Cousine Phillis/05

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V


Je m’éveillai de bonne heure et pensais être le premier debout. Lorsque je descendis, cependant, tout le monde avait déjeuné. Un grand bol de soupe au lait m’attendait sur le fourneau. La maison était vide, chacun ayant déjà commencé sa besogne.

Phillis rentra la première, un panier sous le bras, et fidèle à mes projets arrêtés de la veille :

« Qu’avez-vous là dedans ? » lui demandai-je.

Or le panier n’était pas couvert, et le contenu me crevait les yeux. Elle me regarda fort ébahie, puis avec un sang-froid parfait :

« Ce sont des pommes de terre, me répondit-elle.

— Allons donc, lui dis-je à mon tour, ce sont des œufs. Pourquoi vouloir me le cacher ?

— Et pourquoi me demander ce que vous savez comme moi ? » répliqua-t-elle un peu vivement.

Nous n’étions pas, à ce moment-là, très-bien disposés l’un pour-l’autre. Je me décidai à être tout à fait franc.

« Je voulais vous parler, lui dis-je, et en même temps éviter que les livres fussent, comme hier, le sujet de notre conversation. Je n’ai pas autant lu que le ministre, je n’ai pas autant lu que vous.

— Hélas ! s’écria-t-elle, nous ne lisons guère ni l’un ni l’autre… Mais enfin vous êtes notre hôte, et ma mère assure que je dois chercher à vous rendre la maison agréable. Donc, nous ne parlerons pas de livres. De quoi parlerons-nous, je vous prie ?

— Je n’en sais rien. Quel âge avez-vous ?

— Dix-sept ans depuis le mois de mai. Vous-même, quel âge avez-vous ?

— Dix-neuf ans, deux ans de plus que vous, ajoutai-je en me redressant un peu.

— Je ne vous en aurais pas donné plus de seize, » reprit-elle avec une implacable sérénité.

Je l’aurais battue. Un silence s’établit.

« Qu’allez-vous faire ? demandai-je ensuite par manière d’acquit.

— Les chambres, répondit-elle de même. Cependant, ma mère veut que je me mette à votre disposition pour vous promener et vous distraire. »

Ceci fut articulé avec un accent presque plaintif. Il ne tenait qu’à moi de penser que le rangement des chambres était, aux yeux de Phillis, la plus facile et la plus attrayante des deux alternatives.

« Voulez-vous me conduire aux étables ? J’aime les animaux, bien que je ne m’y connaisse guère.

— Ah ! vraiment ? Eh bien ! tant mieux. Je craignais que, n’aimant déjà point les livres, les animaux ne vous fussent indifférents. »

Évidemment elle ne pensait pas que nous eussions le moindre goût en commun.

Nous parcourûmes ensemble la cour de ferme. Phillis était vraiment fort agréable à voir lorsque, s’agenouillant et leur offrant son tablier chargé de grains, elle invitait à venir jusque sur elle les petits poussins timides, encore habillés de duvet, que la mère poule surveillait avec une certaine anxiété. Elle appela les pigeons, qui battirent des ailes sur le bord des toits, au son de cette voix connue. Nous passâmes en revue les grands chevaux de trait, dont les croupes lisses et les crinières bien peignées faisaient plaisir à voir. Nous n’avions ni l’un ni l’autre une grande sympathie pour le verrat et sa postérité ; en revanche, les petits veaux au mufle humide mangèrent dans nos mains, et Daisy, la vache malade, reçut d’un air digne les caresses que nous lui prodiguions. Nous allâmes ensuite au pâturage admirer le reste du troupeau, et nous ne revînmes que pour dîner, affamés, crottés à plaisir, ayant tout à fait oublié l’existence des langues mortes, — par conséquent les meilleurs amis du monde.