Cours d’agriculture (Rozier)/QUENOUILLE

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Hôtel Serpente (Tome huitièmep. 455-457).
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QUENOUILLE. Nom qu’on a donné à une nouvelle manière de conduire un arbre nain. On plante l’arbre tel qu’il sort de la pépinière, sans arrêter le haut de sa tige ; on l’arrête cependant si elle est trop haute, & si cette tige est dégarnie d’yeux, on se contente d’en raccourcir à un ou deux yeux les bourgeons latéraux, ou bien on laisse pousser ceux qui se développent pendant l’été.

En suivant ce procédé, le jeune arbre se garnit de bourgeons ou petites branches latérales, presque depuis le bas jusqu’à son sommet ; mais dès qu’il se présente un gourmand, on le supprime aussitôt, de crainte qu’il ne s’approprie toute la séve & n’affame les autres bourgeons.

La taille se réduit à raccourcir pendant l’hiver, à trois ou quatre yeux chaque bourgeon, & à ravaler leur pousse avant la séve du mois d’août. Plusieurs cassent tous les bourgeons pendant l’été afin de les forcer à se mettre à fruit, & ils n’y réussissent que trop bien si l’arbre est greffé sur coignassier.

Les amateurs des arbres en quenouille, raccourcissent, lors de la taille, les branches du bas & celles du haut, de manière que la partie du milieu soit plus renflée ; le tout doit ressembler à la forme du chanvre mis sur une quenouille, d’où cette méthode à tiré son nom ; on auroit pu également lui donner le nom de fuseau. Comme chaque année on laisse un ou deux yeux sur le nouveau bois, peu à peu cette quenouille acquiert de la consistance, & à la longue chaque branche offre une succession de coudes formés par les tailles consécutives. Enfin on ne voit sur les branches dépouillées de leurs feuilles que des calus, des bourrelets, des rugosités, &c. & petit à petit l’arbre se charge tellement de boutons à fruits, qu’il n’a plus la force de produire de bons boutons à bois.

Il faut convenir que pendant les premières années, les arbres ainsi conduits chargent beaucoup, donnent des fruits très-beaux & excellens pour peu que la greffe ait été bien choisie ; ensuite ils fleurissent à l’excès chaque année, si la saison les favorise, mais ils retiennent très-peu, & la durée de l’arbre n’excède pas dix à douze ans.

Je ne parle pas de la multiplicité des chicots, des têtes de saules, &c. qui se forment chaque année par la taille conduite par une main peu exercée, ou dirigée par un homme qui ne connoît aucun principe. Les chicots causent des chancres, les têtes de saule absorbent une partie de la séve, l’amusent à nourrir de faux bourgeons ; les bourrelets multipliés ne laissent passer qu’une séve très élaborée, & en très-petite quantité ; enfin par une cause ou par une autre, l’arbre est bientôt épuisé.

Ne seroit-il pas facile de prévenir une si prompte décrépitude ? Depuis un an j’ai planté des arbres en quenouille afin de suivre & d’étudier cette méthode que j’ai trouvée assez étendue dans les environs de Lyon ; je ne puis donc rien dire encore de bien positif. Je vais hasarder quelques conjectures, d’après ce que j’ai observé sur de vieux arbres taillés en gobelets, & surchargés de boutons à fruits sans presque un seul bouton à bois. Après les tailles des cinq ou six premières années qui doivent être supposées au moins chacune de trois pouces de longueur, & ce qui donne.déjà une branche de 18 pouces de diamètre, puisque je suppose qu’on n’a laissé que deux yeux à chaque taille sur bois nouveau, & par conséquent chaque œil éloigné de son voisin de 18 lignes ; voilà donc, en prenant les deux côtés de l’arbre, un massif, un diamètre de 3 pieds d’épaisseur. Cette forêt de branches ne portera du fruit qu’à l’extérieur, & l’intérieur sur une étendue de 2 pieds ne produira pas une seule feuille, attendu que les amateurs de cette méthode regardent comme un chef-d’œuvre de ne laisser aucune place à l’extérieur qui ne soit cachée par les feuilles. Dès-lors tout l’intérieur étant privé d’air, & tenu à l’ombre par les feuilles de la circonférence, les boutons avortent, & tout le travail de l’arbre est dans son extrémité. Ainsi, plus on multipliera successivement les tailles, plus le diamètre s’alongera, & plus il restera de vide dans le milieu. Il est encore bon d’observer que la pesanteur du fruit, & la serpette du jardinier forcent ces branches à s’étendre horizontalement, & que plus une branche s’éloigne de l’angle de 45 degrés & s’approche de l’horizontalité, & plus l’arbre approche de sa décrépitude. (Consultez ce mot) Il n’est donc pas étonnant que de tels arbres dépérissent avec promptitude, puisque pour les tenir en quenouille, on viole toutes les loix de la nature.

Je dis que pour prévenir ces inconvéniens, il me paroît qu’on devroit, tous les trois ou quatre ans, sacrifier en très-grande partie la récolte du fruit, & ravaler les branches à trois ou quatre pouces du tronc ; leur tronçon laissera sortir de son écorce plusieurs yeux à bois & à feuilles : à la taille de l’été on ne laissera qu’un ou deux bourgeons, suivant le besoin, sur la partie supérieure du tronçon. L’année d’après on les ravalera à un ou deux yeux, (toujours suivant le besoin) ou bien on supprimera les bourgeons inutiles. Quant aux boutons à fruits & aux bourses, il convient d’en supprimer une très-grande partie s’ils se multiplient trop ; alors le fruit en sera plus beau, & on est assuré que les fleurs aouteront beaucoup mieux que si elles étoient en plus grand nombre.

Une autre cause du dépérissement de ces arbres est la multiplicité de branches latérales qu’ils poussent avec vigueur pendant les premières années. Ces bourgeons font par leur étendue disparoître la forme de la quenouille ; ils s’allongent, gênent le passage dans les allées, ombragent le jardin ; enfin l’arbre rassemble ses forces pour reprendre ses droits ; mais le jardinier le guette & trouve très-mauvais qu’il alonge ses bras sans sa permission. Aussitôt la serpette travaille, un amas de bourgeons est abattu ; qu’arrive-t-il ? il en résulte un fagot pour chauffer le four, & l’épuisement de l’arbre.

J’aimerois bien mieux, afin de ne pas contrarier la nature, abandonner la forme, laisser ce malheureux ; arbre livré à-lui-même s & suivre les loix de la nature. On auroit un vrai buissonnier & qui produiroit tout autant, pour ne pas dire plus, que l’arbre en quenouille. Que deviendra donc cette jolie forme symétrique de ces arbres plantés à 4, 5, ou 6 pieds les uns des autres, parce qu’ils dépérissent promptement ? Le problème à résoudre, le voici : vaut-il mieux avoir des arbres en quenouille qu’en évental, les premiers donneront-ils plus de fruits que les seconds ? On ne peut disputer sur le goût des formes, mais il est très-sûr qu’un seul arbre sur franc, & dans un bon terrain, conduit en éventail, donnera plus de fruit & occupera plus d’espace que les six autres dont on parle. Cet arbre durera 60, 80 & même 100 ans, tandis qu’on sera forcé de replanter les autres tous les 10 ou 12 ans. Il y a donc beaucoup d’inconvéniens à disposer les arbres en quenouille, & s’ils ont quelque avantage, c’est de se mettre promptement à fruit.

Les arbres sur franc réussiront mal, & très-mal en quenouille ; parce que plus on leur coupera de bois chaque année & plus ils en repousseront sans se mettre à fruit. Consultez les mots Pommiers, Poiriers)