Croquis laurentiens/29

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Frères des écoles chrétiennes (p. 255-268).



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LA GROSSE-ISLE

Il pleut ce matin sur la Grande-Entrée. De bonne heure, le père Ben qui en marie encore un cette année, est parti, très beau, mettre les bans au Havre-aux-Maisons et s’assurer d’un prêtre pour la cérémonie. Caroline, affairée, a glissé force commissions à l’oreille de son homme et, entre temps, nous a versé le thé. C’est notre tour maintenant de partir. Debout sur la petite échouerie, ligotés dans nos cirés, nous regardons Edmond à Ben greyer son engin là-bas, en dehors de la zone d’arbe-outarde. Le teuf-teuf irrégulier de l’allumage sonne sur l’eau, s’accélère, se précipite ; démarrant soudain, le botte décrit une large courbe et vient doucement ranger l’échouerie, faisant fuir de travers les crabes roses cramponnés à la paroi.

À la barre, gabier ! et en route pour la Grosse-Isle, en traversant toute la Baie d’En-Dedans. Mais gare l’arbe-outarde ! l’arbe-outarde, c’est l’ennemi ! Les longs rubans verts pointent à la surface comme pour happer les gouttes de la pluie qui tombe toujours. Allons, Edmond ! coupe l’allumage, couche-toi à plat ventre sur la tille et désherbe ! Ouvre le carburateur maintenant et fauche encore, courageusement, à pleine herbe, dans la prairie marine !…

Cette opération, vingt fois répétée mécaniquement dans tous ses détails, dure une heure et demie, au cours de laquelle, passé l’îlot-Rouge, nous contournons à grand’peine la Grosse-Isle, une demi-demoiselle aux formes abondantes, qui abrite une petite colonie de pêcheurs anglophones. Mais l’arbe-outarde devient si agressive, qu’Edmond à Ben qui n’est pas de la Garde et ignore à la fois Cambronne et le genre d’héroïsme qui porte son nom, doit bientôt poser les armes — c’est-à-dire le crochet — et renoncer à aller plus loin. Nous jetons l’ancre le plus près possible de terre : les Grosse-Islois ne sont pas moins hospitaliers que les autres Madelinots et nous trouverons bien quelqu’un pour transporter nos bagages à la Maison du Gouvernement où doit nous attendre Édouard à Léon, courrier ordinaire de Sa Majesté le Roi entre la Grosse-Isle et Brion.

Tandis qu’Edmond à Ben, histoire de s’en retourner, débouchonne l’hélice une fois de plus, Paul Hubert va à la découverte, et pour nous distraire, nous regardons les petites épinettes griffues pleurer de tous leurs rameaux sur le flanc noir de la Grosse-Isle.

Victoire !… Un chapeau melon, velouté par la pluie, passe lentement derrière les vernes, et bientôt un jeune Anglais, émergeant du taillis, pousse bravement sa charrette à l’eau et vient opérer notre sauvetage, celui de la malle aux spécimens et de l’informe carton — œuvre de génie dans les circonstances — arche du salut où, pour les soustraire à ce déluge, nous avons embouveté nos chapeaux, comme chez nous, au printemps, en fermant la cabane, on faisait des chaudières à sucre !

La charrette surchargée cahote lentement sur la boue de la grève, puis sur le pontage jeté à travers des laiches brunes et des renoncules d’eau du grand marais saumâtre qui sépare la Grosse-Isle proprement dite de son pendant, le Cap-Nord. Au bout d’une demi-heure, trempés comme des soupes, nous sommes à la Maison du Gouvernement, construction de bonnes dimensions, mais déjà sur le retour, à la fois bureau du télégraphe et du téléphone, et maison commune, louée pour les mois de pêche. C’est là, croyons-nous, qu’Édouard à Léon nous attend avec impatience, pour nous introduire au paradis de Brion.

Malgré la pluie, les hommes sont sortis de la maison et, poliment, ont enlevé dans leurs bras robustes nos bagages ruisselants. Quelle délicieuse surprise de nous retrouver chez des francophones !…

— Édouard à Léon est-il arrivé ?

— On l’espérait à neuf heures. Mais la mer est bien mauvaise !…

Nous sommes tombés dans l’un des groupes de pêcheurs nomades venus pour le maquereau d’été. Ceux-ci sont du Barachois et de l’Hôpital, sur l’Étang-du-Nord : une douzaine d’hommes, quelques mousses, deux femmes et une fillette, pour la cuisine. Depuis trois longs jours, la pluie et le vent enferment, immobilisent ces bonnes gens qui attendent, avec l’incommensurable patience des primitifs, que le temps se refasse et que la mer s’aplanisse.

Ayant mangé sous l’appentis un tourteau blanc et un morceau de maquereau salé, et bu un bol de thé noir, nous passons dans la salle obscure et démeublée où hommes et mousses sont réunis, debout, assis sur les marches de l’escalier, appuyés sur le poêle éteint. Les pêcheurs acadiens ne parlent guère. Ils écoutent plus volontiers. Comme il n’y a absolument aucun autre moyen de tuer le temps, il faudra subir le tête-à-tête jusqu’au soir, causer et causer sans cesse, sans cesse tisonner la conversation toujours retombante, dans la demi-obscurité de ce jour noir, sous l’œil grand ouvert des mousses silencieux. Mais aussi quelle belle occasion pour pénétrer à l’intime des Madelinots, pour écouter battre leurs cœurs, surprendre leurs amours et leurs aversions, goûter leur admirable philosophie de la vie.

Édouard à Léon n’arrive toujours pas ! D’ailleurs, le fil téléphonique de Brion est rompu depuis plusieurs semaines et nous sommes sans nouvelles de lui. On nous assure cependant que son devoir est de traverser au premier beau temps et qu’il ne peut tarder beaucoup.

Comme le soir arrive, on nous dirige chez le vieux Best, le naufragé jerseyais. Nous trouvons un intérieur charmant, soigné par une écossaise en cheveux blancs, illuminé par le sourire et les yeux noirs de Vera et de Stella, deux fillettes orphelines qui nous regardent curieusement dans la porte de la cuisine. Aux murs, des sentences de l’Écriture font cercle, et une Bible usagée, entourée d’un cordon de laine noire, et religieusement posée sur une table, occupe le centre de la pièce d’honneur !…

Le lendemain, un dimanche, se leva radieux. Le ciel était pur, mais, hélas ! le vent qui l’avait nettoyé avait davantage déchaîné la mer.

No Brion to-day, sir ! dit le Jerseyais, rencontré de bonne heure sur le seuil, and hardly to-morrow !…

Et il nous faut subir la tristesse du dimanche protestant à la Grosse-Isle, du dimanche sans messe, sans cloche, sans l’attroupement et le babil à la porte de l’église ! Pour oublier la lenteur des heures qui ne passent pas, nous allons voir nos amis les pêcheurs. Il n’y reste guère que les vieux, les femmes et la petite Justine. Les jeunesses n’y ont pu tenir ! Hier soir, malgré le temps sordide, ils ont hâlé un botte à travers la dune jusqu’à l’Eau-Profonde, et, insoucieux de la pluie froide qui dégouline dans le cou, de l’arbe-outarde impitoyable qui barre la route et étouffe le moteur à chaque instant, ils ont mis le cap sur l’Étang-du-Nord. Cinq heures de route entre deux horizons accablants avec de l’eau sur la tête, sur les genoux et sous les pieds ! Mais ils auront la messe et la cloche et, s’il fait beau temps, le charmant caquetage sur la pelouse en attendant le dernier coup !

Nous causons un peu avec le père Décoste, avec sa femme, une silencieuse entre ces silencieux, triste, fragile, que personne ne soupçonnerait d’être la mère des robustes gaillards qui, hier, appuyés sur le poêle froid, écoutaient mes fastidieux propos de citadin dépaysé. On nous fait charitablement entendre que, si le vent calmit un peu, Édouard à Léon pourra peut-être arriver sur le soir.

Ayant administré à nos bottes, à même le quart, une forte dose d’huile de foie de morue, nous allons flâner sur les dunes, nous asseoir au sommet des buttereaux, nous amuser à faire filer le sable fluide en minces nappes, le long de leurs flancs. Au bout d’une demi-heure, les ressources de la balistique des grains de sable sont épuisées, et pour changer d’amusette, nous nous acharnons à exhumer les tiges sans fin du seigle de mer, cette étrange graminée qui mange le vent et boit la silice, qui s’attache au flanc de la dune, croît plus vite qu’elle ne roule, émet des racines à chacun de ses nœuds pour lutter contre l’enlisement. Une fois cramponné au dos de la dune, le seigle de mer la pique de touffes vertes de plus en plus rapprochées, la maîtrise peu à peu et finit par l’immobiliser à jamais. Alors sur les sommets des buttereaux enfin domptés, il érige en signe de triomphe ses longs épis couleur de sable qui ondulent et hurlent victoire à toutes les touches du vent siffleur !…

De temps en temps, nous couvrons nos yeux de nos mains et tâchons de percer l’horizon de mer, mais Édouard à Léon, le malheureux, reste toujours une simple probabilité !

Peut-être ne sommes-nous pas assez haut, ici ?… Nous laissant glisser d’un trait au bas du buttereau nous gagnons au pas de course le Cap-Nord. Et maintenant, commodément assis au sommet de la demoiselle, sur un épais feutrage de camarine, nous nous exerçons à la patience, tâchant d’atteindre au degré héroïque des Madelinots qui, depuis une semaine, silencieux, appuyés sur le poêle, attendent sans une plainte le beau temps et le maquereau, pendant que leurs vivres et leurs ressources se consument rapidement et sans profit.

Un moment, Paul Hubert redresse sa haute taille et, par-dessus la mer écaillée de vagues, regarde les falaises sanglantes de Brion qui barrent l’horizon du nord.

— Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

— La mer est déserte comme au lendemain du déluge !

Recouchons-nous sur la camarine, et l’œil dans le bleu, suivons les évolutions des esterlais qui criaillent au-dessus des grès fouettés par la mer !…

Ce soir de dimanche, les pêcheurs du Barachois campés tout près, à l’Eau-Profonde, sont venus faire la courte veillée avec les Décoste. Nous étions une quinzaine, hommes et femmes. La conversation roulait sur la pêche, et sous le stoïcisme apparent, il était distinctement indiqué qu’une angoisse mortelle étreignait le cœur de ces braves gens. Le vent persistait et le maquereau tardait à paraître dans les eaux de la Madeleine. Manquerait-il au rendez-vous, comme en telle et telle année ?… C’est la perspective blafarde de la disette et de l’hiver sans ressources, qui passe dans les esprits bien que les mots ne disent pas cela ! Pas une parole de révolte contre l’inévitable, cependant, mais une résignation et une confiance admirables en la Providence de Dieu.

J’ai honte alors de mes impatiences égoïstes ! Il ne s’agit pour moi que de recherches et d’agrément, tandis que pour ceux-là, c’est le pain quotidien, le pain de leurs enfants. Oui ! Je sens la rougeur me monter au front. Et dans un beau mouvement, je crois bien que je donnerais congé pour huit jours à cet insaisissable Édouard à Léon, pour que le vent calmît, pour que le maquereau fît diligence et vînt se jeter sur les hameçons des pêcheurs ! Mais Celui qui tient les rênes des coursiers de l’air est le même qui dirige, dans les vallées obscures de l’océan, l’instinct mystérieux des poissons ! Nos désirs et nos colères n’y peuvent rien, et seul, le levier de la prière, tout-puissant parce qu’opérant sur les causes secondes de toute éternité, est à notre commande. C’est pour cela, sans doute, que la petite Justine, l’enfant blonde aux gros bas blancs, égrenait son chapelet à l’heure de la messe. Les Ave, bien sûr, demandaient à la Vierge de mâter le vent, et les Pater, de pousser le maquereau.

Il y a peu de chaises sous l’appentis où l’on veille à la lampe. Les hommes sont assis où ils peuvent, sur le banc, sur les coffres, sur la boîte à charbon. Tout à coup le père Noël se lève, ouvre la porte qui donne sur la mer, et regarde les étoiles. Le silence se fait. Chacun suppute en son cœur les chances pour le lendemain !…

— Qu’est-ce que ça dit ? interroge Marie à Julien, quand le vieux a repris sa place sur la boîte à charbon.

— Peut-être bien que ça va beausir mais il y a encore trop de queues de vache dans le ciel !…

— Et les jeunesses ne sont pas arrivées ? dit quelqu’un.

— Ils ne s’ennuient pas à l’Étang-du-Nord ! C’est plus gai qu’ici… surtout quand il n’y a pas de poisson !…

Tous ensemble, obéissant au mot d’ordre tacite du réveille-matin qui marque dix heures, les veilleux se lèvent et sortent pour regagner lentement leurs cabanes de fortune, à vingt pas de la mer hurlante….

Sur la route où nous marchons, le vent du large qui a lavé la face des étoiles, nous soufflette et nous fait baisser la tête. Que sera demain ?… Je voudrais tant que demain fût beau et tranquille, sans doute pour nous ouvrir la route de Brion, mais surtout — oh ! très sincèrement, — pour apporter la joie sainte du travail aux pêcheurs du Barachois, et pour voir renaître le sourire de la petite Justine !…

Le grand soleil d’hier, ironique et joyeux. Pour nos yeux terriens, la mer est toujours aussi agitée. Mais évidemment nous n’y connaissons rien. Elle a dû beaucoup calmir car, sauf le père Décoste, tous les pêcheurs sont au large, sondant au maquereau. Ils ont poussé durant la nuit, aux étoiles, et du haut du Cap-Nord, on peut les voir, points infimes dispersés sur l’étendue, margaux lointains posés sur la face crépue de la mer.

Édouard à Léon viendra sûrement, ont dit les femmes ! Et cependant neuf heures, dix heures, onze heures ne l’amènent pas. À bout de patience nous songeons à noliser un bateau de pêche. Le père Décoste, à qui nous faisons des ouvertures, va voir la mer un long moment, rentre et nous demande d’attendre encore. Sa pensée intime est claire, qu’il ne dit pas. Qui sait ? C’est peut-être aujourd’hui que le poisson va donner. Et tout le monde veut être là ! D’ailleurs, Édouard à Léon viendra sûrement !

Alerte ! Un botte qui surgit de la mer, grossit de minute en minute et vient droit sur nous, jouant du nez dans l’écume blanche qu’il poursuit et talonne. Victoire ! C’est lui sans doute, et nous rentrons boucler nos malles. Pendant ce temps, le botte profitant des trois vagues d’embelzie a pris terre, et les hommes, dans l’eau jusqu’aux genoux, le tirent sur le sable. Hélas ! maintenant que, le pas lourd, tête basse comme des coupables, ils montent vers la maison, je les reconnais. C’est le père Noël et son mousse.

La femme courbée sur le poêle, verse de l’eau dans le coquemar. Sans se retourner, comme pour garder un instant de plus sa fragile espérance, elle interroge :

— En avez-vous pris ?

— Rien.

Un long silence, où chacun essaye d’endormir en son âme, avec les ressources d’optimisme de sa nature particulière, la commune angoisse. Puis, la femme, sans se relever, sourdement :

— C’est déconfortant !

— Oui ! c’est déconfortant !

L’homme prit sa pipe, la tourna entre ses doigts, oublia de l’allumer, et s’assit sur la boîte à charbon, les jambes écartées, regardant à terre. Ce fut tout.

La petite Justine entra, portant de l’eau. Les yeux grands, elle regarda tour à tour son père et sa mère, comprit, et son beau visage d’enfant, modelé pour le rire et la joie, se durcit un peu. Elle ne dit rien non plus. D’un souple mouvement, rejetant sur son dos ses fortes nattes blondes, elle s’assit, le menton sur le poing, près du poêle qui chantait.

Quelle impuissance est la nôtre devant la fatalité apparente de ces douleurs muettes et imméritées !… On cherche des mots qui ne viennent pas, une forme de sympathie qui ne soit pas indiscrète. Au fond, il n’y en a qu’une : s’associer docilement au silence de tous.

Un bruit de voix au dehors, et un pas rapide qui foule le seuil.

— Édouard à Léon !

C’est bien lui, cette fois ! Quoique nul ne l’ait vu venir, son botte est déjà mouillé, et il entre à grands pas, son sac rouge sur l’épaule, pressé d’échanger le courrier et de s’en retourner. Nous allons donc pouvoir partir, enfin ! Ce n’est pas trop tôt ! Un peu plus et nous manquions le vapeur qui touche à Brion demain, pour la dernière fois peut-être cet été !

En distribuant des adieux à droite et à gauche, je m’aperçois, à des indices qui ne trompent pas, que je m’étais attaché aux pêcheurs du Barachois, et de les quitter sous l’impression pénible de tout à l’heure, cela me fait quelque chose, là, au cœur !

Mais eux, stoïques, se sont retrouvés, déjà. Ils s’empressent, chargent nos bagages sur leurs robustes épaules, et nous souhaitent bon voyage. La voile se dresse, le moteur pétarade, et sous le grand soleil de midi, nous prenons la mer…



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