Cours de philosophie/Leçon XXVII. Le Sommeil. Le rêve. La folie

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Leçon XXVI. L'imagination Cours de philosophie Leçon XXVIII. L'attention. La comparaison. L'abstraction



Aux trois facultés de conception se rattachent certains états à la fois physiologiques et psychologiques qu'il convient d'étudier ici. Ces états sont caractérisés par ce trait commun que les images y sont assez vives pour être prises pour des perceptions.

Commençons par le rêve, qui est le plus commun. Il est produit par des conditions physiologiques assez mal déterminées. Donc, sans chercher comment il se fait que l'activité physique se relâche, nous chercherons seulement comment se relâche l'activité psychique. Certains philosophes prétendent que dans le sommeil l'âme ne continue plus à penser. Nous avons déjà touché à cette question en parlant de l'association des idées, et nous avons décidé que la chaîne de nos idées était continue. Nous avons vu que, même dans le sommeil, nous avions des sensations qui devaient nécessairement nous donner des idées. D'ailleurs nous avons admis que le moi était tout entier conscient. Si donc la pensée disparaît, la conscience disparaît, le moi cesse d'agir, cesse d'être. Comment alors se représenter que le moi renaisse après avoir été anéanti, et cela régulièrement. Cela est impossible à comprendre. Par conséquent même dans le sommeil, il n'y a pas anéantissement de l'âme. Il n'y a donc jamais de cas où l'âme dorme complètement. Suivant Jouffroy, elle ne dort jamais: il n'y a point de sommeil psychologique. Le sommeil suivant lui n'est qu'un phénomène qui n'a rien de physique. Jouffroy invoque à l'appui de ce qu'il dit l'indifférence que nous avons pendant le sommeil pour les bruits habituels, la faculté qu'ont certaines personnes de se réveiller à volonté. Tous ces faits s'expliquent s'il n'y a pas de sommeil absolu du moi. Il est certain qu'une des causes importantes du sommeil est l'engourdissement des sens, qui arrête les communications avec l'extérieur. Mais il est difficile que cette cause soit unique. L'expérience semble bien établir qu'il y a un certain engourdissement de l'âme. D'ailleurs, il n'y a jamais de cas où le corps soit absolument engourdi. Le sommeil n'est donc produit ni par un relâchement unique de la vie psychologique, ni seulement par un relâchement de la vie physiologique, mais par un relâchement des deux.

Le relâchement psychique du sommeil semble bien être dans un repos de la volonté. Cette faculté, dans la veille, est toute puissante, toujours active. Pendant le sommeil elle se repose, se retire de la vie active et militante. Elle allège nos autres facultés du joug qui pesait sur elles. Elles se donnent alors libre carrière. Elles n'ont plus de contrepoids. Ainsi se produit le rêve. Le rêve est produit par l'attraction qui rattache les idées les unes aux autres. La force inhérente à chaque idée n'étant plus combattue par la force contraire de la volonté, nous devenons la proie de nos souvenirs. Si la volonté ne dort pas entièrement, ni le sommeil ni le rêve ne sont entiers. A cette demi-veille de la volonté est due la faculté de se réveiller à l'heure voulue.

Descartes quand il institue son doute méthodique fait remarquer qu'on n'a même pas de raison logique de distinguer la veille du sommeil. Leibniz a répondu que la distinction était dans ce fait que nos idées sont liées pendant la veille et ne le sont plus dans le sommeil. Pendant la veille, il y a contradiction des souvenirs et des sensations. Pendant le sommeil, il n'en est pas ainsi, il n'y a plus que des conceptions.

La folie est un rêve continu et en dehors de l'état de santé. Ce qui caractérise la folie est l'absence de la volonté, la toute-puissance des idées. Elles s'associent comme elles veulent.

La folie se manifeste sous deux formes différentes; tantôt elle est locale; une partie seulement de l'esprit est affectée, et c'est la monomanie. Tantôt elle est générale. C'est la folie ou manie absolue.

Un seul point est attaqué dans le premier cas; tout le reste est sain. M. Lélut affirme que ce cas est extrêmement fréquent. C'est en application de cette théorie générale qu'il veut trouver la monomanie chez Socrate, à cause de son démon; chez Pascal, à cause de son amulette.

Une des formes de la folie est l'hallucination. C'est un état maladif de l'esprit qui, même pendant la veille, prend ses conceptions pour des perceptions. Souvent l'esprit victime d'une hallucination la reconnaît pour telle sans pouvoir pourtant s'en défaire. Les sens, mus ordinairement par la perception extérieure, sont mus en effet à ce moment-là par l'intérieur, et la sensation est réelle si l'objet de cette sensation ne l'est pas.

La ressemblance entre la perception et l'hallucination est telle que M. Taine a fait de l'hallucination la forme normale de la connaissance. Parmi ces hallucinations, dit-il, il y en a que nous rejetons comme fausse parce qu'elles sont contradictoires; les autres sont des hallucinations vraies et correspondent aux perceptions.

Voici l'objection qu'on peut faire à cette théorie:

On constate que toutes les hallucinations se réduisent à des souvenirs. L'intensité de ce souvenir est très grande, mais il n'en est pas moins vrai que l'hallucination répète toujours un état intérieur, que la matière en est toujours fournie par la mémoire. Toute hallucination n'est donc qu'une reproduction. Il est donc bien peu logique de faire le modèle de ce qui n'est que la copie. On ne doit pas appeler hallucination vraie la perception ordinaire.

Toute cette étude sur certains états pathologiques de l'esprit et du corps nous amène à une conséquence importante. Le rêve et la folie ont pour cause l'affinité naturelle de nos idées. Cette affinité nous rend de très grands services, puisque sans elle la mémoire, l'imagination seraient impossibles. Mais d'autre part, cette affinité, du moment où nous cessons de la surveiller, du jour où nous la laissons agir seule, produit des maladies de l'esprit. Volonté et personnalité sont anéanties. C'est aussi à cette affinité et à l'impuissance de la dominer qu'est dû le manque de suite dans les idées. Il faut donc toujours dominer cette propriété, si nous ne voulons pas en être les victimes.