Critique de la théologie dogmatique/3

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III

« § 10 L’essence de ce que Dieu daigne nous révéler sur Lui-même, en dehors de son rapport avec les autres êtres, l’Église orthodoxe l’exprime en peu de mots dans ces paroles du Symbole d’Athanase : « C’est ici la foi catholique que nous adorions le seul Dieu dans la Trinité, et la Trinité dans l’Unité, sans confondre les hypostases ni diviser l’essence. »

La vérité fondamentale que Dieu, par les Prophètes et par les Apôtres, a daigné révéler sur lui-même, à l’Église, et que l’Église nous révéle à son tour, est celle-ci : Dieu est un et trois ; trois et un. L’expression de cette vérité est telle qu’il ne s’agit plus pour moi de ne pouvoir la comprendre ; je comprends indubitablement qu’il est impossible de la comprendre.

L’homme comprend par la raison. Dans l’esprit de l’homme il n’y a pas de lois plus exactes que celles qui ont rapport au nombre. Or, la première chose que Dieu daigne révéler lui-même aux hommes est exprimée par le nombre : Moi = 3 ; et 3 = 1 ; et 1 = 3.

Il n’est pas possible que Dieu réponde ainsi aux hommes qu’il a crées, auxquels il a donné la raison pour le comprendre.

Non, ce n’est pas possible. Un homme distingué, causant avec quelqu’un, n’emploiera pas de mots que son interlocuteur ne peut comprendre. Où est-il cet homme d’esprit obtus qui, à la question que lui pose un enfant, ne saurait répondre de manière à être compris de lui. Comment donc Dieu, en se révélant à moi, aurait-il parlé de manière à ce que je ne le comprisse point. Moi, sans avoir la foi, je me suis fait une explication de la vie, et tout incrédule s’est fait une explication analogue. Quelque mauvaise que soit l’explication, c’en est une cependant. Mais cela n’est pas une explication. Ce n’est qu’une succession de mots dénués de sens, qui n’éveillent aucune conception. J’ai cherché le sens de ma vie dans la science raisonnable et j’ai trouvé que la vie n’a pas de sens. Ensuite, il me sembla que la foi lui donnait un sens, et je me suis adressé à la gardienne de la foi, à l’Église. Et voilà que dès sa première proposition, l’Église affirme qu’il n’y a aucun sens dans la conception même de Dieu.

Mais cela me paraît peut-être dénué de sens, parce que je n’en comprends pas toute l’importance. Ce n’est pas là l’invention d’un seul. Des millions de gens ont cru et croient que 1 = 3. Qu’est-ce que cela signifie ?

Je lis plus loin :

« Chapitre 1er. Unité de Dieu au point de vue de l’essence. »

« Il faut d’abord montrer que Dieu est unique par essence ; puis exposer l’idée de l’essence même de Dieu (p. 94).

Suit la doctrine sur Dieu unique par essence. En quatorze pages, divisées en paragraphes — (La doctrine de l’Église et précis de l’histoire du dogme de l’Unité de Dieu. Preuves de l’unité de Dieu, tirées de la sainte Écriture, et preuves tirées de la raison. Application morale du dogme) — on expose l’explication et les preuves de l’unité de Dieu.

Pour moi comme pour tout croyant, Dieu est avant tout le commencement du commencement de tout, la cause de toutes les causes. C’est un être en dehors du temps et de l’espace ; c’est la limite extrême de la raison. De quelque manière que j’exprime cette conception, je ne la rendrai pas par un ; à cette conception je ne puis appliquer la conception du nombre, qui découle du temps et de l’espace. C’est pourquoi je puis dire avec aussi peu de fondement qu’il y a dix-sept Dieux, ou un seul Dieu. Dieu est le commencement de tout. Dieu est Dieu.

Voilà comment je comprenais auparavant Dieu, (et je savais que je n’étais pas le seul)… Et maintenant on veut me prouver que Dieu, précisément, est un.

En lisant ces quatorze pages où l’on essaye de prouver l’unité de Dieu, mon étonnement devant l’affirmation que Dieu est un et trois, non seulement ne se dissipe pas, mais ma conception de Dieu s’évanouit ou peu s’en faut. Dès les premiers mots, au lieu d’expliquer cette proposition stupéfiante, qui a détruit ma conception de Dieu : son unité et sa trinité, on m’introduit dans le domaine de la discussion avec les doctrines païennes et chrétiennes, qui nient l’unité de Dieu.

Je lis :

« Les adversaires de la doctrine chrétienne de l’unité de Dieu ce furent :

« 1o Avant tout, et fort naturellement, les païens ou polythéistes, qu’il fallait convertir au christianisme ;

« 2o Puis, à partir du deuxième siècle, les hérétiques chrétiens, connus sous le nom général de gnostiques, dont les uns, sous l’intluence de la philosophie et de la théosophie orientale, bien que reconnaissant un seul Dieu suprême, lui associaient pourtant, plusieurs autres Dieux inférieurs, ou Éons, issus de Lui et créateurs de l’univers, au lieu que les autres, entraînés par la même philosophie, qui cherchait, entre autres choses, à résoudre la question de l’origine du mal dans le monde, reconnaissaient deux principes coéternels, toujours en guerre : celui du bien et celui du mal, comme causes principales de tout le bien et de tout le mal qui existent dans le monde ;

« 3° Un peu plus tard encore, dès la fin du troisième siècle, et surtout le milieu du quatrième, de nouveaux chrétiens hérétiques, les manichéens, qui admettaient aussi dans le même sens deux divinités, l’une du bien, l’autre du mal, subordonnant à l’une le royaume éternel de la lumière et à l’autre le royaume éternel des ténèbres ;

« 4o À partir de la fin du sixième siècle, la secte peu nombreuse des trithéistes, qui, se méprenant sur la doctrine chrétienne concernant la Trinité de personne en un seul Dieu, reconnaissaient trois dieux entièrement distincts l’un de l’autre, comme seraient, par exemple, trois personnes ou individualités quelconques du genre humain, quoique toutes de la même nature, et comme sont en général des individus de toute espèce et de tout ordre d’êtres ;

« 5o Enfin, depuis le septième siècle jusqu’au douzième, les pauliciens, que plusieurs envisageaient comme une ramification des manichéens, et qui, en effet, comme ceux-ci, reconnaissaient deux divinités, l’une pour le bien, l’autre pour le mal. »

On me dit que Dieu est un et trois, et on me donne cela pour vérité révélée, divine. Je ne puis le comprendre et je cherche une explication. Alors pourquoi me dire que la foi des païens était fausse parce qu’ils admettaient deux ou trois dieux. Il est clair pour moi qu’ils ne concevaient pas Dieu de la même manière que moi. Mais à quoi bon me parler d’eux ? Il faut qu’on m’explique le dogme. Pourquoi me parler de ces païens et de ces chrétiens qui croient en deux ou trois dieux ? Je ne suis ni tridéiste, ni didéiste. La critique de ceux qui croient en deux ou trois dieux ne donnera point d’explication à ma question. Or, c’est précisément sur la foi des hérétiques qu’est basée toute l’exposition du dogme de l’unité de Dieu. Et ce n’est point un hasard. Comme pour la question de la compréhension et de la non compréhension de Dieu, où l’exposition de la doctrine de l’Église, sur cette question, était basée sur la discussion de doctrines fausses, de même, ici, la doctrine n’est pas exposée directement d’après la tradition, la raison, et leurs liens réciproques, elle s’appuie uniquement sur la fausseté des autres doctrines, qu’on appelle hérésies. Pour les dogmes de la Trinité, de la divinité du Fils, de la nature du Fils, c’est partout le même procédé. On ne dit pas : voici pourquoi l’Église enseigne ceci et cela ; on dit toujours : les uns enseignaient que Dieu est compréhensible, les autres que Dieu est tout-à-fait incompréhensible ; or, ni l’un ni l’autre n’est vrai, la vérité est celle-ci.

S’agit-il du Fils, on ne dit pas : le Fils est ceci ; on dit : Les uns enseignaient qu’il est Dieu, entièrement ; les autres qu’il n’est qu’un homme ; c’est pourquoi nous enseignons qu’il est l’un et l’autre.

S’agit-il des dogmes de l’Église : de la création, de l’Esprit-Saint, c’est encore le même procédé. Jamais la doctrine ne découle d’elle-même, mais de la discussion, au moyen de laquelle on prouve que ni l’une ni l’autre opinion n’est la bonne ; que la vérité est dans l’une et l’autre réunies. Dans l’exposition du dogme de l’unité divine, ce procédé est particulièrement frappant parce que l’impossibilité de beaucoup de dieux, pour nous et pour tous ceux qui croient en Dieu, est si indiscutable que la découverte d’un dogme concernant cette question, alors qu’il est dit que Dieu est triple, va tout à l’encontre du but poursuivi par l’auteur. Ce moyen de discussion contre les partisans de plusieurs dieux, où descend l’auteur, ainsi que les faux procédés qu’il emploie anéantissent à peu près la conception de Dieu chez un croyant quelconque. L’auteur dit que Dieu n’est pas un, comme on pourrait le dire de chaque dieu païen, pris isolément, dans la foule des autres dieux.

« Mais unique dans ce sens qu’il n’y a pas d’autre Dieu, ni égal, ni supérieur, ni inférieur à lui, et que Lui seul, Il est le Dieu unique (p. 96).

Puis l’auteur cite les paroles d’un Père de l’Église :

« Quand nous disons que les Églises d’Orient croient en un seul Dieu, Père tout-puissant, et en un seul Seigneur, il faut entendre ou qu’il est appelé seul, unique, non au point de vue du nombre, mais à celui de la totalité (unum non numero dici, sed universitate). Ainsi parle-t-on d’un homme ou d’un cheval : dans ce cas un se met au point de vue du nombre ; car il peut y avoir un second homme, un troisième, etc., et ainsi pour le cheval. Mais où il est question d’un, sans qu’il y ait possibilité d’y adjoindre un second ou un troisième, là le mot un s’entend, non par rapport au nombre, mais par rapport à la totalité. Si, par exemple, nous disons un soleil, alors le mot un est employé dans un sens à ne pas permettre d’ajouter ni un second ni un troisième. À plus forte raison lorsqu’il est question de Dieu, il faut entendre le mot un non au point de vue du nombre, mais à celui de la totalité, c’est-à-dire qu’il est un ou unique, dans ce sens qu’il n’y a pas d’autre Dieu » (p. 96).

Si touchantes que soient ces paroles du Père de l’Église, par son aspiration à élever sa conception à un niveau supérieur, il n’en est pas moins évident que l’auteur, ainsi que ce Père de l’Église, ne luttent que contre la multitude des dieux et ne veulent qu’un Dieu unique, mais ils ne comprennent pas que les mots : « seul, unique, » expriment le nombre, et, par conséquent, ne peuvent être appliqués au Dieu en qui nous croyons. Et quand il dit de Dieu « qu’il est seul ou unique, non par le nombre », c’est comme s’il disait qu’une feuille « est verte ou verdâtre, non par sa couleur. »

Il est évident qu’ici la conception de Dieu est analogue à celle d’un unique soleil, mais n’exclut nullement la possibilité d’un autre soleil. Tout ce qui peut résulter de cette citation, c’est donc la conviction que celui qui désire suivre les raisonnements ultérieurs doit renoncer à la conception de Dieu, commencement de tout, et abaisser sa conception jusqu’à la conception à demi-païenne d’un Dieu unique, tel qu’il est compris dans l’Ancien Testament.

Dans le chapitre des Preuves, tiré de l’Ancien Testament, sont cités les textes sur l’unité divine, textes qui font naître la conception de Dieu, du Dieu exclusif, unique, des Juifs, et l’on y trouve déjà la discussion non contre les hérétiques, mais contre la science contemporaine. L’opinion de la science contemporaine : que les Juifs ne comprenaient pas Dieu comme les croyants le comprennent maintenant, qu’ils ne connaissaient même pas un Dieu unique, est qualifiée, « calomnie manifeste et téméraire : »

« Après tous ces témoignages, c’est une calomnie manifeste et téméraire que de soutenir, comme on le fait, qu’il y a, dans l’Ancien Testament, des traces de la doctrine du polythéisme, et que le Dieu des Juifs, d’après leurs livres sacrés, n’était qu’un des dieux existants, Dieu national semblable aux dieux des autres nations de cette époque. À l’appui de la première de ces idées, ils citent les passages de l’Écriture Sainte où Dieu est appelé Elohim (les dieux, de Eloah, Dieu) au pluriel, et où il est représenté disant : « Faisons l’homme à notre image » (Gen., i, 26). « Faisons-lui (à Adam) une aide semblable à lui. » (Ibid., i, 18). Mais d’abord comme ce même Moïse, dont les livres renferment ces passages, prêche si souvent et si clairement l’unité de Dieu, article capital de toute la législation de Sinaï, comme il appelle directement tous les dieux du paganisme, de vaines divinités, des idoles, et qu’il fait tous ses efforts pour empêcher les Juifs de les suivre (Lév., xvii, 7 ; Deut., xxxii, 21, et autres), il est certain que, dans les passages cités, il ne pouvait, se contredisant lui-même, enseigner clandestinement le polythéisme ; on est donc forcé de convenir, avec les Saints Pères de l’Église, que, si Dieu est effectivement représenté ici, au pluriel, il faut en déduire non pas la pluralité des dieux, mais celle de la pluralité des personnes divines en un seul et même Dieu, c’est-à-dire qu’il y a ici allusion au mystère de la Très-Sainte-Trinité » (p. 99-109).

Pour quiconque a lu l’Ancien Testament, il est clair que la conception de Dieu dans l’Ancien Testament n’est pas la conception d’un Dieu unique, mais celle du Dieu exclusif des Hébreux. Pourquoi vouloir prouver le contraire ? Cela n’est pas nécessaire du tout. Ce qui nous frappe ici, malgré nous, ce n’est pas le fait de se fermer les yeux devant les choses évidentes, mais la mauvaise foi et l’audace inouïe avec lesquelles on nie ce qui est évident pour quiconque a lu l’Écriture, ce qui est élucidé depuis des siècles et expliqué par tous les penseurs qui se sont occupés de ces questions. Citer les passages de la Bible d’où il ressort évidemment que les Hébreux reconnaissaient leur Dieu, comme seul parmi les autres dieux, est tout à fait inutile.

Les cinq livres sont remplis de ces passages : le livre de Jésus Navine, xxiv, 2 ; la Genèse xxxi, 19, 30 ; les Psaumes, lxxxv, 8 ; même le premier commandement de Moïse.

On s’étonne de trouver de tels raisonnements, mais le plus étonnant, c’est qu’on dise tout cela à ceux qui cherchent l’explication des vérités divines révélées sur Dieu même. Pour me révéler la vérité sur Dieu, vérité conservée par l’Église, on m’a dit des paroles incompréhensibles : Dieu est un et trois. Et au lieu d’explication, on s’est mis à me prouver ce que je sais, ce que ni moi, ni les autres croyants ne pouvons ignorer, à savoir : que pour Dieu, le nombre n’existe pas. Pour me prouver cela, on m’a amené dans le champ des conceptions les plus bizarres sur Dieu, et pour comble on m’a donné les preuves de l’unité de Dieu, les citations de l’Ancien Testament, qui prouvent évidemment le contraire de ce qu’elles veulent démontrer. Pour confirmer ces paroles sacrilèges sur Dieu, on m’a dit que la pluralité du nombre est une allusion à la Sainte-Trinité ; c’est-à-dire que les dieux, comme sur l’Olympe étaient assis et se disaient : « Allons, créons. » On est tenté d’abandonner tout, de s’arracher à cette lecture profane, source d’une indignation irrésistible. Mais la question est trop importante. C’est cette doctrine de l’Église, en laquelle croit le peuple, et qui lui donne le sens de sa vie. Il faut aller plus loin.

Plus loin, ce sont les preuves de l’unité divine tirées du Nouveau Testament. De nouveau l’on s’évertue à prouver ce qu’il est inutile de prouver, ce qu’on ne peut prouver : et de nouveau c’est la conception de Dieu ravalée, c’est la mauvaise foi des procédés.

Comme preuve de l’unité de Dieu, on cite les passages suivants :

« Notre Sauveur lui-même, à cette question d’un docteur de la loi « Quel est le premier de tous les commandements ? » répondit : « Voici le premier de tous les commandements : Écoutez Israël : le Seigneur notre Dieu est le seul Dieu (Marc, xii, 28-29) ».

L’auteur a oublié que c’est simplement la répétition de la parole de l’Ancien Testament, où il est dit : Votre Dieu est le seul Dieu.

Mais le passage suivant est pis encore.

« En d’autres occasions, il exprima cette vérité tout aussi clairement, ou même plus clairement encore, lorsque, par exemple, à un homme qui l’appelait bon maître, il fit cette remarque : « Il n’y a que Dieu seul qui soit bon. » (Ibid., x, 17-18). »

L’auteur ne voit pas qu’ici, le mot seul n’a pas la signification de nombre. Seul, dans ce cas, ne signifie pas même Dieu unique mais signifie Dieu seul. C’est assez pour prouver ce qu’embrasse la conception de Dieu, et ce dont quiconque prononce le mot Dieu ne peut douter. Pourquoi alors ce sacrilège ? Malgré soi, on pense que tout cela n’est fait que pour rabaisser sciemment la conception de Dieu. On ne peut trouver une autre raison. Mais cela ne suffit pas encore à l’auteur. Il croit nécessaire de donner des preuves de raisonnement, à l’appui du dogme (ce qui ne peut s’unir à l’idée de Dieu). Voici ces preuves :

« Les preuves de raisonnement qu’allèguent les Saints Pères et Docteurs de l’Église à l’appui du dogme de l’unité de Dieu sont presque les mêmes qu’on allègue encore ordinairement dans le même but. Celles-ci sont tirées du témoignage de l’histoire et de l’âme de l’homme (preuves anthropologiques) ; celles-là de la contemplation du monde (cosmologiques) ; d’autres de l’idée même de Dieu (ontologiques) ».

Premièrement, c’est injuste ; jamais on n’a produit de telles raisons pour prouver l’unité de Dieu. On les cite pour prouver l’existence de Dieu — là elles sont à leur place — et Kant les a analysées. Deuxièmement, il est démontré que pas une de ces preuves n’est convaincante.

Voici ces preuves telles qu’elles sont présentées dans la théologie.

1) Tous les peuples ont conservé l’idée de Dieu unique.

C’est faux. L’auteur lui-même a discuté la conception de la pluralité des dieux.

2) L’accord des auteurs païens.

C’est également faux, et ce ne peut être une preuve, puisque cela ne concerne pas tous les auteurs païens.

3) L’idée innée que nous avons d’un Dieu unique.

C’est encore inexact, parceque les paroles de Tertullien, qu’on cite à l’appui, se rapportent à l’idée de Dieu et non à celle de l’unité divine. :

« Prêtez l’oreille, disait Tertullien aux païens, prêtez l’oreille au témoignage de votre âme elle-même, qui, malgré sa prison de chair, malgré les préjugés et la mauvaise éducation, malgré la violence des passions, malgré l’asservissement aux faux dieux, lorsqu’elle s’éveille comme d’une sorte d’ivresse ou d’un profond sommeil, qu’elle vient à avoir, pour ainsi dire, une étincelle de santé, invoque involontairement le nom du seul vrai Dieu, s’écriant : Grand Dieu ! Bon Dieu ! Que plaira-t-il à Dieu ? Ainsi son nom se trouve à la bouche de tous les hommes. L’âme le reconnaît également comme juge par ces paroles : Dieu est mon témoin ; j’espère en Dieu, Dieu me récompensera. Ô témoignage d’une âme naturellement chrétienne (naturaliter christianæ) ! Et en parlant de cette manière elle tourne ses regards, non vers le Capitole, mais vers le ciel, sachant fort bien que là est la demeure du Dieu vivant, que c’est de là et de ce Dieu qu’elle tire son origine. »

Les preuves anthropologiques sont épuisées.

Voici les preuves cosmologiques.

1) Le monde est unique, c’est pourquoi Dieu est unique.

Mais pourquoi le monde est-il unique — on ne sait.

2) La vie du monde est ordonnée :

« … Que s’il y avait plusieurs administrateurs du monde, plusieurs dieux, essentiellement distincts les uns des autres, il ne pourrait pas y avoir dans la nature ce cours régulier et cette harmonie qui font l’objet de notre admiration ; au contraire, tout y retomberait dans le désordre et retournerait dans le chaos ; chaque Dieu dirigerait son département, ou même le monde entier, selon sa volonté et ses spéculations, et il en résulterait des chocs et des luttes sans fin.

« Pour créer et régir le monde, il suffit d’un seul Dieu tout puissant et omniscient ; or à quoi bon tous les autres dieux ! Ils seraient évidemment superflus. »

Ce sont les preuves cosmologiques. Qu’est-ce cela ? Une plaisanterie ? Une moquerie ? Non, c’est la théologie ; la science des vérités sacrées. Mais ce n’est pas tout encore :

Voici les preuves ontologiques.

« 1o Du consentement unanime de tous les hommes, Dieu est un être tel qu’il ne peut y en avoir de plus élevé et de plus parfait. Or, il ne peut y avoir qu’un seul être de cette nature. En effet, s’il y en avait d’autres qui lui fussent égaux, alors il cesserait d’être le plus élevé et le plus parfait de tous, c’est-à-dire qu’il cesserait d’être Dieu… » (p. 107).

« 2o Dieu, comme Être souverainement parfait, est en même temps un Être immense et remplissant tout lui-même. Or, s’il existait plusieurs dieux, comment se maintiendrait leur immensité ? Là, où l’un d’eux existerait, là certes, il ne pourrait en exister un second, ni un troisième, ni aucun autre. »

Le sophisme basé sur l’attribut divin de l’espace ne saurait être, parce qu’il est dit que Dieu est un être infini. C’est pourquoi ce sophisme ne prouve rien, et ne fait que mettre en doute la valeur et l’exactitude de la pensée des Saints Pères et notamment de Jean Damascène.

La première preuve : que la créature la plus parfaite et la plus haute ne peut être qu’une, est le seul raisonnement juste relatif à la propriété de ce que nous appelons Dieu, mais ce n’est nullement la preuve de l’unité divine ; ce n’est que l’expression de cette conception fondamentale de Dieu qui, par son essence même, exclut toute possibilité de l’union de cette conception avec celle du nombre. Car si Dieu est ce qu’il y a de plus haut et de plus parfait, toutes les preuves antérieures, tirées de l’Ancien Testament, et les autres sur l’unité de Dieu, ne font que détruire cette conception. Mais ici, comme pour les raisonnements sur la compréhension et la non compréhension, l’auteur, évidemment, n’a pas besoin de la clarté de la pensée ; ce qu’il lui faut c’est un rapport mécanique avec la tradition de l’Église, et coûte que coûte, au détriment de la pensée, il le retient.

Après ces preuves, viennent encore des preuves particulières de l’unité de Dieu, contre les hérétiques dualistes ; preuves qui n’ont aucun rapport avec le sujet. Après quoi, on considère que le premier dogme, sur l’unité de Dieu, est prouvé, et on expose la doctrine de l’application morale de ce dogme.

L’idée de l’auteur est que chaque dogme est nécessaire à l’existence de la foi salutaire. Le dogme : « Dieu est un » est découvert. Il faut montrer que ce dogme contribue au salut des hommes. Voici comment :

« Nous pouvons tirer, pour notre usage, du dogme de l’unité de Dieu trois leçons importantes :

« Première leçon, concernant notre rapport avec Dieu. « Je crois en un seul Dieu », dit chaque chrétien commençant le symbole, en un seul, et non en plusieurs, en deux ou en trois, comme faisaient les païens et certains hérétiques ; c’est donc Lui seul que nous devons servir comme Dieu (Deut., vi, 13 ; Matth., iv, 10) ; c’est Lui seul que nous devons aimer de tout notre cœur et de toute notre âme (Deut., vi, 4, 5) ; c’est en Lui seul que nous devons concentrer toutes nos espérances (Ps., cxvii, 8, 9 ; i Pierre, i, 21) ; et en même temps nous devons nous garder de toute espèce de polythéisme et d’idolâtrie (Ex., xx, 3, 5). Les païens, en adorant un Dieu suprême, reconnaissaient aussi une foule de Dieux subalternes, et mettaient souvent au nombre de ces dieux des esprits purs, bons ou mauvais (les génies et les démons), même des morts qui s’étaient illustrés pendant leur vie ; et nous, nous révérons les bons anges, nous révérons les saints personnages qui, pendant leur vie, se sont illustrés par leur foi et leur piété ; mais nous ne perdons point de vue que, suivant la doctrine de l’Église orthodoxe, nous devons les révérer non point comme des dieux subalternes, mais comme des serviteurs et des amis de Dieu, comme nos intercesseurs auprès de Lui, comme nos coopérateurs dans l’œuvre de notre salut ; les révérer de telle façon que toute la gloire en revienne exclusivement à Lui seul, qui est admirable dans ses saints, (Ps. lxvii, 37 ; Matth., x, 40). Les païens faisaient des statues de leurs dieux ; ils exposaient en public leurs simulacres et leurs idoles ; enfin dans leur extrême aveuglement, ils envisageaient ces objets comme les dieux mêmes et leur rendaient un culte divin. Que tout chrétien se garde de tomber jamais dans une semblable idolâtrie ! Et nous, nous employons et révérons les images du vrai Dieu et des saints, et nous fléchissons le genou devant elles ; mais nous ne les employons et ne les révérons que comme des représentations sacrées pour nous et profondément instructives, et nous n’en faisons pas des dieux ; nos génuflexions devant les saintes images, nous ne les adressons point au bois ni aux couleurs, mais à Dieu lui-même et à ses saints représentés sur ces images. Telle doit l’être la véritable adoration des saintes images ; à cette condition-là, elle ne peut en aucune façon être assimilée à l’idolâtrie. »

De ce qui précède, il résulte que nous devons faire ce que font les idolâtres, mais en tenant compte d’une certaine différence exposée ici :

« On sait enfin que les païens personnifiaient toutes les passions humaines et en faisaient autant de divinités ; quant à nous, nous ne personnifions plus les passions pour les diviniser, car nous savons ce qu’elles valent ; cependant, hélas ! il arrive souvent à des chrétiens de rendre à leurs passions une espèce de culte, bien qu’eux-mêmes, ils ne s’en doutent pas le moins du monde. Celui-ci s’est si fort adonné à la gourmandise, et en général aux voluptés des sens, que, suivant l’expression de l’Apôtre, il fait son Dieu de son ventre (Ps., iii, 19) ; celui-là est tellement préoccupé du soin de s’amasser des richesses, il veille à leur conservation avec tant d’amour, que son avarice ne peut en vérité être désignée autrement que du nom d’idolâtrie (Col., iii, 5) ; cet autre est si entiché de ses mérites et de ses avantages, réels ou imaginaires, et il les porte si haut, qu’il s’en forme en quelque sorte une idole, qu’il adore lui-même et pour laquelle il exige d’autrui la même adoration, (Dan., iii). En un mot, chaque passion, chaque attachement pour quelque objet que ce soit, fût-il distingué par son importance et sa noblesse, dès que nous nous y livrons au point d’oublier Dieu et de contrevenir à ses commandements, devient pour nous un nouveau Dieu, ou une idole que nous servons ; et tout chrétien doit conserver fermement en mémoire qu’une idolâtrie de ce genre est incompatible avec le service du seul vrai Dieu, selon ces paroles du Sauveur : « Nul ne peut servir deux maîtres… Vous ne pouvez servir Dieu et les richesses. » (Matth., vi, 24).

Quoi ? Que signifie cela ? Qu’a-t-on dit, et quel rapport cela a-t-il avec l’unité de Dieu ? Comment cela en découle-t-il ? Il n’y a pas, il ne peut y avoir aucune réponse :

« Seconde leçon, concernant notre rapport avec le prochain. En croyant au seul vrai Dieu, de qui nous avons tous reçu l’existence, « en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Act., xvii, 28), et qui seul est notre but principal à tous, nous sommes aussi portés naturellement à l’union mutuelle. »

Et encore des textes, et encore moins de rapport avec ce qui précède. S’il en existe, ce n’est que par les paroles, comme une sorte de jeu de mots : « Dieu est unique, nous devons aspirer à l’union. »

« Enfin la troisième leçon, concernant notre rapport avec nous-mêmes. En croyant à un Dieu unique par essence, nous devons faire aussi tout ce qui dépend de nous pour rétablir dans notre propre nature l’unité primitive détruite en nous par le péché. Maintenant nous sentons les qualités de notre être, la désunion de nos forces, de nos facultés, de nos tendances ; « nous nous plaisons dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur, et en même temps nous sentons dans les membres de notre corps une autre loi qui combat contre la loi de notre esprit, et qui nous rend captifs sous la loi du péché qui est dans les membres de notre corps » (Rom., xxii, 23) ; de manière qu’à présent, dans chacun de nous, il y a deux hommes au lieu d’un ; l’homme intérieur et l’homme extérieur, l’homme spirituel et l’homme charnel. Appliquons donc tous nos soins à dépouiller le vieil homme selon lequel nous avons vécu dans notre première vie, qui se corrompt en suivant l’illusion de ses passions « (Eph., iv, 22, 24), et à revenir ainsi à la même unité d’essence avec laquelle nous sommes sortis des mains du Créateur. »

Et ainsi de suite, sans le moindre rapport avec le dogme de l’unité de Dieu, mais en jouant sur le mot « unité. » C’est tout le raisonnement sur l’application morale du dogme. Quant à la solution de la question de l’unité et de la trinité, il n’y en a point, et pour cause.