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Curiosités, croyances, superstitions, chansons et coutumes de l’Ille-et-Vilaine/Le bon Dieu à Laillé

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Le bon Dieu à Laillé.

I


Le bon Dieu, en compagnie de saint Jean et saint Pierre, vient quelquefois sur la terre et effectue des promenades dans les pays qu’il affectionne.

Un jour qu’il s’en allait à pied, de Rennes à Bain, toujours accompagné de ses deux saints favoris, il s’arrêta à Bout-de-Lande pour déjeuner.

Dans l’auberge où il entra, on leur servit une omelette au lard et de la tête de veau qu’ils trouvèrent parfaites, car ils mangèrent tout.

Le bon Dieu en se levant de table dit : « Pierre, règle la dépense. »

— La bonne plaisanterie, répondit le portier du paradis, vous savez bien que je suis gueux comme Job.

— Alors c’est à toi, Jean, de régler ce que nous devons.

— Je n’oserais jamais, seigneur, j’aurais trop peur de vous humilier.

— Je vois bien que vous êtes des farceurs, dit le bon Dieu en souriant, et il jeta une pièce d’or sur la table.

— Je ne puis vous rendre la différence, répondit la bonne femme, je n’ai pas de monnaie.

— C’est bien, gardez tout, reprit le bon Dieu, vous en aurez besoin bientôt.

Le mari de la cabaretière, qui fumait sa pipe au coin du feu, avait d’un œil d’envie convoité la bourse pleine d’or du bon Dieu.

« Si je pouvais l’avoir, se disait-il, ma fortune serait faite et je n’aurais plus besoin de travailler.

Il regarda de quel côté se dirigeaient les voyageurs et lorsqu’il les vit prendre la route de Bain, il s’empara d’un gros bâton et s’en alla à travers champs les attendre au coin de la lande de Morhéan.

Le maître du monde marchait en avant et arriva le premier près du malfaiteur qui s’élança sur lui, le prit à la gorge et s’écria : « La bourse ou la vie. »

Dieu le toucha seulement du doigt et le changea en âne. Puis il chassa devant lui la bourrique aux longues oreilles, qui baissa la tête d’un air penaud.


II


Arrivés au haut de la côte de Bel-Air, ils rencontrèrent un meunier qui se rendait à son moulin, chargé d’un énorme sac de grain.

Le pauvre diable n’en pouvait plus, et la sueur lui coulait sur le visage.

— Tu sembles bien fatigué, mon brave homme, lui dit le seigneur Dieu, tu n’as donc pas d’âne à ton service ?

— Hélas ! je suis trop pauvre pour cela.

— Si tu veux je vais te louer le mien.

— Je ne demande pas mieux, si vous vous voulez être raisonnable.

— Je te laisserai mon âne pendant sept ans et, chaque jour, tu déposeras une obole dans une tirelire que tu me remettras à l’expiration de notre marché.

— C’est une affaire conclue, répondit le meunier, qui avait examiné la bête en détail et l’avait trouvée capable de faire un bon service.

— Ce n’est pas tout, ajouta le bon Dieu, je dois te dire que mon âne ne mange point. Chaque fois qu’il semblera avoir faim et qu’il braira comme pour demander sa bronée, tu prendras un bâton et frapperas dessus à tour de bras jusqu’à ce qu’il se taise.

Le meunier était ravi comme bien on pense.


III


Lorsque les sept années furent écoulées, le bon Dieu, toujours accompagné de saint Pierre et de saint Jean, revint à Bel-Air chercher son âne.

Le meunier avait fait fortune, car sa bête qui, en effet, ne mangeait point, avait travaillé comme quatre animaux de son espèce.

Il la rendit au bon Dieu et lui remit le montant exact des oboles amassées jour par jour qui formaient un assez joli chiffre.

Le seigneur se rendit à l’auberge de Bout-de-Lande.

— Nous reconnaissez-vous ? dit-il à la bonne femme qui vint au-devant d’eux, voilà juste sept ans que nous sommes venus déjeuner ici.

— Et vous nous aviez servi, ajouta saint Pierre, une omelette au lard et une tête de veau comme on n’en mange pas dans le paradis.

— Ne pourriez-vous pas nous en servir de pareilles ? s’empressa de dire saint Jean, qui était tant soit peu gourmand.

— Vous aurez ce que vous désirez, mes seigneurs, répondit la bonne femme qui reprit en gémissant. Oui, je me souviens de votre première visite et ne saurais l’oublier, car c’est à partir de ce jour que mon pauvre homme a disparu.

— Votre homme, dit le bon Dieu, mais il est à la porte qui n’ose entrer. Allez donc le chercher.

La femme courut ouvrir la porte et trouva son mari qui, après l’avoir embrassée, vint se jeter aux pieds du bon Dieu en lui demandant pardon.

— Relève-toi, lui dit le seigneur, tu es pardonné. Prends cet argent que m’a remis le meunier de Bel-Air, et rappelle-toi que l’argent gagné est le seul qui profite.