fraîcheurs se font sentir. Pour faciliter un plus abondant écoulement, on a soin de rafraîchir les entailles tous les quatre ou cinq jours, & même plus souvent. Pour cet effet, on élargit un peu la plaie & l’on emporte à chaque fois un copeau de quelques lignes d’épaisseur ; en sorte que la plaie qui au commencement de l’été n’avoit que trois à quatre pouces de diamètre, se trouve être au commencement de septembre d’un pied & demi de largeur sur deux à trois pouces de profondeur.

L’année suivante, au mois de juin, on ouvre une nouvelle plaie au-dessus de la première, & on la conduit de même, en sorte que les pins qui ont été entaillés pendant douze ou quinze ans, ont douze ou quinze plaies les uns au-dessus des autres, qui ont chacune un pouce & demi de largeur sur «in à deux pouces de profondeur ; de manière qu’il faut se servir d’échelles pour faire les dernières entailles. Nous avons dit que l’on n’étendoit que peu à peu les entailles, tant en superficie qu’en profondeur, c’est pour n’endommager les arbres que le moins qu’il est possible ; d’ailleurs, quelque peu que l’on emporte de bois, cela suffit pour faciliter l’effusion de la résine.

Il est assez indifférent de quel côté que l’on fasse les entailles ; les ouvriers se décident principalement d’aprés la forme du tronc de l’arbre, la situation du terrain & la commodité qu’ils auront pour faire les fosses. Cependant, comme c’est dans le temps le plus chaud de l’année que le suc coule en plus grande abondance, du moins en Canada, on doit en conclure que quand le soleil peut porter sur les arbres, il y auroit de l’avantage à choisir le côté du midi pour faire ces entailles.

Lorsque les fosses se trouvent remplies d’une certaine quantité de suc résineux, on le puise avec des cuillers de fer ou de bois, & on le verse dans des seaux pour le porter dans une auge creusée dans un gros tronc de pin, & qui peut contenir trois ou quatre barrils.

On tient cette auge élevée sur des trétaux, afin de pouvoir placer des seaux au-dessous, pour en retirer la substance résineuse, & pour cela on n’a qu’a déboucher un trou pratiqué au fond de l’auge & fermé avec un tampon de bois.

Enfin, quand on a suffisamment ramassé de ce suc résineux, on lui donne une cuisson qui le convertit en brai sec ou en résine ; pour cuire le suc résineux, on monte une chaudière de cuivre rouge, capable de contenir une barique de liqueur, sur un fourneau qu’on bâtit ordinairement d’un mélange de glaise, de sable & de foin. On a grande attention que les bords de ce fourneau soient bien exactement joints avec la chaudière, afin que la fumée du bois ne puisse pas se mêler avec celle de la matière résineuse, car sans cette précaution la chaleur du fourneau mettroit immanquablement le feu à la résine, & l’on courroit grand risque de tout perdre : c’est encore dans la vue de prévenir le feu, que l’on pratique à la bouche du fourneau par laquelle on met le feu, un canal voûté, ou une espèce de galerie de quatre à cinq pieds de longueur, terminé par un mur de terre, épais, & qui s’élève de cinq à six pieds ; moyennant ces précautions on empêche les vapeurs brûlantes & la fumée du bois de se mêler avec la fumée de la chaudière.

Quand tout est ainsi disposé, on ouvre le trou de l’auge où l’on a déposé le suc résineux, on le fait couler dans des seaux qui servent à le transporter dans la chaudière ; lorsque la chaudière est presque remplie, on entretient un feu modéré dans le fourneau avec du bois bien sec ; on fait bouillir le suc résineux environ pendant cinq à six heures, & l’on a soin de le remuer continuellement avec une grande spatule de bois, afin d’empêcher de brûler les ordures qui tombent au fond de la chaudière : on prétend que si l’on négligeoit cette précaution, la matière s’enflammerait, & il seroit alors très-difficile de l’éteindre.

Pour reconnoître si la substance résineuse est suffisamment cuite, on en retire un peu de la chaudière avec une spatule, & on la verse sur un copeau de bois : si lorsqu’elle est refroidie, elle se réduit en poussière en la pressant entre les doigts, alors elle est suffisamment cuite, il faut la retirer de la chaudière, & la filtrer dans une auge semblable à celle qui avoit servit à la déposer au sortir des fosses, & la poser pareillement sur des tréteaux. On filtre cette résine ainsi cuite, afin de la purifier de toutes les immondices dont elles se trouve encore chargée, malgré toutes les précautions qu’on a u prendre.

Pour faire ce filtre, on place sur les bords de l’auge des barreaux de bois qui forment un grillage, sur lesquels on étend bien proprement de la paille longue, à l’épaisseur de quatre à cinq pouces. On verse sur cette paille le suc résineux qu’on tire de la chaudière avec les cuillers qui servent à remplir les seaux. Cette résine, qui est chaude, coulante, traverse peu-à-peu la paille, dépose sur ce filtre toutes les immondices, & tombe fort nette dans l’ange.

On lui laisse perdre sa grande chaleur, & avant qu’elle soit figée, on la tire dans des seaux, en débouchant le trou qui est au fond de l’auge, & on l’entonne dans des barils, où elle achève de se refroidir & de se figer, c’est-là ce que l’on appelle le brai sec. Cette substance est dure, brune & cassante, & on l’emploie pour le carénage des vaisseaux, & à faire le brai gras.

Le suc résineux du pin, épaissi par la cuisson, sert à faire une matière à peu près semblable au brai sec, que dans les ports on appelle résine. Pour y parvenir, lorsque le suc résineux est cuit & filtré, & avant qu’il soit refroidi, on verse dans l’ange où l’on a déposé au sortir de la chaudière, une huitième partie d’eau froide, c’est-à-dire, un seau d’eau sur huit seaux de résine. Cette eau froide agit si vivement sur le brai sec, qui est fort chaud, que le tout ensemble bout pendant une heure ou deux ; & ce brai, de brun qu’il étoit, devient d’un beau jaune.

On a soin, pendant l’ébullition, de remuer continuellement la matière avec une spatule ; & avant que la résine soit figée, on l’entonne dans des barils ou elle se durcit comme le brai sec. En cet état elle change de couleur & de nom, on l’appelle résine ; fondue avec de l’huile, elle sert à faire une sorte de vernis, dont on enduit les mâts & les hauts des vaisseaux.

Les bois de pins qui ont fourni pendant 12 ou 15 ans leur résine, ne sont pas moins estimés dans le Canada pour toutes sortes d’ouvrages, & les ouvriers qui travaillent le goudron, prétendent que les racines de ces arbres en fournissent une plus grande quantité que celles des arbres qui n’ont point été entamés.


Manière de retirer le galipot, la térébenthine, son huile, le brai sec & la résine, suivant la méthode qui se pratique dans les environs de Bordeaux.

Le galipot. Lorsque les pins ont acquis quatre pieds de circonférence, on fait au pied & tout près des racines, une entaille de trois pouces de largeur & de sept à huit pouces de hauteur, de la même manière expliquée ci-dessus. À la huitième année, pendant que la huitième entaille donne du suc résineux, on recommence une nouvelle entaille au pied de l’arbre, & dans une ligne parallèle aux premières ; dans le temps que cette nouvelle incision fournit du suc résineux, l’ancienne se cicatrise, en sorte qu’on peut faire ainsi plusieurs fois le tour de l’arbre, parce qu’on forme dans la suite de nouvelles entailles sur les cicatrices mêmes, surtout quand celui qui est chargé de faire les entailles, fait ménager l’arbre autant qu’il est possible, en n’enlevant que des copeaux très minces toutes les fois qu’il rafraîchit les plaies, car le suc coule toujours plus abondamment des plaies récentes que des anciennes ; d’ailleurs, le plus mince copeau suffit pour donner la liberté au suc résineux de couler. Ce travail exige de l’activité, car la tâche d’un homme est ordinairement de 2500 à 1800 pieds d’arbres, éloignés les uns des autres de 11 à 15 pieds, & ce travail devient beaucoup plus pénible lorsque les entailles sont au-dessus de la portée de la hache. Le suc qui coule est appelé galipot ; on peut le regarder comme une espèce de térébenthine du pin.

Le suc qui sort des arbres depuis le mois de septembre jusqu’en mai, se fige le long de la plaie, où il forme une croûte semblable à du suif ou à de la cire, qui se seroit refroidie brusquement. On détache cette croûte avec un instrument en forme de râtissoire, emmanché au bout d’un bâton. Cette résine épaisse se nomme ! baras. On mêle le baras avec le galipot pour faire du brai sec ou de la résine.

Outre ces incisions, il sort naturellement de l’écorce des pins, des gouttes de résine, qui se dessèchent & forment des grains que l’on emploie au lieu d’encens dans les églises de campagne, & que les marchands de mauvaise foi mêlent avec l’encens du Levant. Cette espèce d’encens annonce le dépérissement de l’arbre.

Pour faire le brai sec, on cuit le galipot & le baras dans de grandes chaudières de cuivre, dont les rebords sont renversés de deux à trois pouces ; elles sont montées sur des fourneaux de briques.

Lorsque le suc résineux, a pris une cuisson convenable, on le filtre à travers de la paille, ainsi qu’il a été dit, ensuite on le coule dans des moules creusés dans le sable.

Pour faire la résine, on a soin de pratiquer au bord de la chaudière une gouttière de six ou huit pouces de longueur ; on établit sous cette gouttière une toste, ou auge creusée dans un tronc de sapin. L’ouvrier verse peu à peu de cette eau dans la chaudière où le suc résineux a été fondu, cette matière se gonfle & une partie découle par la gouttière dans l’auge. L’ouvrier prend continuellement la résine qui tombe dans la toste, & la remet dans la chaudière. Il brasse & mêle bien le tout, en sorte que la résine qui se mêle continuellement avec l’eau, change de couleur. Si l’on a soin d’entretenir un feu égal, & de ne pas interrompre cette circulation de la toste à la chaudière, la résine devient presque aussi jaune que la cire. Quant la résine a acquis cette couleur, & qu’elle est bien cuite, on la fait filtrer au travers d’un peu de paille dans une autre toste, d’où elle va se rendre dans les moules pratiques dans le sable pour la former en pains.

On trace le contour des moules avec une branche fourchue qui sert de compas ; on coupe le sable avec un couteau ; quand on a ôté la terre, on en bat les bords & le fond avec des palettes de bois, & on forme ainsi des moules fort propres, & de dimensions assez égales pour que tous les pains de résine soient à peu près d’un même poids, qui est ordinairement depuis 150 jusqu’à 200 pesant, suivant la qualité du sable dans lequel on forme les moules. Ces pains de résine ont un coup-d’œil plus ou moins avantageux, & cela n’est pas indifférent pour la vente. On ramasse ensuite avec soin la paille qui a servi à filtrer la résine, tous les morceaux de bois & les feuilles qui en sont imbues ; on peut en faire du noir de fumée ou du noir à noircir, ou les réserver pour les mettre dans les fourneaux à goudron ; mais aux environs de Bordeaux, on les fait brûler dans des fours, tout chargés de résine, & suivant que l’on conduit le feu, ou que l’on fait cuire plus ou moins la résine qui en découle, on obtient une matière résineuse plus ou moins noire, ou plus ou moins dure ; on la renferme ensuite dans des barils pour en faire la vente ; c’est une espèce de brai plus ou moins gras, qu’on nomme, quoique mal à propos, poix-noire.

Le galipot, cette matière liquide qui découle des pins pendant l’été, peut, lorsqu’il n’a point été épaissi par la cuisson, être mis dans la classe des térébenthines. Les sapins proprement dits, sont, comme on le sait, les arbres de nos forêts qui fournissent la bonne & la véritable térébenthine ; les mélèses en fournissent encore, mais la qualité en est moins parfaite ; enfin, les pins dont il est ici question en donnent une bien inférieure à celle des mélèses. Outre l’odeur, la saveur, & la transparence qui distinguent ces différentes térébenthines, il y a encore une autre propriété qui les caractérise, c’est la facilité qu’elles ont à s’épaissir ; celle du sapin conserve mieux que toutes les autres sa liquidité, & le suc résineux du pin est celui qui la perd le plus facilement.

Si l’on regarde les différentes térébenthines comme une espèce de sirop résineux, c’est-à-dire, comme la résine ou brai sec, ou de la colophane, ou de la poix sèche dissoute dans un peu de séve ou d’eau, à l’aide de beaucoup d’essence de térébenthine qui s’échappe dans la cuisson, & qu’on retire par la distillation, on peut dire alors que le galipot est surchargé de résine concrète ou de baras.

Pour en séparer la matière la plus fluide, le sirop le plus clair, qu’on nomme térébenthine de pin, on met le galipot, suivant ce qui se pratique dans les forets de la Guyenne, dans des auges de bois dont le fond est assemblé à plat-joint, mais peu exactement ; alors, en exposant ces auges au soleil, la partie la plus fluide du galipot coule par les fentes de l’auge, & fournit une liqueur assez transparente, de consistance de sirop épais qu’on appelle térébenthine du soleil, ou térébenthine fine, qui cependant ne mérite cette distinction que par comparaison à celle qu’on nomme térébenthine de chaudière, qui n’est faite qu’avec le galipot simplement fondu dans la chaudière où l’on cuit le brai sec & la résine.

Cette dernière térébenthine est opaque, plus épaisse que l’autre, & elle a plus de disposition à se dessécher, non-seulement parce qu’elle est plus chargée de baras, mais encore parce que l’action du feu lui fait perdre une partie de son huile essentielle. (Consultez ce mot) Ce qui reste dans l’auge de bois, & dans la chaudière, peut être cuit & converti en brai sec ou en résine ; mais on prétend que ces substances sont alors d’une qualité inférieure. Cette raison, & le peu de mérite qu’a la térébenthine de pin, fait qu’on n’en retire guère, & qu’on est dans l’usage de cuire tout le galipot. Il y en a qui mettent fondre ensemble le baras & le galipot. Cette matière qui n’est point fluide, reste grasse, & ils la vendent en barril sous le nom de poix grasse.

Si on veut retirer l’essence de térébenthine, on distille le galipot avec de l’eau, & on trouve dans la cucurbite une résine un peu différente de celle qu’on a cuite dans la chaudière ; on la mêle ordinairement avec le galipot & le baras, pour vendre le tout ensemble & en former des pains.

De la façon de retirer différentes substances du pin, suivant les pratiques de Provence.

Elles diffèrent peu de celles qui sont usitées dans les environs de Bordeaux ; le détail qu’on va en donner servira à mieux faire comprendre ce qui a été dit ci-dessus.

1°. On commence à entailler les pins à l’âge de vingt ans, quand ils ont à peu près deux ou trois pieds de circonférence.

2°. On ne tire point de résine du pin pinier, mais seulement du pin blanc, ou pin maritime.

3°. Les pins qui croissent dans les terrains substantiels, fournissent plus de résine que ceux qui croissent dans les pays arides. Il en découle davantage dans les années pluvieuses ; mais aussi le temps des pluies est fort incommode pour le travail des substances résineuses ; enfin les jeunes pins donnent de la résine aussi-bien que les vieux, mais ils durent moins long-temps.

4°. Un pin de bon âge & bien ménagé, fournit de la résine pendant 15 à 10 ans.

5°. On fait des entailles de quatre pouces de largeur, on les rafraîchit tous les quinze jours en ôtant un copeau d’une ligne d’épaisseur, & on étend la longueur de la plaie, de sorte qu’ordinairement on alonge tous les ans l’entaille d’un pied, & l’on cesse quand elle a cinq pieds de hauteur ; après quoi on en ouvre une nouvelle à côté de celle-là. On n’a pas communément égard à l’exposition pour faire ces entailles.

6°. La résine coule toute liquide dans le temps de la force de la séve ; elle ne commence à s’épaissir qu’en août, en automne, & en hiver elle se rassemble sur la plaie, où elle forme une espèce de croûte. Celle qui est coulante se nomme périne vierge.

7°. La périne se rassemble dans des trous que l’on fait en terre aux pieds des arbres pour la recevoir, & on a soin de la ramasser toutes les semaines avec une espèce de cuiller de fer pour la transporter ensuite dans une fosse où l’on apporte toute la récolte,

8°, Ceux qui veulent ramasser une espèce de térébenthine qu’on nomme bijon, font une petite fosse au fond de la grande ; ce qu’il y a de plus coulant se ramasse dans la petite fosse à travers un grillage de branches de romarin dont on couvre l’ouverture de cette petite fosse, & qui fait une espèce de filtre ; mais l’eau de la pluie qui s’amasse dans ces fosses gâte le bijon.

9°. On cuit la périne vierge de deux façons, 1°. dans des chaudières, comme on le pratique à Bordeaux, ensuite on la coule en pains dans des baquets dont l’intérieur est garni d’une couche de cendres ; cette substance, qu’on appelle brai sec dans les ports du Ponent, s’appelle rase en Provence. On la vend 7 à 8 liv. le quintal. L’autre façon de cuire la périne vierge, est de la mettre dans de grands alambics avec de l’eau ; mais cette opération ne se fait que dans les mois de mai & de juin, quand la périne est fort coulante. Il passe par le bec de l’alambic une eau blanchâtre qui emporte avec elle l’huile essentielle de la périne. Comme cette essence est plus légère que l’eau, elle se porte à sa surface ; c’est ce qu’on appelle en Provence l’eau de rase. Elle est cependant bien différente de la véritable huile essentielle de térébenthine, puisque celle-ci se vend jusqu’à 70 liv. le quintal, & que l’eau de rase ne coûte que 12 à 14 liv. On ne se sert de l’eau de rase que pour la mêler dans les peintures communes, afin de les rendre plus coulantes.

10°. Le galipot n’est autre chose que la résine épaisse qui suinte des plaies sur le déclin de la séve ; il s’y attache par flocons comme du suis figé, & on l’en détache vers la fin de septembre : c’est le baras du bordelais. Les ciriers l’emploient en cet état, pour enduire la mèche des flambeaux de pin ; mais la plus grande partie se cuit dans les chaudières pour le convertir en brai sec ou en rase qui est plus belle que celle que fournit la périne.

Quand on veut faire de cette rase, une résine jaune qu’on appelle en provence belle résine, on la tire de la chaudière, & quand elle est assez refroidie pour ne plus faire de bruit, on la bat avec de l’eau que l’on mêle peu à peu, de sorte qu’on verse environ trente livres d’eau sur quatre cents pesant de rase ; elle devient en premier lieu verdâtre, ensuite elle jaunit ; pour connoître si elle est entièrement jaune, les ouvriers trempent leurs mains dans l’eau, puis il les plongent dans la résine ; elles sortent couvertes d’un gant qu’ils rompent pour connoître la couleur qu’il a prise.

11°. Un beau pin fournit par an douze à quinze livres de résine.

12.° Sur la question que j’ai faite, savoir si le bois des pins dont on a tiré la résine, est bon pour toutes sortes de services, les sentimens se sont trouvés partagés ; mais le plus grand nombre assure que ce bois est encore très-bon & que l’extraction de la résine n’altère point sa qualité.

Manière de retirer le goudron en Provence, en Guyenne, & à la Louisiane.

Le goudron est une substance noire, assez liquide, qu’on peut regarder comme un mélange du suc propre du pin dissous avec la séve de cet arbre, & qui est noirci par les fuliginosités, lesquelles, en circulant dans le fourneau, se mêlent avec la liqueur qui sort du bois. Cette matière se retire en réduisant en charbon le bois des pins, dans des fourneaux construits exprès. La chaleur du feu, qui alors agit fortement sur le bois, fait fondre la résine, qui, se mêlant avec la séve du bois, coule au fond du fourneau. Il suit de là que le goudron se trouve fort résineux quand on charge le fourneau avec des morceaux de pins très-gras ; & qu’il est peu fluide ou peu résineux quand on charge le fourneau avec du pin maigre. On n’obtient de cette dernière espèce de bois, qu’une séve peu chargée de résine & qui n’est pas estimée.

On distingue en Provence les pins en rouges & en blancs ; il n’est pas cependant certain que ce soit deux espèces différentes de pins. La différence de couleur qu’on apperçoit dans l’intérieur des pins qu’on abat, peut venir de ce que les uns abondent plus en résine que les autres ; plusieurs bons observateurs pensent que c’est l’âge & la nature du terrain qui occasionnent la couleur rouge des bois des pins. Quoi qu’il en soit, nous avons déjà dit que ses pins blancs étoient ceux qui fournissoient le plus de résine lorsqu’on leur faisoit des entailles ; & que ce sont les pins rouges qui fournissent le meilleur goudron. Ces observations tiendroient à faire soupçonner que dans les pins gras, le suc propre qui est la résine, se seroit extravasé, & qu’il auroit passé dans les vaisseaux lymphatiques où il seroit trop épais pour couler par les incisions. On ne peut distinguer à l’extérieur, les pins rouges d’avec les pins blancs ; mais seulement l’on peut décider qu’un pin est rouge quand on apperçoit sur ceux qui sont devenus gros, une espèce de champignon qu’on nomme bouret, qui se forme sur les nœuds des branches que l’on a coupées en élaguant les arbres. Il y a des terrains où l’on ne trouve point de pins rouges ; mais les arbres de cette espèce se rencontrent fréquemment sur les coteaux pierreux exposés au midi. Ce n’est cependant que des seuls pins rouges qu’on retire le goudron ; les pins blancs n’en donneroient que bien peu, si ce n’est qu’on y employât les troncs des vieux pieds qui ayant été entaillés, ne pourroient plus fournir de séve résineuse ; car la partie de l’arbre qui répond aux plaies ayant été imprégnée pendant plusieurs années, peut encore fournir du goudron, mais non toutefois en aussi grande quantité ni aussi gras que le pin rouge.

On retire aussi du goudron des copeaux qu’on a faits en entaillant les pins, de la paille qui a servi à filtrer le brai sec, des feuilles, des morceaux de bois, des mottes de terre, &c. qui sont imbus de cette résine. Aux environs de Briançon on fait des entailles aux pins, & quand la plaie est chargée de résine, on enlève un copeau le plus mince qu’il est possible ; ce copeau chargé de résine, est mis à part pour en faire du goudron, & la plaie se trouve rafraîchie par ce procédé.

Les souches de pins que l’on abat, ne repoussent point ; on les arrache de terre, & on en retire les racines pour en faire du goudron ; enfin, toutes les parties de l’arbre, même les branches, sont propres à cet usage, pourvu que les bois en soient gras & fort résineux.

En faisant le goudron, on peut se proposer deux objets ; l’un est de retirer la substance résineuse, & l’autre, de faire du charbon.

Si l’objet principal est d’avoir du charbon, on met dans le fourneau toutes les parties du tronc & des branches ; mais si le principal objet est d’en extraire le goudron, on choisit le cœur de l’arbre qui est rouge, les nœuds & toutes les veines résineuses ; le goudron qu’on en fait est alors beaucoup plus gras.

Comme il faut que le bois soit à moitié sec pour en extraire le goudron, on a coutume, en Provence, d’abattre les pins rouges dans le mois, de mars ; mais dans les pays où l’on fait beaucoup de goudron, on abat les arbres dans le cours de l’année, & on les porte au fourneau quand ils sont parvenus au degré de siccité convenable.

Lorsque l’on charge les fourneaux avec du bois bien rouge & bien résineux, on en retire à peu près le quart de son poids de bon goudron, c’est-à-dire, vingt-cinq pour cent ; mais le plus ordinairement on n’en retire que dix à douze pour cent.

En Provence, quand le bois est au degré de siccité convenable, on le coupe en petites pièces d’environ dix-huit pouces de longueur, sur un pouce ou un pouce & demi de grosseur. On les arrange dans le fourneau pour la plus grande partie, par lits qui se croisent en formant des grilles, & on fourre verticalement les morceaux de bois pour remplir les vides.

Les fourneaux de Provence ont la forme de grandes cruches, & ils ressemblent beaucoup à ceux qu’on fait dans le Valais, si ce n’est qu’une partie du fourneau est enfoncée en terre : ces fourneaux ont au fond dix-huit pouces en-dedans, à la partie la plus large, cinq pieds, qu’on réduit à deux vers la bouche. Cette largeur est nécessaire, afin qu’un homme puisse entrer dans le fourneau avec un panier rempli de bois. Cette partie du fourneau est fortifiée par des frettes de fer.

L’intérieur du fourneau a environ cinq pieds de hauteur… ; pendant que le charbon se forme comme on le dira ci-après, le goudron coule dans un réservoir qu’on a soin de tenir à couvert de la pluie.

Les fours des environs de Bordeaux, sont d’une forme différente ; ils ont la figure d’un cône tronqué, dont la base est de quatre toises de diamètre, & la hauteur, d’une toise & demie. Le fond est exactement pavé de briques, il est traversé par une rigole faite d’un jeune pin équarri & auquel on a fait des coches aux angles. Le fond de cette rigole doit être de la hauteur d’un tuyau d’environ un pouce & demi de diamètre ; c’est par là que le goudron sort pour se rendre dans un baquet.

On emporte tout l’aubier des pins, puis on fend le cœur en barreaux d’un pouce en quarré sur trois pieds de longueur. On remplit l’intérieur du four avec ces barreaux qu’on arrange avec soin & on couvre le dessus avec des gazons bien battus ; on en laisse seulement quelques-uns qui le sont moins, afin de pouvoir les enlever pour allumer le feu qui se met par le haut, ou pour le ranimer s’il venoit à s’éteindre.

Tous ces petits barreaux s’allument ; & quand on conduit bien l’action du feu, le goudron se rend dans la rigole, les impuretés s’arrêtent dans les entailles du pin qu’on y a couché, & la matière épurée se rend par la rigole dans le baquet. On termine l’opération par fermer exactement toutes les ouvertures du four ; & quelques jours après, on tire du fourneau le charbon qui s’y est formé. Cette manière d’obtenir le goudron, est une vraie distillation per descensum. (Consultez le mot Distiller, distillateur, distillation)

À Tortose en Espagne, on fait les fourneaux de la même forme qu’en Provence ; mais on y arrange tout le bois debout ; c’est-à-dire, perpendiculairement, & l’on ne ferme point le haut du fourneau ; c’est peut-être qu’on ne s’embarrasse pas d’en retirer le charbon, puisqu’on le laisse entièrement consumer ; je crois cependant qu’en suivant cette méthode, on perd aussi beaucoup de goudron.

On avoit envoyé à la Louisiane, des biscaïens pour enseigner aux habitans à faire du goudron ; mais la pratique que les colons suivent aujourd’hui, leur est plus avantageuse que celle qu’ils tiennent de leurs premiers maîtres.

1°. On choisit, pour établir le fourneau, un terrain en pente pour faciliter l’écoulement du goudron.

2°. On marque le centre du fourneau par un mât, fait d’un jeune pin d’environ dix-huit à vingt pieds de longueur & bien assujetti en terre.

3°. On emporte des gazons dans toute l’étendue des fourneaux, & on bat la terre pour l’affermir, comme lorsque l’on fait une aire pour battre le grain ; mais on fait en sorte de former le fond du fourneau en calotte renversée, & de ménager la pente vers une dalle de pierre qu’on place pour l’écoulement du goudron.

4°. On forme tout autour du fourneau, un rebord de terre glaise bien battue, d’un pied & demi ou deux pieds, pour retenir encore plus sûrement le goudron dans l’intérieur du fourneau.

5°. Vis-à-vis la dalle de pierre par laquelle le goudron doit s’écouler, on forme, avec de la glaise bien battue, des gouttières de cinquante à soixante pieds de longueur, qui vont aboutir à plusieurs trous ou réservoirs pratiqués dans la terre même, & qu’on révêt aussi avec de la glaise bien battue, afin que le goudron, qui doit s’y rendre par les gouttières, ne se perde pas dans la terre.

6°. On a soin que tous ces réservoirs soient d’égale grandeur, ou bien on en marque exactement les dimensions, afin de pouvoir connoître précisément de combien le goudron peut avoir diminué après que l’on y a mis le feu. Nous en expliquerons dans la suite les raisons.

7°. On ne doit charger le fourneau qu’avec du bois sec ; c’est pour cela que l’on préfère d’y employer les arbres morts qu’on trouve dans les forêts.

8°. On fend ces arbres pour les réduire en cotrets, à peu près comme font les boulangers pour chauffer leurs fours ; dans le temps de cette opération, on met à part tous les nœuds qui ne peuvent se fendre & tous les copeaux.

9°. On arrange les cotrets à plat, de façon qu’un bout soit tourné du côté du mât qui est au milieu, & l’autre bout à la circonférence. On a soin qu’il ne reste entre les morceaux de bois, que le moins de vide qu’il est possible, & l’on remplit avec des copeaux tous les endroits on les cotrets ne se touchent pas exactement.

10°. On élève ainsi le fourneau jusqu’à 11, 13 ou 14 pieds de hauteur, ayant toujours soin de bien remplir les vides ; car, sans cette attention, le feu qui se communiqueroit dans toutes les parties du fourneau, brûleroit le goudron, au lieu que sa chaleur doit simplement le faire couler.

On termine le fourneau, en le chargeant en forme de calotte, avec les nœuds & les morceaux de bois qui n’ont pas pu se fendre, en sorte que quand tout le bois est ainsi arrangé, il se forme un monceau qui représente un mulon de foin.

12°. Alors on abat des pins tout verds ; on en coupe les menues branches chargées de feuilles, & l’on en équarrit les troncs pour les usages que nous allons expliquer : on a soin de mettre les copeaux à part, ils servent à charger d’autres fourneaux.

13°. On fourre tout autour du fourneau, entre les morceaux de bois, des rameaux de pin chargés de leurs feuilles, pour former ce qu’on appelle la chemise. Cette chemise doit couvrir tellement le bois, qu’il paroisse que le mulon n’est formé que de rameaux feuillés & verts.

14°. Pendant tout ce travai, on fait des trous avec une tarière aux troncs, que l’on a grossièrement équarris, ensuite on les pose de plat les uns sur les autres, & on les retient avec des chevilles pour en faire un mur de bois ou une cloison qui renferme les fourneaux à la distance d’un pied de la chemise. Comme il n’y a point de pierres au Mississipi, cette industrie y devient nécessaire.

15°. L’intervalle qui reste entre ce mur & la chemise, est très-exactement rempli avec des gazons & de la terre, qu’on arrange soigneusement.

16°. On ménage au haut du four une ouverture par laquelle on met le feu. On laisse aussi à différens endroits du sommet, quelques ouvertures de distance en distance, afin que le feu se communique dans toutes les parties du fourneau ; mais aussi dès que l’on s’aperçoit que le feu prend avec trop d’ardeur dans certains endroits, on en modère l’action en fermant ces ouvertures avec des gazons.

17°. On veille aussi le fourneau jusqu’à ce que tout soit consumé. Pendant que le bois se réduit peu à peu en charbon, le goudron coule par les gouttières pratiquées pour le recevoir.

Cette façon de retirer le goudron, est très-bonne pour les pays où les pins sont très-communs. À l’égard des lieux où ces arbres sont plus rares, on doit préférer d’y construire des fourneaux en forme d’œuf ; ils ont cet avantage qu’on en retire plus exactement tout le goudron que le bois peut fournir.

Manière de tirer le goudron & le brai gras dans le Valais.

On abat, dans le courant de l’été, les pins qu’on destine à être brûlés pour en retirer le goudron. Les ouvriers savent la quantité qu’ils peuvent en employer, & ils règlent leurs coupes de façon, que dans le temps qu’ils chargent leurs fourneaux, le bois ne soit trop sec ni trop vert : car, pour bien faire, il ne doit être qu’à demi desséché… Comme toutes les parties du pin, savoir, le tronc, les branches, & même l’écorce, fournissent du goudron, on coupe les branches d’une longueur proportionnée à la grandeur des fourneaux, & l’on fend les gros troncs pour les réduire en buchettes comme des cotrets.

Dans le Valais, où la plupart des paysans entendent fort bien l’extraction du goudron, ils bâtissent leurs fourneaux avec de la terre à four & de la pierre, & ils donnent à ces fourneaux la figure d’un œuf posé sur son petit bout. Le fond est formé d’une seule ou de plusieurs pierres de taille exactement jointes. La pierre qui forme le fond du fourneau, est creusée de la même figure que l’intérieur de la coque d’un œuf. À l’un de ses côtés, il y a un trou d’un pouce & demi ou environ de diamètre, de six pouces de pente du dedans en dehors, & qui commence à cinq pouces du fond de la pierre : on ajuste à l’orifice extérieur, & à cinq ou six pouces plus haut que le fond du fourneau, un bout de canon de fusil de gros calibre, & on met une grande grille de fer sur le fond de ce fourneau qui est creusé en calotte.

On bâtit ces fourneaux de différentes grandeurs, selon la quantité de bois que l’on doit brûler : les plus grands ont dans œuvre environ dix pieds de hauteur sur cinq à six pieds de diamètre à la partie la plus large, qui est à la moitié de la hauteur, & de-là en diminuant jusque vers la bouche, où la partie supérieure du fourneau se trouve réduite à deux pieds & demi de diamètre : les parois ont environ un pied & demi d’épaisseur. Ces dimensions sont suffisantes pour donner une idée de ces fourneaux.

On construit en pierre de taille, le bas du fourneau, depuis la pierre creuse qui fait son premier établissement, jusqu’aux deux tiers de sa hauteur ; le reste s’achève avec du moellon & de la terre à four.

Quand ces fourneaux sont achevés, ils ont, tant au dehors qu’en dedans, la figure d’un œuf. On les laisse bien sécher, & l’on a soin de réparer les gerçures qui se font, soit au dedans, soit au dehors, avec la même terre qui a servi à les bâtir ; en sorte que quand ces fourneaux sont parfaits, ils paroissent très-proprement enduits de terre, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur ; alors on les charge de bois, comme on va le dire.

On fait avec les petites bûches ou bâtons de cotrets, d’un pied & demi ou deux pieds de longueur, des faisceaux ou fagots, liés avec des harts de coudrier ou de viorne, & l’on proportionne la grosseur des fagots à l’ouverture du fourneau, car il faut qu’ils puissent y entrer facilement : on descend un de ces fagots dans le fond du fourneau, & l’on pose l’un de ses bouts sur la grille. On en coupe le lien avec une lame de couteau emmanchée à un bout de bâton, ensuite on étend les morceaux de bois, & on remplit les vides avec des copeaux. Ce premier plan étant établi, on en fait un second de la même manière, puis un troisième, &c. jusqu’à ce que le fourneau soit assez rempli pour qu’on puisse toucher le bois avec les mains ; alors on ne fait plus de faisceaux, mais on pose avec la main, on arrange d’autres billes de bois, ce qui se fait toujours plus régulièrement que quand on ne peut y atteindre qu’avec une perche.

Quand le fourneau est rempli, on met par-dessus environ quatre pouces d’épaisseur de copeaux de même bois, bien sec ; enfin on pose sur les bords de la bouche du fourneau, les unes sur les autres, des pierres plates, de façon qu’à mesure qu’elles le surmontent, elles ferment de plus en plus l’ouverture du fourneau, & forment une chape au centre de laquelle on laisse un vide d’environ 4 ou 5 pouces de diamètre.

Le fourneau étant ainsi achevé, on met le feu aux copeaux secs qui sont au haut du fourneau, & les ouvriers qui connoissent, par l’habitude, quand le feu est allumé, saisissent le temps convenable pour fermer l’ouverture avec une grande pierre plate, & ils chargent entièrement la chape de terre : s’ils aperçoivent des fusées de fumée un peu fortes, ils les arrêtent avec des pellées de terre, qu’ils appliquent aux endroits d’où elles s’échappent.

Quand cette manœuvre est bien conduite, le bois se cuit en charbon, & le goudron, qui est la partie résineuse jointe à la sève, coule sous la grille, dans la cavité qui est au fond du fourneau. Lorsque cette cavité est remplie jusqu’à la hauteur du trou où est adapté le tuyau de fer, cette matière s’écoule dans des barils qui la reçoivent ; c’est le goudron ou le brai liquide qui sert à enduire les cordages qui ont exposés à l’eau.

Les ouvriers connoissent, par l’habitude que l’usage seul peut donner, si le bois a rendu toute sa substance résineuse ; alors ils découvrent le haut du fourneau, & d’abord ils jettent la terre qu’ils avoient mise sur la chappe, & ensuite ils emportent les pierres plates sur lesquelles ils ramassent les fuliginosités qui s’y étoient attachées, de même qu’aux parois intérieures du fourneau ; (c’est le noir de fumée) enfin, ils retirent le charbon qui s’est amassé sur la grille, & ils remettent du bois dans le fourneau pour recommencer la même opération.

Les impuretés, plus pesantes que le goudron avec lequel elles étoient mêlées, restent sur la pierre qui sert de fond au fourneau, pendant que le goudron coule de la superficie par le canal de fer, de cinq à six pouces plus élevé que le fond de cette pierre.

Il semble qu’on parviendroit plus aisément à graduer le feu, si l’ouverture du haut du fourneau, au lieu d’être fermée avec des pierres & du gazon, l’étoit par un dôme auquel on adapteroit des registres de différentes grandeurs, que l’on pourroit ouvrir & fermer suivant le besoin ; mais l’habitude des ouvriers supplée à ces industries, & ils trouvent le moyen de parvenir à produire le même effet, en se servant à propos des pierres plates & de la terre qu’ils ont sous la main.

On entonne le goudron liquide dans des barrils, pour pouvoir le transporter dans les ports de mer, où il s’en fait une grande consommation pour enduire les cordages exposés à l’eau, ainsi que les bois qu’on en revêt, en place de peinture.

Les mêmes ouvriers qui retirent le goudron du pin, en retirent encore par une opération qui est peu différente de la précédente, une autre matière qu’on appelle brai gras ; pour cet effet, ils ferment le canal par lequel couloit leur goudron ; ils chargent leurs fourneaux avec du bois plus vert & plus menu que celui employé pour le goudron ; ils posent ce bois horizontalement ; ils mettent en premier lieu un lit de ces petites bûches, ensuite un lit de copeaux secs du même bois, & sur-tout un lit de colophane ou de brai sec, de poix sèche. Ils emploient, de préférence, toutes ces matières quand elles sont chargées de feuilles ou d’autres saletés. Ils continuent de remplir ainsi alternativement leur fourneau par lits de bois vert, de copeaux & de résine, & ils terminent leurs fourneaux par des copeaux secs. Ils y forment une espèce de chape, comme nous l’avons dit, mais ils ont grande attention d’en fermer plus exactement les ouvertures, & de conduire plus lentement le feu. La résine fond, elle se mêle avec la séve résineuse du bois, tout se réunit au bas du fourneau, où le brai doit prendre un certain degré de cuisson ; car on ne débouche le canal que quand tout le bois est réduit en charbon. C’est là que l’expérience des ouvriers influe beaucoup sur la perfection du travail ; car si on ne laisse pas couler assez tôt le brai, il devient trop sec, & souffre un grand déchet. Si l’on débouche trop tôt l’ouverture, le brai se trouve trop liquide, il tient trop de la nature du goudron. On ne peut cependant connoître le terme précis pour déboucher le canal, qu’en appliquant les mains sur les pierres de taille, qui forment le bas du fourneau : leur degré de chaleur indique s’il est temps de laisser couler ce brai, & ce degré de chaleur doit être plus ou moins grand, suivant l’étendue du fourneau. Les ouvriers, à la vérité, savent qu’il leur faut sept à huit jours pour faire une bonne cuite ; mais les vents secs ou humides, le plus ou le moins de temps qu’il faut pour former le fourneau avec des pierres & de la terre ; enfin, la promptitude avec laquelle le feu est allumé, toutes ces circonstances avancent ou retardent l’opération, & souvent elles influent sur la qualité & sur la quantité du goudron qu’on retire, de manière qu’il arrive que certains ouvriers obtiennent d’un même fourneau beaucoup plus de goudron, que d’autres n’en pourroient retirer. Après avoir débouché le canal, le brai coule dans les baquets disposés pour le recevoir, & on l’entonne dans des barils pour le transporter dans les ports de mer, où on l’emploie à caréner & à enduire presque tout le corps des vaisseaux.

Du Brai gras.

Nous avons dit que lorsque l’on chargeoit les fourneaux bâtis en œuf avec du pin extrêmement fourni de résine, le goudron en couloit bien plus gras : il l’est en effet quelquefois à tel point que, sans autre préparation on peut le vendre pour brai gras, &c. Voici la méthode la plus ordinaire pour faire le brai gras. On fait fondre dans de grandes chaudières du brai sec, avec partie égale de goudron : si le goudron se trouve maigre, il faut augmenter la dose du brai sec ; si au contraire il est fort gras, un tiers de brai sec suffit.

Si j’ai copié ces détails sur le produit des pins, qui tiennent plus aux arts qu’à l’agriculture proprement dite, c’est afin de rassembler dans un même corps d’ouvrage, les objets d’utilité champêtre, & afin que si la lecture de cet Ouvrage inspire quelques seigneurs bienfaisans, à quelques braves & honnêtes curés, & enfin à des zélés patriotes, l’envie d’enrichir de pins les pays pauvres & à landes, ils sachent mettre à profit les productions de ces arbres, & par là couvrir un sol auparavant inutile à l’agriculture ; enfin, augmenter un peu le bien-être des malheureux habitans de ces cantons. Ils seront bien assurés d’une bonne vente des jeunes arbres dans les cantons, dans les provinces voisines où l’on donne des échalas aux vignes.


CHAPITRE VI.

De l’usage des pins en médecine, & pour l’économie champêtre.


Les boutons des pins, avant leur développement, avant qu’ils parviennent à l’état de bourgeons, sont regardés dans le nord comme un excellent anti-scorbutique & anti-pulmonique.

Lorsque l’on veut préparer ces boutons, on en fait bouillir une once avec égale quantité de miel blanc dans une pinte & demie d’eau, jusqu’à réduction d’environ le tiers, & l’on passe ensuite au travers d’un linge sans expression. On ne donne au commencement que trois onces de cette décoction le matin, & autant le soir : si l’estomac ne la rebute pas, ce qui arrive quelquefois, on augmente la dose par degrés jusqu’à ce qu’on puisse en faire prendre quatre verrées de six onces chacune, dans le cours de la journée, pendant trois ou quatre semaines consécutives… ; si l’estomac rebute cette décoction, on la coupe avec autant d’eau, & si, après en avoir fait usage pendant quelques jours, elle continue d’exciter des nausées, on l’abandonne entièrement & l’on a recours aux sucs nouvellement exprimés des plantes anti-scorbutiques.

Aux mots résines, térébenthine, je décrirai leurs propriétés médicinales.

M. Kalm, de l’académie de Stockholm, a donné la description de la manière dont on prépare en Canada une boisson avec le pin.

Ce pin est très-commun en Canada & ressemble beaucoup au nôtre de Suède, excepté que celui d’Amérique à ses pointes beaucoup plus petites. Ce pin est assez rare dans les provinces angloises de l’Amérique septentrionale, parce que cet arbre exige un climat plus froid. Ce sont principalement les françois qui préparent une espèce de bière avec ces pins ; les hollandois se servent également de cette boisson.

Pour la faire, on verse la quantité d’eau qu’on veut dans une chaudière de cuivre, & on la met sur le feu. On prend ensuite environ une double poignée de petites branches de pin & on les jette dans la chaudière. Si les brins sont verts, on en prend moins, ou davantage s’ils sont secs. Quelques-uns ont soin de hacher bien menu ces brins avant de les jeter dans l’eau, & d’autres les jettent tels qu’ils les ramassent. Dans certains endroits où il faut aller loin pour trouver de ces petites branches ou brins, on en amasse des provisions qu’on conserve dans la cave pour une ou pour plusieurs autres cuissons.

Après avoir mis ce qu’il faut de ces brins dans la chaudière, on les laisse bouillir pendant environ une heure. On ôte ensuite la chaudière de dessus le feu ; on transvase le tout dans un autre vaisseau sans le marc ; on laisse reposer quelque temps, jusqu’à ce que l’eau ne soit plus que tiède. On y verse ensuite le marc aussi & on le laisse fermenter ; on y ajoute du sucre à proportion de la quantité de l’eau qu’on a employée & l’on laisse fermenter le tout. Le sucre qu’on ajoute, sert principalement à lui ôter le goût résineux, que sans cela, cette boisson ne laisseroit pas de conserver.

Lorsque la liqueur a assez fermenté, on la tire au clair dans une autre futaille, ou, ce qui vaut mieux, dans des bouteilles. Cette boisson dure fort long-temps & l’on prétend généralement qu’en été elle ne s’aigrit pas si aisément que d’autres bières. Elle a un goût excellent, tirant sur la résine ou la térébenthine, mais si peu qu’on s’en apperçoit à peine. Lorsqu’on la verse de la bouteille dans un verre, elle mousse d’abord considérablement. Il est fort aisé de s’enivrer de cette boisson. Les habitans du pays la regardent comme très diurétique.

La manière des françois pour la préparer, diffère de celle des hollandais. Lorsqu’on veut en faire la quantité environ qui tiendroit dans un de nos tonneaux ordinaires à bière, on se munit de brins de branches de pins frais & verts, on fait en sorte que les boutons des pommes de pin tiennent encore aux petites branches dans l’année où l’on veut les employer : car la résine qui en vient, est fort saine & la bière meilleure. Ensuite on a une ou deux chaudières de cuivre qu’on remplit d’eau & de ces petites branches, l’on fait bouillir le tout ensemble, jusqu’à ce que la plus grande partie de l’eau soit évaporée. Pendant que la cuisson se fait, on met un peu de froment dans un poêlon. On m’a dit qu’on pouvoit aussi se servir du seigle ; que l’orge étoit encore meilleure ; enfin, que le maïs étoit le meilleur de tous les grains. On torréfie le grain dans le poêlon, à peu près comme nous brûlons le café, jusqu’à ce qu’il soit brun ; on le retourne & on le remue sans cesse.

Lorsque le grain est parfaitement brûlé, on le jette dans la chaudière & on le laisse bouillir avec les brins de pin. On y joint une couple de petits pains de froment ou d’autres grains qu’on a bien fait cuire ou rôtir. On ajoute ces pains & ces grains brûlés, principalement pour donner à cette boisson une couleur brune que les simples brins ne lui donneroient pas, pour donner un goût plus agréable à la boisson, & enfin pour la rendre en quelque façon nourrissante. Après avoir laissé bouillir la liqueur jusqu’à ce que la moitié de l’eau soit évaporée, & qu’on voye que l’écorce se détache des branches du pin, on ôte alors ces branches & on les jette. On étend ensuite un linge sur un grand vase, & on y passe la liqueur pour la séparer du marc formé par toutes ces substances. On continue de même d’en faire autant de cuissons qu’il en faut pour remplir deux tonneaux. Le tout étant fait, on prend environ deux ou trois pintes de sirop, plus ou moins, on laisse fermenter la liqueur qu’on écume ensuite. La fermentation finie, on la met dans des tonneaux qu’on ferme avec leur bondon, ou, ce qui vaut encore mieux, on tire la liqueur en bouteilles. Dès le lendemain, la liqueur est propre à boire. Cette boisson a un goût excellent & passe pour très-salutaire.

Il seroit essentiel que dans les Provinces de France, où les pins sont communs, on essayât de préparer ainsi de la bière, on diminueroit la grande consommation d’orge ou d’autres grains que l’on employe à cet usage.