Course en voiturin/II/11

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Victor Magen (Tome 2pp. 241-272).


XI

charles gozzi.


Il est impossible de passer à Venise sans songer à Charles Gozzi. — Lorsqu’un poëte aimé de son vivant tombe après sa mort dans un oubli profond, il est rare que cet oubli soit injuste. On a d’ailleurs tant de plaisir à redresser les torts du public, qu’il se trouve toujours des critiques disposés à s’en charger ; on pousse même souvent le zèle jusqu’à vouloir réhabiliter de vieux noms sur lesquels l’oubli s’était légitimement assis, et que la poussière ne tarde pas à recouvrir en dépit des efforts qu’on a faits pour la secouer. Charles Gozzi a le malheur de figurer parmi ces flambeaux éteints, et c’est assurément une fâcheuse présomption contre son mérite ; cependant tout homme éclairé qui jettera les yeux sur une page de cet écrivain original, le reconnaîtra pour un des esprits les plus distingués de l’Italie, et même pour l’une des sources inconnues où la littérature actuelle a puisé tout un monde d’idées. Il suffira de dire, pour justifier cette opinion, que Hoffmann, à qui nous avons tant emprunté, devait à l’étude de Gozzi une partie de son talent. Lorsqu’on a cru que Charles Nodier s’inspirait de Hoffmann, c’était dans Gozzi qu’il prenait son bien, car Nodier savait trop où se cachaient les bonnes sources pour s’arrêter aux ruisseaux qui en sortaient. N’est-il pas curieux de voir aujourd’hui les Italiens nous emprunter souvent les mêmes choses que nous tenons des Allemands, et que ceux-ci avaient dérobées aux Italiens, il y a moins de cent ans ; ne pas reconnaître leur propriété à cause des changements opérés par le travail d’assimilation, et revenir ainsi à eux-mêmes après trois métamorphoses successives ? Le genre fantastique, parti de Venise en 1750, avec le train d’un fils de bonne famille, y rentrera quelque jour en haillons, comme l’enfant prodigue, et si défiguré que ses compatriotes ne le reconnaîtront plus. Gozzi est mort au moment où Venise s’éteignait ; il n’est pas étonnant que dans le naufrage d’une république un poète se trouve submergé. Entraîné par les circonstances à faire de la satire, Gozzi s’est jeté ensuite dans la fantaisie avec encore plus de succès ; il faut bien que la littérature française rende au Vénitien ce qu’elle lui doit, en l’avouant au moins pour un de ses créanciers.•

Il y a peu de satires mauvaises et qui manquent leur but, soit parce que les vices, les ridicules et le mauvais goût donnent toujours beau jeu à qui veut les attaquer, soit parce qu’on n’écrit guère une satire que dans un moment de colère et de passion. Gilbert n’était qu’un déclamateur ennuyeux dans ses odes ; un jour, il jette un regard d’envie et d’amertume sur le siècle des madrigaux, des petits soupers et de la philosophie, et aussitôt il trouve en lui une veine poétique qui ne se serait jamais ouverte sans le dépit et la misère. Régnier, malade, querelleur et chagrin, fit asseoir la poésie sur les bancs des cabarets, mais elle ne lui fut jamais si docile que lorsqu’il s’irrita contre lui-même et contre les tristes lieux où il avait usé sa santé. De toutes les formes que peut prendre la satire, la plus énergique et la plus agréable est assurément la comédie. Aristophane, bravant Cléon en plein théâtre, et jouant lui-même le rôle du Paphlagonien, qu’aucun acteur n’ose accepter, devient une puissance capable de faire trembler la république ; il fallait toute la liberté d’Athènes pour qu’un tel spectacle fût permis, et que l’auteur mourût dans son lit. Molière, avec l’appui de Louis XIV, se retrouve dans les heureuses conditions d’Aristophane ; la cour, les faux dévots, les médecins et les précieuses s’en sont aperçus. Certes, il y a loin d’Aristophane et de Molière au Vénitien Gozzi ; mais la liste des comiques satiristes est tellement bornée, que le nom de Gozzi arrive bientôt après ces deux grands noms, ce qui prouve que la comédie n’a pas eu souvent son franc-parler. Avec son esprit ironique, ses locutions vigoureuses, cet emporte-pièce que la nature lui avait mis au bout de la langue, son cœur naïf et bon, son caractère taciturne, signe distinctif du génie comique, Gozzi n’eût pas demandé mieux que de jouer sur le théâtre San-Samuel les doges, le conseil des dix, l’inquisition politique, et tous les traficants orgueilleux du livre d’or ; une petite difficulté l’a retenu, c’est qu’au premier mot un peu hasardé, on l’eût étranglé à soixante pieds au-dessous du sol, ou donné en pâture aux zanzares des plombs du palais ducal. On ne lui abandonnait que deux ennemis, le mauvais goût de la littérature et le débordement des mœurs. Il abattit le premier ; quant au second, c’était un mal chronique dont Venise ne pouvait plus guérir.

On ne doit pas s’étonner si le portrait du comte Gozzi n’est pas flatté, puisqu’il a été tracé par ses ennemis dans les prologues de leurs comédies : « Voyez-vous là-bas un homme qui se chauffe au soleil sur la place de Saint-Moïse ? Il est grand, maigre, pâle, et un peu voûté. Il marche lentement, les mains derrière le dos, en comptant les dalles d’un air sombre. Partout on babille à Venise, lui seul ne dit rien ; c’est un signor comte encore plus triste du plaisir des autres que de ses procès. Oh ! que cela est généreux de languir parce que nous savons divertir la foule qui honore tous les soirs notre théâtre ! » — « Oui, répondit Gozzi, je me promène dans les coins solitaires. Je ne cours pas, comme vous autres, dans tous les cafés de la place Saint-Marc pour mendier des applaudissements et démontrer aux garçons limonadiers l’excellence de mes systèmes. Il faut bien aller au spectacle le soir, et comme vous avez empoisonné la scène de vos drames larmoyants, il est vrai que je languis, car vous donnez de l’ennui aux colonnes même du théâtre… »

Au ton qui règne dans l’attaque et la riposte, on voit que les poètes vénitiens se disaient assez crûment leurs vérités. Aujourd’hui que la guerre est finie et oubliée, il nous importe peu que les lois de la politesse n’aient pas été observées, cette façon hardie et personnelle de s’exprimer en présence d’un public intelligent, comme l’était celui de Venise au milieu du siècle dernier, a précisément quelque chose d’antique et d’aristophanien. Les allusions en sont plus faciles à saisir, le commentaire plus simple et moins arbitraire, ce qui dispense heureusement le biographe et le critique de faire effort d’imagination.

La famille de Gozzi était noble et originaire du Frioul. Il y a eu des Gozzi à Pordenone, à Udine, à Padoue, et même en Dalmatie. Si on voulait absolument expliquer pourquoi cet écrivain avait dans la plaisanterie une tournure d’esprit gauloise, avec l’humour du Nord dans les moments d’émotion et une imagination tout à fait orientale, on pourrait dire que ces qualités opposées lui venaient du sang dalmate, souvent mêlé à celui des croisés de tous pays qui allaient en Palestine. On ferait ainsi au génie de Gozzi une généalogie hétérogène, où Dervis Moclès se trouverait allié à Rabelais et à Shakspeare, mais on risquerait de tomber dans des aperçus plus ingénieux que vrais, et comme la vérité mérite quelques égards, je laisse les parallèles à d’autres plus hardis ou plus exercés. Jacques- Antoine, père de Charles Gozzi, homme instruit, d’un caractère bizarre, menait à Venise le train d’un grand seigneur. Il fit construire dans son palais une salle de spectacle où il donna des représentations qui lui coûtèrent beaucoup d’argent. Ses onze enfants montaient sur ce théâtre et composaient de petites pièces auxquelles on les reconnut pour de jeunes prodiges. Ce père prodigue dissipa ainsi somptueusement son bien et celui de sa femme, Angela Tiepolo, dernier rejeton de cette noble race qui donna tant de sénateurs et de doges distingués à la république. Jacques-Antoine eut bientôt des affaires embarrassées ; il ne conserva de son ancienne fortune que de faibles débris encore disputés par les créanciers. Toute la famille avait réuni ses ressources pour vivre en commun. Les demoiselles Gozzi étaient aimables, gaies et bien élevées, les garçons savants et spirituels. Malgré la pauvreté, on passait le temps dans une intimité pleine de charmes.

En voyant ses camarades du lycée, qui avaient appris comme lui la grammaire et la rhétorique, « devenir les uns ivrognes, les autres marchands de châtaignes, » Gozzi admira les bons fruits de l’éducation. L’exemple de son studieux frère aîné Gaspard l’empêcha d’imiter les paresseux du collège. Il se prit de passion pour l’étude de la langue toscane, et il eut toujours du mépris pour les grands personnages qui faisaient des fautes d’orthographe. Gaspard, beaucoup plus puriste que son frère, devint un des critiques les plus judicieux de l’Italie. Comme chef de la famille, il aurait dû s’occuper des intérêts de la communauté ; mais il s’enferma dans son cabinet de travail sans vouloir entendre parler d’affaires, et un mariage d’inclination l’obligea bientôt à se séparer de ses frères et sœurs. Le second des garçons, François Gozzi, se chargea des procès et de l’administration des biens ; Charles entra dans une école militaire, d’où il passa dans un régiment qui partait pour Zara. Pendant ses heures de loisir, Gozzi perfectionna encore ses études, car celles du lycée sont toujours incomplètes ; quant à ce que lui avait enseigné son premier précepteur, jeune prêtre mauvais sujet qui faisait la cour aux femmes de chambre de sa mère, il ne le portait pas en ligne de compte.

À Zara, Gozzi trouva de bons compagnons de régiment, piliers de mauvais lieux, et qui lui firent comprendre combien il était honteux pour un militaire de vivre sagement. Il avoua ses torts, mais il y persista tant qu’il put. Venise n’avait alors que des troupes mercenaires. Les régiments étaient composés de soldats morlaques, illyriens et dalmates, gens féroces et indisciplinés dont on ne pouvait tirer que des révoltes ouvertes ou des coups de poignard. Les officiers jouaient la comédie entre eux. Charles Gozzi, âgé de dix-sept ans, sans barbe et d’une mine un peu efféminée, prit les rôles de Colombine et de Lucie. Il eut un succès d’improvisation si grand, que le provéditeur l’exempta d’une partie de son service pour lui laisser le loisir d’organiser les représentations. Une petite aventure lui fit à la fois une réputation d’homme d’esprit et de militaire courageux.

La ville de Zara est partagée en deux par une rue large où viennent aboutir des ruelles étroites. Une de ces ruelles était le chemin le plus court pour aller du quartier de cavalerie aux fortifications. Un soir, des officiers qui voulaient prendre ce chemin trouvèrent au coin de la rue un grand homme masqué, enveloppé d’un manteau, qui leur présenta une espingole à bout portant et leur cria d’une voix de Stentor : On ne passe pas ! Les officiers tournèrent bravement les talons et se résignèrent à prendre le chemin le plus long. Dans la ruelle demeurait une courtisane appelée Tonina, fille d’une beauté extraordinaire. On allait chez elle pour charmer les ennuis de la garnison. L’homme à l’espingole était un Dalmate amoureux de cette courtisane et qui avait imaginé ce moyen d’écarter la concurrence. Ces allures du jaloux Dalmate réussissaient parfaitement avec les Vénitiens. La ruelle était déserte le soir, personne ne se souciant de vérifier si l’espingole était chargée. Le sage et pudibond Gozzi déclara publiquement dans un café que l’honneur du régiment ne permettait pas de supporter cette tyrannie, et que, pour lui, il était résolu à se présenter le soir même chez la Tonina, armé de ses pistolets. Plusieurs officiers, soit par bravoure ou par respect humain, promirent de l’accompagner, et une ligue de six personnes se forma contre l’homme à l’espingole. Après la conférence du café, Gozzi se sentit frapper doucement sur l’épaule. Un grand gaillard qui avait écouté la conversation le salua poliment :

— Signor comte, lui dit l’inconnu, c’est moi qui suis l’homme à l’espingole ; vous êtes un brave gentilhomme ; renoncez à votre projet, car, au lieu d’un, nous serons six au coin de la rue, et nous massacrerons tout ce qui passera.

— Quand vous seriez vingt, répondit Gozzi, j’irai chez la Tonina ce soir ; nous verrons qui restera maître du terrain.

Le jeune Vénitien tourna le dos au Dalmate colossal et s’en alla préparer ses armes. Le soir arrivé, on ne trouva personne au coin de la rue. Les officiers soupèrent avec la courtisane, et Gozzi, n’ayant plus de coups de pistolet à tirer, s’en retourna sagement chez lui. Peu de temps après, à l’occasion du dimanche gras, la garnison de Zara donna un spectacle public et un souper à toutes les jolies femmes de la ville. Les officiers jouaient une pièce dans laquelle Charles Gozzi remplissait le rôle de Lucie, femme délurée du vieil avare Pantalon. À la fin d’un monologue, Gozzi avait répété plusieurs fois la réplique convenue d’avance sans que le Pantalon fît son entrée ; obligé d’improviser, en attendant que l’acteur parût, il regarde dans la salle et aperçoit la célèbre Tonina parmi les spectateurs. Afin de tirer la scène en longueur, dona Lucia prend dans ses bras sa petite fille au maillot, lui donne à téter et lui adresse une leçon maternelle, en l’appelant Tonina : « Poveretta Tonina, dit la mère Pantalone, plutôt que de te voir un jour faire le métier de coureuse d’aventures, guigner les cavaliers à travers tes persiennes, et te couvrir de dentelles et de bijoux si mal gagnés, j’aimerais mieux que le ciel coupât tout de suite le fil si menu de tes jours enfantins ; j’aimerais mieux que tu fusses laide comme le diable et noire comme une poêle à frire, plutôt que de briller comme tant d’autres Tonine resplendissantes de grâces perfides et de beautés funestes. Mais si tu devais, contre tous mes désirs, devenir une Tonina comme j’en connais, au moins ne va pas prendre dî-e pour amoureux des Lestrigons sauvages qui tirent sur les passants à coups d’espingole. » À cette botte inattendue, la véritable Tonina se lève et sort de sa loge, au milieu des applaudissements frénétiques du parterre. Après le spectacle, Gozzi court chercher la courtisane et l’amène au bal par la main ; il la fait danser, s’assied auprès d’elle au souper.

— Quel dommage ! lui dit Tonina en tournant vers lui avec tendresse ses yeux magnifiques, quel dommage qu’un gentilhomme aussi aimable soit mon ennemi !

À la fin du souper, les têtes s’échauffent, et le jeune officier sent que ces yeux redoutables vont l’enflammer ; mais il comprend le danger et connaît trop la vengeance vénitienne pour s’exposer à la vengeance dalmate. Je croirais volontiers que Tonina n’était pas aussi méchante que Gozzi le supposait, car, malgré les espingoles et les poignards dont elle disposait, elle n’envoya point ses Lestrigons à celui qui l’avait attaquée publiquement.

On ne connaît pas bien un poëte si on n’a pas quelque idée de ses amours. Gozzi a fort heureusement écrit lui-même l’histoire de ses Trois Amours principales. Les deux premières, qui eurent Zara pour théâtre, ne sont que des aventures ; la troisième est un petit roman dont la scène est à Venise. Ou a tant fait de romans vénitiens qu’il est bon d’avoir un récit véritable à leur comparer. Avant de dire comment Gozzi devint poëte comique, ouvrons un peu les Trois Amours principales de l’auteur. Il n’y a qu’à traduire, et ces histoires montrent clairement où en étaient les mœurs à Venise et à Zara dans le xviiie siècle.

Pendant ses fraîches années, Gozzi avait auprès des femmes une retenue extrême, mais sans timidité, puisqu’elles ne l’effrayaient pas et qu’il recherchait leur compagnie. Ce qui lui nuisait le plus était l’habitude de métaphysiquer, dont apparemment le beau sexe dalmate ne s’accommodait pas, et qui le fit souvent passer pour un niais. À Zara, il fallait qu’un officier allât vite en besogne, et Gozzi perdait son temps dans les phrases et les sentiments délicats. En face de lui habitaient trois sœurs orphelines, pauvres comme Job et belles comme des astres. L’aînée était malade, la plus petite faisait le ménage, et la cadette lançait des œillades incendiaires au jeune voisin, qui fermait sa fenêtre avec une cruauté dont Joseph et Scipion l’Africain l’auraient beaucoup loué. La jeune fille lui fait remettre un œillet par sa blanchisseuse ; il renvoie l’œillet. Enfin, après plusieurs traits semblables de barbarie, Gozzi est appelé chez une respectable dame, épouse d’un notaire et patronne de casa d’un officier supérieur. Cette vieille et honnête dame gronde sévèrement le signor comte : il est fort mal à lui de repousser les avances d’une jeune fille qui lui veut du bien ! c’est une rusticité indigne d’un gentilhomme. Pendant le sermon, l’officier supérieur répète dix fois : « Ah ! que ne suis-je à votre place ! que n’ai-je votre figure et vos dix-sept ans ! » Là-dessus la bonne dame ouvre une porte, et amène par la main la jolie voisine, le visage empourpré, le sein palpitant, les mains tremblantes et les yeux baissés. On cause avec un malaise insupportable.

— Allons, dit la femme du notaire, donnez votre bras à cette charmante fille, seigneur sauvage, et reconduisez-la chez elle.

Gozzi offre son bras à la voisine, et ces enfants, qui n’ont pas trente-quatre ans à eux deux, se promènent ensemble pendant trois heures. La jeune fille avoue naïvement qu’elle s’est prise d’une passion violente pour Gozzi en le voyant jouer au ballon avec ses camarades.

— À la bonne heure ! s’écrie le poëte en riant, voilà du moins une passion fondée sur la juste connaissance des qualités de mon esprit et de mon cœur.

La belle Dalmate fond en larmes à cette réponse cruelle. Gozzi cherche à la consoler, et lui donne avec douceur des leçons de morale que la pauvre fille écoute avec une complaisance amoureuse, mais dont les mœurs perdues de ce siècle et les mauvais exemples qu’elle a sous les yeux ne lui permettent pas de profiter. Après d’autres promenades du même genre, le philosophe de dix-sept ans finit par sentir le feu qui dévore la voisine gagner son cœur. Il s’en va errer tout seul sur les remparts de la ville, partagé entre les scrupules et l’amour qui devient tous les jours plus fort. Au moment où il prend avec courage la résolution de rompre cette liaison, la jeune Dalmate lui demande la permission de visiter son appartement de garçon, et, une fois entrée, elle n’en sort plus que le lendemain. L’imagination de Gozzi prête aussitôt à sa maîtresse des vertus et des mérites que l’œil du philosophe n’avait pas vus. Un beau jour, notre poète est obligé de se rendre, pour une opération de recrutement, en Illyrie. Il s’embarque fort navré de la séparation, mais plein de confiance dans les serments solennels de fidélité que lui prodigue son amie. Au bout de quarante jours, il revient ; on lui raconte alors que sa belle reçoit en cachette des visites du secrétaire du provéditeur. Il rentre lui furieux, et s’enferme dans sa maison. La jeune Dalmate veut qu’on s’explique ; elle force la consigne, et pénètre jusqu’à son amant.

— Malheureuse ! lui dit Gozzi au désespoir, vous n’êtes plus digne de ma tendresse ! Que venez-vous faire ici, puisque vous recevez le signor secrétaire du provéditeur ?

Ahimè ! répond la Dalmate avec volubilité. Ce diable d’homme m’a ensorcelée ; il a gagné mes sœurs en leur donnant deux boisseaux de farine. Tout le monde conspirait contre moi. Ah ! maudites sœurs ! maudite indigence ! maudite farine !

La pauvre fille pleurait à chaudes larmes. Gozzi tira de sa poche une bourse remplie de sequins qu’il jeta dans le giron de son infidèle, et il se sauva dans les rues, pleurant aussi de tout son cœur et répétant : « Maudites sœurs ! maudite indigence ! maudite farine ! » Ainsi finirent ses premières amours, dont on retrouve une réminiscence dans sa pièce de Zobéide.

La seconde aventure, moins édifiante que la première, ressemble tout à fait à un conte de Boccace. Charles Gozzi était lié d’une étroite amitié avec un jeune officier appelé Massimo. Afin de voir plus souvent son ami, il va demeurer avec lui chez un négociant, auquel il paye pension pour le logement et la table. Ce négociant, n’ayant pas d’enfants, avait adopté une pauvre fillette, blonde, frêle, et d’une figure pudique, comme un ange de lumière ; elle n’avait que treize ans ; mais treize ans de Zara en valent seize de Venise et vingt de France. Le bonhomme paraissait aimer tendrement sa fille d’âme. Gozzi s’intéressait à la belle fanciulla ; il admirait sa douceur, et lui donnait des conseils paternels qu’elle écoutait en baissant modestement les yeux. Un soir qu’il jouait le rôle de Lucie chez le provéditeur, Gozzi se faisait coiffer par la jeune fille. Elle badinait et riait de son accoutrement de femme : tout à coup elle le saisit par les cheveux et lui applique de gros baisers sur les joues. Le philosophe la gronde doucement de cette liberté qu’il attribue à l’excès d’innocence ; mais la petite, pour qui la métaphysique et la morale sont de l’hébreu, lui fait sur le prétendu père adoptif des révélations que Boccace eût trouvées comiques, et qui sont fort tristes dans la réalité.

Malgré le chagrin que lui inspire cette découverte, le sage Gozzi est si bien battu en brèche par ce follet nocturne, qu’il n’a pas le courage de lui résister. Cependant le père d’âme, qui était fort jaloux, se défiait d’un étudiant dont la mansarde avait une fenêtre sur les gouttières de la maison voisine. Une lucarne de l’escalier pouvait donner passage à un amoureux, pour peu qu’il eût des intelligences dans la citadelle. Le vieux Bartholo imagine d’attacher une grosse bûche à la lucarne, en manière de trébuchet. Au milieu d’une nuit, la bûche roule dans l’escalier avec fracas ; le père accourt en chemise, tenant un flambeau d’une main, une épée de l’autre ; Gozzi et le seigneur Massimo paraissent dans le même costume, et on trouve la jeune fille et l’étudiant tremblants et stupéfaits. Le négociant, changé en Roland furieux, voulait tuer la coupable ; elle tombe a genoux devant l’épée menaçante, et fait une confession générale aussi belle que celle du Scapin de Molière : elle avoue que, depuis longtemps, elle ouvrait la lucarne pour le voisin ; que, de plus, elle recevait des visites de plusieurs autres signori dans le vestibule de la maison, et qu’elle donnait ainsi l’hospitalité à une demi-douzaine de garçons, de peur que l’air de la rue ne les enrhumât ; mais elle ajoute qu’elle en est bien honteuse et qu’elle ne le fera plus, et on lui pardonne.

Cette aventure avait laissé dans l’âme de Gozzi une impression pénible. Les trois années de son service à Zara expiraient dans trois jours, et il était libre on de servir encore ou de retourner à Venise. Il prit ce dernier parti, afin d’échapper au souvenir fâcheux de ses relations avec la Messaline de treize ans. Arrivé à Venise, Gozzi court tout palpitant à la maison paternelle. C’était un grand palais situé daûs la rue San-Cassiano, d’un extérieur magnifique, avec un escalier de marbre blanc. Le palais est désert et dans un état de délabrement affreux. Les vitres brisées donnent accès à tous les vents de la boussole ; des lambeaux de tapisserie pendent aux murailles ; pas un meuble qui ne soit rompu ou déchiré. Deux portraits, peints par Titien, semblent regarder ce désastre avec des yeux courroucés. En fouillant dans ses vieux papiers, Gozzi retrouve une quittance d’imposition de quatre cents ducats, payés à l’état par son grand-père, ce qui annonce un revenu de plus de soixante mille livres de France. Le concierge du palais lui apprend que toute la famille est à Udine, dans une petite maison de campagne, où l’on tâche de faire quelques économies. Les créanciers ont été impitoyables ; les procès ont mal tourné ; ceux qui sont encore en suspens ne promettent rien de bon. Les mariages des deux sœurs aînées, que l’on croyait avantageux, n’ont pas tenu ce qu’on en espérait.

— Allons, s’écrie le poëte avec courage, le travail seul ne trompe pas, comme la fortune et les procès. Dans ma tête est le patrimoine qui soutiendra frères, sœurs et neveux.

Gozzi choisit sous le toit du palais une petite chambre, où il met des livres et quelques meubles moins ruinés que les autres. Il s’installe avec plaisir dans ce cabinet d’étude et se prépare à écrire. Une voix fraîche, qui chante une chanson mélancolique, vient le distraire ; il ouvre sa fenêtre et aperçoit en face de lui une jolie femme de dix-huit ans, bien parée, coiffée avec soin, et qui travaille à sa broderie. La rue est si étroite et l’on se voit de si près, qu’il serait malhonnête de ne point se saluer.

— Pourquoi donc, dit Gozzi, chantez-vous toujours des airs lugubres et languissants ?

— C’est qu’il est dans mon tempérament d’être toujours triste, répond la dame.

— Mais cette tristesse ne s’accorde pas avec votre âge.

— Si j’étais un homme, dit la voisine avec un sourire angélique, je saurais quelles sont les sensations et les idées des hommes, et comme vous n’êtes pas femme, vous ne savez pas quelles impressions les choses de ce monde produisent sur l’esprit d’une femme.

Ce n’est pas une Dalmate qui aurait répondu ainsi. Gozzi, ayant trouvé pour la première fois une personne capable de le comprendre, entame des dialogues interminables, et s’abreuve des poisons anodins de l’amour platonique. Après un grand mois de conversations par la fenêtre, il voit un jour la jeune voisine se troubler en le regardant.

— D’où vient, lui dit-elle, que vous ne me parlez pas de ma lettre et de mon portrait ?

— Je n’ai reçu ni lettre ni portrait.

— Grand Dieu ! s’écrie la dame, quel est ce mystère ?

Au bout d’un moment, elle jette dans la chambre de Gozzi un billet où il trouve ces mots : « Soyez à vingt-et-une heures au pont Storto ; vous verrez une gondole fermée, avec un mouchoir blanc sur le bord de la fenêtre ; entrez dans cette gondole, j’y serai. » Gozzi arrive au rendez-vous et se glisse dans la gondole. On baisse les stores et la couverture ; le barcarole, habitué à mener des couples amoureux, s’enfonce dans les canaux sinueux de Venise.

— Voilà ce qui s’est passé, dit la dame avec un air agité : dans ma maison habite un pauvre homme à qui mon mari donne par charité un petit logement. Cet homme m’a remis une lettre signée de votre nom, une lettre charmante et flatteuse. Vous me demandiez mon portrait, et comme j’en avais un dans mon tiroir, je vous l’ai envoyé. Que sont devenus ce portrait et ma réponse ? Mais d’abord lisez ce que vous m’avez écrit.

La dame tire de son sein un billet d’une écriture inconnue ; Gozzi devient rouge de honte en lisant un pathos ridicule d’adulations outrées, d’hyperboles grossières, le tout assaisonné de citations de Métastase.

— Est-il possible, dit le poëte humilié, que vous m’ayez cru l’auteur d’un galimatias aussi absurde ?

La belle rougit à son tour, puis elle se met à rire, en convenant de bonne foi de l’aveuglement de sa vanité. On cause ensuite fort longuement des moyens de se tirer de ce mauvais pas, et on se sépare en prenant jour et heure pour se revoir dans la gondole au mouchoir blanc, près du pont Storto. L’affreux mystère s’éclaircit tout de suite. L’hôte logé par charité est un coquin qui a inventé cette ruse pour voler le portrait orné de perles. Il commet un autre vol dans la maison, et le mari le chasse. Rien n’empêche plus le couple platonicien de reprendre la dernière conférence interrompue ; mais on s’est habitué à aller au pont Storto et à circuler ensemble en gondole, sans préjudice des entrevues par la fenêtre. Ce manège dure pendant six mois. On se tutoie, on se dit qu’on s’aime, et on demeure volontairement, de part et d’autre, dans les régions les plus éthérées du sentiment, exemple rare et peut-être unique sous le ciel de Venise. Cependant un jour on va à Murano faire une collation sous la treille dans une locanda ; on est au mois d’avril, et la dame est vêtue de rose. Lorsqu’on rentre sur la brune, Platon s’en retourne à Athènes chercher d’autres amants plus philosophes. Gozzi aimait tendrement sa belle voisine ; mais le sort rompit le fil de sa passion à l’improviste et par un incident comique dont le plus fin romancier ne s’aviserait pas.

Un jour, Gozzi est embrassé par un de ses camarades de Zara ; l’ami jette un coup d’œil sur le cabinet de travail, les livres, les papiers épars, les portraits de famille du Titien, puis il arrive à la fenêtre et aperçoit la voisine penchée sur sa broderie. Cette découverte lui fait comprendre la patience de son ami et son goût pour une solitude si agréablement partagée. Gozzi oppose à la plaisanterie un air très-sérieux. Il avoue le plaisir qu’il trouve à causer de temps en temps avec une femme spirituelle ; mais il repousse avec indignation les commentaires et conjectures de son camarade.

— Eh bien ! lui dit l’officier, ne te fâche pas. Puisque la voisine est aussi sage que belle, et que tu es trop vertueux pour lui faire la cour, je vais essayer, avec ta permission, de lui dire deux mots de galanterie.

Là-dessus, le militaire se met à la fenêtre, salue la dame, engage la conversation, en commençant par un éloge pompeux de son cher Gozzi, dont il se dit le meilleur, l’inséparable ami. À la grande surprise de notre poëte, la voisine répond avec coquetterie, fait des mines à l’officier, sourit de son jargon militaire, et même de ses équivoques de garnison. L’ami propose aussitôt une partie de spectacle pour le soir. Il a, dit-il, une loge pour la comédie, et si la dame veut inviter quelqu’une de ses amies, on se divertira tous quatre ensemble. La proposition est acceptée. La voisine vient, flanquée d’une sienne compagne, grosse blonde qui ne dit mot, dont Gozzi se trouve chargé, tandis que l’officier s’empare de sa maîtresse et l’entretient à voix basse avec un feu toujours croissant. Gozzi est au supplice.

— Qu’as-tu donc ? lui dit son traître ami. Puisque tu m’as juré sur l’honneur que ta belle voisine ne te tient pas au cœur, ton air sombre ne peut pas venir de mes assiduités.

Après le spectacle, l’officier entraîne toute la compagnie chez un traiteur. On soupe. La grosse blonde dévore, boit comme un chanoine, et garde le silence. Gozzi a des barres de fer dans le gosier qui ne laissent passer ni un morceau ni une parole. Enfin, il voit son camarade et sa maîtresse entrer dans une chambre dont la porte se referme au verrou. Lorsque les dames sont rentrées chez elles et que les deux amis se trouvent face à face, l’officier dit brusquement à Gozzi :

— C’est ta faute ; tu l’as voulu. Jamais je n’irais sur les brisées d’un ami confiant. Tu devais m’avouer que tu aimais ta voisine. C’est ta faute. Souviens-toi de la leçon.

Voilà comment Gozzi découvre qu’il a métaphysiqué pendant plus de six mois avec une Vénitienne délurée, parfaitement digne de figurer sur la liste de ses bonnes fortunes à côté des beautés de Zara.