Cours d’agriculture (Rozier)/POURRITURE DES MOUTONS

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 291-299).


POURRITURE DES MOUTONS. médecine vétérinaire. C’est une espèce d’hydropisie par épanchement, qui devient très-fréquente parmi les bêtes à laine, lorsqu’elles paissent dans des lieux bas & humides, ou couverts de rosée, ou enfin dans toutes les circonstances d’humidité. Elle est très-fréquente en Angleterre, où elle est connue sous le nomade rot, qui signifie pourriture, ou dropsy, hydropisie. Elle est plus commune en Allemagne qu’en France, & plus dans la partie septentrionale de celle-ci, que dans les méridionales, où elle est connue sous le nom de guam, de tare, de gamige, &c. Il est généralement reçu par-tout, que c’est la grande humidité ou la rosée qui lui donnent lieu. Elle est presque inconnue dans les prés & les marais salés, ainsi que dans tous les lieux secs, fournis de plantes aromatiques, & où l’on a soin de ne pas mener paître les brebis à la rosée.


Des signes de la pourriture.

Les signes caractéristiques, suivant MM. Hall & Mortimer, sont la pâleur des yeux, la contenance peu ferme de l’animal, sa foiblesse qui augmente tous les jours, la saleté de la peau, la facilité qu’a la laine de se détacher pour peu qu’on la touche, la pâleur des gencives, le tartre épais qui couvre les dents, la pesanteur de l’animal.

On peut ajouter à ces signes, qu’elle ne s’annonce à l’extérieur par aucun changement bien sensible ; ce n’est tout au plus qu’à l’inspection des yeux & des gencives, qu’on peut juger de l’état des viscères & soupçonner la maladie ; mais lorsqu’on voit à l’extérieur des cloches remplies d’une sérosité limpide, sans fièvre, sans révolution critique, on peut assurer que l’intérieur est rempli d’hydatides. (Voyez ce mot) Il n’y a d’ailleurs aucun signe certain, qui puisse les faire connoître, ainsi que dans l’espèce humaine ; & souvent il y a un épanchement d’eau dans la cavité du bas-ventre, qu’on sent par la fluctuation, sans qu’on ait seulement soupçonné le mal. Les circonstances d’humidité qui ont précédé, l’état des yeux, qui sont alors ternes, pâles & humides, au lieu d’être vifs & brillans, celui de la caroncule qui est pâle & blafarde, ainsi que les vaisseaux sanguins qui serpentent tout autour, au lieu d’être rouges, animés ; les gencives qui sont pâles, livides, au lieu d’être d’un beau rouge, & enfin la fluctuation du fluide épanché, qu’on sent en frappant le bas-ventre avec la main ; tout cela annonce l’existence de la maladie, mais parvenue au dernier degré : on connoît qu’elle est à ce point, si à tous ces signes se joint une tumeur flasque, ou poche grosse à peu près comme un cens de poule sous le menton, que les bergers appellent la gourmette.


Du signe de la pourriture.

À l’ouverture des bêtes qui sont mortes de la maladie, on trouve presque toujours les poumons affectés, parsemés de tubercules, de plusieurs hydatides à leur surface. Souvent la couleur de ce viscère, au lieu d’être d’un rouge pâle, est d’un vert noirâtre, qui pénètre sa substance. Le foie est encore plus attaqué, & paroît être le siège principal de la maladie. Sa couleur naturelle d’un brun foncé & sanguin, est changée en bleu pâle & livide : sa substance, au lieu d’être ferme & solide, est molle & se déchire entre les doigts ; la vésicule du fiel est flasque, & ne contient qu’une eau jaunâtre ou une bile dissoute & corrompue ; on voit à la superficie de ce viscère des hydatides plus ou moins grosses & profondes, remplies d’une sérosité claire & limpide : elles sont néanmoins, à l’inspection, de couleur laiteuse, & leurs parois comme racornies, résistent assez fortement au scalpel. La plûpart sont tellement tendues & remplies, qu’en les ouvrant, la sérosité jaillit au loin & avec force. En ouvrant le sinus de la veine porte & ses ramifications, on les trouve remplis de douves : les intestins sont d’un blanc pâle & livide, sans apparence de vaisseaux rouges ; ils font humides & luisans, presques diaphanes. La graisse de l’épiploon, du mésentère est citronée & mollasse. La lividité & la mollesse affectent en général tous les viscères & toutes les chairs. Les hydatides qu’on trouve dans le corps ne font pas plus grosses pour l’ordinaire, que des pois, mais elles deviennent quelquefois de la grosseur d’un œuf de pigeon.

Le vrai siège de la maladie est dans les glandes & les vaisseaux lymphatiques. Une surabondance d’humeurs existantes dans le corps, humecte, relâche les fibres, les vaisseaux ; il n’est pas difficile de concevoir qu’au moindre embarras dans les viscères, dans la circulation de la lymphe, ou dans les glandes qui lui servent d’entrepôt, les vaisseaux lymphatiques se gonflent, se distendent, &, n’ayant pas la force de réagir sur eux-mêmes, sont obligés de céder à celle qui détermine le fluide à s’y accumuler ; de là les cloches ou hydatides remplies d’une sérosité lymphatique, qu’on observe en diverses parties du corps.


Comparaison de la pourriture avec la maladie rouge. De l’analogie qu’il y a entre les symptômes de ces deux maladies.

La pourriture comparée avec les autres maladies connues des moutons, paroît se rapprocher davantage de la maladie rouge. La pâleur des yeux, des naseaux & de l’intérieur de la gueule ; la foiblesse extrême de l’animal, le peu de consistance de la laine, les hydatides dont sont parsemés les poumons, la plèvre, la coiffe & le foie ; les douves qui se trouvent dans ce dernier viscère, le plus souvent blanchâtre ou corrompu ; les épanchemens d’eau dans la poitrine & dans le bas-ventre ; la décoloration de tout ce qui est contenu dans les cavités, & celle des chairs, sont des symptômes communs à la maladie rouge, (voyez ce mot) & à la pourriture, & des effets produits par l’une & par l’autre ; mais la première ne se communique pas de la mère à l’agneau ; elle a cela de particulier que parmi les animaux qu’elle attaque, quelques-uns rendent du sang avant de mourir, & ce n’est que dans la seconde qu’on observe la goulée ou gourmette, c’est-à-dire, une poche remplie d’eau, placée sous la mâchoire inférieure, dont nous avons déjà parlé. Cette poche se remarque sur-tout le soir, quand les bêtes à laine reviennent des champs. Le matin elle disparoît, parce que les animaux pendant la nuit n’ont pas eu la tête baissée, comme dans le jour : celle-ci le communique de la mère à l’agneau. M. l’abbé Tessier a trouvé des principes de pourriture dans un agneau de trois semaines, dont la mère étoit atteinte de cette maladie. Cette différence qui empêche de prononcer sur la conformité absolue des deux maladies, doit-elle les faire regarder comme dissemblables ? On doit le croire d’autant moins que les bergers ont assuré M. l’abbé Tessier, qu’ils avoient vu quelquefois des moutons pisser du sang, étant attaqués de la pouritture. La plûpart de ceux qui l’étoient de la maladie rouge, avoient la tête boursouflée & quelquefois les jambes de devant, ce qui remplace peut-être la goulée dans une saison où l’humidité n’est pas aussi considérable. Les observations suivantes ; donnent de la force à cette présomption. En 1780, la maladie rouge a fait les plus grands ravages dans les métairies de la Sologne où la pourriture avoit enlevé l’hiver précédent beaucoup de bêtes à laine, & elle a causé moins de pertes dans celles où la pourriture s’est a peine montrée. Car dans la paroisse de Montrieux, sur 520 bêtes qui formoient quatre troupeaux, la pourriture en a fait mourir 61, & la maladie rouge 57 ; dans celle de Duison, sur 166 en deux troupeaux, il en est mort 23 de la pourriture, & 12 de la maladie rouge ; dans celle de Villeneuve, de 58 bêtes, la pourriture en a tué 15, & la maladie rouge 21 ; à Varonne, paroisse de Foissi en Berry, & en deçà du Cher, un, fermier a vu son troupeau qui étoit de 155 bêtes, diminuer de 98, tant par la pourriture que par la maladie rouge. Au contraire, à la Locature appelée Mont de Cloche, & à la métairie des Ormes, paroisse de Duison en Sologne, où l’on n’a perdu que deux bêtes de la pourriture, on n’en a pas perdu davantage de la maladie rouge ; une bête échappée à la pourriture d’automne a succombé à la maladie rouge : enfin un fermier de la Cave, près Montargis, déclare que du mois de septembre au mois de décembre 1780, il a perdu 15 moutons de la maladie rouge, quoique cette saison soit celle où règne la pourriture ; c’étoit des moutons qu’on lui avoit amenés d’une foire : d’où l’on peut inférer qu’il y a une grande analogie dans les symptômes des deux maladies.

Ellis, dans son Guide du Berger, rapporte qu’il règne en Angleterre deux sortes de pourriture, celle d’automne & celle du printemps, plus meurtrière que la première. Ne pourroit-on pas soupçonner que la maladie rouge est cette dernière espèce de pourriture ? Je ne serois point éloigné de croire, continue M, l’abbé Tessier, que la pourriture se manifeste plus ou moins dans toutes les saisons de l’année, & je regarderois même le tournoiement (voyez ce mot) comme dépendant de cette maladie ; puisqu’il est occasionné par des hydatides cantonnés dans le cerveau, ou dans le cervelet, ou dans la moelle alongée, en sorte que cette maladie semble être une hydropisie enkystée.

Quelques personnes ont pensé que la maladie rouge étoit peut-être une complication du sang (voyez Sang, maladie du) & de la pourriture. Quoiqu’il parût singulier que deux maladies, dont les causes & les effets sont si opposés, pussent en former une troisième, qui participeroit de l’une & de l’autre, je m’abstiens de décider la question, & je laisse à mes lecteurs la liberté de la juger eux-mêmes, d’après les faits précédens & d’après les causes de la maladie rouge. (Voyez ce mot)


Traitement curatif & préservatif la pourriture.

Remédier à la foiblesse, à l’atonie des vaisseaux, leur donner le ressort qui leur manque ; procurer l’évacuation du fluide surabondant & épanché ; prévenir la macération des viscères & leur pourriture qui en seroit la suite ; voilà les indications qu’il y a à remplir : les toniques, les remèdes dessiccatifs, les antiseptiques, les diurétiques incisifs seront donc les secours les plus puissans. C’est aussi ce que l’expérience confirme, & de tous les remèdes qu’on puisse employer, il n’y en a pas de meilleur que le sel marin, qui réunit presque toutes ces propriétés. Ce qui doit déterminer à l’employer, c’est l’exemple des bêtes à laine qui paissent dans les prés ou les marais salés, & qui ne sont point sujettes à la pourriture. L’usage du sel est d’autant plus utile dans cette maladie, qu’il détruit les douves ou vers cucurbitains, (voyez leur description à l’article Vers) qu’on trouve très-fréquemment du côté du foie ; dans ce cas, il est apéritif, dessiccatif, diurétique, stimulant ; propriétés qui concourent toutes au même but.

Lorsqu’on l’employe comme préservatif, l’auteur de la Médecine des bêtes à laine, conseille de le donner à la dose d’une demi-once pour chaque brebis, quatre ou cinq fois par an ; il faut que les brebis en prennent à leur volonté, c’est-à-dire, une dose honnête à la fois, & les pierres de sel qu’on leur fait lécher ne suffisent pas. Le sel doit être regardé comme le premier & le principal remède contre cette maladie ; mais comme le prognostic en est toujours fâcheux, & qu’il y a peu de ressources, lorsque la maladie est confirmée, on l’employe souvent comme palliatif, & il produit toujours de bons effets.

M. Hall regarde le sel comme un préservatif assuré contre ce mal ; lorsqu’on l’employe comme curatif, on prend une once de graine de capsicum majus, ou de graines de paradis, quatre onces de baies sèches de genièvre, deux livres de sel marin, & une demi-livre de sucre, le tout en poudre qu’on répand sur le foin ; si le mal diminue, on continue ; s’il augmente, on fait tremper quatre livres d’antimoine dans huit pintes de bière, pendant une semaine ; on donne un demi-setier de cette boisson a chaque animal, soir & matin.

M. Hasiferr, conseille de nourrir les brebis ainsi affectées, avec de la bruyère pure & sèche pendant quelques jours ; on leur donne deux ou trois fois une poignée de sel & de bourgeons d’absinthe. S’il y a des hydatides à la peau, on les ouvre & ou les lave avec une décoction d’absinthe ou de bouleau.

On a remarqué que le remède suivant produisoit un très-bon effet. On prend un gros d’antimoine, demi-gros de nitre, une poignée de bourgeons d’absinthe, qu’on pile ensemble & qu’on mêle avec 7 ou 8 poignées d’avoine, pour une brebis ; un mélange encore de deux onces d’antimoine crud, de quatre onces de baies de laurier, de quatre onces de soufre, de deux onces de nitre, & de dix livres de sel, qu’on pile & mêle ensemble dans des auges, pour le faire lécher aux brebis, est très-recommandé.

En Allemagne, on vante beaucoup la poudre de fourmis, qui n’est autre chose qu’une fourmilière avec la terre séchée au four & réduite en poudre, qu’on met dans un vase où il y a eu de la saumure ; mais il est aisé de voir que ce remède ne doit sa principale vertu qu’au sel marin, qui est le plus puissant remède qu’on connoisse dans ce cas, à cause de ses vertus diurétique & antiputride.

Les sels lixiviels, tirés des cendres des végétaux, ou des écailles d’huître, autres sels alcalis, les absorbans, l’eau de chaux, &c. sont recommandés & paraissent bien indiqués, ainsi que les plantes aromatiques, astringentes, amères, le pouliot sur-tout qui est regardé comme la panacée universelle pour les maladies des moutons ; les purgatifs hydrologues, & les hydrologues en général, parmi lesquels les diurétiques, proprement dits, doivent tenir le premier rang, tels que le sel marin, le nitre, le sel d’absinthe, &c ; & enfin les antiseptiques, tels que le quinquina mêlé au sel ammoniac, qui de tous les remèdes employés jusqu’aujourd’hui, paroît être celui qui a le mieux réussi, associé avec les purgatifs & les diurétiques suivant les circonstances.


Remarques particulières sur la Pourriture

La pourriture, si familière aux brebis du nord, observée dans la Franconie, par M. Fromann en 1663, 1664, 1665, sur les bêtes à laine de tout âge, & sur les veaux & les génisses au-dessous de deux ans ; décrite en 1674, par J. Valentin Willius qui l’observa, dans l’île de Sélande, sur les bœufs, les lièvres, &c. fut également observée en 1761, & 1762, dans le Boulonnois sur les moutons, par M. Demars, Médecin, pensionnaire de la ville de Boulogne.

Il résulte des informations qu’on prit alors sur tous les lieux infectés, & des curés des environs de Boulogne, 1°. que la maladie commença vers la fin d’octobre 1761, continua tout l’hiver, & dura jusqu’au milieu du printemps de 1762 ; 2°. que ses ravages furent plus meurtriers aux mois de janvier & de février que dans les mois précédens, & que la maladie se ralentit peu à peu en mars & avril ; 3°. que dans les cantons bas, humides & marécageux, & en général dans tous ceux qui avoient été inondés au mois de mai 1761, les pertes furent des plus considérables, tandis que dans les lieux élevés, secs & sablonneux, les troupeaux avoient été généralement à l’abri de la maladie ; 4°. que les agneaux furent plus sujets, en général, à ses attaques que les mères ; 5°. que de tous ceux qui furent manifestement attaqués, il n’en réchappa aucun ; 6°. que les autres bestiaux, tels que les chevaux, vaches, porcs, &c. ne furent point attaqués de la maladie, mais que les avortemens furent très fréquens parmi ces derniers, & que plusieurs avoient été attaqués de feux opiniâtres ; 7°. qu’on ne remarqua rien d’extraordinaire dans les maladies des hommes ; 8°. que les moutons périssoient tous par hydropisie & pourriture, & que la maladie se manifestoit par les symptômes suivans.

Elle s’annonçoit d’abord par des poches pleines d’eau, qui se formoient sous la mâchoire inférieure. Les animaux continuoient jusqu’à la fin de boire & de manger, même avec assez d’avidité ; ils léchoient les parois des bergeries, & mangeoient la terre ; le bas-ventre se remplissoit d’eau ; on en trouvoit souvent à la tête entre cuir & chair ; leur embonpoint diminuoit peu à peu ; on trouvoit après leur mort, les principaux viscères du bas-ventre corrompus ; le foie sur-tout étoit le plus maltraité. On y observoit une grande quantité de ces vers plats connus sous le nom de dogues dans le Boulonnois. Les chairs de ces animaux étoient pâles & n’avoient point leur faveur ordinaire, & en général, toutes celles des moutons, tant sains que malades, qu’on avoit mangées pendant l’automne & l’hiver, étoient fort insipides. On essaya peu de remèdes, aucun ne réussit.

M. Demars fait observer encore que les pluies commencèrent dès le mois d’août 1760, que les vents du sud-ouest dominèrent jusqu’au mois de mars, & furent peu interrompus par ceux du nord ; à peine gela-t-il pendant tout l’hiver ; aux mois de mars & avril 1761, les vents du nord reprirent le dessus ; mais ceux du sud qui succédèrent en mai, amenèrent des orages, avec des pluies si abondantes, que tous les vallons furent inondés, & la crue des eaux fut plus considérable qu’elle n’avoit été de mémoire d’homme : presque tout l’été fut pluvieux. Dans les mois d’août & septembre, il y eut des jours très-chauds ; les vents du nord soufflèrent rarement ; les orages & les tonnerres furent plus fréquens que dans les années précédentes. L’automne & l’hiver furent derechef pluvieux avec des vents méridionaux ; les animaux & les végétaux éprouvèrent les effets de cette influence ; on remarqua que les jeunes animaux, sur-tout, s’en ressentirent plus que les autres ; les veaux & les agneaux furent généralement plus rares, plus foibles, & plus petits que dans les années communes. Les oiseaux, tels que les perdrix s’en ressentirent aussi ; le gibier fut peu commun, les épis avortèrent, & la moisson fut médiocre ; il n’y eut presque point de fruits à pépin. Cependant les maladies des hommes ne devinrent épidémiques qu’au mois d’août, & pendant la plus grande partie de l’automne ; les campagnes, & sur-tout les lieux bas & marécageux, en furent principalement affligés ; c’étoient des fièvres ardentes ou doubles-tierces continues ; mais elles furent généralement bénignes ; un très petit nombre dégénéra en pbthisie ou hydropisie.

Le même auteur, après avoir considéré la foiblesse naturelle du tempérament de la brebis, qui ne lui permet pas de soutenir de longs voyages, la fatigue, l’excès du froid & du chaud ; après avoir rapporté les effets du froid & de la sécheresse qui leur sont également contraires, & qui en firent périr un grand nombre en 1740, aux environs de Plymouth, au rapport d’Huxham ; après avoir indiqué la meilleure manière de les gouverner, qui ne fut point suivie dans le Boulonnois, pays, à l’exception des Dunes, naturellement humide & privé de plantes odoriférantes ; enfin après avoir parcouru les causes particulières qui avoient pu contribuer à la maladie, telles que l’usage qui fut pratiqué alors, de mener paître de bonne heure & de ramener tard les brebis en automne, comme en été, la plupart du temps toutes mouillées, & remplies d’une nourriture trop chargée d’humidité ; après avoir exposé les causes générales, telles que la modicité des fourrages, leur mauvaise qualité, celle de tous les grains, la plupart dévorés par les limaçons, ou gâtés par la nielle qu’on observa en juillet & août, à la suite d’un brouillard de plusieurs jours, qui laissa sur les paillis une poussière qui est un poison pour les bestiaux ; il conclut que toutes ces circonstances réunies furent incontestablment les causes de la mortalité des moutons ; & que c’est de la réunion, du degré de la modification de ces causes que dépendit l’inégalité des progrès de cette maladie dans différens cantons.

Après avoir ainsi conclu, il cherche à expliquer, d’après les anciens, comment après un hiver tiède & humide, & un printemps froid & sec, les lienteries, les hydropisies ne manquent pas de survenir aux hommes ; il explique ensuite pourquoi les agneaux ont été plutôt attaqués de la maladie que leurs mères, d’abord à cause de leur foiblesse, & parce que les mères étoient dans la circonstance qui les expose à l’avortement. Pourquoi l’hydropisie, effet immanquable, dit-il, du vice des alimens, combiné avec celui des saisons, est née ? Pourquoi les chairs des moutons étoient pâles, & le foie corrompu ? Il attribue la pâleur des chairs à la dissolution du sang ; la corruption du foie à sa chaleur combinée avec une humidité surabondante ; l’appétit, qui se soutenoit dans la maladie, à la succion des fibres de l’estomac ; l’embonpoint à l’excès d’humidité.

L’auteur donne après des conseils pour prévenir les animaux de la pourriture. Quant à l’exposition des bergeries & au choix des pâturages, il préfère les coteaux, les lieux élevés, couverts de bruyères. Il défend de les faire paître avec la rosée, sur-tout des lieux bas & humides. Il recommande beaucoup l’usage du sel pour les garantir de cette maladie, mais à des doses médiocres, parce qu’il les excite à boire ; il préfère le sel gris au sel blanc, parce que la partie terreuse, avec laquelle il est combiné, a une astriction favorable aux indications qu’on se propose ici ; d’ailleurs elle fixe davantage l’action du sel, & corrige sa vertu stimulante. Quant à la nourriture, il conseille de leur donner des plantes odoriférantes ; les différentes espèces de pailles qui sont d’usage, toutes sortes de feuilles d’arbres[1], même celles des sapins, en y mêlant un peu de foin. D’après les anglois, il recommande l’usage des baies de genièvre, les feuilles de sorbier, celles du prunier sauvage, celles de l’orme, du frêne. En général, toutes celles d’un goût austère & d’un tissu ferme & solide lui paroissent propres à corriger l’intempérie qui domine dans cette maladie, en desséchant la trop grande humidité & réprimant les progrès de la pourriture[2].

M. Demars conseille encore le changement des pâturages. Il finit par annoncer la mortalité des bestiaux, & avertit les habitans de la campagne de se tenir en garde contre cette maladie, toutes les fois que l’hiver sera doux & pluvieux, suivi de quelques semaines de froid & de sécheresse au printemps, & tout à-coup des pluies, des vents méridionaux, & sur-tout d’orages fréquens, avec tonnerres, chaleurs étouffantes, inondations, &c. Il termine son écrit en proposant, d’après M. Hastfer, un remède qui guérit, en 1748, les brebis d’une maladie épizootique, & qui leur conserva le foie sain, tandis que dans celles qui n’en firent pas usage, on trouva ce viscère couvert d’hydatides[3]. Les lecteurs qui désireront de plus grands détails sur cette maladie, pourront consulter le Mémoire sur la Mortalité des Moutons dans le Boulonnois, dans les années 1761 & 1762, par M. Demars, médecin. Paris, chez la veuve d’Houry 1767, in-12 & in-8°. M. T.


  1. Ce conseil de M. Demars, dit M. Paulet, à qui nous devons toutes ces remarques, est trop vague. Il y a certaines feuilles qu’on ne sauroit donner impunément aux moutons ; celles de l’if, du laurier-rose, de la coriaire, &c. leur seroient très-nuisibles. Il n’en est pas de même des feuilles de chêne, de bouleau, de saule ; ainsi que son écorce qui est astringente & rafraîchissante, de celle de chèvre-feuille, qu’il recommande & qui peuvent être utiles.
  2. Avant de prendre un parti là dessus, nous conseillons aux habitans de la campagne qui font intéressés à conserver leurs troupeaux, de lire attentivement l’article Mouton, qui ne leur laissera rien à désirer, tant sur la manière de gouverner les brebis, que sur le choix qu’on doit faire des plantes propres à leur nourriture.
  3. Ce remède est celui dont nous avons donné la formule dans le traitement curatif & préservatif de la maladie dont il s’agit, & dont on a eu beaucoup de succès en Allemagne.