Démêlés du Comte de Montaigu/Chapitre IX

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IX

comment jean-jacques raconte sa brouille définitive et son renvoi

Il voulait donc me garder et me mater en me tenant loin de mon pays et du sien, sans argent pour y retourner : et il aurait réussi, peut-être s’il s’y fût pris modérément.

C’est une version dramatiquement exagérée, en tout cas incomplète, de ce qui se passa dans cette entrevue. Rousseau trouva moyen de pousser à bout son maître en lui soumettant la note de ses frais de voyage. Ce mémoire fut établi par Rousseau lui-même, et le comte de Montaigu l’examina avant de le payer ; il vérifia minutieusement le compte. Ce n’était pas fait pour plaire à Jean-Jacques qui avait des dettes à acquitter à Venise : dans son dépit, il hasarda des observations moqueuses ou déplacées.

De son côté, le comte de Montaigu exaspéré par tous les ennuis qu’il avait eu à supporter de la part des gens de sa maison, et de Rousseau en particulier, le traita brusquement, il est vrai, mais sans le menacer de voies de fait comme le prétend Jean-Jacques.

Sa lettre à l’abbé Alary, quoique moins bien écrite que le passage des Confessions où l’auteur se donne une fière attitude qu’il n’a jamais eue qu’en paroles, explique cependant mieux les choses. Il s’agit de deux entrevues au lieu d’une, de deux querelles successives séparées par une nouvelle insolence du secrétaire à l’égard de l’ambassadeur. Voici d’abord le récit de la première entrevue : « Je l’ay chassé (Rousseau) comme un mauvais valet, pour les insolences auxquelles il s’est porté ; je n’ay pas voulu prendre les choses d’une autre façon, quelques raisons que j’eusse de le regarder comme un espion, et ayant abusé de l’estat dans lequel je l’avois mis auprès de moy, par rapport à vous qui me l’aviez donné, et le désir que j’avois de le trouver comme il devoit être…

« Il y a environ deux mois et demi que ces insolences-là augmentant, me présentant souvent des lettres mal copiées sur mes minutes, et attendant de me les montrer à signer au moment du départ de la poste par malignité et par paresse, la patience m’échappa à la fin. Je luy signifiay que je le chasserois, en luy reprochant… les raisons que j’avois de me méfier de sa fidélité… et la nécessité où il m’avoit mis de luy donner mes chiffres pour mes dépêches,… me disant qu’il falloit qu’il fut seul pour pouvoir travailler.

« Cette première querelle n’eut pas de conclusion, mais voici l’épilogue.

« Quelques jours après, lui ayant daté un mémoire pour présenter au Sénat, il me l’apporta écrit de la main de mon second secrétaire : je luy demanday pour lors s’il estoit incommodé ;… il me répondit en ricanant que non, mais que cette main là estoit plus belle que la sienne. Ce fut là le terme de ma patience ; je le renvoyay fort doucement le récrire, luy fis présenter le mémoire l’après-midi et le fis venir dans mon cabinet ;… je luy signifiay qu’il n’estoit plus à mes gages… j’ordonnay à mon second secrétaire de faire avec lui l’inventaire de ma secrétairerie : … la chose faitte, je l’envoyay chercher pour luy donner ce que je luy devois. Son compte a été fait sur l’exposé écrit de sa propre main… et il ne me laissa pas luy donner les connoissances de ce compte-là ; en entrant dans mon cabinet, luy disant que j’allois faire son compte, il me dit qu’il seroit fort injuste, qu’il estoit fait selon ma volonté, et fort juste selon ses prétentions. À la vérité, ma tête s’échauffa à ce propos, et je luy dis qu’il auroit esté un temps qu’un insolent comme luy seroit sorti de mon cabinet par la fenêtre…, qu’il avoit toutes les mauvaises qualités d’un fort mauvais valet, et que je traiterois le compte qu’il m’avoit donné de son voyage sur ce pied-là… Il se porta à des insolences si grandes, en me disant qu’il ne recevoit point un compte de cette espèce, que je luy dis que, s’il ne finissoit pas ce ton là, en prenant le parti de quitter Venise, je luy ferois sentir jusqu’où s’étendoit mon autorité…, qu’il devoit à un marchand qui ne luy avoit fourni ce qu’il avoit pris que sous ma caution, que j’allois commencer par le payer sur ce que je luy devois. Il me dit qu’il estoit bon pour payer ses dettes, quand je luy aurois payé ce que je lui devois suivant ses prétentions. Je luy dis de sortir de ma maison sur-le-champ, parce que je ne voulois pas me porter personnellement à de certaines extrémités, que je luy enverrois son compte, tel que je lui faisois, l’après-midy, avec le marchand que je voulois qu’on payast sur-le-champ, sachant que c’était un escroc (Rousseau) qui devoit à tout le monde[1]. »

Ainsi de l’aveu du comte de Montaigu, il y aurait eu évidemment des paroles violentes. La menace du passage par la fenêtre est authentique, mais seulement dans un dernier entretien, après que l’ambassadeur eut été poussé à bout.

  1. Il a paru suffisant de reproduire les fragments qui précèdent ; on lira le reste dans l’article de M. Faugère, à l’endroit cité.