Mozilla.svg

Curiosités, croyances, superstitions, chansons et coutumes de l’Ille-et-Vilaine/Laillé

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

LAILLÉ

Il n’est pas, à nos yeux, de sites plus charmants que les coteaux de Laillé, sur les bords de la Vilaine.

Couronnés de chênes ou de sapins, ces coteaux ont, sur leurs versants, des taillis, des fougères, des ajoncs aux fleurs d’or en hiver et des bruyères roses en été. Parfois un petit ruisseau s’est creusé son lit dans le flanc du rocher, et de ses rives s’exhale un parfum de menthes et de plantes aquatiques.

Rien n’est gai au printemps comme les bois de Saint-Jean et la vallée du Breil-Durand qu’habita jadis la belle Claude de Châteaugiron.

Rien n’est sauvage, en été, comme la lande, grillée par le soleil, à l’orée de la forêt près du menhir de la pierre qui chôme et des rochers de Cahot.

Un de nos grands paysagistes, Henri Saintin, a compris cette belle nature et l’a reproduite dans divers tableaux que les amateurs se disputeront un jour, car ils sont empreints de la mélancolie des lieux et de la poésie qu’inspire notre Bretagne.

Au sud du bourg de Laillé est une lande qui dépendait jadis de l’ancien fief du Désert. Cette lande mamelonnée, encore immense, n’est rien en comparaison de ce qu’elle était jadis : elle s’étendait depuis Laillé jusque vers Chanteloup et Bourg-Barré. On rencontre çà et là des traces de redoutes ou de camps retranchés à peu près comblés, ce qui prouve que des batailles ont eu lieu dans ces parages.

Un coin de la lande porte le nom des saigneries, en souvenir sans doute du gibet du seigneur, ou peut-être aussi d’un combat où les vaincus massacrés ont arrosé la terre de leur sang.

La lande du Désert, telle qu’elle est aujourd’hui, avec ses collines et ses vallées profondes, est pleine d’attraits. Son humble petite chapelle abritée par des châtaigniers et, au-delà d’un ruisseau, les bois gravissant les coteaux du Perray et de Gourdel, donnent à ces lieux un aspect ravissant, qui fait oublier les tristes souvenirs du passé et le nom sinistre des saigneries.

Au XVIe siècle, l’église paroissiale de Laillé était située près de la Vilaine, à la Corbinais, à un kilomètre environ du château de la Réauté.

On nous a montré, il n’y a pas longtemps, le Champ-Morin, dans lequel elle se trouvait, ainsi que le cimetière, et nous y avons vu des briques, des fragments de pavés et de grandes pierres taillées.

L’église, à l’extrémité ouest du territoire de la paroisse, était très mal située pour la commodité des habitants ; aussi, en 1600, à en croire l’inscription qui existait encore, en 1851, sur l’église actuelle, celle-ci devint l’église paroissiale.

En effet, à la fin du XVe siècle, un petit édifice appelé chapelle du Patys, évidemment à cause de sa situation au milieu d’un terrain vague, occupait l’emplacement de l’église que nous voyons aujourd’hui. Cette chapelle fut agrandie ou reconstruite dans des proportions plus vastes, par les soins et aux frais d’un prêtre appartenant à la famille de la Ville-Thébaud.

Il ne reste de l’église de 1600 que la nef avec ses fenêtres en plein cintre. Tout le surplus a été refait en 1851 et 1852.

Les anciens seigneurs de Laillé habitèrent jadis le château de Saint-Jean-de-Laillé, qui devait être, suppose-t-on, près des bords de la Vilaine, puis le Breil-Durand, par suite du mariage, au xvie siècle, de Claude de Châteaugiron avec le seigneur de la Barre, et enfin le château de la Guinemenière, qui occupait la place d’une bergerie qui existe encore près du château moderne.

La Guinemenière fut longtemps habitée, au XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe siècle, par la célèbre famille de Marbœuf, dans laquelle allait souvent, vers 1717, le gouverneur de Bretagne, le maréchal de Montesquiou.

Le 6 septembre 1742, M. Louis-Charles-Marie de la Bourdonnaye, chevalier, comte de Montluc, président au Parlement de Bretagne, et Mme la présidente de Montluc, achetèrent la terre et seigneurie de Laillé.

M. de la Bourdonnaye mourut à Paris, le 15 juillet 1775. Son fils Charles-Sévère-Louis eut l’idée, au commencement de 1777, de construire le nouveau château de Laillé, et fit exécuter, au mois d’avril de ladite année, la démolition du château de la Guinemenière. Il habitait alors son château de Cicé, dans la commune de Bruz.

Les travaux de la nouvelle construction avancèrent rapidement, puisque le 14 décembre 1779, le sieur Jagu, sculpteur à Rennes, rue Saint-Melaine, s’engageait, par acte sous seing privé, à faire pour le compte de messire de la Bourdonnaye, marquis de Montluc, seigneur de Laillé, les deux frontons du château de Laillé, l’un sur la cour, l’autre sur le jardin, sous la direction de M. Binet, architecte, moyennant la somme de 750 livres.

Malgré cela, le château de Laillé n’était pas encore complètement achevé lorsqu’il fut saccagé et mutilé en 1793.

Ce splendide bâtiment — qui, au dire des bonnes gens, a autant de fenêtres que de jours dans l’an — est dans une situation merveilleuse. Du promenoir situé devant le château, la vue embrasse l’un des plus beaux panoramas du pays. On découvre toute la vallée de la Seiche, les bourgs de Saint-Erblon, Bruz, Chavagne, et au loin Rennes et son Thabor. Des avenues princières, des arbres gigantesques, des sous-bois ravissants allant jusqu’aux rochers escarpés de la Vilaine, complètent ce séjour enchanteur.

A l’extrémité nord de la forêt de Laillé, près des landes de Cahot, sur le bord d’un chemin, se trouve le menhir malheureusement renversé de la pierre qui chôme. Il a 4 mètres de longueur, 1m80 de largeur et 0m80 d’épaisseur.

Un sieur Radoux, fabricien de Laillé, avait sans doute, dans ses rêves ambitieux, supposé que cette roche devait cacher un trésor. Aussi une nuit, — il y a de cela cinquante ans environ — par un clair de lune, dirigea-t-il ses pas vers la lande, armé de pioches et de pelles pour jeter par terre la pierre des anciens.

La nuit toute entière se passa à creuser le sol et à renverser le géant. Le jour le surprit fouillant et cherchant sans rien découvrir. Il travaillait sans cesse, la sueur au front, sans remarquer les pâtres qui faisaient cercle autour de lui. Quand il les aperçut, il eut honte du sacrilège qu’il venait de commettre et se sauva comme un voleur, accompagné des rires et des moqueries des enfants qui le rappelaient pour lui montrer un crapaud — le gardien du trésor sans doute — qu’ils avaient trouvé sous le menhir.

De nombreuses anecdotes sur le château de Laillé, et les guerres de la chouannerie, se sont perpétuées — avec plus ou moins d’exagération — dans l’esprit des habitants de Laillé et d’Orgères, et font encore, à l’heure actuelle, l’objet des récits des longues veillées d’hiver.

Ainsi l’on raconte que le seigneur de Laillé acheta la chaux dont il avait besoin pour la construction du château à des chaufourniers des villages de Chartres et de la Chaussairie. Ces marchands amenaient leur marchandise à dos de cheval et, pour se faire payer, passaient au contrôle, c’est-à-dire devant un surveillant chargé de mesurer la chaux et de donner le bon à payer. L’un de ces chaufourniers, peu scrupuleux, paraît-il, au lieu d’entrer tout droit au chantier pour y déposer la charge de sa bête, prenait un chemin détourné et s’en allait, tantôt par le bois de Saint-Jean, tantôt par le bourg, rejoindre la voie qui conduisait de Chartres au château. Là, il prenait une blouse et une veste de rechange, de façon à se déguiser complètement, et se présentait de nouveau au contrôle où on lui donnait un second laisser-passer. De cette façon il vendait deux fois sa marchandise.

La manœuvre réussit pendant quelque temps, mais à la fin sa ruse fut découverte. Arrêté et jugé séance tenante, il fut condamné à être pendu haut et court à l’un des beaux arbres que l’on admire dans les avenues du château.

Heureusement pour le malheureux, la marquise fut informée de ce qui se passait. Elle ordonna qu’on lui infligeât seulement le supplice de la hart, puis le fit relâcher en lui interdisant à jamais l’entrée de la paroisse de Laillé.

À l’époque de la Révolution le seigneur de Laillé se fit le champion de la royauté et défendit, les armes à la main, les privilèges qu’on voulait abolir.

Il était d’une bravoure à toute épreuve et tellement redouté que, bien que le château et les terres de Laillé fussent mis en vente comme biens nationaux, personne n’osa en faire l’acquisition.

Le seigneur de Laillé établit son quartier général au château même de Laillé et devint, à partir de ce moment, l’adversaire terrible des soldats de la République.

Il était admirablement secondé par deux lieutenants dont on a conservé le souvenir et les noms :

L’un d’eux, appelé Manet, était un gars déterminé et prêt à tout.

L’autre se nommait Théaudière, dit Vive la joie, qui savait mener de front la guerre et l’amour.

Manet, par une nuit sombre, put à lui seul, en faisant supposer qu’il était à la tête d’une troupe nombreuse, dévaliser le courrier de la République, porteur de grandes valeurs et escorté d’une douzaine de hussards. Le courrier et les soldats eurent une peur atroce, tellement Manet joua bien son rôle.

Les chouans se tenaient ordinairement en embuscade, sur le bord de la route de Rennes, sous un vieux chêne situé entre la Renardière et Bel-Air, d’où ils fusillaient les voyageurs.

Une parente de l’auteur de ces lignes passant en ces lieux à cheval, en croupe derrière son mari, eut son manteau traversé d’une balle.

Manet fut tué dans le fameux combat qui eut lieu à la Touche-Tison, près de la mare à la fiancée, sur la route de Rennes à Nantes. Il reçut un coup de feu en pleine poitrine, se traîna néanmoins à trois cents mètres de là, dans un fossé, où il fut rejoint et achevé par les bleus.

Théaudière, lui, s’était fait aimer de la meunière du moulin à vent de trompe souris, ou d’un autre moulin situé sur la lande de Teslé. On n’est pas complètement d’accord sur ce point ; mais toujours est-il que cette meunière rendait d’incontestables services aux chouans de Laillé car, selon que les ailes de son moulin étaient en croix ou en forme d’X les blancs savaient que les bleus étaient plus ou moins éloignés, et que les chemins des alentours offraient peu ou prou de sécurité.

Les meuniers courant la pochée, c’est-à-dire toujours par monts et par vaux, allant à dos de cheval de village en village, de hameau en hameau, d’auberge en auberge pour prendre du grain ou porter de la farine, étaient plus à même que qui que ce soit de donner des renseignements sur les événements et sur la présence ou l’absence, dans le pays, des troupes régulières.

Théaudière allait donc souvent courtiser sa meunière pour savoir ce qui se passait dans les environs et principalement à Pont-Péan où les bleus avaient établi un poste avec des patrouilles qu’ils envoyaient à droite et à gauche pour surveiller leurs ennemis.

Le seigneur de Laillé, comme tous les chefs de cette guerre néfaste, se vit dans la nécessité de punir les traîtres, de terroriser les faibles, de fusiller les prisonniers et souvent, hélas ! de faire taire en lui les lois de l’humanité pour le salut de sa cause.

Voici d’ailleurs, entre mille, un épisode de ces temps malheureux.

Les bleus avaient été repoussés au Pâtis, sur le territoire d’Orgères, et plusieurs de leurs morts jonchaient le sol. Parmi eux se trouvait un chouan qui semblait agoniser sur le revers d’un talus.

Un jeune homme et sa fiancée, revenant de Rennes, où ils étaient allés faire leurs emplètes de noces, passèrent en ces lieux, et le futur marié, peu partisan des guerres qui ensanglantaient le pays, dit en regardant le chouan : « Qu’il rende donc l’âme et que ce soit le dernier ! » Le malheureux jeune homme paya cher ces paroles imprudentes.

Le blessé ne mourut pas et se rétablit même assez promptement. Il avait entendu les paroles du fiancé et les avait répétées à son chef. Celui-ci jugea à propos de faire un exemple pour répandre de plus en plus la terreur autour de lui. Il attendit pour cela le jour de la noce des infortunés jeunes gens, et, le soir de la fête, au moment où le marié pensait à tout autre chose qu’à mourir, il le fit empoigner par une bande de chouans armés jusqu’aux dents. On le conduisit près du bourg d’Orgères, dans les prés Benoist, et là il fut assommé à coup de hoyaux. Les chouans n’osèrent pas le fusiller dans la crainte d’attirer les bleus qui seraient accourus au bruit des détonations.