Cours d’agriculture (Rozier)/VAPEURS

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Hôtel Serpente (Tome neuvièmep. 542-549).
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VAPEURS. Médecine rurale. On peut définir en général les vapeurs, comme une disposition sensible, irritable des nerfs, qui les met dans des mouvemens spasmodiques continuels, & qui attaquent indistinctement les deux sexes.

Ou distingue deux sortes de vapeurs ; l’une attaque les hommes, & est appelée affection hypocondriaque ; l’autre, au contraire, qui attaque les femmes, est connue sous te nom de passion hystérique, parce que les anciens regardoient les différens dérangemens de l’utérus, comme l’unique cause de cette maladie.

Rien n’est plus vague & plus étendu que l’énumération des symptômes des affections vaporeuses. Le Protée, dans ses métamorphoses, suivant l’expression de Sydenham, & le caméléon, sous ses différentes couleurs, n’expriment que foiblement leur variété & leur bizarrerie. M. Pomme, le fils, docteur en médecine, paroît n’avoir oublié aucun symptôme dans la description qu’il nous en a donné dans son Traité des Vapeurs. Nous empruntons ses propres paroles.

« La tête est plus ou moins affectée ; on y ressent une pesanteur qui en gêne les fonctions, & quelquefois une douleur très-vive, peu étendue, que l’on nomme clou hystérique, cher les femmes ; plusieurs personnes sont incommodés du battement des artères temporales ; d’autres se plaignent d’un froid au sommet de la tête. La plûpart ont des sifflemens dans les oreilles, des vertiges, des frayeurs, des terreurs paniques, des tremblemens, ou trémoussemens de tout le corps, des lassitudes, des douleurs, des engourdissemens, &c.

» La tristesse, la mélancolie & le découragement empoisonnent tous leurs amusemens leur imagination se trouble ; elles rient, chantent, crient & pleurent sans sujet. Elles rendent beaucoup de vents par la bouche, & des rots acides ou nidoreux ; elles ont un crachottement incommode, & quelquefois mal aux dents. La plûpart sont exposées à des suffocations alarmantes. Quelques-unes éprouvent une toux sèche, qui devient quelquefois convulsive. L’hémophtisie, le hoquet, les palpitations de cœur, sont ici très-communes ; elles sont quelquefois si violentes, qu’on peut les entendre auprès de quelques personnes maigres.

» On sent encore des battemens au bas-ventre qu’on rapporte à la cœliaque, à la mésentérique supérieure, ou à l’aorte ; leur poulx est petit, inégal, intermittent, & même effacé dans quelques paroxismes. La fièvre est quelquefois de la partie ; mais rarement les malades se plaignent communément d’anxiétés & de nausées, & sont tourmentés par le vomissement, qui approche quelquefois, par sa violence, de la passion iliaque ; on sent un grouillement, des tiraillemens & des douleurs dans les entrailles, & même des coliques des plus terribles. Le ventre, dans ces circonstances, est dur & élevé ; plusieurs disent y sentir le mouvement de bas en haut d’une sorte de boule. Cette ondulation a imité plusieurs fois (comme je l’ai observé moi-même) celle que fait un serpent, & se fait sentir du bas-ventre à la gorge, qui en souffre un étranglement plus ou moins violent : le cours de ventre ou la constipation, les urines limpides, leur suppression totale, ou leur rétention, sont encore des symptômes familiers aux deux affections, de même que le froid & le chaud qui se succèdent. Ce dernier se fait principalement sentir au dos, qui peut être encore le siége des grandes douleurs.

» Les malades se plaignent aussi de crampes & d’inquiétudes aux jambes, qui troublent leur repos. On voit enfin à ces parties des enflures qui ne reçoivent point l’impression des doigts, & que le lit ne dissipe point. Tels sont les symptômes les plus ordinaires qui caractérisent les vapeurs de l’un & de l’autre sexe, & qui les confondent tellement ensemble, qu’on a de la peine à les distinguer. Mais l’affection hystérique est sujette à des paroxismes, dont le retour est quelquefois périodique, & qui reconnaissent des symptômes particuliers. Ils se manifestent communément par un resserrement ou étranglement à la gorge, par la difficulté d’avaler, par la perte de la parole, par la suffocation, par une sorte de sommeil profond, qui prive les malades de tout sentiment ; ils perdent quelquefois la connoissance aussi subitement que dans l’apoplexie, ce qui en a imposé plus d’une fois à ceux qui négligent d’examiner alors l’état de la mâchoire qui est en convulsion dans l’accès hystérique. Celui-ci est quelquefois suivi des convulsions les plus terribles, peu différentes des épileptiques. Dans cet état, les muscles de la respiration & du bas-ventre essuient les plus rudes secousses, & ces derniers s’élèvent prodigieusement.

» Il ressemble quelquefois à la syncope ; mais la pâleur du visage & les sueurs froides, peuvent distinguer cette dernière, qui d’ailleurs est fort courte, quel qu’en soit l’événement, pendant que l’accès hystérique peut durer plusieurs jours. Dans quelques femmes, le poulx est totalement éclipsé, & la respiration se fait d’une manière si insensible, qu’elle ne ternit point la glace, & n’ébranle point la flamme d’une bougie qu’on présente au nez. La roideur du corps les a fait passer pour mortes plus d’une fois ; & il peut arriver de cette méprise le plus affreux de tous les malheurs.

» Plusieurs hystériques, quoique sans mouvement & sans paroles, entendent tout ce qu’on dit, & voient même tout ce qu’on fait auprès d’elles. On en a vu revenir par un mouvement de colère contre ceux qui vouloient faire quelque chose qui leur déplaisoit. Une, entr’autres, citée par M. Lieutaud, à laquelle on vouloit appliquer des vésicatoires qu’elle avoit en aversion, prit si bien ses dimensions, qu’elle appliqua le plus vigoureux soufflet à son chirurgien ; & ce qu’il y a de plus surprenant, c’est qu’elle retomba dans son premier état, mais qu’elle fit respecter.

» Vezale voulut disséquer le prétendu cadavre d’une femme qui étoit depuis long-temps dans une pareille syncope ; la fin de son attaque approchoit sans doute ; elle se plaignit vivement au premier coup de scalpel, ce qui causa une double frayeur à l’anatomiste, qui quitta l’Espagne, pour se mettre à l’abri de l’inquisition. Asclepiade fut plus heureux : il rencontra le cadavre d’une femme qu’on portoit au tombeau, il s’en approcha, & il reconnut qu’elle n’étoit pas morte, mais qu’elle étoit en syncope. J’ai vu moi-même, nous dit M. Vaulin, des syncopes durer près d’un jour. Et moi j’ajoute, en avoir vu durer plusieurs jours de suite. Il retarda les funérailles d’une fille du peuple, parce que sa couleur n’étoit pas tout-à-fait changée, & elle se rétablit quelques heures après. On voit par ces exemples, ajoute-t-il, combien il faut être sur les gardes dans les maladies vaporeuses, pour ne pas confondre avec les morts, des personnes vivantes.

» L’accès hystérique se termine quelquefois par les sueurs, & encore plus souvent par les urines. Lorsque les malades en sortent, elles poussent de longs soupirs, & font souvent des éclats de rire avec mille gestes ridicules ; quand la raison est revenue, elles se plaignent d’une pesanteur douloureuse à la tête ; elles se sentent un grand accablement & le corps brisé. »

Quoiqu’on général le paroxisme des vapeurs ne soit pas beaucoup à craindre, néanmoins on l’a vu quelquefois dégénérer en léthargie ou en vraie apoplexie, & causer la mort de ceux qui en étoient atteint.

L’atrophie vient souvent à la suite de cette maladie, sur-tout lorsqu’elle est longue ; il est même bien difficile d’en revenir, s’il existe un vice organique dans la matrice ou dans les autres viscères abdominaux.

Il y a deux sortes de causes qui peuvent produire les vapeurs. Les unes sont physiques, les autres sont morales. Nous rapporterons aux causes physiques le défaut d’excrétion de la semence, les obstructions des vaisseaux de la matrice, la crasse trop fermentescible ou trop visqueuse du sang, à la suppression, ou la diminution des règles.

Les causes morales sont plus nombreuses, & dans cette classe, on doit d’abord y comprendre l’oisiveté, le luxe & ses douceurs perfides. Les affections douces & tendres qui succèdent à l’énergie des passions, la tranquillité qui prend la place de la crainte. Les spectacles, l’abus des amusemens de toute espèce, les plaisirs sous mille formes différentes, ébranlent tout le systême nerveux, & bientôt par des secousses répétées & des efforts contraires, énervent les facultés de l’ame, & conduisent à la saciété, au dégoût & à la langueur, source féconde, de laquelle découlent ces maux cruels qui affligent le sexe, qu’une organisation plus délicate, une plus grande irritabilité rend aussi plus sujet aux maladies qui en sont la suite.

Mais la mollesse & les délices de la vie, ne sont pas les seules causes des vapeurs, l’on doit y ajouter la vie sédentaire, le malheurs & les chagrin de toute espèce, le choc des pulsions vives ou tendres, les mouvemens violens de l’ame, la contention d’esprit, l’étude, la disposition à la tendresse, un amour malheureux, des désirs effrénés & rendus vains ou satisfaits avec trop d’abandon ; enfin, tout ce qui peut agiter vivement les nerfs, déranger l’ordre de leurs mouvemens, & troubler les fonctions de l’ame.

Après avoir parlé des causes morales, il ne sera point inutile d’exposer ici les signes de cette maladie, que l’on peut appeler moraux : tels sont une mélancolie profonde, un ennui, qui rendent la vie insupportable, sans raison apparente de joie ou de tristesse, des appétits déréglés, du caprice dans les goûts, de la répugnance pour les objets qui paroissoient les plus aimables, tandis que l’on est entraîné vers ceux qui nous étaient odieux ; des craintes sans fondement, des songes fatigans qui dérangent le sommeil, des spasmes, des palpitations, des tremblemens à la nouvelle la moins intéressante, à la simple arrivée d’une personne inattendue, & tant d’autres symptômes qui dépendent tous de la lésion dans les fonctions de l’ame, plutôt que d’une cause matérielle.

Traitement des vapeurs par cause physique.

On s’attachera à reconnoître si la crasse du sang est trop fermentescible ou trop visqueuse.

On reconnoît cet état fermentescible à la vivacité du poulx, à la chaleur forte, & à la sensibilité portée à un tel degré, que les odeurs fortes en déterminent l’accès ; & l’état visqueux à la foiblesse du poulx, au froid que la malade ressent au fondement. Dans le premier, on doit pratiquer la saignée, donner des émulsions & autres tempérans. Dans le dernier, au contraire, comme il y a toujours des obstructions, il faut mettre en usage l’extrait d’hellébore noir, & l’électuaire calibé.

Lorsque la suppression du flux menstruel, ou l’excrétion de semence, sont les causes de cette maladie, il faut, dans le premier cas, faire saigner, même dans l’accès, si les forces le permettent ; mais si la saignée est contre-indiquée, il faut faire des scarifications dans l’intérieur des cuisses & aux jambes. Dans le second cas, si on a à traiter de jeunes veuves ou des filles, il faut s’abstenir des remèdes trop âcres ; les adoucissans réussissent beaucoup mieux. Rondelet conseille les remèdes qui peuvent diminuer l’humeur séminale ; mais comme cette voie est trop longue, il vaut mieux suivre le conseil d’Hippocrate, qui est ut mulier cum homine cohabitet. Fernel, Mercurialis, Fontanon, conseillent le même moyen. Forestus & Mercatus, le chatouillement des parties génitales, & de mettre un grain de musc dans le vagin. J’ai employé avec le plus grand succès sur une jeune femme ce dernier remède ; & toutes les fois qu’elle est atteinte de ses vapeurs, son mari ne manque point de mettre dans le vagin quatre grains de musc, & l’accès se termine de suite. L’autorité de tous ces grands hommes, & le grand avantage, que l’on retire de leur méthode, doit être de quelque poids, pour qu’on doive la permettre en morale. Rodius guérit une religieuse qui étoit au plus haut point de cette maladie, avec coma, convulsions, emprostotonos, par l’application des vésicatoires & des ventouses à l’intérieur des cuisses ; il faisait prendre à la malade en même-temps, les aloëtiques, tels que l’hiera simplex, & des demi-bains ; il se fit un écoulement de matière ressemblance au blanc-d’œuf, que personne ne méconnut, qui soulagea beaucoup la malade, & qui fut regardé, avec juste raison, comme le foyer de cette maladie. Les anciens appliquoient les cautères aux jambes dans les cas rebelles. Baglivi recommande le bezoardique jovial, qui est un composé de la chaux d’étain & de celle d’antimoine.

Les purgatifs sont de bons révulsifs de l’état visqueux, ou de la matière obstruante. Il est bon de les combiner avec la myrrhe, le sagapenum, la gomme ammoniac, & autres gommes résolutives. Mais lorsque l’état nerveux domine, les remèdes les plus appropriés sont, la teinture de suie, le camphre, le musc, la valériane, le castor, l’eau de marjolaine où l’on a éteint du camphre. Les alkalis volatils peuvent aussi y convenir, à moins qu’il n’y ait spasme & convulsion dans les viscères du bas-ventre, alors on donnera les narcotiques, & on ne pratiquera la saignée que lorsqu’il y aura pléthore, séquence du pouls, ou qu’il n’y aura point d’autres moyens pour arrêter les symptômes nerveux.

On peut encore appliquer des ventouses à l’hypogastre, aux aînes, des sinapismes au bas de l’épine du dos. On chatouillera les plantes des pieds, on arrachera les poils, sur-tout aux parties génitales ; on fera des linimens volatils, sur-tout aux parties affectées de spasme. Ces différens remèdes doivent être réglés sur l’ydiosincrasie de chaque sujet. Une fille qui, dans l’accès, avoit un étranglement, fut guérie par l’application de la thériaque & l’esprit volatil de sel ammoniac, à l’endroit du corps où étoit cet étranglement. On serre ordinairement le nez pour faire retenir la respiration ; mais c’est un moyen dangereux. Hippocrate conseille la perfusion de l’eau froide ; mais elle ne convient que lorsqu’il y a colliquation des humeurs qui se portent vers la matrice ; outre qu’elle est très-propre à prévenir cette colliquation, il surviendroit des symptômes d’affections nerveuses, telles que la suffocation, si l’humeur qui erre dans tout le corps se portoit sur la matrice. L’eau froide prévient tous ces accidens, & obvie à la fonte ; elle excite de plus une révolution dans la constitution, qui change la manière d’être du principe viral ; elle relève les forces, calme l’irritation, détermine l’excrétion de la matière qui causoit cette affection.

Il est encore très-avantageux de faire recevoir les odeurs désagréables, telles que celles qui proviennent de l’ustion des plumes de perdrix, du papier, du cuir, &c. Les anciens conseilloient les parfums agréables, qu’ils faisaient recevoir aussi par le vagin. Forestus veut qu’on emploie l’emplâtre de bonne odeur pour la matrice. L’application d’un cataplasme fait avec le vinaigre & l’ail pilé, a très-souvent réussi. Prosper Martian a vu la matrice sortir par l’application des odeurs fortes. Vallesius nous apprend que dans l’asphyxie on a fait flairer des odeurs agréables, sans diminution des symptômes ; on peut prononcer avec assurance que c’est une attaque hystérique ; alors on fait recevoir par le nez des odeurs désagréables, qui peuvent faciliter la résolution de l’obstruction qui avoit causé l’accès hystérique. Les odeurs agréables sympathisent avec la nature, ne l’agitent & ne l’agacent point, mais lui occasionnent du repos ; les odeurs désagréables au contraire l’irritent beaucoup.

Traitement des vapeurs après l’accès.

Si elles dépendent de la faiblesse de l’estomac, du tube intestinal & du systême nerveux, il faut alors donner des remèdes propres à les fortifier, tels que le quinquina, la petite absynthe, le camedris & autres amers, sans y oublier les préparations martiales ; on peut donner deux ou trois fois par jour vingt gouttes d’élixir de vitriol dans un verre d’infusion de quina. Les eaux gazeuses sont pour l’ordinaire fort avantageuses dans cette maladie.

S’il y a de la saburre dans les premières voies, on aura recours aux vomitifs, mais ils doivent être administrés avec beaucoup de prudence & de précaution. Pour diminuer l’irritabilité, & le racornissement général du systême nerveux, on recommande beaucoup l’usage des remèdes antispasmodiques, comme le musc, l’opium & le castoreum, qui est toujours préférable aux deux premiers, sur-tout quand on ne peut point procurer le sommeil aux malades qui sont tourmentés par des vents dans l’estomac & les intestins. Le docteur Pomme proscrit avec raison tous ces remèdes, & regarde les délayans & les humectans, comme les seuls & uniques remèdes propres à rétablir le ressort des solides, & à donner aux nerfs leur ton naturel.

Les bains domestiques simples, composés, tièdes, froids, le pédiluve, les lavemens rafraîchissans, ceux d’eau commune froide, & même à la glace, suivant les circonstances & les saisons, les fomentations avec les herbes émollientes, les tisanes rafraîchissantes, l’eau de poulet, le petit-lait, les bouillons de poulet, de tortue, d’agneau, de mou de veau & ceux de grenouilles, les potions huileuses, adoucissantes, & mucilagineuses ; enfin les eaux minérales, telles que celle Dyeuset, de Meine, de Vals, de Camarets, de Forges, de Passy, de Pugean & de Gabian, sont préférables à tous les autres antihistériques, ou antispasmodiques. Après avoir parlé des moyens physiques propres à attaquer les maladies des nerfs, nous devons indiquer les remèdes moraux : on ne sauroit assez recommander aux personnes vaporeuses de se distraire, de se dissipper d’une manière agréable ; de se promener à l’air libre, de varier sur-tout le lieu de leurs promenades, de renoncer à une vie intérieure, solitaire, d’éviter de se livrer à la méditation, à des objets lugubres, & à certaines idées noires & sombres, qui pour l’ordinaire jettent dans la mélancolie. On doit compatir à la triste situation des malades, & les dissuader adroitement de leur illusion. La gaîté, les amusemens, l’exercice sur une petite monture, ou en voiture, les assemblées, doivent entrer dans leur régime de vie ; mais parmi tous ces remèdes je regarde la musique comme le plus puissant de tous ; en effet, la musique est un art délicieux créé pour charmer la vie. Son impression sur les nerfs a un pouvoir irrésistible. Un musicien habile peut vous faire éprouver à son gré, toutes les passions les plus contraires. Il n’a pas besoin pour cela d’exécuter des airs composés avec réflexion. Il lui suffit de s’abandonner à son génie & de varier sur un instrument, tous les modes capables d’exciter les sensations qu’il veut produire ; s’il éveille en vous un sentiment de force & de courage, bientôt par une mélodie enchanteresse, il fait résonner à votre oreille les préludes de la volupté. Il vous fait passer de la tendresse à une mélancolie douce, qui va jusqu’à vous arracher des larmes. Elles coulent encore, lorsqu’il vous force à sourire à l’air gai qui ramène le calme dans votre ame. C’est ainsi qu’un musicien célèbre dans l’antiquité, fit passer les courtisans d’un grand roi, de la gaîté la plus folle, à une fureur martiale, qui les fit courir aux armes, & qui les appaisa subitement en changeant le motif de son air.

Tirthée rendit les Lacédémoniens victorieux en les animant par des airs guerriers. Mais sans chercher dans l’histoire ancienne, quelle impression le son réuni des instrumens ne fait-il pas dans nos armées ? le cœur le plus lâche en acquiert une sorte de fierté, & le soldat vraiment courageux sent alors redoubler son impatience pour le combat.

Qu’il me soit permis de rappeler ici qu’un prélat, aussi célèbre par son éloquence, que recommandable par sa piété, qui lui mérita le nom de père de l’église, que l’immortel Bossuet, voulant éprouver les effets de la musique, fut obligé d’imposer silence aux musiciens qui lui inspiroient des sentimens inconnus de volupté.

Un moyen qui a tant d’empire sur les sens, qui produit sur l’ame un effet aussi marqué, qui la remue de tant de manières différentes, n’est-il pas un puissant remède dans les affections nerveuses ? puisque l’on trouve dans les nerfs, la source de toutes nos passions, & que leur dérangement est la cause morale de la maladie qui nous occupe.

Ce seroit ici le lieu de nommer tous les médecins qui ont appliqué la musique à la cure des vapeurs nerveuses ; je m’appuyerois d’autorités respectables, & je ferois une longue liste des noms justement célèbres. On y compteroit les Baglivi, les Willis, les Lorry, & beaucoup d’autres praticiens distingués.

Mais entre toutes les citations que je pourrois faire pour prouver l’efficacité de la musique dans les affections vaporeuses, je choisirai deux faits connus de tout le monde. Le tarantisme, ou ce délire causé par la piqûre d’une araignée commune dans plusieurs contrées de l’Italie, & en Corse, & cet exemple fameux tiré d’une source sacrée. Dans les tarantismes les effets de la musique sont assez puissans, pour opérer quelquefois seuls, la guérison de cette maladie, que les médecins modernes ont rangé dans la classe des affections nerveuses, & qu’ils regardent avec raison comme une sorte de mélancolie. Qui ne sait pas que le saint roi David ramenoit la tranquillité dans l’ame de Saül, par les charmes de sa harpe, dont la douceur calmoit les accès furieux, qu’aucun autre remède ne pouvoit adoucir.

Mais le médecin qui veut employer utilement la musique dans cette maladie, doit varier son traitement autant peut-être que le sont les symptômes eux-mêmes, & autant qu’il y a de différens modes dans la musique. Je ne puis donner que des apperçus capables cependant de guider l’homme instruit, & qui n’auroit plus alors qu’à consulter la diversité des circonstances.

Ainsi une musique douce & tendre conviendroit à ces vapeurs noires qui approchent de la fureur. On appliqueroit les airs gais & pleins de légèreté à la mélancolie profonde ; on réserveroit ceux qui sont d’un genre plus élevé pour les esprits d’une trempe forte, mais qu’un désir de gloire, ou l’ambition mal satisfaits auroient amené dans l’abattement & au dégoût de la vie.

Les inclinations seroient consultées ; les uns sont excités plus vivement par le son des instrumens ; les inflexions de la voix affectent plus délicieusement les autres. La musique seroit différente dans les accès, & dans les intervalles des accès. Quelquefois on s’insinueroit dans l’esprit du malade, en flattant d’abord sa manie, pour le faire passer insensiblement des idées qu’il caresse à des idées contraires. Les nuances à observer sont infinies, les détails en sont impossibles à suivre ; mais un praticien éclairé trouvera facilement le fil qui peut le conduire dans ce labyrinthe, il imitera ce que l’on pratique dans le traitement du tarentisme ; il essayera les airs qui conviennent, jusqu’à ce qu’il ait enfin trouvé celui qui est du goût du malade.

M. Ami.