Cousine Phillis/07

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VII


Vers la Noël, mon père me vint voir. Il voulait aussi consulter M. Holdsworth sur quelques changements à introduire dans la construction intérieure du fameux « propulseur-Manning. » On sait déjà que notre jeune chef professait pour mon père une estime toute particulière ; elle datait de l’apprentissage de M. Holdsworth dans la grande fabrique de machines où mon père était employé. Le premier me parlait du second comme ayant en matière d’inventions mécaniques un génie naturel analogue à celui de George Stephenson.

C’était pour moi chose flatteuse que de voir ce beau jeune homme, si bien mis, si bien disant, garder une attitude de véritable déférence vis-à-vis de mon pauvre père, dont les habits de fête ne ressemblaient en rien aux vêtements à la mode, et dont les mains calleuses, d’une noirceur invétérée, défiaient l’action de tous les savons imaginables. Ils ne parlaient, pour ainsi dire, pas la même langue, et la prononciation méridionale de M. Holdsworth contrastait avec le rude accent du Nord que mon père avait irrévocablement contracté ; mais ils marchaient de pair, et, s’appréciant à merveille, se faisaient mutuellement valoir.

De même, en vingt-quatre heures, s’entendirent mon père et le ministre, car, tout occupé qu’il était, l’auteur de mes jours ne crut pas pouvoir se dispenser d’aller remercier nos parents pour le bon accueil dont ils m’avaient honoré. On l’avait invité, d’ailleurs, et il passa toute une journée à la ferme.

Jamais on ne pratiqua l’enseignement mutuel avec une pareille ardeur. Mon père voulut voir tous les champs, se faire expliquer tous les assolements, toutes les méthodes, l’agencement des étables et des bergeries, l’installation des fumiers. Je le vois encore tirant à chaque minute son petit agenda, où il inscrivait d’ordinaire ses calculs, ses diagrammes cabalistiques, pour y noter ou les signes auxquels on reconnaît une bonne vache litière, ou les proportions d’azote contenues dans telle espèce de guano artificiel.

Certain hache-navets fut l’objet d’un examen critique poussé à fond ; cet instrument reposait, suivant mon père, sur des données fausses. Il fallait le modifier ou plutôt le refaire.

Il prit, à ces mots, un morceau de charbon dans la cheminée, et le voilà traçant des lignes dans tous les sens sur le dressoir de bois blanc que mistress Holman mettait un véritable point d’honneur à préserver de toute souillure. Le ministre, attentif, ne sourcillait pas ; mais sa ménagère suivait l’opération avec une inquiétude manifeste. Je la vis extraire un plumeau du tiroir où il était caché pour s’assurer, sans faire semblant de rien, que les traces du charbon n’étaient pas indélébiles.

Phillis, digne fille de son père, écoutait accoudée, le menton sur la paume de sa main, et je crus saisir dans les regards que sa mère lui jetait par-ci par-là comme une ombre de jalousie. La femme en voulait presque à la fille de la supériorité d’intelligence que manifestait celle-ci, et qui la mettait de pair avec le chef de la famille.

Je m’aperçus en même temps que Phillis, sans y songer, faisait peu à peu la conquête de mon père. Elle lui posa deux ou trois questions parfaitement pertinentes d’où il résultait qu’elle avait parfaitement saisi jusque-là le train général de ses explications. Peut-être aussi n’était-il pas insensible au charme de sa personne, car il profita d’une absence momentanée de la jeune fille pour en faire à ses parents un éloge très-senti.

Je reporte à ce moment un projet dont il m’entretint, le lendemain, dans cette anguleuse mansarde où il m’avait casé.

« Paul, me dit-il tout à coup, je ne croyais guère m’enrichir jamais, et ce n’était pas le but de mes travaux. Voici pourtant ma nouvelle machine qui fait son chemin. Ellison, le propriétaire des Borough Green works est venu me proposer de l’exploiter en commun.

— M. Ellison, le juge de paix ? m’écriai-je abasourdi, celui qui loge dans King-street, celui qui roule carrosse ?

« — Oui, garçon, celui-là même. Ceci ne veut pas dire que je roulerai carrosse à mon tour, mais enfin si je pouvais épargner à votre mère la fatigue d’aller à pied… Bref, on m’offre un tiers, et je pense que cela pourrait marcher ainsi, car ce tiers représenterait au bas mot sept cents livres par an… Autre chose, Ellison n’a pas de garçon, et je ne vois pas pourquoi, dans un temps donné, la direction de l’affaire ne te reviendrait pas. Pour moi, cela vaudrait mieux que tout l’or du monde. Maintenant Ellison a des filles, mais toutes jeunettes, et qu’on ne songe pas à marier encore ; il n’est pas certain d’ailleurs qu’elles épousent des gens du métier… Dans tout cela, il y a de quoi te faire ouvrir l’œil… Je ne te vois pas les dispositions d’un inventeur ; mais ceci peut-être vaut mieux pour toi que si tu t’amourachais, comme cela m’arrive, de choses que tu n’as pas vues, que tu ne verras peut-être jamais… À propos, sais-tu que les parents de ta mère me conviennent à merveille ? Ce ministre est un homme selon mon cœur ; je l’aime déjà comme un frère. La mère Holman paraît une bonne créature, et je te dirai à la bonne franquette que Phillis Holman me va aussi très-bien… Je serais vraiment charmé le jour où tu me l’amènerais en me disant : Voilà votre fille ! Elle n’aurait pas un sou vaillant que ce serait exactement la même chose ; mais enfin il y a une maison, un domaine, et.. »

Je l’aurais laissé parler bien longtemps sans songer à l’interrompre, tant cette idée du mariage, — idée souvent caressée dans mes rêves de jeune homme, — prenant corps cette fois et servant de texte au discours paternel, m’avait ému et troublé. Ma confusion parut amuser mon père.

« Voyons, Paul, d’où vient cette rougeur ? Mes plans ont-ils le bonheur de te paraître acceptables ? »

Je pris rapidement mon parti, sachant que mon interlocuteur n’aimait guère les indécisions.

« En supposant que j’eusse du goût pour Phillis, lut dis-je sans hésiter, elle n’en aurait aucun pour moi. Je l’aime autant qu’on peut aimer une sœur, et je crois qu’elle m’aime aussi comme un frère… mais comme un frère cadet. »

La physionomie de mon père s’attrista un peu.

« Voyez d’ailleurs vous-même, continuai-je, combien cette jeune fille est peu femme, quelle intelligence sérieuse ! Pensez qu’elle sait le latin, qu’elle étudie le grec.

— Avec une maison pleine d’enfants, elle oublierait bien vite tout cela.

— Je veux être estimé, respecté de ma femme, et…

— Tu le seras, enfant, tu le seras, interrompit mon père, qui ne renonçait pas facilement à ses idées. Crois-tu donc qu’une femme mesure son estime à l’érudition de son mari ? Eh non certes non ! c’est à autre chose… Je ne sais comment cela s’appelle… Quand elle le voit résolu, de bon conseil, loyal, dévoué… Tout cela, tu le serais, mon garçon.

— Puis, objectai-je, m’entêtant à mon tour, je ne voudrais pas une femme plus grande que moi.

— Belle objection, quand il s’agit d’une si charmante fille ! On t’en donnera, des cheveux pareils, une si noble prestance, des yeux… des yeux qui vous lisent dans l’âme, une blancheur de lait, une bouche…

— Eh ! là, là, de qui parlez-vous donc avec cette ardeur singulière ? » s’écria M. Holdsworth, qui venait d’entrer sans que nous nous en fussions doutés le moins du monde, absorbés l’un et l’autre par le sujet de notre entretien. La réponse ne nous vint pas tout d’abord.

« Je parlais à Paul de l’offre Ellison, dit enfin mon père avec un certain embarras.

— Bonne affaire, répliqua Holdsworth en riant ; mais je ne lui savais pas un si beau teint, une bouche si ravissante…

— Peste soit de vos plaisanteries ! recommença mon père, plus embarrassé que jamais. Puis, comme il n’aimait à équivoquer sur rien : — Je disais aussi à Paul, continua-t-il, que, s’il voulait épouser Phillis Holman, je ne mettrais pas de bâtons dans les roues.

— La fille du ministre, n’est-il pas vrai ? Tiens, tiens, je ne savais pas qu’en laissant aller si souvent mon jeune collaborateur du côté de Heathbridge, je me faisais l’innocent complice du dieu d’amour.

Contrarié au dernier point de la tournure que prenait la conversation, je répétai ce que je venais de dire à mon père. Holdsworth me regardait avec une indulgence quelque peu railleuse.

« On peut bien pardonner, disait-il, en faveur d’une bouche si vermeille, un peu trop de littérature, un goût trop vif pour les choses de l’esprit… Mais ceci ne me regarde pas, et je vous demande pardon d’être venu me jeter au travers de votre conférence. Mon excuse est que j’avais à parler affaires avec M. Manning. »

Je me gardai bien de les écouter, — songeant à ce qui venait d’être dit au sujet de Phillis, et me demandant si une fille comme elle consentirait jamais à prendre un mari comme moi, — jusqu’au moment où j’entendis prononcer le nom de Holman. C’était mon père qui vantait à Holdsworth la vigueur d’esprit, l’énergie morale du digne ministre. La curiosité de son auditeur paraissait éveillée, car il me dit avec l’accent du reproche :

« Vous ne m’aviez jamais raconté, Paul, que votre oncle fût un homme si remarquable !

— Je ne le savais pas moi-même, répondis-je avec un reste de mauvaise humeur, et d’ailleurs vous ne m’auriez pas écouté comme vous écoutez mon père.

— Ceci est probable, répliqua-t-il, accompagnant cet aveu d’un de ces bons rires sympathiques par lesquels il savait clore nos petites querelles et qui en effaçaient chez moi jusqu’au plus léger souvenir. Je lui pardonnai immédiatement son intervention indiscrète et la confusion où m’avait jeté sa mauvaise plaisanterie.

Il avait une autre méthode, non moins certaine, de gagner mon cœur : c’était de me parler de mon père, comme lui seul savait en parler, avec une chaleur, une conviction d’enthousiasme qui me pénétraient de reconnaissance. Il admirait en lui non-seulement le mécanicien de génie, mais l’ouvrier fils de ses œuvres, le lutteur intrépide domptant les circonstances rebelles, arrivant de lui-même, sans aide, sans protection, à la science, à la renommée, à la fortune, et gardant malgré tout sa simplicité, sa bonté natives.

« Votre oncle me paraît de même calibre, ajouta-t-il. J’aimerais vraiment à le connaître.

— Rien de plus simple. On sera très-heureux de vous voir à Hope-Farm. On m’a même demandé, à plusieurs reprises, de vous y conduire. Seulement je redoutais pour vous l’absence de tout amusement.

— C’est trop de scrupule. Je vous y aurais accompagné très-volontiers. Pour le moment, je ne le saurais, même si vous me rapportiez une invitation, car j’ai ordre de me rendre dans la vallée de *** où la compagnie me charge d’étudier le terrain en vue d’un embranchement à construire. D’ici à quelque temps, je ne ferai qu’aller et venir. Vous me remplacerez ici, et, au point où en sont les choses, vous n’y aurez pas grand’peine. »