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Débauchées précoces/Tome 1/Chapitre 5

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Débauchées précoces, Bandeau de début de chapitre



V


Le lendemain, elle retournait seule chez les demoiselles Maupinais, où l’aînée, une sèche personne de cinquante ans, la directrice, la mandait dans son cabinet et l’admonestait en ces termes :

— Mademoiselle, la rentrée était hier au soir et non ce matin. Comment se fait-il que votre oncle l’ait oublié et ne nous ait pas avisées de votre arrivée.

— Mon oncle a été indisposé, Madame.

— Est-ce pour cela que vous avez cette figure de papier mâché ?

— Le voyage de nuit m’a brisée.

— Vraiment ! Eh bien, Mademoiselle, votre retour, cette année, nous semble très louche, sans l’avis de votre oncle, et vous présentant ainsi toute seule, sans la personne chargée de vous accompagner. Nous avons écrit dès ce matin.

— Vous avez écrit ! Vous avez bien fait.

— Votre approbation importe fort peu, Mademoiselle. Jusqu’à plus ample information, vous serez punie pour votre retard.

Agathe s’en moquait pas mal. Elle avait déjà embrassé Rita et lui avait soufflé dans l’oreille qu’elle lui apportait une bonne nouvelle.

À la récréation, elle éprouva cependant de l’ennui, parce qu’au lieu de causer seule avec son amie, ainsi qu’elle en avait l’habitude, elle vit Bernerette de Cœurvolant se joindre à elles, avec une certaine autorité qui ne déplaisait pas à Rita, et ne pas s’éloigner quand elle prévint son amie qu’il s’agissait d’une confidence.

— Parle devant Bernerette, répondit Rita, elle est restée ses vacances ici, sa mère n’ayant pas voulu l’emmener en voyage, et nous nous sommes consolées mutuellement.

Surprise, Agathe considéra avec plus d’attention son amie et constata qu’elle portait les mêmes rubans, qu’elle observait les mêmes attitudes que Bernerette ; dépitée elle dit :

— Je crains, Rita, de m’être trop avancée à ton sujet.

— Pourquoi cela ?

— Te rappelles-tu ce que nous avions convenu, lorsque je suis partie ?

— Parfaitement : tu devais demander à ton oncle de nous retirer toutes les deux de la pension, pour nous élever ensemble. Ton oncle n’a pas consenti.

— En effet, mais j’ai trouvé quelqu’un qui te retirera, si tu veux.

— Tu dis !

— C’est embarrassant à raconter.

— Ne crains pas de parler, intervint Bernerette, je suis devenue la bonne amie de Rita et je ne demande qu’à devenir la tienne, si cela ne te déplaît pas. Je conseillais à Rita de nous sauver toutes les deux de la pension : tu vois, tu n’as rien à craindre, je te fais la confidence.

Jamais Agathe n’avait rapporté à son amie les scènes de luxure auxquelles elle se livrait avec son oncle : parlant de Célestin, elle n’éprouvait pas les mêmes besoins de discrétion, elle comptait tout avouer pour la décider ! Elle modifia son idée devant cette amitié nouvelle et répondit :

— Vous sauver de la pension, vous commettriez une folie ! Que Rita accepte ce que j’ai à lui proposer, notre intérêt à toutes les trois y est.

— Propose, Agathe, tu ne doutes pas de mon affection, et du moment que tu assures que tu es intéressée à ce que j’accepte, je ne refuserai pas.

— Comment es-tu avec ces dames ?

— Toujours la même chose ! Elles me ficheront dehors au mois de janvier, comme un chien trouvé, si on ne les paye pas.

— Les gueuses !

— Bah, il paraît maintenant que l’argent est tout ! Bernerette l’a entendu dire à sa mère.

— L’argent et l’amour.

— Oh, l’amour ! Entre nous, oui. Avec les hommes, ils se moquent des femmes. Bernerette l’a encore entendu dire à sa mère.

— Eh bien, c’est un homme qui te tirera d’embarras, qui sera notre ami, si tu consens, et à Bernerette aussi, si elle veut en être.

— Je marcherai avec Rita, avec toi, partout où il vous plaira.

Agathe raconta alors son voyage de Dijon à Paris avec Célestin, en taisant son aventure libertine. Elle dit que son compagnon de route retirant Rita, elle était certaine qu’il aimerait ses amies, et ajouta d’un air assez pédant :

— Je l’ai étudié, il fera ce que nous voudrons et il nous apprendra des plaisirs que nous ignorons.

— Quelle chance, s’exclama Bernerette !

— Tu accepterais, demanda Rita ?

— D’aller vivre avec un homme qui me sortirait du pensionnat, qui m’enseignerait le plaisir à moi et à mes amies, je te crois ! Quelle tête ferait maman, s’il nous entretenait toutes les trois !

Agathe sourit et reprit :

— Nous entretenir toutes les trois, on nous embêterait ! Puis, nous ne sommes pas majeures ! Il y a mon oncle qui se fâcherait et ta mère qui te causerait du tourment ! Qui peut prévoir ce qui en résulterait ! Nous irons chez lui pour voir Rita, ça, c’est différent, ça arrange tout. Un jour il épousera Rita.

— Quel âge a-t-il ?

— Quarante ans.

— Hum !

— Un bel homme, très riche, qui aime les voyages.

— S’il m’emmène en voyage, comment nous verrons-nous ?

— Eh non, bête, il ne t’emmènera pas avant qu’il se soit bien amusé avec toutes tes amies.

— Es-tu bien sûre de ce que tu avances, Agathe ?

Agathe rougit, mais répondit :

— Je l’ai bien étudié, va, et puis voilà, ne regarde pas plus loin. Je suis arrivée avec lui hier au soir et nous sommes restés ensemble jusqu’à ce matin.

— Oh !

Ce fut plutôt un cri d’admiration des deux autres fillettes, qu’un cri de réprobation ; lancée cette fois, Agathe brûlant ses vaisseaux, ajouta avec une petite moue de suprématie.

— Je puis te le recommander en toute confiance, Rita, il a été mon amant.

— Ton amant !

— Oui.

Elle murmura tout bas :

— Il m’a enfoncé dans le cul sa machine.

— Tu n’as pas eu peur ?

— Oh non, et ce que j’étais heureuse ! Tu vois, Rita, tu peux être la sultane du sérail.

Rita ne disait plus rien ; elle remuait la tête en signe approbatif ; Bernerette lui poussant le coude, appuya :

— Vas avec lui, Rita, vas avec lui, tu seras notre salut, car, je le sais, Agathe, tu n’aimes pas plus les demoiselles Maupinais que moi, et ce n’est certainement pas Dijon que tu choisiras pour y habiter.

— Jamais de la vie !

Bernerette, la plus petite des trois amies, en était aussi la plus âgée. Elle atteignait ses quinze ans et s’annonçait comme une nature très vivace, avec des rondeurs de corps attestant l’adolescence. Elle avait les cheveux blonds-châtains, tandis que Rita, qui était de la même taille qu’Agathe les avait bruns.

Rita, ainsi que l’avait dit Agathe à Célestin, était vraiment une très jolie fille, avec ses quatorze ans et demi, elle en paraissait au moins dix-sept, tant elle était avancée.

Cet épanouissement chez la fillette, enrageait les demoiselles Maupinais qui prétendaient y décerner une cause de précocité dangereuse, et s’en targuaient dans leur volonté de se défaire au plus vite d’une élève qui leur coûtait et ne leur rapportait plus rien.

À l’exclamation de Bernerette, Rita répondit :

— J’irai, soyez tranquilles, et je ferai tout ce qu’il dépendra de moi pour vous attirer hors de cette vilaine maison, que nous voudrions avoir déjà quittée.

Tu me mettras au courant de la chose, Agathe.

— Ne t’inquiète pas. Tu le reconnaîtras comme ton cousin. Nous en reparlerons une autre fois, ne laissons rien soupçonner à ces dames et à leurs espionnes.

— À propos, Bernerette, es-tu toujours très bien avec la petite Antonia Lapers ?

— Elle se charge de mes petites commissions en ville.

— Justement, c’est à ce sujet que je te le demande. Elle est externe et très libre. Ne pourrais-tu lui demander de jeter cette lettre à la poste pour mon oncle ?

— Donne-moi cette missive, elle y sera ce soir.

— Tu comprends, ma petite Bernerette, il s’agit d’arranger mes craques avec ces dames.

— Tu crois que ton oncle ne se fâchera pas !

— Ah, par exemple, il m’aime bien trop !

Elle en était tellement certaine qu’elle lui écrivait avec cette belle insouciance de son âge :

« Mon oncle chéri,

» J’ai bien pleuré en te quittant et j’ai été bien triste tout le long de la route, si triste que monsieur de Kulaudan a fait l’impossible pour me distraire, et que n’y parvenant pas, il a voulu me mener au théâtre et ne me laisser rentrer que ce matin.

» Ces dames n’avaient envoyé personne pour me recevoir. Le théâtre ne m’a pas amusée ; je me suis couchée bien affligée, dans la petite chambre d’hôtel où m’avait conduite monsieur de Kulaudan pour que je fûsses plus à l’aise.

» Ah, comme j’ai pensé à toi avant de m’endormir ; que j’eusse été heureuse de te savoir près de moi !

» J’ai été très mal accueillie à la pension ; ces dames veulent me punir, pour ne pas en perdre l’habitude. Écris-leur bien vite que c’est toi qui es cause de mon retard, car autrement je pleurerai tout le temps et je me ferai mourir de chagrin, si tu n’interviens pas en ma faveur.

» Je t’embrasse de tout mon cœur.

» Ta petite nièce qui t’aime bien beaucoup.

Agathe. »