Cousine Phillis/03

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III


Je m’étais dit tout d’abord, malgré cette concession si gracieusement faite, que je retarderais ma visite jusqu’au samedi ; pourtant, — expliquez ceci à votre guise, — je me trouvai vingt-quatre heures plus tôt à la petite porte de Hope-Farm.

Malgré la douceur d’une belle journée de septembre, un tison massif se consumait lentement dans l’âtre, en face de la fenêtre ouverte. La tante Holman était installée au dehors et reprisait du linge. Phillis, assise au même endroit où je l’avais quittée, était occupée du même tricot, et on pouvait la soupçonner d’y avoir travaillé toute la semaine. La treille qui montait le long du mur encadrait de ses feuilles brunies ce blanc visage que j’avais revu plus d’une fois, les yeux fermés, pendant ces quelques journées.

Les volailles bigarrées couraient et caquetaient dans la cour de la ferme, où les vases à lait, suspendus comme des trophées, se purifiaient, s’aéraient au grand soleil. Des fleurs partout, et jusque sur le sentier, semées avec profusion par la main de l’homme ou celle du hasard. Mon habit, imprégné de leurs parfums, garda quelques jours encore, à partir de celui-ci, l’odeur de l’églantier et de la fraxinelle. Les pigeons au plumage marbré guettaient l’instant où la chère tante, prenant une poignée de graines dans un panier placé à ses pieds, la dispersait autour de sa chaise. Quels battements d’ailes, et comme ils roucoulaient pendant la joyeuse picorée !

Ce fut mistress Holman qui m’aperçut la première.

« Phillis, cria-t-elle, votre cousin Manning !

— Pour Dieu, ma tante, appelez-moi Paul, lui dis-je aussitôt ; je ne suis Manning que dans nos bureaux.

— Eh bien ! Paul, votre chambre vous attend ; mais le ministre, n’étant rien moins que certain de vous voir arriver est allé du côté d’Ashfield, où la petite va vous conduire, si vous voulez. Allons, Phillis, votre chapeau, et dépêchons-nous ! »

Une fois en route, je cherchai, non sans quelque trouble intérieur, ce que je pourrais dire d’agréable à mon guide. Je l’aurais voulue de ma taille, et sa supériorité me gênait. Ce fut elle qui dut engager la conversation : « Vous travaillez donc beaucoup, mon cousin ?… Mais alors, reprit-elle quand je lui eus expliqué l’emploi quotidien de mes heures, vous n’avez guère le temps de lire ?

— Vraiment non, répondis-je, songeant à part moi que la lecture tiendrait une bien petite place dans les loisirs que j’aurais pu me procurer.

— Moi non plus, reprit-elle, et je le regrette fort… Si seulement on me laissait me lever en même temps que mon père.

— À quelle heure se lève-t-il ?

— À trois heures, répondit-elle, — et j’avoue que ces mots me donnèrent le frisson.

— À trois heures ! répétai-je abasourdi, que peut-on avoir à faire si bon matin ?

— Hé ! le temps lui manque toujours. C’est lui qui sonne la grosse cloche pour faire lever les bergers ; c’est lui qui réveille Betty, notre domestique. Le charretier, Jem, est un peu vieux, mon père le laisse volontiers dormir, mais encore faut-il que les chevaux mangent. C’est encore mon père qui vérifie les harnais et qui les répare au besoin. Il écrit ensuite la commande, soit de nourriture pour les hommes, soit de fourrage et d’avoine pour le bétail. Si tout cela lui laisse un peu de temps, il vient me trouver, et nous lisons, mais de l’anglais seulement à cette heure-là ; nous gardons le latin pour la soirée, où nous avons le loisir de nous y complaire. Bref, tout cela et bien d’autres choses l’occupent jusqu’à six heures et demie, heure où nous déjeunons.

— Heure où je dors encore, pensai-je avec quelque remords ; mais heureusement nous approchions du terme de notre course.

— Regardez, cousin Paul, me dit Phillis, regardez là-bas ces trois hommes. Le plus grand de tous est mon père. »

Jamais je ne me serais figuré un révérend ministre dans un tel équipage, sans cravate, sans gilet, sans habit, sans bretelles, les pieds dans d’épais brodequins, la tête nue, les bras nus, et maniant la houe avec toute la dextérité du laboureur le plus expert.

Ainsi m’apparut cependant, à travers les branchages d’une haie, le digne Ebenezer Holman.

Comme nous entrions dans le champ, il nous adressa un signe de tête, mais sans se hâter au-devant de nous, car il achevait de donner quelques instructions à ses deux acolytes. Phillis lui ressemblait plus qu’à sa mère. Il était comme sa fille, de haute stature ; on devinait le même teint sous le hâle qui couvrait ses joues, et la même nuance de cheveux tempérée par une sorte de glacis argenté ; au demeurant un homme robuste, poitrine large, flancs évidés, tête bien posée, jarrets musculeux.

« Vous m’amenez sans doute le cousin Manning, dit-il à sa fille sans lui laisser l’ennui de la présentation… Attendez, jeune homme ! je vais passer un habit et vous souhaiter la bienvenue dans toutes les règles ;… mais auparavant écoutez, Ned Hall ; cette rigole devient indispensable, il faut que les eaux s’écoulent… Il y a aussi, — pardon, cousin Manning ! — il y a quelques poignées de chaume à remettre sur le toit du vieux Jem ; vous ferez cela demain, quand je serai enfermé dans mon cabinet. »

Puis changeant de ton, et avec cet accent particulier aux prédicateurs :

« Maintenant, ajouta-t-il, je vais entonner le psaume Venez tous, chœurs harmonieux ! Il se chante sur l’air du Mont Ephraïm. »

Ceci dit, il leva sa bêche, transformée tout à coup en bâton de chef d’orchestre, et dont il se servait pour battre la mesure. Les deux laboureurs commencèrent l’air et les paroles en question. Phillis était aussi au courant ; moi seul restai bouche close. Deux ou trois fois ma cousine me regarda, un peu étonnée de mon silence. J’admirais malgré moi le tableau que nous composions ainsi groupés tous les cinq, la tête nue (sauf Phillis), au milieu de ce chaume noirci dont tous les tas de gerbes n’étaient pas enlevés, ayant d’un côté un bois sombre où gémissaient les ramiers, et de l’autre, par delà les frênes, les lointains bleuâtres de l’horizon vaporeux.

J’ai pensé quelquefois depuis que, si j’avais su le psaume et si j’avais essayé de le chanter, l’émotion du moment aurait paralysé ma voix.

Avant que je fusse bien remis de cette émotion, les deux laboureurs avaient disparu ; le ministre, passant les manches de son habit noir et reboutonnant aux genoux sa culotte courte (sur de gros bas de tricot gris dont je devinai facilement l’origine), le ministre me regardait avec bienveillance.

« Je présume, disait-il, que vous autres, messieurs des chemins de fer, vous ne terminez pas la journée par un psaume chanté en commun. Ce n’est pourtant pas si mal entendu. »

Je n’avais rien à répondre, et je ne répondis rien. J’admirais à part moi ce bel échantillon du clergé de campagne, tandis qu’il arpentait les guérets à grandes enjambées, d’une main tenant son chapeau, de l’autre celle de sa fille.

À certain moment, il s’arrêta devant je ne sais quel aspect subit du paysage noyé dans les lueurs ambiantes de cette belle soirée, puis, la tête tournée de mon côté, il récita deux ou trois vers latins auxquels je ne compris pas un traître mot.

« N’est-il pas singulier, ajouta-t-il, que Virgile ait trouvé des épithètes aussi exactes, il y a deux mille ans, et en Italie, pour décrire ce que nous avons présentement sous les yeux, à Heathbridge, comté de ***, Grande-Bretagne ?

— Certes, certes, » balbutiai-je tout penaud, et rougissant intérieurement de mon ignorance.

Le ministre regarda du côté de Phillis, qui, sans dire un mot et par un simple jeu de physionomie, lui prouva qu’elle était en parfait accord avec la pensée qu’il venait d’exprimer.

« C’est pire que le catéchisme, » m’écriai-je intérieurement, presque indigné de me trouver ainsi convaincu d’infériorité vis-à-vis d’elle.

À peine assis au coin du feu sur un siège triangulaire qui paraissait lui être spécialement affecté :

« Où est madame ? » demanda le ministre.

On voyait qu’elle l’avait habitué à se trouver là, chaque fois qu’il rentrait au logis, pour lui manifester par un regard, un geste, un mot quelconque, le plaisir qu’elle éprouvait à le revoir. La minute d’après, elle était à son poste, souriante, attentive, et sans s’inquiéter de ma présence son mari lui rendit compte des travaux de la journée.

« Çà, dit-il par manière de conclusion, je vais me mettre sur un pied plus convenable, et afficher ma « Révérence. » On servira le thé au salon. »