Critique de la théologie dogmatique/12

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  XI.
XIII.  ►


XII

Le passage suivant, l’article II, comme il s’appelle dans la théologie, est particulièrement important, bien qu’au milieu de l’exposition, il ne s’intitule que l’article 2 du chapitre ii de la seconde partie : « Sur Dieu Sauveur et son rapport particulier envers le genre humain ».

En général, toute la division de la théologie en parties, sections, chapitres, articles, paragraphes, primo, secundo… a), b) etc… est tellement compliquée, arbitraire, qu’il est impossible de se rappeler toutes ces divisions, et qu’il faut toujours se renseigner et apprendre tout par cœur.

Ce passage est particulièrement important, parce qu’en lui se trouve la clef de toutes les contradictions. On y trouve la contradiction intérieure, fondamentale, d’où découle l’embrouillement des autres parties. C’est dans ce passage que l’auteur substitue sa propre doctrine à celle du Christ. La substitution est faite de telle façon qu’on ne peut la discerner d’un coup ; il semble seulement qu’à la doctrine claire et évidente du Christ, se soient ajoutées quelques vérités expliquées par l’Église, qui, non seulement ne détournent pas la doctrine du Christ, mais la rehaussent. La contradiction qui est ici introduite subrepticement dans la doctrine, et sera l’objet d’une explication dans la section de la grâce, consiste en ceci : Christ-Dieu, en descendant sur la terre, a sauvé les hommes déchus. En même temps, il leur a donné la loi qui peut les sauver. Or, si les hommes ont péri, si « Dieu a eu pitié » d’eux et a envoyé son Fils (qui est Dieu) sur la terre pour souffrir et mourir afin de tirer les hommes de la situation où ils se trouvaient avant cette rédemption, cette situation a dû changer. Mais non ; on affirme aussi que Dieu donne encore aux hommes, la loi, (la loi de la foi et des actes), et que s’ils violent cette loi, ils périssent comme avant la rédemption. De sorte que si l’observance de la loi est la condition du salut, le salut des hommes par la mort du Christ est superflu ou tout à fait inutile. Si le salut par la mort du Christ est efficace, l’observance de la loi est inutile, et la loi elle-même est superflue. Il faut choisir, et la doctrine de l’Église choisit le dernier. Elle reconnaît la réalité de la rédemption, mais elle ne va pas jusqu’à reconnaître que la loi est superflue. Elle n’ose pas le faire parce que cette loi est chère et importante à chacun. C’est pourquoi elle ne reconnaît cette loi qu’en paroles (et encore très vaguement), et elle oriente ses raisonnements pour prouver la réalité de la rédemption, par conséquent l’inutilité de la loi. La loi de Christ, dans cette exposition, est quelque chose de superflu qui ne découle pas nécessairement de la question, qui n’est pas liée avec la marche du raisonnement, et qui, par suite, tombe d’elle-même. Cela se voit à la façon de formuler le titre : « De la consommation de notre salut par Notre-Seigneur Jésus-Christ ou du mystère de la Rédemption », à la division du chapitre dans lequel la doctrine morale n’occupe qu’une toute petite place, et au nombre même des pages consacrées à ce sujet.

Article 2. — De la consommation de notre salut par Notre-Seigneur Jésus-Christ ou du mystère de la Rédemption. — § 143. Comment le Seigneur Jésus consomma notre salut. — Notre salut, Christ l’a accompli comme Christ-oint. Les oints, ce sont les prophètes, les archiprêtres, les rois. De cela, la théologie tire la conclusion que Christ était prophète, grand prêtre et roi. En conséquence, le salut par Christ, son assistance aux hommes, est divisée en trois sections : prophétique, pontificale, royale. Pourquoi une pareille division au moins étrange ? Pourquoi donner à Christ le nom de roi, qui lui convient si peu, nom que Dieu, Christ, ou n’importe quel homme moral, ne voudrait accepter ? La seule chose qu’on puisse répondre, c’est qu’il en est ainsi dans les anciens catéchismes.

D’abord vient : i. Ministère de Jésus-Christ comme prophète. — § 144. Idée du ministère prophétique de Jésus-Christ et vérité de ce ministère. — Le fait que Christ était prophète est prouvé par la Sainte Écriture.

§ 145. Comment le Seigneur Jésus remplit son ministère de prophète, et essence de sa prédication — Le ministère prophétique, selon la théologie, comprend deux parties : la foi et les œuvres. Pour le salut des hommes, Christ a établi la loi de la foi et des œuvres. La loi de la foi consiste à croire à Dieu créateur, à la trinité, à la chute d’Adam, à l’Incarnation, à la rédemption. La loi des œuvres consiste dans le sacrifice, et l’amour de Dieu et du prochain.

§ 146. — Jésus-Christ donne une loi nouvelle, plus parfaite, en échange de celle de Moïse. — Dans ce paragraphe l’auteur expose la différence entre la loi du Christ et celle de Moïse, de nouveau au point de vue de la foi. Quant aux œuvres, une demi-page suffit pour montrer que les exigences de la loi évangélique sont supérieures à celles de la loi de Moïse. Mais on omet de dire en quelle mesure l’exécution de ces exigences est obligatoire pour le salut, ni en quoi elles consistent. En comparant les exigences énoncées ici, avec leur mise en pratique, il est évident que la loi de l’activité évangélique n’est pas tenue comme obligatoire pour le salut.

On dit que la loi du Christ exige : le pardon des offenses, l’amour des ennemis, le sacrifice, l’humilité, la chasteté, non seulement corporelle mais morale ; il est évident que si ces prescriptions sont obligatoires pour le salut, le genre humain ne sera point sauvé ; qu’il n’y aura pas même un millionnième des humains de sauvés.

Il est évident que ces choses ne sont dites que pour ne pas se taire sur la doctrine morale du Christ, mais que cette doctrine n’a pas de place dans la théologie, ne lui est pas nécessaire.

§ 147. — Jésus-Christ a donné sa loi pour tous et pour toujours. — Cela est prouvé par les textes des Écritures, c’est-à dire non par des preuves qu’il ne peut être d’autre loi ; mais par les paroles de l’Écriture, on affirme que cette loi est la loi pour tous et pour tous les temps, entendant par loi seulement la foi.

§ 148. — Jésus-Christ a donné la seule loi salutaire et par conséquent indispensable pour mener à la vie éternelle. Dans ce paragraphe il est prouvé que cette loi donne la vie éternelle. Mais ici encore la preuve n’est pas dans l’explication du sens de la loi morale, la preuve c’est l’affirmation de l’Écriture et des saints Pères, et de nouveau on envisage seulement la loi de la foi. Par cela se termine la doctrine sur le ministère prophétique de Jésus-Christ.

Ensuite vient ce qui est pour l’Église le plus essentiel :

ii. — Ministère sacerdotal de Jésus-Christ.

§ 149. — Liaison avec ce qui précède ; idée du ministère sacerdotal de Jésus-Christ ; vérité et excellence de ce ministère.

Ici il est dit :

En sa qualité de Prophète, notre Sauveur Jésus-Christ ne fit que nous annoncer le salut, mais il ne consomma point le salut même. Il fit pénétrer dans notre esprit la lumière de la véritable connaissance de Dieu ; il s’annonça comme le vrai Messie, venu sur la terre pour sauver ce qui était perdu (Matth., xviii, 11) ; il expliqua même de quelle manière il nous sauverait, comment nous pouvons nous approprier ses mérites, et quel est le droit chemin pour arriver à la vie éternelle. Mais c’est par son ministère sacerdotal qu’il nous a réellement sauvés du péché et de toutes les suites funestes du péché, qu’il nous a réellement mérité la vie éternelle (p. 152).

« Mais c’est par son ministère sacerdotal qu’il nous a sauvés du péché. » Voilà qui exprime nettement en quoi est l’essence de la doctrine du salut. Le ministère prophétique qui comportait les exigences de la foi active n’était que « l’annonciation », tandis que le salut était dans le sacrifice, dans sa mort.

Ce ministère de notre Sauveur consista en ce que, conformément à celui des souvenirs sacrificateurs de l’Ancien Testament, dont l’obligation principale était « d’offrir des dons et des sacrifices pour les péchés » (Hebr., v, 1) il s’offrit lui-même en sacrifice expiatoire pour les péchés du monde et nous réconcilia ainsi avec Dieu, nous sauva du péché et de ses suites et nous acquit les biens éternels (p. 152).

Le salut provient de ce calcul de la divinité, qui s’accomplit indépendamment de nous. D’où il résulte que Christ est un prêtre, tandis que le prêtre fait le sacrifice et que Christ est lui-même la victime.

Plus loin l’auteur dit :

La Vérité du ministère sacerdotal de notre Sauveur, déjà dans l’Ancien Testament, Dieu lui-même l’annonça par la bouche de David, disant au Messie : Vous êtes « prêtre éternel selon l’ordre de Melchissédech » (Ps. cix, 4), Jésus-Christ notre Sauveur l’atteste en rapportant à sa personne ce psaume prophétique où il est appelé « prêtre éternel selon l’ordre de Melchisséclec » (Matth, xxii, 34 ; Marc ; xii, 36 ; Luc, xx. 42). Enfin le saint Apôtre Paul l’exposa fort en détail dans son Épître aux Hébreux.

i. Il nomme clairement à plusieurs reprises Jésus-Christ grand-prêtre, pontife, souverain pontife ; par exemple : « Jésus-Christ ne s’est point élevé de lui-même à la dignité de souverain pontife, mais il l’a reçue de Celui qui lui a dit : Vous êtes mon Fils je vous ai engendré aujourd’hui ; selon qu’il lui a dit aussi dans un autre endroit : Vous êtes le prêtre éternel selon l’ordre de Melchissédec » (Hebr., v, 5, 6). « Considérez Jésus, qui est l’apôtre et le pontife de la religion que nous professons » (iii, 1) ; « ayant pour grand pontife Jésus, Fils de Dieu, qui est monté au plus haut des cieux, demeurons fermes dans la profession ». (iv, 14, 16).

ii. — Il explique pourquoi il est nommé « prêtre selon l’ordre de Melchissédec, » savoir : parce que Melchissédec était non seulement prêtre du Dieu très haut, mais encore roi de Salem, roi de justice et de paix, et figurait par cette association extraordinaire de deux hautes fonctions, Jésus-Christ, l’extraordinaire souverain pontife-roi (Hebr., vii, 2) : parce que Melchissédec (la sainte Écriture ne citant ni sa généalogie, ni son origine, ni la fin de sa vie, ni son prédécesseur, ni son successeur) présentait l’image de Jésus-Christ Fils de Dieu, qui reste pontife à perpétuité (Ibid., vii 3) ; enfin, parce que, ayant reçu la dîme d’Abraham lui-même et l’ayant béni, Melchissédec comme prêtre, bénit également dans la personne d’Abraham, tout ce qui se trouvait dans son sein, tous les enfants de Lévi, prêtre de l’Ancien Testament et reçut la dîme d’eux tous. Or, comme celui qui reçoit la bénédiction est certainement inférieur à celui qui la donne, il figurait aussi l’image du sacerdoce de Jésus-Christ, sacerdoce plus parfait que celui des lévites, que celui de l’Ancien Testament (4-10) (p. 152, 153).

Comprenez-vous ? Ce qu’il y a de remarquable dans cette partie de la théologie, c’est le peu de souci qu’a l’auteur de savoir si les mots qu’il emploie ont un sens quelconque. Il paraît même avoir le désir d’assembler des mots dépourvus de sens.

Si l’on peut attribuer un sens quelconque à ce chapitre, alors c’est celui-ci : Le Christ s’est immolé à Dieu pour les hommes, et l’auteur du Message qui exprime la pensée que Christ est le rédempteur de nos péchés, a choisi la comparaison peu claire de Melchissédec et de l’Église, en acceptant toutes les Épîtres de Paul et celles qui lui sont attribuées, se raccrochant au mot « sacerdoce » qui n’explique rien et ne fait qu’embrouiller les choses.

La pensée est que Christ s’est sacrifié pour les hommes.

Comme explication on cite les paroles de saint Grégoire le théologien, de saint Épiphane et d’autres.

« Il fut la victime mais en même temps le souverain Pontife ; le Sacrificateur mais aussi Dieu ; Il offrit du sang à Dieu, mais Il purifia le monde ; Il fut élevé sur la croix, mais Il cloua le péché à la croix ». Il est Melchissédec (Hebr., vii, 4) parce qu’il naquit sans mère, selon une nature supérieure à la nôtre ; et sans Père selon notre nature, parce qu’il n’a point de généalogie selon la génération céleste ; car il est dit : « Qui racontera sa génération » (Is., liii, 8) parce qu’il est roi de Salem, c’est-à-dire roi de paix et de justice, et qu’il recevait la dîme des Patriarches, qui luttaient courageusement contre les puissances infernales. Saint Épiphane : « Il est appelé Pontife, parce qu’en son corps Il s’offrit lui-même en sacrilice au Père pour le genre humain ; sacrificateur et victime, il s’immola lui-même, accomplissant son œuvre pour le monde entier » ; et ailleurs : « Il s’offrit lui-même en sacrifice, pour abolir les sacrifices de l’Ancien Testament, en offrant pour tous une victime parfaite et vivante ; Lui-même, à la fois victime, sacrifia, autel, Dieu, homme, Roi, Souverain Pontife, brebis, agneau, s’étant tout fait pour nous. » Ainsi raisonnaient également d’autres docteurs de l’Église (p. 154, 155).

§ 150. — Comment notre Seigneur-Jésus remplit son ministère sacerdotal… son état d’abaissement. Son ministère sacerdotal : 1o les hommes étaient tombés par orgueil et désobéissance, lui était obéissant et humble ; 2o Les hommes ayant mérité la colère de Dieu, Christ l’accepta toute, (Il a souffert, il est mort), et daigna se faire « pour nous malédiction. »

Expliquer ce qu’il faut comprendre par ces mots, c’est impossible. Il faut lire tout le passage tel qu’il est écrit :

Comme, par le fait de leur premier péché dans le Paradis et de tous leurs péchés postérieurs, les hommes avaient justement mérité le courroux divin, encouru avec la malédiction des misères et des souffrances sans nombre, fruits inévitables du péché, le Christ, Homme-Dieu, dans le but de les affranchir de toutes ces misères et de toutes ces souffrances, daigna prendre sur lui tout le faix du courroux divin, qui pesait sur eux, et faire « pour nous malédiction » (Gal., iii, 13), et souffrit pour nous tout ce que nous avions mérité pour nos iniquités (p. 156).

Là, comme souverain Pontife, il s’immola réellement sur la croix, comme une victime expiatoire à Dieu pour les péchés du monde et nous racheta par son « sang précieux » (i, Pierre, i, 19), en sorte que son Incarnation et toute sa vie terrestre ne furent qu’une préparation et comme un acheminement graduel à ce grand sacrifice. Aussi la parole divine et la doctrine de l’Église représentent-elles en particulier (p. 159, 160) :

§ 151. — La mort de Jésus-Christ comme un sacrifice expiatoire pour nous.

Sa mort, c’est le principal sacrifice rédempteur pour nous. Dieu se sacrifie à Dieu. Il rachète la dette, à Dieu toute bonté, par la mort et la souffrance de Dieu. Que de contradictions !

Chaque proposition est contradictoire en soi, et ce sont ces propositions qui sont unies entre elles. Je répète ce que j’ai dit à propos du dogme de la trinité. Ce n’est pas que je nie, mais je ne sais que croire. Je puis croire ou non que demain une ville entière apparaîtra dans le ciel, ou que l’herbe poussera jusqu’au soleil, mais je ne puis croire ou ne pas croire que demain sera aujourd’hui, ou que trois sera un et trois, ou que le mal n’est pas le mal, ou que Dieu s’est divisé en deux et cependant est resté seul, ou que Dieu bon s’immole soi-même et rachète à soi-même sa propre faute de la création. Je vois tout simplement que celui qui parle n’a rien à dire ou ne sait pas le dire.

Il n’y a pas de lien logique. Le seul lien extérieur, ce sont les citations de la sainte Écriture. Elle donne au moins une explication quelconque, non de ce que l’on dit, mais du pourquoi pareilles insanités peuvent être dites.

Comme dans plusieurs passages précédents, les extraits de la Sainte Écriture montrent que l’affirmation de ces insanités n’est pas arbitraire, mais découle, comme pour l’histoire de l’arbre de la science du bien et du mal, de la compréhension mensongère, ou tout simplement grossière, des paroles de la Sainte Écriture. Ici, par exemple, pour confirmer que par la mort de Christ, Dieu a racheté le genre humain, on cite le passage suivant de l’évangile.


« Il faut de même que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle » (Jean, iii, 14, 15) (p. 160).

Il est dit : « Que le Fils de l’homme soit élevé. » (ὑψωθῆναι). Comment cela peut-il signifier la rédemption par Dieu du genre humain ? En lisant tout l’entretien avec Nicodème, on comprend clairement que cela ne peut signifier rien de pareil. Cela signifie ce que signifient les paroles mêmes : le Fils de l’homme (Christ désignant par ce mot Fils, soi-même, comme homme, et l’homme en général), que le Fils de l’homme doit être élevé comme le serpent d’airain de Moïse. Par quelle voie de la pensée peut-on arriver à voir en cela la mort sur la croix, ou, ce qui est plus étonnant encore, la Rédemption ?

Le passage cité ensuite comme preuve est celui où Jean dit :

« Voici l’Agneau de Dieu ; voici celui qui prend les péchés du monde. » (Jean, i. 29) (p. 161).

ἴδε ὁ ἀμνὸς τοῦ θεοῦ ὁ αἴρων τὴν ἁμαρτίαν τοῦ κόσμου qu’on ne peut traduire autrement que : L’agneau qui ôte, qui enlève les péchés du monde, et non qui « prend », et encore dans la nouvelle version on ajoute « sur lui. » Et c’est ce faux qui est cité comme preuve.

Puis vient comme preuve le verset de Matthieu.

« Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs » (Matthieu, xx, 28) (p. 161).

Comment ce verset peut-il signifier autre chose, sinon, que lui-même, l’homme en général, doit donner sa vie pour les autres hommes, pour ses frères.

Plus loin :

« Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis » ; « Je suis le bon Pasteur et je donne ma vie pour mes brebis » (Jean, x, 11, 14, 15) (p. 161).

Le pasteur se sacrifie pour le troupeau, je fais de même. Comment déduire de là la Rédemption ? Quand on lui demande un miracle semblable à la manne, il dit :

« Je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel ; si quelqu’un mange de ce pain il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde » (Jean, vi, 51, 52) (p. 161.)

Poursuivant la comparaison il dit qu’il est le pain unique dont l’homme doive se nourrir ; et ce pain, c’est-à-dire lui-même et sa doctrine, il le confirmera en donnant sa chair pour la vie du monde. Où voit-on la rédemption ?

Plus loin :

Ceci est mon corps qui est donné pour vous » (Luc, xxii, 19) ; puis, en leur donnant le calice : « Ceci est mon sang, de la nouvelle alliance, qui sera répandu pour plusieurs pour la rémission des péchés » (Matth., xxvi, 28). Disant adieu à ses disciples, le calice de vin et le pain à la main, il leur dit que c’est la dernière fois qu’il soupe avec eux, qu’il mourra bientôt. Souvenez-vous de moi quand vous boirez le vin et mangerez le pain, leur dit-il. Au vin, souvenez-vous de mon sang qui coulera pour que vous viviez sans péché ; au pain, de mon corps que je donne pour vous. Où est ici la rédemption ? Il mourra, versera son sang, souffrira pour l’humanité. C’est l’expression la plus ordinaire. Les paysans disent toujours des martyrs ou des saints : « Ils prient pour nous, ils travaillent, et souffrent. » Et cette expression signifie simplement que les justes excusent devant Dieu les hommes injustes et méchants. C’est peu. De l’évangile de saint Jean on cite comme preuve le raisonnement suivant de l’auteur à propos des paroles de Caïphe :

« Or il ne disait pas ceci de lui-même, mais étant grand-prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation, et non seulement pour cette nation, mais aussi pour rassembler et réunir les enfants de Dieu qui étaient dispersés » (Jean, xi, 51, 52) (p. 162).

Évidemment l’évangile ne fournit plus aucune indication, si l’auteur en est réduit à citer de pareilles paroles : Caïphe prédisant la rédemption, et après, tuant Christ.

Voilà donc tout ce que l’Évangile fournit de preuves de la rédemption du genre humain par Jésus-Christ.

Après cela viennent les preuves de l’Apocalypse, et des Épîtres des Apôtres, c’est-à-dire des écrits que l’Église a compilés et corrigés quand déjà elle professait le dogme de la rédemption. Même dans ces livres, on ne voit pas l’affirmation du dogme. On trouve seulement, par endroits, quelques expressions vagues, dont sont pleins tous ces messages, expressions qu’on peut grossièrement interpréter dans le sens du dogme, comme l’ont fait les Pères de l’Église, et encore pas ceux des premiers siècles. Il faut lire l’histoire de l’Église pour se convaincre que les premiers chrétiens n’avaient aucune notion de ces dogmes. Ainsi par exemple :

L’apôtre Pierre donne cet ordre aux chrétiens : « Ayez soin de vivre dans la crainte durant le temps que vous demeurez sur la terre, sachant que ce n’a point été par des choses corruptibles, l’or ou l’argent, que vous avez été rachetés de l’illusion où vous viviez à l’exemple de vos pères, mais par le précieux sang du Christ, comme l’Agneau sans tache et sans défaut ». (i, Pierre, i, 17, 19) (p. 162).

Pierre dit qu’on ne peut se corriger que par la foi dans la doctrine confirmée par la mort d’un innocent, comme l’agneau. Et on prend cela pour l’affirmation du dogme de la rédemption.

« Jésus-Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemple afin que vous marchiez sur ses pas…, lui-même a porté nos péchés en son corps sur la croix, enfin qu’étant morts au péché nous vivions à la justice. C’est par ses meurtrissures que vous avez été guéris » (i, Pierre, ii, 21, 24). « Jésus-Christ même a souffert une fois la mort pour nos péchés, le juste pour les injustes, afin qu’il pût nous offrir à Dieu. » (iii, 18) (p. 162, 163).

La mort douloureuse du Christ, qui nous a laissé l’exemple à suivre, doit nous forcer à fuir le péché et nous amener à Dieu. C’est dit d’une façon concise, elliptique, comme s’exprime le peuple, disant que les martyrs travaillent pour nous. Et cela est considéré comme preuve.

Dans les Épîtres de Paul :

« Je vous ai donné ce que j’avais reçu moi-même, savoir que le Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures » (i, Cor., xv, 3) « Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous à Dieu comme une oblation et une victime d’agréable odeur » (Eph., {{rom{v|5}}, 2) « Jésus-Christ a été offert une fois pour effacer les péchés de plusieurs » (Hébreux, ix, 28). « Il a été livré pour nos péchés et est ressuscité pour notre justification » (Rom. iv, 25) (p. 163).

On parle de la résurrection comme d’un miracle, et on dit qu’il a été trahi à cause de nos péchés.

« C’est lui que Dieu a proposé pour être la propitiation par la Foi en son sang, pour faire paraître la justice qu’il donne lui-même en pardonnant les péchés passés » (iii, 2, 5) (p. 163).

De nouveau une phase vague, embrouillée, comme toutes les expressions de Paul, qui signifie simplement que la mort d’un juste a délivré les hommes de leurs erreurs passées. Et tout cela est considéré comme preuve. Mais la preuve principale est fournie par les interprétations des Pères de l’Église, c’est-à-dire de ces mêmes hommes qui ont imaginé le dogme de la rédemption.

1) Saint Barnabé : « Nous croirons que le Fils de Dieu n’a pu souffrir que pour nous… ; c’est pour nos péchés qu’il daigne offrir sa vie en sacrifice ; » 2) saint Clément de Rome : « Nous contemplerons Notre Seigneur Jésus-Christ, dont le sang a été répandu pour nous… nous contemplerons attentivement le sang du Christ, et nous penserons combien ce sang est précieux devant le Seigneur, puisque, versé pour notre salut, il a acquis au monde entier la grâce de la pénitence » ; 3) saint Ignace le Théophore : « Jésus-Christ est mort pour nous, afin qu’en croyant à sa mort nous soyons sauvés de la mort » ; 4) saint Polycarpe : « Il a souffert pour nos péchés jusqu’à la mort… ; il a tout souffert pour nous, afin que nous ayons la vie en lui » (p. 163).

Ou encore un autre passage, spécimen de l’arbitraire et du sacrilège dont tout cet ouvrage est pénétré.

Si quelqu’un des nôtres, animé du seul désir de connaître la vérité, nous demande pourquoi le Seigneur ne souffrit pas toute autre mort que celle de la croix, qu’il sache que cette mort-là, nommément, à l’exclusion de toute autre, pouvait nous être salutaire, et que, cette mort, Notre-Seigneur la souffrit pour notre salut. En effet, s’Il vint se charger lui-même de la malédiction qui était sur nous, comment se serait-Il fait malédiction en souffrant une autre mort que celle qui était sous la malédiction ? Or, une mort pareille, c’est la mort sur la croix ; car il est écrit : « Maudit celui qui est pendu au bois » (Gal., iii, 13). Ensuite, si la mort du Seigneur est la rédemption de tous ; si, par cette mort, est renversé le mur de séparation, accomplie la vocation des païens (Éph., ii, 14), comment nous aurait-il appelés au Père, s’Il n’avait pas été mis en croix ? Car c’est seulement sur la croix qu’il est possible de mourir les mains étendues. Il fallait donc qu’Il souffrit la mort sur la croix et eut les mains étendues sur la croix, pour attirer de l’une l’ancien peuple, de l’autre les Gentils, et les réunir ainsi tous en sa personne… Lui-même II prédit cette circonstance en indiquant par quelle mort il devait racheter tous les hommes : « Quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tout à moi » (Jean, xii, 22). Bien plus, l’ennemi du genre humain, le démon, précipité du ciel, vient ici de tous côtés par le domaine des airs ; il domine les démons, ses pareils en désobéissance, et par eux, tantôt séduit par des visions ceux qui se laissent entraîner ; tantôt cherche à gêner de toute manière, dans leur essor, ceux qui veulent s’élancer ; ainsi le représente l’apôtre Paul en le nommant « le principe des puissances de l’air, cet esprit qui exerce maintenant son pouvoir sur les incrédules et les rebelles » (Eph., ii, 2). Aussi, le Seigneur est-il venu pour renverser le démon, en purifier l’air et nous ouvrir l’accès du ciel, comme le disait l’apôtre, « par le voile » c’est-à-dire « par sa chair » (Hébr., x, 20), et il ne pouvait le faire autrement que par sa mort. Mais par quelle autre mort, sinon par une mort subie dans les airs, c’est-à-dire sur la croix ? Car ce n’est que le crucifié qui meurt dans les airs. Aussi, ce n’est point sans raison que le Seigneur souffrit la mort sur la croix ; ayant été élevé sur la croix, Il purifia l’air des malices de Satan » (p. 165, 166).

Selon l’Église, la rédemption est le dogme fondamental sur lequel est basée toute la doctrine. Où donc est-il exprimé ? Dans les Évangiles, c’est-à-dire dans les paroles de Jésus-Christ lui-même, qui est venu sauver les hommes, et dans les paroles des Évangélistes, qui ont recueilli les paroles du Christ, il n’y a pas la moindre mention de ce dogme. L’Église affirme que ce dogme est exprimé par Christ dans les paroles suivantes : « Il faut élever le Fils de l’homme » ; dans les paroles fausses : « l’Agneau qui prend sur lui les péchés du monde » ; et encore dans les paroles suivantes : « Le Fils de l’homme est venu pour servir » ; « je suis le bon Pasteur, je donnerai ma vie pour mes brebis. » Puis dans les paroles qu’il prononça en rompant le pain : « C’est mon corps qui se rompt pour vous. » Et enfin dans les paroles de Caïphe ; toutes paroles où il n’y a évidemment rien de pareil. D’après l’Église, ce dogme se retrouve encore plus clairement dans les Épîtres, c’est-à-dire dans les interprétations des paroles du Christ, et enfin, plus clairement encore, dans les interprétations des saints Pères.

La rédemption est le dogme fondamental de notre salut. Comment donc Christ, qui est venu pour nous sauver, ne l’a-t-il pas formulé plus clairement, et l’a-t-il laissé aux interprétations d’Épiphane, à une épître inconnue des Juifs et autres ? Si ce dogme est tellement important que de la foi en lui dépende tout notre salut, en un mot, s’il est nécessaire aux hommes, puisque Christ est descendu sur la terre par amour pour les hommes, il aurait dû l’exprimer une bonne fois, avec netteté et clarté, tandis que lui-même n’y a fait aucune allusion ; et tout ce que je puis savoir de cette grande vérité, nécessaire pour mon salut, m’est fourni par les écrits de divers personnages sur Christ, par les interprétations de Pères quelconques qui, évidemment, ne comprenaient eux-mêmes ce qu’ils disaient.

Voici ce qu’il est dit plus loin, ce que je dois croire ; et voici ce que Christ a voulu dire à tous les hommes, mais n’a pas dit :

§ 152. — Détails que contient l’Écriture sur notre rédemption par la mort de Jésus-Christ.

1) Christ nous a purifiés ; 2) nous a rachetés ; 3) nous a réconciliés avec Dieu ; 4) nous a affranchis de l’esclavage du péché ; 5) a fondé une nouvelle alliance avec Dieu ; 6) nous a rendus enfants adoptifs de Dieu ; 7) nous a donné le moyen d’être saints et justes ; 8) nous a acquis la vie éternelle. Ainsi, par son sacrifice, Jésus nous a donné huit avantages. Mais ces avantages imaginés personne ne les a jamais vus ni ne les verra, comme ce magicien qui tressait les cheveux innombrables de la Sainte Vierge, invisibles à tous.

Après Christ nous sommes tous devenus purs, saints, nous ne sommes plus les esclaves du péché, nous possédons la vie éternelle, etc. Les Pères de l’Église nous l’affirment et dans ce cas je dois croire non ce qu’ils me disent de choses invisibles mais de moi-même, malgré que je sache que tout cela n’est pas vrai. Et comme toujours, ce qui n’est pas et ne peut être est expliqué très en détail. De la loi morale du Christ, on parle en passant, sur une seule page, tandis que sur l’origine de l’esprit et la rédemption on n’en finit pas.

Tout, semblerait-il, est épuisé. Mais non :

§ 153. — Exposition du moyen même de notre rédemption par la mort de Jésus-Christ.

Tout le mystère de notre rédemption par la mort de Jésus-Christ, c’est qu’à notre place il a payé par son sang notre dette morale et donné pleinement satisfaction à la justice divine pour nos péchés : ce que nous n’étions pas en état de faire par nous-mêmes ; en d’autres termes, Il a accompli et souffert à notre place tout ce qu’il fallait pour la rémission de nos péchés. La possibilité, en général, de ce remplacement d’une personne par une autre devant le tribunal de la justice divine, de ce paiement d’une dette morale par une autre personne à la place d’une autre ou des autres, doit nécessairement être admise par la saine raison : 1o lorsqu’en faveur de ce remplacement, il y a la volonté divine et l’assentiment du souverain Législateur et Juge ; 2o que la personne qui a pris sur elle d’acquitter la dette des autres débiteurs insolvables, n’a pas elle-même une telle dette devant Dieu ; 3o qu’elle consent à remplir à cet égard toutes les réclamations du Juge ; et 4o qu’enfin elle fait en réalité un payement de nature à satisfaire en plein la dette. Toutes ces conditions que nous avons empruntées de l’exemple du Sauveur et seulement généralisées, ont été complètement remplies dans sa grande œuvre pour nous.

i. — Notre-Seigneur Jésus a souffert et est mort pour nous, selon la volonté et avec l’assentiment de son Père, notre souverain Juge. C’est pour cela même que Lui, Fils de Dieu, vint sur la terre « non pour faire sa volonté, mais la volonté de celui qui l’a envoyé » (Jean, vi, 38 ; p. 170, 171).

Je cite cela, comme exemple de cette forme sacrilège de la parole qui est adoptée par l’auteur quand le sujet est sacrilège. Quelle est cette dette et quel est ce paiement ? Quel est ce tribunal et que signifie cette expression : « c’est pour cela qu’il vint sur la terre » ?

Ainsi : 1o Christ a souffert par obéissance à son père ; 2o Il était sans péché ; 3o Il a subi volontairement les souffrances ; 4o Le paiement effectué par Christ excède la dette, et il reste de la petite monnaie. On analyse même à qui revint le paiement. Je n’invente pas.

À qui fut offerte pour nous cette rançon ? Suivant quelques-uns, ce fut au prince de ce monde, à Satan, chez qui nous sommes tous en esclavage ; mais saint Grégoire et saint Jean Damascène ont clairement révélé l’incohérence de cette opinion. Voici comment le premier raisonne : « À qui et pourquoi fut versé ce sang pour nous, — ce sang auguste et glorieux du Dieu pontife et victime ? Nous étions au pouvoir du démon, vendus au péché, et ayant acheté la corruption par l’intempérance. Mais si le prix du rachat n’est donné par le captif qu’à celui qui le tient en son pouvoir, je demande à qui et pour quelle raison un si grand prix fut-il offert ? Si c’est au malin esprit, comme cela est outrageant ! Le brigand reçoit la rançon ; non seulement, il la reçoit de Dieu, mais encore c’est Dieu même qu’il reçoit ; il reçoit pour son brigandage un prix si démesuré qu’il serait juste de nous épargner pour cela ! Et si c’est au Père, nous demandons d’abord : comment cela ? Ce n’est pas chez lui que nous étions captifs ; et ensuite : Par quelle raison le sang de l’Unique put-il être agréable au Père, qui autrefois ne voulut pas du sang d’Isaac offert par son père, mais changea l’oblation en substituant un bélier à la victime humaine ? Ou bien on voit par là que c’est le Père qui reçoit la rançon ; non qu’il l’ait exigée ou qu’il en ait besoin, mais suivant l’économie et parce que l’homme avait besoin d’être sanctifié par la nature humaine de Dieu, afin qu’il nous sauvât lui-même en vainquant l’oppresseur, et nous élevât à lui par le Fils, médiateur et ordonnateur de tout à l’honneur du Père, auquel il se montre soumis en tout » (Serm. de Pâques ; œuvres des saints Pères, iv, 175-177. (p. 177, 178. Note 3).

§ 154. — Étendue des effets propitiatoires de la mort de Jésus-Christ. Le sacrifice du Christ a non seulement racheté le péché ; il y a encore un excédent. Cet excédent porte : 1) sur tous ; 2) sur tous les péchés : a) il rachète le péché originel ; b) tout péché ; c) tous les péchés anciens ; d) tous les péchés futurs.

Cette vérité fut prêchée aussi par tous les docteurs de l’Église. Par exemple, saint Jean Chrysostome s’exprimait ainsi : « Que les biens accordés (par Jésus-Christ) surpassent en nombre les maux extirpés, qu’il y ait extirpation, non seulement du péché originel, mais encore de tous les autres péchés, c’est ce que l’apôtre marque par ces paroles : « Nous sommes justifiés par la grâce après plusieurs péchés » (Dom. ; v, 16) ; et plus loin : « La grâce a détruit, non seulement le péché originel, mais aussi tous les autres péchés ; bien plus, non seulement elle a détruit les péchés, mais aussi elle nous a donné la sainteté ; et Jésus Christ, non seulement a réparé tout ce qui avait été corrompu par Adam, mais encore l’a rétabli en plus abondante mesure et au mieux ». Hilaire : « Il (Christ) a racheté tous les hommes de toutes leurs iniquités » (p. 182).

Jésus-Christ s’entremet pour nous de la façon suivante :

Saint Grégoire le théologien explique : « Intercéder (Hébr., vii, 25) signifie ici intervenir (πρεσβεύειν) pour nous en qualité de médiateur, comme on dit aussi du Saint-Esprit qu’il intercède pour nous (Rom., viii, 26). De même s’il est dit : « Nous avons pour avocat Jésus-Christ (i, Jean, ii, 1), ce n’est point dans ce sens qu’il s’abaisse en se prosternant servilement devant le Père ; loin de nous une semblable idée, vraiment servile et indigne de l’Esprit ! Il est contre la nature du Père de l’exiger, contre celle du Fils de le souffrir ; il est même injuste de penser ainsi de Dieu ». Le bienheureux Théophylacte de Bulgarie écrit : « Certaines gens entendaient par cette expression « intercéder pour nous », que Jésus-Christ a son corps dans le ciel (et ne l’a pas déposé comme le veulent les manichéens) ; c’est cela même qui fait son intercession, son intervention pour nous auprès du Père ; car, en voyant cela, le Père se rappelle cet amour des hommes, pour lequel son Fils prit un corps et penche vers la clémence et la miséricorde » (p. 183).

Quand on lit un passage pareil, il devient évident que toute cette mystérieuse, incompréhensible trinité, dans l’imagination des saints Pères, était en trois créatures tout à fait distinctes, semblables aux hommes. Et enfin, dit la théologie, la rédemption s’étend sur tout l’univers en général. Le monde des anges était autrefois séparé mais maintenant les hommes s’y joignent. La nature était maudite, elle n’enfantait plus ; maintenant cette malédiction n’est plus. De sorte que la rédemption s’étend sur tout, sauf les diables, parce que les diables sont très méchants. Quelques chrétiens pensent que même les diables sont rachetés.

L’opinion des anciens gnostiques, des marcionites et des origénistes, qui étendaient l’effet de la Rédemption jusque sur les Anges déchus, fut réfutée par les docteurs de l’Église et solennellement condamnée par l’Église au cinquième concile œcuménique (p. 185).

Tout cela est confirmé par la sainte Écriture et fait partie du dogme.

§ 155. — Effets des mérites de la Croix de Jésus-Christ par rapport à Lui-même : son état de gloire. Le Christ, en récompense d’être descendu sur la terre, est glorifié.

§ 156. — Rapport du sacerdoce de Jésus-Christ avec son ministère de Prophète.

Quoique le sacerdoce de Jésus-Christ, c’est-à-dire tout son état d’abaissement, et en particulier sa mort sur la croix, ait eu principalement pour but d’accomplir notre rédemption ; néanmoins, il en est aussi d’autres, renfermés dans son ministère de prophète (p. 188).

Le but principal c’est le rachat des péchés ; les autres étaient : 1) de nous montrer l’exemple par sa vie ; 2) de dissuader les Juifs de la venue du Messie ; 3) d’abroger les lois de Moïse ; enfin, 4) il est mort pour témoigner clairement qu’il était Dieu — ce qu’il niait toujours.

Tout ce chapitre est remarquable en ce qu’il n’a aucune base dans la sainte Écriture canonique ; il est basé tout entier sur la tradition apocryphe, n’a aucun sens humain, et, le plus important, paraît tout à fait superflu à quiconque aborde cette étude. Ce n’est qu’en étudiant en détail la théologie qu’on peut deviner pourquoi il est nécessaire. Ce chapitre n’a d’autre but que de résoudre cette contradiction : tous les hommes, avant Christ, étaient perdus, et cependant nous reconnaissons les Saints de l’Ancien Testament. Comment donc s’expliquer cela ? Alors on prend un récit apocryphe sur la descente du Christ aux enfers, et la question est résolue ; n’eut ensuite le ministère du Christ comme roi.

iii. Du ministère de Jésus-Christ comme roi.

§ 157. — Liaison avec ce qui précède ; idée du ministère de Jésus-Christ comme roi, et vérité de ce ministère.

La vérité du ministère royal de Notre-Seigneur Jésus-Christ est très clairement attestée dans la parole de Dieu.

i. — Il naquit roi et investi du pouvoir : « Un petit enfant nous est né », dit Isaïe, « et un fils nous a été donné. Il portera sur son épaule la principauté et il sera appelé Admirable, Conseiller, Dieu, Fort, Père du siècle futur, Prince de la paix… Son empire s’étendra de plus en plus et la paix n’aura point de fin ; il s’assiéra sur le trône de David et il possédera son royaume pour l’affermir et le fortifier dans l’équité et dans la justice, depuis ce temps jusqu’à jamais. » (Is., ix, 6, 7 ; comp. Luc, i, 32, 33 ; Matth., ii, 2).

ii. — Il fut roi et eut le pouvoir de roi aux jours de son abaissement. En effet, il revendiqua lui-même alors le titre de roi, comme on peut le voir par l’accusation que lui intentèrent les Juifs (Matth., xxvii, 11, 37 ; Marc, xv, 1, 31), et comme il le confirme lui-même devant Pilate (Jean, xviii{18, 37). Il revendiqua également le pouvoir royal, comme le montrent les expressions de sa prière au Père : « Mon Père, l’heure est venue ; glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie, comme vous lui avez donné puissance sur tous les hommes, afin qu’il donne la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés » (Jean, xvii, 1, 2). Il se montra en effet comme roi lorsqu’il entra à Jérusalem conformément à l’ancienne prophétie. « Fille de Sion, soyez comblée de joie ! fille de Jérusalem, poussez des cris d’allégresse ! Voici votre roi qui vient à vous, ce roi juste qui est le Sauveur. Il est pauvre et il est monté sur une ânesse et sur le poulain de l’ânesse » (Zach., ix, 9 ; comp. Jean, xii, 15 ; Matth., xxi, 5). Et lorsqu’il fut l’objet des acclamations solennelles : « Hosanna au Fils de David ! Béni celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d’Israël. » (Matth., xxi, 8 ; Jean, xii, 13).

iii. — Enfin, il se montra roi en toute gloire et puissance, dans son état de glorification, quand il disait à ses disciples : « Toute puissance m’a été donnée dans le ciel, et sur la terre » (Matthieu, xxviii, 18) ; et lorsque Dieu le fit « asseoir à sa droite au-dessus de toutes les Principautés et de toutes les Puissances, de toutes les Vertus, de toutes les Dominations, de tous les titres qui peuvent être nommés, non seulement dans le siècle présent, mais encore dans celui qui est à venir, et a mis toutes choses à ses pieds. » (Éph., i, 21, 22.) (p. 191, 192).

Voilà les preuves de ce ministère royal que l’Église attribue à celui qui disait : Ce qui est grand devant les hommes est misérable devant Dieu.

§ 158. — Dans quels actes se révéla le ministère de Jésus-Christ comme roi. Ses miracles. Son ministère se révélait dans les miracles. On énumère tous les miracles : les Noces de Cana, Lazare, l’expulsion des démons.

Ainsi, même dans les jours de son abaissement, lorsque notre Sauveur remplissait surtout son ministère de prophète et son ministère de Souverain pontife, ses miracles le signalaient en même temps comme le roi de l’univers, le vainqueur de l’enfer et de la mort, (p. 195).

§ 159. — La descente de Jésus-Christ aux enfers et sa victoire sur l’enfer. Encore un acte royal — la descente de Christ en enfer et sa victoire sur lui.

i. — Que le Seigneur Jésus soit réellement descendu aux enfers, avec son âme et sa divinité, pendant que son corps était dans le sépulcre ; qu’il y soit descendu nommément dans le but d’y prêcher le salut :

1o C’est une doctrine apostolique (p. 196).

Suivent les preuves. Mais tous ne sont pas d’accord sur ce que fit Christ aux enfers. Les uns disent qu’il délivra tous ceux qui se trouvaient là ; d’autres disent, les justes seulement.

Saint Épiphane : « La divinité de Christ avec son âme descendit aux enfers, pour amener au salut ceux qui étaient morts auparavant, nommément les saints patriarches. »

Saint Cassien : « En pénétrant dans les enfers, Jésus-Christ a dissipé par l’éclat de sa gloire les ténèbres impénétrables du Tartare ; il a détruit les portes d’airain, brisé les verrous de fer, et les saints captifs qui étaient retenus dans les profondes ténèbres de l’enfer, il les a tirés de leur captivité et élevés avec lui dans les cieux. »

Saint Grégoire-le-Grand : « Le courroux de Dieu contre les âmes des Justes a cessé depuis la venue de notre Sauveur ; car ce médiateur entre Dieu et les hommes les a retirés des prisons de l’enfer, quand il y est descendu Lui-même, et les a élevés aux joies du paradis. »

Ajoutons que, si même quelques anciens Docteurs exprimèrent l’idée que Jésus-Christ retira des enfers, non seulement les justes de l’Ancien Testament, mais aussi plusieurs autres captifs et même tous, ils ne l’exprimèrent que sous la forme d’une supposition ou d’une opinion particulière (p. 201).

§ 160. — Résurrection de Jésus-Christ et victoire sur la mort.

De même que Notre-Seigneur Jésus-Christ détruisit l’enfer, nommément par sa descente en enfer, bien qu’il eût déjà antérieurement manifesté son pouvoir royal sur les puissances infernales, ainsi triomphe-t-il de la mort proprement par sa résurrection d’entre les morts, bien que, précédemment déjà et plus d’une fois, il eût manifesté son pouvoir sur la mort. L’apôtre développe cette idée lorsqu’il dit : « Jésus-Christ est ressuscité d’entre les morts» (p. 202).

Suit la résurrection ; puis l’ascension de Christ :

§ 161. — Ascension de Jésus-Christ au Ciel et ouverture du royaume du ciel à tous ceux qui croient en lui.

Avant la venue du Fils de Dieu sur la terre, le ciel était comme fermé pour ses habitants, et, bien qu’il y ait « plusieurs demeures dans la maison du Père céleste » (Jean xiv, 2), néanmoins il ne s’y trouvait pas de place pour la coupable postérité d’Adam ; même les justes de l’Ancien Testament, après leur mort, descendirent par leurs âmes dans l’enfer (Gen., xxxvii, 35). Mais, après que Notre-Seigneur eut été manifesté en chair et eut réconcilié Dieu avec les hommes, le ciel avec la terre ; après que, par sa descente aux enfers, Il en eut retiré les justes de l’Ancien Testament, et que, par sa résurrection d’entre les morts « Il fut devenu les prémices de ceux qui dorment », Il s’éleva publiquement dans les cieux avec la nature humaine qu’Il avait prise, et ouvrit ainsi pour tous les hommes une libre entrée dans le royaume du ciel (p. 204).

La preuve en est dans le symbole des Apôtres qu’il faut entendre littéralement : monté au ciel (en chair) et assis (en chair) à la droite du Père.

§ 162. — La royauté de Jésus-Christ finira-t-elle ? La royauté du Christ se terminera quand viendra le jugement dernier. Tous ressusciteront, alors Christ transmettra la royauté à son Père, disent les uns.

Mais le saint évangéliste Luc (i Cor., i, 34) et Salomon (Sag., iii, 4-8) parlaient de cette puissance primitive que le Fils partage depuis l’éternité et pour l’éternité, et selon laquelle il n’a jamais reçu le règne du Père et ne le remettra jamais au Père (p. 207).

Ainsi paraît l’explication de la royauté du Christ. Les paroles sur le royaume du Ciel donnent à l’Église l’idée de la dignité royale du Christ. La dignité royale est considérée par l’Église comme quelque chose de très beau, et elle l’attribue à Christ, à celui qui promettait la béatitude aux mendiants, et disait que les premiers seraient les derniers.

§ 163. — Application morale du dogme de la Rédemption. Il ne saurait y en avoir qu’une, semblerait-il. Christ a fait plus que payer la dette. Ses services nous ont sauvés de tous les péchés présents, passés et futurs ; donc il faut croire fermement à cela, et on est sauvé. Une partie de l’Église réformée enseigne cela, nos Églises orthodoxes le nient. Mais par convenance, comme indication, il est dit que pour suivre la doctrine du Christ, il faut 1o croire et vivre ainsi ; 2o vivre de la vie rénovée ; 3o confesser très fermement la loi ; 4o remercier pour le sacrifice ; 5o faire le signe de la croix ; 6o vivre d’une vie sainte ; 7o ne pas avoir peur des souffrances ; 8o prier ; 9o ne pas avoir peur de Satan ; 10o croire que nous ressusciterons ; 11o espérer mériter le royaume du ciel.

Paraît le Christ. Il apporte avec lui la nouvelle joyeuse de la béatitude pour les hommes. Sa doctrine c’est l’humilité, la soumission à la volonté de Dieu, l’amour. Christ est persécuté, supplicié jusqu’à la mort ; il reste fidèle à sa doctrine. Ses disciples s’approprient sa doctrine, ils la propagent et disent qu’il est l’égal de Dieu par ses vertus, et que, par sa mort, il a prouvé la vérité de sa doctrine. Et sa doctrine est salutaire aux hommes. La foule accepte la doctrine nouvelle. On lui dit qu’il est un homme divin, que par sa mort il nous a donné la loi salutaire. De toute sa doctrine, la foule comprend surtout qu’il est divin, c’est-à-dire Dieu, et que sa mort nous a donné le salut. L’interprétation grossière devient la propriété de la foule ; déformée, la doctrine recule ; la divinité et le salut de la mort viennent prendre la première place… Le principal c’est de croire en ce nouveau Dieu, et qu’il nous a sauvés. Il faut croire et prier. Cela contredit la doctrine elle-même. Mais il y a des hommes, des maîtres, qui se chargent de concilier et d’expliquer. Il appert qu’il est homme-Dieu, qu’il est la deuxième personne de la Trinité, que le péché et la malédiction pesaient sur nous et qu’il les a rachetés. Et toute la doctrine se réduit à la foi en cette rédemption. La doctrine elle-même disparaît ; elle est remplacée par la foi. Il faut avoir foi en Christ-Dieu, en la Rédemption. En cela seul est notre salut. Tant qu’à la doctrine du Christ, comme on ne peut pas la rejeter, on en fait seulement mention. On dit qu’entre autres, Christ enseignait le sacrifice et l’amour, et qu’il n’est pas mal, qu’il est même très bien de le suivre. Pourquoi le suivre ? On ne le dit pas, puisqu’en réalité ce n’est pas nécessaire pour le salut, et le salut est atteint par le ministère royal et le ministère sacerdotal du Christ, c’est-à-dire du fait même de la rédemption.

De nouveau la même chose comme avec le péché originel et la déification du Christ. Le dogme de la rédemption, idée vraie, mais évidemment comprise grossièrement, à la lettre, est transformé en une doctrine, et il est interdit de comprendre autrement que le veut l’Église. Avec un certain effort, en me rappelant mon enfance et quelques imbéciles, je puis m’imaginer qu’une pareille conception mesquine de l’importance du Christ soit possible. Mais pourquoi ne me permet-on pas de penser comme je pense : que Christ nous a sauvés parce qu’il nous a révélé la loi qui donne le salut à ceux qui l’observent, et qu’il nous a rachetés, parce que, par sa mort sur la croix, il a montré la vérité de sa doctrine. Ma définition embrasse celle de l’Église et non seulement ne détruit rien mais donne comme œuvre principale, la plus importante, cet effort par lequel, selon les paroles de Christ, s’acquiert maintenant le royaume du ciel. Mon interprétation ne nie pas, mais attribue moins d’importance à ces raisonnements sur les buts et les moyens de Dieu, dont je ne puis rien savoir, et sur lesquels, à mesure que je les comprends moins, on me raconte davantage. Ne vaut-il pas mieux pour moi croire seulement que Dieu a fait pour moi ce qu’il y a de mieux, et que, de mon côté, je dois faire tout le mieux que je puis ? En agissant ainsi, sans me demander en quoi consiste la rédemption, quelle qu’elle soit, elle ne m’échappera pas. Mais si j’ai trop d’espérance en la rédemption du Christ, et si je néglige ce que je dois faire pour mon propre salut ?