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Cybèle, voyage extraordinaire dans l’avenir/01

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CHAPITRE 1


Retour imprévu aux Martigues (Bouches-du-Rhône) du lieutenant Numa Honorat de la marine française et préparatifs du mariage de mademoiselle Jeanne, sa sœur, avec le jeune Marius Foulane futur notaire. — Où l’on fait la connaissance des familles Honorat et Foulane destinées à n’en plus faire qu’une seule. — Idées peu ordinaires que Numa tenait de son ancien profeaseur, l’excentrique M. Coral. — Véridique théorie d’Adhémer sur la périodicité des déluges universels. — Triste avenir que les siècles futurs réservent à notre hémisphère fatalement condamné à être un jour presque tout entier englouti sous les flots de l’Océan. — Émotions d’une veille de noces, et réflexions sublimes de l’amoureux Marius.


— Mais, c’est bien lui C’est Numa !

— Ah ! ce cher enfant !

— Ce brave ami !

— Mon frère chéri !

— Oh ! l’excellente surprise !

C’est par ces affectueuses exclamations que se voyait accueilli au seuil d’une maison de belle apparence un jeune officier de marine que le train de cinq heures du soir venait d’amener aux Martigues.

Numa Honorat, presque constamment à la mer, tantôt en Extrême-Orient, où il avait tenu vaillamment sa place parmi les braves marins de l’amiral Courbet, tantôt en quelque station lointaine de nos établissements des Antilles ou de Madagascar, ne faisait plus que de rares et trop courtes apparitions dans sa famille. Or, cette fois, muni d’un plus long congé que d’habitude, il venait de rentrer en France à bord de la Revanche, après avoir échangé, à vingt-huit ans, le grade d’enseigne pour les triples galons de lieutenant.

Entre ceux qui s’empressaient ainsi autour de sa personne, venait d’abord la respectable madame Honorat, mère du jeune officier qui, appuyée sur l’épaule du marin, témoignait la joie de revoir son fils, comme font les mères, avec des yeux humides ; doux pleurs bientôt suivis de larmes, cette fois amères, au souvenir de son mari, souvenir subitement ranimé par la présence de ce portrait tout vivant de feu le commandant Honorat, tué en 1871 au fort de Vanves par un obus prussien.

C’était ensuite une charmante jeune fille, la propre sœur de Numa, qui s’attachait radieuse de plaisir à l’autre bras de l’officier, lequel soutenant ainsi les deux femmes, répondait tout souriant aux questions pressées de son ami d’enfance, Marius Foulane, grand beau garçon tout de rondeur et de franchise dont la mobile physionomie méridionale marquait en ce moment la joie la plus expansive. Les deux amis ne s’étaient pas revus depuis un ancien temps de vacances qu’ils avaient employé à faire ensemble un agréable voyage méditerranéen et bien souvent Marius avait amèrement souffert de voir que son ami, toujours au loin, allait lui manquer au moment où il lui serait le plus désirable de l’avoir auprès de lui. Or c’était lorsqu’il n’y comptait décidément plus que tout à coup son vœu se réalisait.

— Il nous arrive tout de même à temps pour la noce, ce Numa, et sans prévenir personne encore, le sournois.

— Hé ! mon ami, en campagne est-on jamais sûr du lendemain ? Et puis, ma foi, en quittant le bord, Toulon est trop près des Martigues pour se refuser le plaisir de vous faire une petite surprise.

Il y avait là également M. Foulane, le père, dont la figure grave d’habitude, venait de s’éclairer joyeusement à l’unisson des autres ; et aussi la bonne servante Martine, presque de la famille, car c’était elle qui avait élevé Marius, orphelin de mère dès l’enfance, et l’avait vu grandir de pair avec son ami Numa.

Et tous fêtaient du meilleur cœur l’arrivée du jeune marin qui apportait un surcroît de joie par sa présence ; car l’on était déjà tout à la joie dans cette maison où allait se célébrer une de ces unions qui réunissent tous les bonheurs à la fois : affection profonde des jeunes fiancés commencée dès l’âge le plus tendre et grandie avec les années ; fusion de deux familles que rapprochait déjà une vieille intimité position sociale respectable, et fortune honnête. Que pouvait-on souhaiter encore ? On désirait, sans oser l’espérer, le retour du frère, de l’ami absent, et l’absent revenait juste à point pour signer au contrat de mariage.


C’était une habitation qui avait assez grand air que la maison de Me Démosthène Foulane. Elle attirait le regard entre toutes les maisons voisines par son faîte élevé et ses belles proportions ; maison de notable, cela se reconnaissait de suite. En effet, au-dessus du portail cintré qui s’ouvrait à deux battants sur la jolie rue d’Aiguevives, on voyait saillir les panonceaux du notariat qui ne se plaisent d’ordinaire que sur de beaux immeubles. Et précisément en ce moment où commence cette histoire, les rayons obliques du soleil couchant de Provence, frappant la face du cuivre poli, mettaient comme un brûlant météore sur le front de cette demeure. On eût presque dit un autre soleil descendu du firmament pour honorer de sa visite le séjour d’un mortel prédestiné, comme aux temps lointains où des signes célestes venaient annoncer quelque destinée extraordinaire.

Ici pourtant ne se préparaient que les destins modestes d’un nouveau chef de l’étude Foulane, laquelle en était de ce fait à son troisième titulaire de la même lignée, car Me Démosthène Foulane, qui l’avait héritée de son propre père Aristide, la cédait à son tour à son fils Marius.

Tout étant ainsi arrangé, et un heureux mariage sur le point d’être consommé, il semblait donc que l’avenir du jeune notaire fût absolument fixé et tout à fait inébranlable sur d’aussi excellentes assises. Pour l’heure, il n’y avait de place dans la pensée de Marius que pour tout ce qui se rattachait à l’être charmant qui allait devenir sa femme ; et certes, qui avait entrevu seulement une fois mademoiselle Jeanne comprenait bien cela et enviait le sort de l’heureux Marius.

On eût en vain fouillé la Provence tout entière pour trouver des yeux d’un bleu plus célestialement profond sous un front aussi pur d’où s’écartaient deux bandeaux gracieux d’abondants cheveux noirs. Si Marius aimait sa Jeanne éperdument, Jeanne aimait Marius de toute son âme, et les deux cœurs qui s’étaient dès longtemps compris, s’étaient donnés l’un à l’autre si naturellement que les fiancés n’eussent pu dire quel jour cela leur était arrivé. Pas de soupirs inutiles, pas de coquetteries, pas de jalousie non plus. Il y eut bien cependant le jeune monsieur Camoin, le juge de paix, qui s’était de son coté follement épris de Jeanne et que sa passion entraina à d’insistantes démarches presque humiliantes pour un magistrat ; mais le cœur de Jeanne ne put que le plaindre, car ce cœur appartenait irrévocablement à Marius, et celui-ci le savait si bien qu’il avait fini lui-même par prendre aussi en pitié ce rival malheureux.

Le moment solennel approchait. Numa vraiment n’arrivait pas trop tôt, car le mariage se célébrait pas plus tard que le lendemain. L’église et la mairie étaient prévenues, les invitations aux intimes étaient lancées, les détails du banquet savamment étudiés, tous les meubles anciens des appartements restaurés et bien en place, tout enfin revu et mis en ordre parfait sous l’œil vigilant de la vaillante Martine qui, depuis huit jours, était sur les dents.

À quelques pas de là, au premier étage d’une autre habitation dont les fenêtres donnaient sur un jardin contigu à celui de la maison Foulane, ce qui faisait un assez vaste espace couvert de verdure et de grands arbres, était une chambrette de jeune fille à laquelle Marius pensait bien souvent. Une abondante ramure de grenadier grimpait le long du mur et venait entourer certaine petite fenêtre qui s’ouvrait et encadrait délicieusement la figure rieuse de l’enfant lorsque Marius, s’échappant entre deux rédactions, faisait entendre sa voix dans le jardin. Alors parfois la fillette, penchant au dehors son frêle corsage, étendait le bras pour cueillir une des belles fleurs rouges qui tombait de sa main en signe d’adieu quand Marius s’en allait. Le jeune homme l’attrapait au vol et retournait en courant reprendre son travail.

Il y avait aussi en ce moment quelque chose d’inusité dans cette chambrette une opulente corbeille de mariée avait été apportée, des bijoux reluisaient dans des écrins ouverts, et une vaporeuse blancheur éclairait l’ombre du paisible réduit, sous la forme d’une magnifique robe de noces soigneusement déposée sur le velours bleu des chaises adossées au mur.

Nous connaissons déjà les personnages de la petite ville des Martigues auxquels nous avons affaire au début de cette histoire, et qui reparaîtront plus tard quand le moment sera venu. Nous commettrions pourtant un regrettable oubli si nous ne mentionnions aussi à sa modeste place un autre fidèle ami de notre héros : une excellente bête qui répondait au nom de Houzard, un brave épagneul rempli d’affection et qui déjà, d’instinct, s’était attaché à sa future maîtresse, si bien que lorsqu’on ne le voyait pas aux côtés de Marius, on était presque sûr de le rencontrer sur les pas des dames Honorat.

Numa ne pouvant être partagé entre les deux familles également désireuses de le posséder dans ces premières heures d’effusion, la table du notaire réunit ce soir-là tout le monde. C’était plaisir d’entendre raconter au jeune marin les incidents de ses grands voyages ou les traits de mœurs des noires populations du Sénégal ou du Congo, et terrifiant d’assister avec lui par la pensée aux duels des chétifs torpilleurs français avec la flotte chinoise de Fou-Tchéou.

Numa avait choisi sa carrière par vocation. Tempérament d’enthousiaste, esprit chercheur et travailleur infatigable, les devoirs du bord ne remplissaient qu’une partie de son activité. Son étroite cabine de marin était devenue pour lui un cabinet d’étude, et l’on n’eût pu croire tout ce que ce petit espace contenait de livres, d’instruments et d’échantillons d’histoire naturelle. Il avait assez appris déjà et assez compris de choses pour entrevoir un immense au-delà des connaissances reçues. Son esprit se portant toujours en avant, il étonnait parfois ses collègues du carré des officiers par l’audace de ses hypothèses ou l’imprévu de ses conclusions.

Autrefois, au temps de leurs premières études au lycée de Marseille, et plus tard au milieu des causeries de leurs trop courtes rencontres, l’un commençant sa carrière nautique à Toulon tandis que l’autre faisait son droit à Paris, Marius avait pu apprécier tout ce qu’il y avait d’attachant et de bizarre dans les idées habituelles de son ami. Avec lui ce n’était pas comme avec tant d’autres dont le fond est bientôt connu et touché du doigt. Avec Numa l’on quittait les banalités ordinaires de la vie courante et l’on partait au loin vers des horizons toujours nouveaux remplis de surprises et d’inattendu. Quand il faisait tant que d’enfourcher le coursier de son imagination il n’y avait alors qu’à le laisser aller et se laisser conduire, et c’est ce que faisait Marius dont l’esprit, plus discipliné par tradition professionnelle, ne partageait que faiblement les enthousiasmes de son ami, mais prenait toujours un vif plaisir à se laisser entraîner à sa suite.

Cette orientation vagabonde de sa pensée, peut-être Numa l’avait-il prise dès ses jeunes années de collège sous l’influence des digressions fantaisistes auxquelles se livrait volontiers, pendant ou en dehors de ses cours, M. Coral, celui de tous les professeurs du lycée qui, par conformité de tendances naturelles sans doute entre le maître et l’élève, avait ses plus réelles sympathies. À cet âge qui reçoit des impressions indélébiles, le jeune Numa restait comme suspendu aux lèvres du brave professeur lorsque celui-ci, remontant au déluge, prétendait rendre à grands traits hyperboliques la philosophie de l’histoire entière de l’humanité puis partant des points déjà acquis, continuer vers l’avenir le tracé prophétique, la trajectoire grandiose des destinées humaines. Le premier grand chagrin que connut même le jeune homme fut la révocation de M. Coral, le professeur aimé, accusé et facilement convaincu de lèse-philosophie universitaire.


Il n’est tel que plusieurs bonheurs accourant au rendez-vous à la même heure, pour mettre en branle tous les ressorts d’une vive et généreuse nature comme était Marius. Sous l’empire d’une surexcitation qu’il ne s’était pas encore connue, son esprit s’illuminait en ce moment de lueurs intérieures et spontanées qui lui rendaient présentes jusqu’aux moindres choses de sa vie passée où Numa occupait une si grande place. C’est ainsi qu’après bien d’autres souvenirs des jeunes années, il en vint à rappeler à son ami les lecons attrayantes de M. Coral et les aventureuses hypothèses dans lesquelles se complaisait la philosophie ultra-classique de l’excellent homme, quand, par exemple, il plaçait un Pythagore ou un Archimède au beau milieu de l’époque actuelle et les faisait disserter selon les connaissances de leur temps, sur nos sciences modernes, notre électricité, nos télescopes, nos machines à vapeur, nos armes formidables, nos découvertes de toute sorte aérostats, photographie, téléphones, etc.

Certes les hommes de ce passé reculé n’eurent pas même le soupçon des merveilles que devaient réaliser leurs descendants, observait Numa. Mais ne sommes-nous pas à notre tour plongés dans des ténèbres comparables aux leurs ? Notre temps n’est-il pas le nébuleux passé, l’antiquité lointaine des hommes qui vivront dans le XLe siècle ? Cette science qui commença, ces découvertes dont nous sommes si fiers, que paraîtront-elles aux yeux des générations futures qui distingueront à peine notre souvenir de celui des Romains et des Grecs ? Savons-nous ce que recèlent de développement ultérieur, d’application effective et pratique, la connaissance des grandes lois universelles et la conquête des forces naturelles que nous commençons à peine à utiliser ? Ces choses encore confuses qui se nomment magnétisme, hypnotisme, mots que nous employons sans en comprendre le sens caché, savons-nous ce qu’elles promettent d’affranchissement immatériel pour l’humanité à venir ? Et quel avancement matériel et moral, quel développement de toutes les facultés humaines, quelle civilisation vraiment supérieure ne promet pas cet avenir agrandi de tout ce qu’aura réalisé la marche irrésistible du progrès ! Cette humanité future qui sera en pleine possession de sa planète, qui touchera de la main les ressorts les plus secrets de la nature, ne saura parler de notre temps, sinon comme d’une époque de profonde barbarie.

En attendant, soyons de notre temps. Pour si barbare qu’il soit, il offre encore quelques douceurs. N’est-ce pas, mes chers enfants se mit à dire le notaire visiblement désireux de changer la pente un peu inopportune que prenait l’entretien.

Les sourires qu’échangèrent les fiancés répondirent éloquemment à cette favorable interprétation du présent, et les dames qui avaient bien autre chose en tête eurent bientôt donné un autre cours à la conversation. Mais il était dit que, ce soir-là, la maison du notaire entendrait une véritable conférence comme celles que la mode venait d’introduire un peu partout. Un mot vint renouer le fil de la dissertation interrompue.

– Es-tu pour longtemps des nôtres, mon cher Numa ? Cette expédition au pôle nord, à laquelle tu dois participer, te réclame-t-elle bientôt ? Je n’ai pas oublié avec quel enthousiasme tu me parlais de cela lors de notre grande promenade méditerranéenne. C’était, tu t’en souviens, à Alger ; nous allions et venions sur la place du Gouvernement en respirant la fraîcheur du soir. Je voulais te dissuader, mais aucune de mes raisons ne trouvait grâce devant ta foi ardente dans le succès.

— Le pôle nord ? On ne va pas au pôle nord. Auparavant je croyais comme d’autres à une mer libre pouvant exister au-delà d’une certaine ceinture de glaces pendant l’été polaire qui n’est qu’un jour de six mois durant lequel le soleil ne quitte pas l’horizon. Mais, à présent que je sais à quoi m’en tenir, je suis revenu de cette utopie.

— Ah ! voilà que tu m’intrigues de nouveau. Ce n’est pas, je le suppose, que l’insuccès des vaillants marins anglais de l’Alert et de la Discovery qui se sont heurtés à des remparts de glaces infranchissables, ni les infortunes des braves américains de la Jeannette aient découragé un intrépide tel que toi. Tu dois avoir de plus invincibles raisons.

Numa, très grave, se recueillit un moment et sembla hésiter à répondre, mais devant le regard interrogateur de M. Honorat qui avait toujours tremblé à la pensée de ce projet auquel son fils renonçait maintenant, il se décida et reprit :

— Puisque tu veux connaître la raison pour laquelle le pôle nord est inaccessible et le deviendra de plus en plus, tu sauras que c’est une question tout astronomique, d’ailleurs fort simple, que tu vas comprendre de suite : Tu sais que notre globe, en outre de ses mouvements de rotation et de translation qui font ses jours et son année, a aussi un mouvement conique rétrograde de 50″1 par an, d’où provient la précession des équinoxes, puis encore un quatrième mouvement, celui de la ligne des apsides qui détermine le lent déplacement horizontal du grand axe de l’orbite dans le même sens rétrograde, à raison de 11″8 chaque année, soit en tout 61″9 ce qui, pour les 360 degrés du cercle entier de ces deux mouvements combinés, donne pour que notre globe reprenne la même position, une période de 20,937 années. Or, du fait de ce déplacement incessant de la courbure elliptique de l’orbite terrestre, l’inégalité qui existe dans la durée des saisons subit nécessairement une sorte de roulement qui transporte peu à peu cette inégalité d’une saison à la suivante, en passant par l’égalité des points solsticiaux et équinoxiaux, pour revenir dans le même ordre dans l’espace de 20,937 années, soit en nombre rond 21,000 ans.

Une remarque, peu importante au premier abord, mais entraînant des conséquences considérables pour notre planète, frappa, il y a longtemps déja, l’esprit clairvoyant d’un homme resté pourtant presque inconnu et qui publia sur ce sujet un opuscule que le hasard seul me mit dans les mains tout dernièrement (Les révolutions de la mer, par Adhémar, 1842). C’est que notre printemps et notre été réunis qui, de l’équinoxe du printemps à l’équinoxe d’automne correspondent au plus grand arc de la route elliptique de la planète, se trouvent avoir environ huit jours de plus que l’automne et l’hiver, tandis que le contraire a lieu dans l’hémisphère austral où les saisons se succèdent à l’inverse des nôtres, par le fait de l’inclinaison de la terre sur l’écliptique. De cette inégalité il résulte que le pôle boréal a dans l’année 4,464 heures de jour pour 4,296 heures de nuit, tandis que le pôle austral présente par contre 4,464 heures de nuit pour 4,296 heures de jour, différence 168 heures de nuit que l’autre pôle a de plus que le nôtre. Or, si 168 heures de refroidissement nocturne en une année sont peu de chose, il n’en est plus de même lorsque ce chiffre se multiplie par plusieurs milliers d’ans. Le refroidissement du pôle le moins favorisé, qui se trouve être dans la période actuelle le pôle austral, s’augmente dans des proportions colossales et nous comprenons alors l’énorme accumulation des glaces antarctiques qui s’étendent jusqu’au 65e degré de latitude, tandis que les glaces permanentes du pôle arctique ne dépassent guère le 80e parallèle. Il va de soi que lorsque le mouvement des apsides aura accompli la moitié de son évolution, ce sera l’inverse qui existera relativement à la durée comparative des saisons pour les deux hémisphères.

Il est donc établi qu’au cours du roulement complet de ce lent déplacement des saisons qui dure 21,000 ans, chacun des pôles de la terre aura eu son tour de maximum de refroidissement et d’accumulation de glaces à intervalles par conséquent de 10,800 années, et que cet échange alternatif d’une calotte principale de glaces polaires se continuera aussi longtemps que dureront les mêmes conditions astronomiques de notre planète.

— Je ne puis m’empêcher de trouver tout cela fort logique et compréhensible et d’adhérer, moi aussi, à la théorie de ton Adhémar, interrompit Marius, mais de ce que c’est le pôle austral qui possède maintenant la principale calotte glaciaire, ne s’ensuit-il pas que le pôle nord est par contre à son minimum d’envahissement par les glaces, et que c’est le moment où jamais de tenter l’entreprise ?

— Attends un peu, mon cher Marius, tu vas voir que non seulement nous n’en sommes plus déjà à ce minimum de glaces boréales, mais que la même raison théorique de la formation de ces glaces polaires détruit pour toujours tout espoir de trouver une mer libre à une place où les glaces s’amoncellent au contraire de plus en plus vers le centre même du pôle.

Ces époques de maximum et de minimum n’arrivent bien entendu qu’une fois en 10,800 ans, lorsque l’hiver d’un hémisphère et l’été de l’hémisphère opposé coïncident exactement avec le passage de la terre aux extrémités du plus grand axe de son orbite. Ainsi c’est en l’année 1248 de l’ère chrétienne que le premier jour de notre hiver tombait au même moment que celui du passage de la terre au périhélie, et les chiffres que nous relevions tout à l’heure ne sont donc plus tout à fait exacts pour l’époque où nous sommes. Depuis l’an 1248, le pôle nord se refroidit à son tour peu à peu ; et tandis que l’hémisphère austral voit ses étés, qui coïncident avec nos hivers, s’allonger et ses glaces diminuer, les glaces au contraire s’amoncellent de plus en plus sur notre pôle qui loin d’être libre de glaces en aucune saison, malgré les débâcles estivales du pourtour, possède lui aussi sa calotte glaciaire permanente qui ne fait que s’accroître d’année en année, et devient par conséquent toujours plus inabordable.

Adhémar a calculé que la masse des glaces qui s’accumulent ainsi particulièrement sur un des pôles et qui, par le poids qu’y ajoute la chute incessante des neiges, s’enfonce jusqu’à reposer sur la croûte solide du globe, Adhémar, dis-je, a calculé que cette masse, qui excède considérablement en poids et en étendue les glaces du pôle opposé, peut atteindre vingt lieues d’épaisseur au centre de la calotte, avec une surface de 78,800 lieues carrées, ce qui représente un poids tel que l’équilibre du globe s’en trouve changé, et le centre de gravité de toute la masse liquide déplacé de près de 400 lieues. De là nécessairement afflux des eaux vers le pôle devenu le plus lourd et submersion de toutes les terres situées du même côté et restant au-dessous d’une certaine altitude.

Il n’en faut pas davantage pour comprendre que voilà la raison qui donne actuellement à l’hémisphère austral l’immense étendue et les grandes profondeurs d’océan qui distinguent ce côté du globe où existe en effet maintenant la principale calotte glaciaire et où l’on observe que la température moyenne est d’environ dix degrés plus basse que celle de notre hémisphère à nous.

Quand le lent déplacement de la durée des saisons aura transporté de notre côté ce notable surpoids des glaces polaires, ce sera le nord qui, à son tour, recevra l’afflux résultant du nouveau déplacement d’équilibre des océans et verra ses continents ensevelis sous des masses liquides qui, pour notre France, représenteront plus d’un millier de mètres d’épaisseur. Ces modifications géographiques et climatériques accompagnant le mouvement des glaces sont, disons-nous, fort lentes à se produire puisque ce mouvement s’étend à une période de 10,500 années. Pourtant il est aisé de reconnaitre dès à présent même des signes sensibles du changement qui date de l’an 1248, notamment dans l’abaissement de température qui gagne peu à peu le côté de la terre que nous habitons.

Déjà la demi-douzaine de siècles qui s’est écoulée depuis l’époque qu’on peut appeler le moment de la pleine mer australe et de la basse mer boréale, ou bien celui du maximum de froid pour l’hémisphère sud et du maximum de chaleur pour l’hémisphère nord, cette demi-douzaine de siècles seulement, dis-je, a suffi pour rendre moins habitables les terres septentrionales et les preuves de ceci abondent. Ainsi, le sol aujourd’hui si désolé du Groenland garde encore des racines de forêts disparues, lesquelles témoignent d’une végétation relativement récente et devenue impossible avec la température actuelle de cette contrée glacée l’Islande avec ses cinquante mille habitants, n’a plus guère que le tiers de la population que cette île nourrissait il y a quelques siècles, quand on y récoltait des céréales qui n’y pourraient plus être cultivées de nos jours ; plus près de nous, la vigne ne prospéra-t-elle pas longtemps en Angleterre jusqu’à ce qu’enfin cet arbuste précieux dut reculer finalement devant un climat devenu tout à fait insuffisant, et en France même ne comptait-on pas encore au temps de Louis XII et de François ier certains crus des environs de Paris parmi les meilleurs du royaume ? Or le petit bleu de Suresnes et d’Argenteuil que les promeneurs parisiens vont maintenant déguster le dimanche, n’a plus, que je sache, de si hautes prétentions.

Ces changements ne sont d’ailleurs que la répétition de changements semblables accompagnant l’évolution glaciaire qui se répète tous les 21,000 ans pour chaque hémisphère. C’est ainsi que la période semblable antérieure à la période actuelle a de même laissé de ses traces dans la forêt fossile d’Anakerdluk au Groenland et que de nombreux bassins houillers de différents âges se rencontrent à toutes les profondeurs dans les cinq parties du monde. D’autre part, si nous ne considérons que le règne minéral, le propre sous-sol de Paris avec ses étages successifs de terrains neptuniens correspondant à autant d’invasions de la mer qui alternent avec des époques d’émergement, n’offre-t-il pas la preuve matérielle et visible de ces révolutions périodiques ? Ce passé nous prédit avec certitude quel triste avenir attend la capitale du monde civilisé.

Il est donc bien démontré que la somme annuelle de chaleur solaire, que nous recevons de ce coté-ci du globe, va diminuant de siècle en siècle. Eh bien, ce refroidissement ira toujours grandissant jusqu’à ce qu’un jour recommence pour notre France la même période glaciaire que connaissent les géologues et qui, dans les Pyrénées notamment, a laissé des traces accusant 400 mètres d’épaisseur, jusqu’à ce que nos hivers provençaux voient s’attacher à nos rivages des banquises méditerranéennes, comme en une autre Baltique.

— Ah mon Dieu, qu’entends-je ? s’écria Jeanne consternée.

La jeune fille que les soins intelligents d’une institutrice dévouée, femme d’élite restée son amie intime, avaient instruite plus sérieusement que ne le sont d’ordinaire les jeunes Françaises, n’était pas sans avoir pu suivre et comprendre les choses que son frère venait d’expliquer, mais sa vive imagination et sa nature de sensitive venaient d’être frappées comme s’il s’agissait d’un malheur prochain.

— Petite sœur, rassure-toi. Cela n’a rien d’alarmant pour nous. Les oliviers prospéreront encore de longs siècles dans notre belle Provence. Mais malheur aux hommes qui vivront dans le Lxxxe siècle de notre ère, quand les temps de la grande marée arctique seront venus ! Dans six mille ans, ceux-là seront victimes d’une catastrophe bien autrement terrible que ces glaces qui déjà t’effraient.

— Quoi donc encore ?

— Je vous l’ai dit la rupture de l’équilibre actuel des mers de notre globe, telle qu’elle se produit alternativement, tantôt du nord au sud, tantôt du sud au nord tous les 10,500 ans. D’abord le retour lent et graduel de l’Océan vers notre hémisphère, ensuite le déchaussement par retrait des eaux et la désagrégation lente du massif glaciaire du sud, lequel durant de nombreux siècles aura reçu un excédent de chaleur au lieu d’un excédent de froid puis enfin, lorsque le centre de gravité de la masse liquide se trouvera avoir dépassé celui du globe, l’effondrement et la débâcle de la majeure partie des glaces australes désagrégées que ce coup de bascule précipitera vers l’hémisphère nord comme un assaut formidable.

Ce cataclysme qui n’attendra pas le maximum de chaleur de la période, pas plus que nos petites débâcles polaires annuelles n’attendent le milieu de l’été, sera déchaîné peu après que le centre de gravité aura pénétré du côté septentrional de l’équateur. Alors se reproduira, mais en sens inverse, le déluge resté dans la mémoire de tous les peuples et arrivé, selon la Bible, en l’an 2350 avant Jésus-Christ. Une effroyable masse d’eau entraînant les gigantesques débris de la débâcle australe, se précipitera vers le nord et submergera la plus grande partie des contrées de notre hémisphère, laissant à découvert, dans le sud, des continents nouveaux. Et quand je dis nouveaux, je me trompe, puisque ce seront les anciens continents antarctiques qui reviendront à la surface, ceux-là même qui se virent autrefois engloutis avec les nations qu’ils portaient, avec l’humanité antédiluvienne de laquelle survécurent à peine quelques débris pour perpétuer la tradition du cataclysme.

Que furent ces peuples, ces empires si tragiquement anéantis ? Quels degrés de civilisation, de progrès, de savoir, avaient-ils su gravir durant une période de plus de dix mille ans ? Le souvenir s’en perdit sans doute chez les survivants épars qu’un sort fatal ramenait à la vie de nature et à la barbarie. Cependant que signifie cette tradition tenace de géants voulant s’égaler à Dieu lui-même, de Titans essayant d’escalader le ciel ? La légende fabuleuse conservée par les peuples ne serait-elle pas, après tout, la mémoire véridique mais défigurée d’une haute et puissante civilisation humaine qui sombra dans l’universel désastre ?

Et voilà pourtant où nous allons nous-mêmes à notre tour. L’avancement, la civilisation, le progrès ne cessant de s’élever et de grandir pour tomber à la fin et tout d’un coup dans l’abîme inévitable ! Car Il n’y a pas à en douter, le déluge reviendra !

On entendit un soupir navré qui fit tourner les têtes du côté de la cuisine. C’était la brave Martine qui, écoûtant, elle aussi, debout dans le chambranle de la porte ouverte, se criblait la face de signes de croix.

— Heureusement, nous avons soixante siècles devant nous, dit en souriant M. Foulane. Nous pouvons donc cette nuit encore dormir sur nos deux oreilles.

— Pour l’humanité, soixante siècles ne sont pas un si long espace de temps, reprit Numa. Vous êtes-vous jamais dit qu’un petit défilé de cinq ou six douzaines d’existences de vieillards mises à la suite l’une de l’autre, suffit à combler toute la durée qui nous sépare du dernier déluge ?

Cette digression un peu longue et assez hors de saison à la veille de la fête de famille qui se préparait, s’arrêta à cette conclusion de Marius

— D’ici à six mille ans, les hommes auront réalisé de tels progrès qu’ils sauront bien endiguer le prochain déluge ou lui échapper de quelque manière ingénieuse.

Les dames se levèrent et se disposèrent à rentrer au logis accompagnées des deux jeunes gens, l’heureuse Mme Honorat s’appuyant sur le bras de son fils, et la non moins heureuse Jeanne serrée contre son Saucé qui la reconduisait pour la dernière fois à sa demeure de jeune fille.

La nuit, d’une fraîcheur délicieuse, nuit à peine pâlie par un mince filet de lune naissante qui montait de l’horizon, laissait scintiller dans toute leur splendeur les constellations du firmament. C’était une de ces nuits qui font rêver les poètes et les amoureux et qui poussent invinciblement le regard vers les profondeurs de la voûte étoilée. De tout temps d’ailleurs les amoureux ont raffolé du ciel et des étoiles. L’amour, c’est l’éternel poème de la nature et de la vie, et non pas seulement de cette éphémère existence terrestre, mais encore des innombrables foyers de vie qui animent les espaces célestes ou des planètes sidérales sans nombre, la plupart sans doute mieux apanagées que notre chétive résidence, voient, elles aussi, vivre et aimer des êtres, des humanités que jamais nous ne connaîtrons et qui, de leur côté, nous ignorent.

Que peuvent être ces terres du ciel, ces mondes nécessairement aussi variés de nature et d’aspect que les milieux tous différents qui leur ont donné naissance ? Quelles existences, quelles civilisations s’y agitent et s’y développent ? Peut-être dans l’infinité de leur nombre se rencontre-t-il quelque terre pareille à celle-ci, où vit une humanité toute semblable à la nôtre, sœur de la nôtre ! Mais qui jamais pénétrera de tels mystères !

Pourquoi ces réflexions étranges dans lesquelles revenait comme une obsession un écho des idées vagabondes de l’ami Numa, assaillaient-elles en ce moment l’esprit de Marius ? Mais nous l’avons déjà dit, le Marius de ce jour-là n’était pas le Marius d’habitude.

Lorsqu’à l’approche des heures solennelles qui décident d’une existence, toutes les cordes de l’âme sont fortement tendues, les pensées et les sentiments atteignent à une puissance d’expansion qui les élève bien au-dessus du théâtre ordinaire de la vie courante. Notre ami touchait à un de ces points culminants où l’âme se soulève et déborde. Jamais il ne s’était senti plus de passion attendrie et en même temps d’émotion délirante que ce soir-là auprès de cette enfant qui restait comme lui silencieuse et comme lui aussi sans doute, s’abîmait dans quelque indicible vision intérieure.

On était devant la maison Honorat. Il fallait se séparer, et ce fut d’une voix troublée qu’en abandonnant la main de son amie, il lui dit ces seuls mots : à demain ! mais d’un ton si ému, d’un air si étrange que la jeune fille à son tour laissa percer un léger trouble interrogateur dans l’adieu qu’elle lui rendit.

– Allons, à demain, mon enfant, dit la mère.

– À demain, cher Marius, dit aussi Numa dans une dernière étreinte.