Cousine Phillis/09

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◄  Chapitre 8


IX


Elle était assise sur un banc extérieur, entre la corbeille que nous avions remplie ensemble et un grand bol où ses doigts agiles laissaient tomber les petits pois qu’elle retirait de leurs cosses. Rover, accroupi à ses pieds, envoyait de temps en temps aux mouches importunes quelque happement inutile. Sous prétexte de prendre part à la besogne, je m’assis à côté de Phillis, et j’abordai le sujet qui pour le moment me préoccupait le plus. Toutefois nous parlions presque bas, car les fenêtres étaient ouvertes, et nous ne voulions pas nous exposer à être entendus de l’hôte plus ou moins endormi.

« Comment trouvez-vous M. Holdsworth ? N’est-il pas aussi bien que je vous l’avais annoncé ?

— Oui… peut-être… je ne sais trop… c’est à peine si je l’ai regardé, répondit ma cousine ; mais n’a-t-il pas les airs d’un étranger ? J’aime assez, pour mon compte, qu’un Anglais garde les dehors auxquels on peut le reconnaître.

— Vous voulez parler de sa coiffure et de sa barbe ? Au fond, je crois qu’il n’y pense guère. Il assure qu’il s’est conformé en ceci aux usages du pays qu’il habitait, et une fois revenu en Angleterre, il aura trouvé plus simple de continuer.

— Il a eu tort. S’il se mettait en Italie, à l’unisson des Italiens, il devait, en Angleterre, reprendre les manières d’être nationales. »

Cette logique rigoureuse en vertu de laquelle on blâmait mon meilleur ami ne laissait pas de me déplaire. Je voulus changer de conversation, mais après quelques propos insignifiants :

« Vous devriez, me dit Phillis, aller voir comment se trouve M. Holdsworth. Qui sait s’il n’aura pas perdu connaissance ? »

Notre malade au contraire était sur pied, auprès de la fenêtre, et je me doutais bien qu’il nous observait du coin de l’œil

« C’est donc là, me dit-il, la bru que s’était choisie votre excellent père ? Avez-vous toujours les mêmes scrupules ? On ne l’aurait pas dit il y a un moment.

— Phillis et moi nous nous comprenons à merveille, et cela suffit, répliquai-je avec un peu d’humeur. Fussions-nous seuls au monde, elle ne m’accepterait pas pour mari, et je ne sais trop ce qui pourrait me faire songer à réaliser les vœux de mon père… Nous ne nous en aimons pas moins comme frère et sœur.

— Laissez-moi m’étonner, non de ce que vous vous aimez ainsi, mais que vous estimiez si difficile d’aimer autrement une aussi belle personne. »

Une belle personne !… Était-ce bien de Phillis qu’on parlait ainsi ? Pour moi, ce n’était qu’une jolie enfant, passablement gauche, et le souvenir du tablier à manches était inséparable du portrait que je me faisais d’elle quand je ne l’avais plus sous les yeux.

Par un mouvement machinal, prenant la position que M. Holdsworth venait de quitter, je me retournai pour contempler cette « belle personne » qui lui semblait si digne d’admiration. Elle venait d’achever sa tâche, et, debout, les bras en l’air, elle tenait hors de portée de Royer, qui bondissait autour d’elle, sa corbeille et son grand bol de faïence. Lasse enfin de lui disputer cette proie qu’en jouant il semblait vouloir ravir, elle l’écarta par une feinte menace, et juste au moment où elle le chassait ainsi loin d’elle, venant à se retourner, elle nous aperçut à la fenêtre, nous qui la regardions comme on regarde les statues.

Si elle fut honteuse, je vous le laisse à penser.

Elle s’éloigna rapidement, suivie de Rover, pour qui le jeu continuait encore, et qui dessinait en courant de grands cercles autour d’elle.

« J’aurais voulu pouvoir la dessiner ainsi, » me dit Holdsworth en retournant son fauteuil.

Mais deux minutes après, se relevant tout à coup :

« Un livre quelconque serait le bienvenu. N’en vois-je pas là-bas, sur ces planches ?… »

Et il se mit à lire les titres : « Le Commentaire de Matthew Henry,… la Ménagère de campagne,… Inferno Dante ici ! s’écria-t-il avec la surprise la plus vive. Qui donc peut le lire ?

— Ne vous ai-je pas dit que c’était Phillis ? Le grec, le latin, elle sait tout…

— Au fait, c’est vrai. Je n’y songeais plus ; j’avais oublié ce curieux mélange des qualités de la femme pratique avec les instincts du savant en us, et l’embarras où ses questions vous jetaient lors de vos premières visites… Et ce papier, qu’y a-t-elle écrit ?… Ah ! les mots qui la gênaient, les expressions archaïques et hors d’usage. De quel dictionnaire se sert-elle ?… Il faudrait mieux que Baretti pour lui donner la solution de tous ces problèmes. Prêtez-moi votre crayon, je vais mettre ici regard les acceptions les plus usitées, ce sera toujours autant de moins à chercher. »

Ceci l’occupa un certain temps, et je le regardais écrire, songeant à part moi qu’il prenait là une liberté peut-être excessive. Pourquoi son zèle joyeux ne m’était pas agréable, je ne puis m’en bien rendre compte ; mais je fus tout heureux quand un bruit de roues et de voix vint interrompre son travail.

C’était mistress Holman qui rentrait dans la carriole d’un obligeant voisin. Je courus au-devant de ma tante, qui commençait à m’expliquer la cause de leur retour un peu tardif, quand se ravisant tout à coup :

« Ah ! çà, je ne vois pas M. Holdsworth. J’espère bien que vous n’êtes pas venu seul ? »

Au même moment, Holdsworth se montra, souriant à cette cordiale bienvenue, et cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que de questions en questions, de recommandations en recommandations, ma tante et lui en étaient déjà aux deux tiers d’une véritable intimité.

Les choses ne se passèrent pas tout à fait de même lorsque, un peu plus avant dans la soirée, le ministre revint à son tour. Les hommes, quand ils se rencontrent pour la première fois, s’abordent en général avec des préventions légèrement hostiles. En cette occasion, pourtant, l’un et l’autre étaient disposés à tâcher de se plaire ; seulement ils appartenaient à deux catégories bien distinctes et qui se connaissent peu, ou pour mieux dire s’ignorent absolument l’une l’autre.

Aussi n’étais-je pas sans quelques appréhensions quand il me fallut quitter Hope-Farm, dans l’après-midi du dimanche, sous le coup du double travail qu’allait me donner l’absence momentanée d’Holdsworth, qui décidément passait la semaine chez ses nouveaux amis. Déjà trois ou quatre fois s’étaient manifestées chez ces deux personnages, — le ministre et l’ingénieur, — des dissidences d’opinion, des contradictions de langage et, de pensée qui me semblaient compromettantes pour l’avenir de leurs rapports mutuels.

Le mercredi, cependant, je reçus de mon ami un billet par lequel il me priait de lui envoyer plusieurs volumes dont il me donnait la liste, plus son théodolite et quelques autres instruments d’arpentage, qu’on pouvait aisément expédier à Heathbridge par notre chemin de fer. Je fis partir immédiatement cet envoi, qui ne laissait pas de former un colis assez considérable, et j’aurais voulu l’accompagner car j’étais fort curieux de savoir comment se comportaient les affaires de la ferme ; mais je ne pus réaliser ce vœu que le dimanche suivant.