Cousine Phillis/20

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


XX


Je vis bien de quoi il s’agissait ; aussi, refermant la porte et soufflant mon bougeoir, je restai pour subir mon arrêt. Le ministre ne savait évidemment par où commencer, et j’aurais pu douter qu’il m’eût rappelé, tant il paraissait s’absorber dans sa lecture de la Bible…

Tout à coup il leva la tête.

« J’ai à vous parler de votre ami Holdsworth… Dites-moi, Paul, croyez-vous que ce jeune homme ait des torts envers Phillis ?

— Des torts ? répétai-je, affectant plus de surprise que je n’en éprouvais,

— Vous savez ce que je veux dire… Lui a-t-il fait la cour ? lui a-t-il donné à croire qu’il était épris d’elle ?… tout cela pour s’en aller ensuite et l’abandonner à ses regrets ?… Bref, tournez la question comme il vous plaira ; mais répondez-y nettement, loyalement, sans répéter mes paroles. »

Je tremblais de la tête aux pieds pendant qu’il m’interpellait ainsi.

« Je ne crois pas, lui répondis-je sans hésiter, qu’Edward Holdsworth ait voulu tromper Phillis et lui ait jamais fait la cour. Il n’est point à ma connaissance qu’il ait cherché à lui persuader qu’il l’aimait. »

Je m’arrêtai là. Pour une confession complète, il fallait rassembler tout mon courage, et je voulais de plus, aussi longtemps que cela se pourrait, garder secret l’amour dont j’avais seul obtenu l’aveu. Le mystère de cette passion virginale était sacré pour moi comme pour Phillis, et je savais par quels efforts, je savais au prix de quelles tortures elle l’avait jusqu’alors dissimulé à tous les regards. Aussi pesais-je, une, à une, les paroles qui me restaient à prononcer.

Le ministre n’attendit pas le résultat de ces lentes réflexions, et comme s’il se parlait à lui-même :

« Mon unique enfant, disait-il… Sa jeunesse est d’hier… J’ai encore des années à la couver sous mon aile… Sa mère et moi, nous donnerions ce qui nous reste de temps à vivre pour la sauver du mal, pour lui épargner certaines douleurs. »

Puis, élevant la voix et me regardant en face :

« Cette enfant a du chagrin, et ce chagrin date, ce me semble, du moment où lui est arrivée la nouvelle du mariage… Il est assez amer de se dire que vous êtes plus au courant que nous de ses secrets et de ses peines intimes ; peut-être cependant en est-il ainsi. Dans ce cas, Paul, dites-moi seulement, à moins de péché, ce que je puis faire pour lui rendre la paix… Dites-le-moi, Paul, je vous en conjure.

— Je crains fort, répondis-je, que ceci ne serve à rien ; pourtant je crois vous devoir la confession d’un tort qui pèse sur ma conscience. Je n’ai point failli d’intention, mais de jugement. Holdsworth m’ayant dit, avant de partir, qu’il aimait ma cousine et qu’il espérait en faire sa femme, j’ai répété ceci à Phillis. »

Que pouvait-il demander de plus ? En ce qui me concernait, l’aveu était sans réserve. Mes lèvres, closes désormais, ne devaient rien ajouter.

Je ne voyais pas l’expression de son visage, attendu que je regardais le mur en face de lui. J’entendis un commencement de phrase, puis les feuillets du livre qu’il tournait sans y prendre garde. Quel silence autour de nous, dans cette chambre comme au dehors ! Par les fenêtres ouvertes ne nous arrivait ni frisson de feuillage, ni frémissement d’ailes, ni même une de ces notes indécises et plaintives que l’oiseau endormi sème dans les ténèbres. La grande horloge de l’escalier, la respiration oppressée du ministre… étais-je donc condamné à les entendre éternellement ?…

Un mouvement d’impatience me rendit la parole.

« Je croyais faire pour le mieux, » repris-je exaspéré par le silence et l’attente.

Le ministre ferma brusquement sa Bible, et se levant de son siège :

« Pour le mieux ? reprit-il. Le mieux était donc, selon vous, de confier à une jeune fille ce que vous aviez cru devoir taire à ses parents, à ses parents qui vous traitaient comme un fils ?… » Puis, arpentant la chambre et se livrant à l’amertume de ses pensées :

« Mettre de pareilles idées dans la tête d’une enfant, troubler ainsi la paisible pureté de son cœur en lui révélant un amour… Et quel amour, je vous le demande ! ajouta-t-il d’un ton méprisant, un amour que toute jeune femme trouve disponible !… Ah ! Paul, vous avez vu aujourd’hui même, à dîner, vous avez vu ce visage désolé, cette détresse profonde… Et moi qui me fiais à vous !… Pouvais-je penser qu’il fallût se mettre en garde contre le fils d’un père comme le vôtre ?… Pauvre petite, lui parler amour et mariage !… »

Malgré moi, — et par un retour que je me reproche encore, — je songeais à ce tablier d’enfant que Phillis avait si longtemps porté, à cette transformation si tardivement acceptée, à l’aveuglement de ces bons parents qui, sans le savoir, traitaient en petite fille une femme faite et parfaite. Ils m’imputaient à crime d’avoir éveillé chez elle des sentiments précoces, des idées que son âge ne lui eût pas suggérées ; mais je savais, moi, que le reproche était injuste, je savais qu’il était aisé de leur montrer à quel point ils méconnaissaient le véritable état des choses.

N’importe, je ne songeai pas un instant à me disculper. Il ne pouvait me convenir d’ajouter, ne fût-ce qu’un iota, au chagrin que j’avais causé.

Le ministre continuait donc sa philippique, tantôt marchant, tantôt s’arrêtant pour remettre en place quelqu’un des objets épars sur la table ; son impatience éclatait dans chaque geste, dans chaque mot, dans l’incohérence de ses accusations passionnées.

« Si jeune, si pure, et la rendre malheureuse à ce point !… Et pour qui, mon Dieu ?… La bercer de telles espérances et risquer de la voir périr le jour où elles s’écrouleraient !… Ah ! c’est mal, c’est bien mal !… Vous avez beau dire, Paul, votre jugement n’a pas failli seul. Répéter ces vains propos, les répéter à une enfant, ce n’est point une simple erreur, c’est une faute grave, c’est un acte coupable. »

Il tournait le dos à la porte, et, l’oreille occupée de sa propre parole, il n’entendit pas le bruit de cette porte qui s’ouvrait lentement. Il ne vit pas tout d’abord Phillis, restée sur le seuil. Il ne l’aperçut qu’au moment où il se retournait.

Sans doute à moitié déshabillée, elle avait jeté sur ses épaules un long manteau d’hiver en étoffe brune qui retombait à grands plis sur ses pieds nus. Une étrange pâleur attristait son visage ; plus que jamais, dans le cercle bistré qui les entourait, ses yeux s’affaissaient comme appesantis.

Elle avança très-lentement jusqu’à la table, au bord de laquelle sa main chercha un appui.

« Père, dit-elle avec une fermeté mélancolique, vous blâmez Paul, et Paul n’est point coupable. Malgré moi, j’ai entendu la plus grande partie des reproches qu’il a dû subir. Il ne les mérite pas. Pauvre Paul ! peut-être eût-il été plus sage de se taire ; mais s’il a parlé,… grand Dieu, pourrai-je aller jusqu’au bout ?… s’il a parlé, c’est par bonté, par esprit de miséricorde… quand il m’a vue si malheureuse de ce départ… »

En prononçant ces derniers mots, elle baissa la tête, et, sa main posée contre la table, parut près de fléchir sous un fardeau plus lourd.

« Voyons, je ne comprends pas, » reprit son père, et pourtant il commençait à comprendre.

Phillis attendait une question nouvelle avant de répondre. Il la lui adressa, cette question, et tant de cruauté m’irrita. Il est vrai que je savais tout.

« Oui, je l’aimais, répondit-elle, défiant pour la première fois le regard de son père.

— Vous avait-il jamais parlé d’amour ? Paul prétend que non.

— Jamais. »

Après ce mot décisif, elle baissa les yeux, et je crus qu’elle allait se laisser tomber sur place.

« Voilà, dit le ministre d’une voix rude, voilà ce que je ne pouvais imaginer. »

Il se fit un silence, et M. Holman ne reprit qu’au bout d’un instant, avec un soupir :

« Paul, je n’ai pas été juste envers vous. Un blâme vous est dû, mais non celui que je vous imputais. »

Nouveau silence : il me sembla surprendre un mouvement sur les lèvres pâles de Phillis ; mais ce pouvait être la flamme vacillante de la bougie autour de laquelle voletait un papillon de nuit qui venait d’entrer par la fenêtre ouverte. — J’aurais pu lui sauver la vie, et je ne le fis pas ; j’avais vraiment de bien autres soucis !

Après quelques secondes interminables, le ministre reprit :

« Dois-je croire, Phillis, que nous ne vous rendons pas heureuse ?… Notre tendresse vous a~t-elle jamais manqué ? »

Je ne pense pas qu’elle comprît où il en voulait venir en lui adressant cette question. Elle semblait n’avoir plus conscience de son être, et dans ses beaux yeux dilatés on ne lisait plus que l’expression de quelque horrible souffrance.

Il continua sans y prendre garde, probablement sans rien voir de tout ceci.

« Et cependant vous nous auriez quittés, nous, votre foyer, votre père, votre mère, pour suivre en ses hasardeux pèlerinages cet étranger que vous connaissiez à peine ! »

Le pauvre homme souffrait, lui aussi ; l’accent de ces amers reproches était celui de la plainte.

Le père et la fille, dans tout le cours de leur existence commune, ne s’étaient probablement jamais sentis si peu sympathiques l’un à l’autre. Et pourtant, une terreur nouvelle s’emparant de Phillis, c’est vers lui qu’elle se tourna pour réclamer assistance. Une ombre voila son visage ; elle se porta chancelante vers son père, et, s’affaissant devant lui, les bras pressés autour de ses genoux :

« Épargnez-moi… Ma tête… ma tête !… » s’écria-t-elle puis, malgré le vif mouvement qu’il fit pour empêcher sa chute, elle tomba étendue à ses pieds.