Cours d’agriculture (Rozier)/PINONS

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Hôtel Serpente (Tome septièmep. 708-712).


PINONS. (famille des) Il est juste, après avoir parlé de la société des Bousbots de Franche-Comté, des maximes & de la conduite qui ont mérité à Jacques Gouyer, le glorieux surnom de Socrate rustique, (consultez le mot Kiloogg) de fixer les idées sur la famille des pinons, dont M. de ***, a fait le plus grand éloge, & après lui, les différens papiers publics. Ils ont attribué à la seule famille des pinons une manière de vivre commune dans une très-grande étendue de pays. Le régime de cette famille est le même que celui de 100 autres communautés, & les pinons ne doivent leur célébrité qu’à une fortune plus considérable, & plus encore, à la proximité de la ville de Thiers, ce qui les a mis plus d’une fois dans le cas de recevoir la visite des intendans de cette province & de quelques particuliers de distinction. Tel est le seul point de vue sous lequel on doit considérer cette famille. Certes, je ne veux rien diminuer de son mérite, je lui rends la justice que je lui dois ; mais il seroit injuste de la refuser aux familles qui vivent d’après le même régime.

Il est aux environs de Thiers en Auvergne, une contrée de 11 à 15 lieues de superficie, formant plusieurs paroisses dont les habitans vivent en communauté.

Les titres les plus anciens, & les archives des différentes seigneuries, laissent présumer la formation de ces sociétés dans des temps très reculés ; mais on peut incontestablement, d’après ces titres, en assurer l’existence des le treizième siècle.

Il paroît qu’alors chaque famille habitoit son hameau particulier, duquel elle a tiré son nom, ou au moins auquel elle l’a donné, puisque encore aujourd’hui plusieurs existent dans le lieu même de leur origine, & qu’il n’est pas un seul habitant originaire de la contrée, qui ne porte le nom d’un hameau subsistant ou qui a subsisté.

Ces hameaux, autrefois composés d’un seul feu, sont aujourd’hui encore au même état en partie, quelques-uns par la division vraisemblablement de la première société, sont augmentés d’un, de deux, même de quatre feux, rarement davantage, mais toutes ces diverses familles, formées des parties d’une plus considérable, sont aussi en communauté. De cette coutume générale ne sont exceptés que les pauvres & les journaliers, la plupart étrangers ; quelques-uns, mais en très-petit nombre, dérivant d’une société détruite, & habitant les bâtimens d’un hameau abandonné.

Aux habitations est attachée en propriété une certaine quantité de terres labourables, bois, prés, vignes, &c. ; c’est à cette étendue plus ou moins grande qu’est à son tour attachée l’importance de la société.

C’est donc à raison de la valeur du fonds qu’est composée la maison, communauté ou société, mots synonymes en ce genre, de deux, trois, quatre, même cinq chefs de famille ; tous sont ordinairement mariés, & c’est parmi les enfans de ces divers partis qu’on cherche, autant que cela se peut, à en reproduire la succession par des mariages entr’eux. De cette manière d’être, il n’a pas fallu long-temps pour qu’ils fussent tous parens à des degrés prohibés par les loix canoniques ; mais jusqu’à présent les évêques ont fait peu de difficulté pour accorder des dispenses, sentant la nécessité de protéger ces établissemens. Aussi voit-on fréquemment des mariages au troisième degré, & par fois, quelques-uns du deuxième au troisième.

Le nombre des chefs destinés à la génération suivante, une fois établi, alors tout le reste est renvoyé de la maison, soit pour vivre à la fantaisie, soit pour aller s’établir dans une autre communauté, ; ils ne dédaignent pas d’y être admis comme domestiques, pourvu qu’elle soit aussi ancienne que celle dont ils sortent : si le nombre des enfans n’est pas égal à celui des chefs à remplacer, ou qu’il y ait surabondance de l’un ou de l’autre sexe, alors on prend dans les communautés voisines les sujets qui manquent ; mais on s’adresse de préférence à celles avec lesquelles on a déjà des alliances contractées : car il est à remarquer que lorsqu’il est question d’une alliance nouvelle, on apporte beaucoup de délicatesse dans le choix du sujet : on veut non-seulement qu’il soit sain, laborieux, mais encore recommandable par l’antiquité de sa maison ; la noblesse la plus ancienne n’a pas plus de préjugé sur cet article. Un sujet sorti de sa maison natale, de quelque manière que ce soit, n’emporte avec lui qu’une légitime fixée sur la totalité des biens de la communauté, si les droits des divers partis sont égaux ; & sur les droits du père ou de la mère, s’il y a inégalité. Il paroît qu’anciennement, sans aucun égard pour cette inégalité, toutes les légitimes étoient fixées au même taux, & même un sujet une fois sorti, ne rentroit plus dans sa communauté ; mais aujourd’hui divers procès occasionnés pour de pareils droits réclamés, ont appris, au grand détriment de plusieurs maisons qui en ont été ruinées, que l’on pouvoit revenir contre la fixation de la légitime, & contre l’exclusion, triste effet de la lettre de notre loi municipale.

La communauté ainsi composée, se donne un chef appelé le maître, qui est chargé de la poursuite des affaires, marchés considérables, collectes des deniers royaux, paiemens des cens, rentes, dettes, &c. & de la direction des travaux. Dans les communautés considérables cette dernière partie a quelquefois un chef à part. On nomme aussi une maîtresse qui est chargée de veiller au détail intérieur du ménage, vente & achat des menues denrées, direction de l’ouvrage des femmes, &c. mais elle n’est jamais, autant que cela se peut, la femme du maître, afin de ne pas concentrer toute l’autorité dans un seul ménage. Tous les membres de la société, même les femmes, ont voix pour l’élection du chef, elle tombe toujours non sur le plus ancien, mais sur le plus capable, fût-il le dernier admis dans la maison, parce que l’on a bien éprouvé que c’est de ce choix que dépend le bien-être de tout le monde. Chacun lui obéit ainsi qu’à la maîtresse. Les filles ne sont pas exclues de cette dernière dignité, mais cela suppose en elle des qualités prééminentes, & qu’ayant eu de bonnes raisons pour ne pas se marier, elles ont à elles seules une portion entière des biens de la communauté ; le déshonneur suprême est d’être révoqué lorsqu’une fois on a été choisi pour l’un de ces empois, mais ces cas sont très-rares.

D’après cela, on voit qu’il est peu d’époques où la société soit composée de membres toujours en état de travailler, aussi les jeunes gens sont-ils occupés de ce qu’il y a de plus pénible ; les vieillards font les ouvrages moins fatigans & plus à portée de la maison, ils sont chargés de la garde des enfans trop jeunes pour rendre service, & cependant personne ne souffre ; chacun aide, suivant ses forces, à porter le fardeau commun, & se trouve sans murmurer, dès le matin, au poste qui lui est assigné. S’il y a des malades, des infirmes, l’ouvrage général est en retard le moins possible, & ceux-ci sont soignés autant que les connoissances & les facultés de gens naturellement grossiers peuvent le permettre.

Parmi les communautés, quelques-unes sont, pour ainsi dire, sorties de leur sphère, en employant leurs économies à faire des acquisitions, non pas d’héritages détachés, mais de domaines entiers qu’elles administrent par des colons & métayers, & il y en a telle qui, composée de 40 à 50 membres, compte 10, 12, 15 domaines dans les possessions. Entre les plus célèbres en ce genre, on distingue les Pericoux, de Noailhat, les Pinons, de Thiers, les Beaujeu, de Celle, les Bourgades & les Dunos, de Voloce, les Tarenteix, du Mouthier de Thiers ; ces derniers ont sur tous les autres l’avantage d’avoir la communauté la plus nombreuse & la plus rapprochée de son origine ; elle s’est, ainsi que les autres, agrandie, mais c’est par des successions, elle n’a fait qu’une seule acquisition.

On sent aisément que le régime de ces sociétés, doit être fondé sur l’union ; comme les mœurs de ces bonnes gens sont fort simples, & que d’ailleurs, ils sont continuellement occupés, il est rare qu’il y ait de la mésintelligence, cependant ils n’en sont pas à l’abri ; mais presque toujours l’intérêt commun, la médiation des anciens ou des parens & voisins, appaiseroit ces discordes naissantes ; si ces moyens sont insuffisans, alors s’en suit nécessairement la ruine de la société. On commence par un partage, qui entraînant souvent des sous-divisions, réduit alors chaque co-partageant à un état isolé, dans lequel, plus dénué de ressources, que s’il n’avoit jamais eu d’appui, il se trouve, bien peu de temps après, forcé de vendre pièce à pièce tout son lot, & finit misérablement ses jours en laissant une famille ruinée.

C’est ordinairement sur les fondemens d’une pareille société qui s’épuise, que se forment les nouvelles maisons dont les chefs sortent de la classe des journaliers, ou métayers & domestiques, qui ayant ramassé quelque argent au service de leurs maîtres, sont le plus souvent les premiers acquéreurs qui se présentent lors d’une décadence.

Quoique nous avions rapidement tracé ce tableau, il s’en faut bien cependant que les événemens se succèdent avec autant de vivacité, si ce n’est dans le dernier période. Un siècle s’écoule avant qu’une société se divise, qu’une portion languisse & arrive enfin à sa destruction ; quelquefois même une réunion momentanée ou durable les rejoint à la tige principale, & retarde ou prévient la chute de celle-ci.

Il seroit assez difficile de donner une idée générale du caractère essentiel des hommes de cette contrée, qui sont d’autant moins civilisés, que leur occupation dans la communauté les éloigne plus de la ville avec laquelle il n’y a guères que les maîtres qui soient nécessités de commercer. Les autres en général présentent la nature presque toute brute : accoutumés dès l’enfance à se voir commander, tous contractent de bonne heure un goût si décidé pour obéir, qu’ils ne sont jamais plus embarrassés que lorsqu’ils sont forcés de prendre seuls un parti, même pour l’affaire la plus légère, ou encore plus, lorsqu’une mauvaise gestion du maître, ou un caractère turbulent, les mène à une dissolution de la société. Lent, mais patient au travail, avide du nécessaire, jamais du superflu, superstitieux, craintif à l’excès, tremblant au seul mot d’autorité, singulièrement désintéressé, reconnoissant, serviable, on le voit aussi, lorsqu’il est rebuté, roide, farouche, intraitable, courir à sa ruine avec un sang-froid & un entêtement dont les meilleurs raisonnemens ont très-souvent bien de la peine à le détourner. On leur doit néanmoins la justice de dire qu’on n’entend jamais parler parmi eux de ces vices qui déshonorent l’humanité, & que les désordres & la licence du dix-huitième siècle ne sont pas encore parvenus jusqu’à eux ; mais aussi ne doit-on pas croire que cette réunion ait jamais pu être un effet de leur peu de désir de la liberté, il paroît bien plutôt qu’elle a été un effet de la politique & de la nécessité, parce que dans un pays montagneux, souvent difficile, quelquefois escarpé, l’exploitation des fonds exige des secours continuels, & qu’il est bien rare qu’un homme puisse travailler seul.