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Démosthène et ses contemporains/03

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Démosthène et ses contemporains
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 105 (p. 927-953).
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DEMOSTHENE
ET SES CONTEMPORAINS

III.
DÉMOSTHÈNE AVOCAT .[1].

I. A. Boullée, Histoire de Démosthène, 2e édition ; 1867. — II. A. Schæfer, Demosthenes und seine Zeit, 4 vol. ; Leipzig 1856. — III. Boehnecke, Demosthenes, Lykurgos, Hyperides und ihr Zeitalter ; Berlin 1864. — IV. Albert Desjardins, les Plaidoyers de Démosthène, 1862. — V. Cucheval, Étude sur les tribunaux athéniens et les plaidoyers civils de Démosthène, 1868. — VI. R. Dareste, Du Prêt à la grosse chez les Athéniens, étude sur quatre plaidoyers attribués à Démosthène, 1867.


I

Cinq ans s’étaient écoulés depuis le jour où Démosthène, une fois sorti de l’adolescence par son inscription sur le registre électoral du bourg de Pæanée, avait annoncé le ferme dessein d’obtenir la restitution de son héritage. Nous l’avons suivi dans toutes les péripéties de son procès contre ses tuteurs ; nous avons vu quels obstacles il avait rencontrés, quelle singulière persévérance il lui avait fallu pour affronter à lui seul, malgré sa jeunesse et sa pauvreté, toute une coterie d’hommes influens et riches étroitement ligués contre l’orphelin. Au prix d’efforts et de luttes où par deux fois il avait paru plus près d’un complet désastre que du succès, il avait fini par obtenir tout au moins une satisfaction morale et par recueillir quelques débris de son patrimoine. Pour sortir de tous ces procès qui s’engendraient l’un l’autre, il avait dû faire des sacrifices ; mais, malgré le dédain avec lequel ses adversaires affectent de parler du résultat de ses poursuites, ce temps n’avait point été perdu. Dans ces épreuves, non-seulement le jeune homme avait trempé son âme et sa volonté ; il s’était de plus habitué à combattre, au nom de la justice et du droit, les vices de son temps. Les Grecs ont de bonne heure aimé l’argent : les hommes de ce siècle y tenaient plus encore que ceux du précédent. C’était pour devenir plus riches que les tuteurs avaient oublié les promesses jurées près du lit d’un mourant ; c’est pour jouir de leur fortune et travailler à la grossir que les contemporains de Démosthène négligent leurs devoirs civiques, et, quand ils sont contraints à la guerre par Philippe, se font remplacer à bord de leurs escadres par des mercenaires. Ce lâche amour du lucre et du plaisir qui endort la conscience, Démosthène en a souffert tout d’abord dans ses intérêts privés ; c’est dans sa propre cause qu’il en a senti et signalé pour la première fois l’action pénétrante et corruptrice. Plus tard, homme d’état et orateur politique, il trouvera dans cette secrète et profonde maladie morale le principal obstacle à ses desseins. Ce qui fera le timbre et l’inimitable accent de son éloquence, ce sera l’indignation avec laquelle il luttera contre les sophismes de l’intérêt et de la peur ; parfois même il les fera taire à force de chaleur et de sincère passion.

Ce qui n’a pas été pour Démosthène un moindre avantage, c’est qu’il fut pendant ses premières années de jeunesse préservé, comme par force, de toute dissipation. Dès lors Athènes tendait à devenir surtout une ville de plaisir ; elle était déjà presque aussi renommée par ses cuisiniers que par ses écrivains et ses artistes. C’était toujours un centre politique important, une des trois premières cités de la Grèce, c’était même encore la capitale intellectuelle du monde hellénique ; mais cette louange ne lui suffisait plus. Les poètes comiques la célébraient maintenant comme la métropole des gourmets et le rendez-vous des viveurs qui voulaient manger leur argent en bonne compagnie. C’était à Athènes que l’on trouvait le meilleur poisson, que l’on dégustait les sauces les plus savantes ; c’était entre Athènes et Corinthe que se partageaient les courtisanes les plus célèbres. Avait-on, dès sa jeunesse, pris goût à ces voluptés, il était bien difficile ensuite de s’en détacher. Tout au moins on y perdait l’habitude du travail, on y laissait passer sans retour l’heure des sévères et fortes études. Il en était beaucoup et des mieux doués qui payaient plus cher encore cette séduction ; ils s’accoutumaient à satisfaire tous leurs caprices, toutes leurs passions : aussi ne leur fallait-il pas longtemps pour se ruiner à ce jeu. On tenait pourtant, ne fût-ce que par vanité, à continuer son train de vie ; alors, si l’on jouissait de quelque crédit auprès du peuple et devant le jury, on se mettait à trafiquer de son influence ou l’on intentait des procès aux gens riches, afin de se faire payer son désistement ou d’obtenir une part de leurs dépouilles. Le métier, de tout temps, avait eu ses profits ; jamais il n’avait rapporté ce qu’il donna aux contemporains du roi Philippe, qui eut à sa disposition, pour solder les traîtres, tout l’or du Pangée. Quelle tentation pour un Philocrate, pour un Démade, pour un Eschine, pour tous les gens de plaisir qui commençaient à sentir leur bourse vide ! Une fois qu’on avait glissé sur cette pente, qu’il était difficile de la remonter ! Démosthène avait une nature ardente et passionnée ; s’il avait eu assez de fortune et de loisir pour essayer, jeune encore, de toutes ces distractions que ne se refusait presque aucun fils de famille, son génie eût-il porté d’aussi beaux fruits ? En tout cas, à s’engager dans cette voie, notre orateur aurait perdu l’unité et la dignité de sa vie. Admettons qu’il aurait su, malgré de grands besoins d’argent, rester incorruptible ; tout au moins il eût été bien plus tôt victime de ces imputations vagues et calomnieuses sous lesquelles il finit par succomber dans l’affaire d’Harpale. Un homme d’état qui ne fût point vénal, c’était à Athènes chose si rare que l’on y croyait à la dernière extrémité seulement et comme en désespoir de cause.

Ce fut donc un bonheur pour Démosthène que d’avoir ainsi, dès le début de sa carrière, à briser des obstacles, à prendre les hommes et la vie corps à corps. Ces laborieuses et fécondes années, il ne les employa d’ailleurs pas tout entières à préparer et à plaider ses procès. Nul doute que dès lors, par la conversation, par la lecture, par tous les moyens en son pouvoir, il n’ait travaillé à se donner une solide instruction générale. Il assistait aux débats des tribunaux et aux délibérations de l’assemblée, il était assidu aux représentations dramatiques, il étudiait les grands écrivains d’Athènes, ses poètes, ses prosateurs, les historiens surtout. Dans les ouvrages de sa maturité, on trouve une abondance de faits et de pensées, une variété de connaissances, une hauteur de vues, une certaine manière de posséder et de dominer son sujet, qui témoignent d’une culture étendue et profonde. Cela dépasse en tout sens Lysias et même Isée. On comprend donc que les anciens aient refusé de croire que Démosthène dût à Isée tout ce qu’il savait.

Il est telle vérité, presque vulgaire aujourd’hui, que ne soupçonnaient même point les érudits qui, sous les successeurs d’Alexandre, commencèrent à écrire l’histoire littéraire de la Grèce. L’enseignement scolaire et technique a sans doute son rôle dans le développement d’une intelligence active et vigoureuse ; mais il n’y entre que pour une part assez faible peut-être. Parmi les élémens que cette intelligence s’assimile, les plus importans sont ceux qu’elle emprunte aux livres qui la frappent, aux personnes distinguées qu’elle fréquente, aux grands spectacles qui la remuent, pour tout dire en un mot, au milieu où elle vit et comme à l’air qu’elle respire. C’est ce dont ne se doutent pas les Callimaque et les Hermippos, les Cæcilius et les Denys d’Halicarnasse ; pour eux, tout don éminent qu’ils rencontrent chez un grand homme s’explique par l’action de tel ou tel maître qui le lui a transmis par ses leçons. Avocat et juriste, Isée leur paraissait trop spécial pour expliquer à lui seul tout Démosthène. Sa renommée était d’ailleurs bien modeste ; il semblait qu’à un aussi glorieux élève il fallût des maîtres plus célèbres. Vers le temps de Cicéron, qui n’est ici que l’interprète des rhéteurs grecs, il est donc généralement admis que Démosthène a figuré parmi les auditeurs de Platon et ceux d’Isocrate. On aurait cru lui faire affront en ne lui ouvrant pas la porte des jardins d’Académos ou de la fameuse école de rhétorique. Ceux qui ont les premiers accrédité ces assertions obéissaient d’ailleurs à une tendance qui se marque dans toute l’histoire de la race hellénique. A quelque instant de sa longue carrière que l’on observe l’esprit grec, on y retrouve le même besoin d’ordre et le même procédé tout élémentaire de classification. S’agit-il de l’expédition des argonautes, du cycle thébain ou du cycle troyen, l’imagination des poètes s’arrange pour réunir, dans le navire Argo, sous les murs de Thèbes ou dans la plaine de Troie, tous les héros qui sont censés appartenir à telle ou telle génération mythique ; elle les y amène chacun à son heure des points de l’horizon les plus différens. Alors même que certains traits, certains détails de la légende, sembleraient exclure l’idée de ce rapprochement, elle trouve toujours quelque moyen ingénieux et détourné d’assigner à chacun un rôle, fût-il épisodique, dans l’un ou l’autre de ces grands drames. On ne s’en tient pas là on établit entre tous ces héros des rapports soit de filiation directe, soit de parenté ou d’alliance. Il en est de même, bien des siècles plus tard, quand le génie grec travaille à dresser l’inventaire de son merveilleux passé. Là aussi, peu à peu, à mesure que disparaissent les contemporains des derniers hommes de génie et que reculent et grandissent dans l’éloignement ces hautes figures de l’âge classique, l’imagination des conteurs et des grammairiens, — en Grèce, les grammairiens, eux aussi, ont de l’imagination, — est prise du désir d’établir un lien entre les hommes marquans d’un même siècle. Le rapport qu’elle emploie le plus volontiers pour réunir ainsi toute une série de noms, c’est le rapport de maître à élève. La mémoire trouve là un secours, et le goût des combinaisons systématiques une satisfaction ; mais plus d’une erreur s’introduit par cette porte dans l’histoire littéraire. Ce travail d’arrangement commence, pour les contemporains de Philippe, dans la capitale des Ptolémées. Déjà du temps de Cicéron, c’est chose admise que Démosthène et tous ses rivaux d’éloquence sont sortis de l’école d’Isocrate « comme les héros grecs des flancs du cheval de Troie, dans la nuit suprême d’Ilion. » L’image est heureuse et vive ; cependant l’examen attentif des faits et des témoignages est loin de confirmer cette opinion.

Nous ne nous arrêterons point ici à discuter l’un après l’autre les textes qui mettent Démosthène en relation avec Isocrate et Platon ; rien par exemple de plus invraisemblable que les anecdotes puériles recueillies à ce sujet par l’auteur des Vies des dix orateurs. On peut, pour ce qui concerne Isocrate, opposer aux vagues assertions des scoliastes le témoignage formel de Plutarque. Celui-ci affirme que Démosthène fut élève d’Isée et non d’Isocrate ; il en donne même la raison. Denys d’Halicarnasse ne s’explique pas sur ce point ; mais il indique, comme le plus célèbre des élèves d’Isocrate, l’historien Théopompe ; c’est assez dire qu’il ne regarde point Démosthène comme l’un d’entre eux. Dans son discours sur l’Antidosis, Isocrate ne mentionne pas Démosthène parmi ses disciples, mais il nomme Onétor et son frère ; or nous avons trouvé cet Onétor ! dans le procès des tuteurs, parmi les ennemis personnels de Démosthène. En revanche, le premier discours que Démosthène écrivit dans une cause publique est dirigé contre un autre élève d’Isocrate, Androtion. Ceux des disciples d’Isocrate qui habitaient Athènes, pour la plupart ambitieux et riches, formaient une coterie puissante ; or ce groupe témoigna tout d’abord à Démosthène une malveillance qui ne s’expliquerait point, s’il fût sorti de la même école. Enfin on a cru saisir chez Isocrate lui-même, dans un de ses derniers ouvrages, des allusions chagrines aux succès de Démosthène ; si le vieillard s’était cru le maître du premier orateur de son siècle, n’aurait-il pas, avec son ingénieuse vanité, su faire valoir ce titre de plus à l’admiration des hommes [2] ?

Pour ce qui est des relations avec Platon, l’opinion qui les admet ne repose pas sur des fondemens plus solides. Hermippos paraît l’avoir accréditée le premier vers la fin du IIIe siècle avant notre. ère ; il dit l’avoir trouvée dans des mémoires anonymes. Cicéron l’appuie sur l’autorité « d’une lettre de Démosthène. » Il n’a guère pu songer qu’à la cinquième ; elle contient un bel éloge de la doctrine platonicienne, mais il n’y est point indiqué que Démosthène ait été, comme cet Héracléodore auquel la lettre est adressée, disciple du maître. De plus tous les critiques s’accordent à rejeter les lettres mises sous le nom de Démosthène. Les anciens d’ailleurs n’y regardaient pas de si près quand ils croyaient avoir trouvé un moyen spécieux de rattacher l’un à l’autre deux grands hommes du passé ; un péripatéticien, pour relever la gloire de sa secte, n’avait-il pas imaginé d’avancer que Démosthène avait tiré toute son éloquence de la Rhétorique d’Aristote ? Il fallut que Denys démontrât que la Rhétorique n’avait guère été composée que vers le temps de la bataille de Chéronée ; notre orateur avait alors depuis longtemps déjà produit ses plus belles œuvres. Est-ce à dire que Démosthène ne doive rien à Isocrate ni à Platon ? Ce serait aller beaucoup trop loin. L’un et l’autre étaient ses compatriotes et ses aînés ; quand Démosthène entra dans la vie, leurs œuvres étaient dans toutes les mains. Un jeune homme qui a l’esprit ouvert, l’âme neuve et sensible, subit toujours l’influence de ses grands contemporains : de manière ou d’autre, quelque chose d’eux arrive jusqu’à lui et passe dans son être ; il reçoit là des impressions qui donnent à son intelligence sa forme durable et sa physionomie particulière.

L’éloquence de Démosthène, éloquence d’action et de combat, est à certains égards l’opposé même de celle d’Isocrate, éloquence de luxe et d’apparat, qui prend son temps et ne suppose pas de contradicteurs. Ces deux hommes n’ont de commun que le patriotisme ; on ne peut rien imaginer de plus différent que l’ensemble de leurs opinions et de leurs idées. Il n’en est pas moins facile de marquer ce dont Démosthène est redevable à l’auteur du Panégyrique. Un disciple d’Isocrate lui aurait prêté, racontait-on, ses cahiers d’école ; il aurait eu ainsi connaissance des préceptes du maître. Nous ne savons quel fonds il faut faire sur cette anecdote. Vers la fin de la vie d’Isocrate, si celui-ci n’avait pas publié lui-même son cours de rhétorique, ce manuel avait servi à l’instruction d’un si grand nombre d’élèves qu’il devait être à peu près tombé dans le domaine public. En tout cas, Démosthène n’y trouvait rien qu’Isée ne lui eût aussi bien enseigné. Ce fut surtout par ses œuvres principales, par des discours tels que le Panégyrique, le Plataïque, l’Archidamos, qu’Isocrate agit sur Démosthène. C’est là mieux que par tout autre exemple, que celui-ci dut apprendre comment l’expérience et les réflexions du politique pouvaient se traduire dans un langage où l’emploi continuel des termes abstraits n’enlevait rien à l’aisance et à la clarté ; c’est dans cette prose, la plus savante et la plus travaillée qui fût jamais, qu’il saisit tous les secrets de la période et du nombre oratoire.

Il n’est pas moins évident que Démosthène a lu Platon. Là ce ne sont pas des rapports extérieurs, des rapports de forme et de style que l’on peut signaler. La langue de Platon, sans jamais tomber dans cette corruption chère aux décadences que l’on appelle la prose poétique, rivalise avec celle des poètes par l’abondance et l’éclat des imagés ; il n’est au contraire, dans toute la littérature grecque, pas de prose plus sévère et plus éloignée des tours poétiques que celle de Démosthène ; il n’en est point qui semble plus fidèle à son rôle d’interprète de la réflexion appliquée aux choses humaines. A cet égard, on ne pourrait y comparer que celle d’Aristote ; mais chez Aristote c’est la sereine raison du philosophe qui découvre les lois éternelles, qui jouit et fait jouir les autres de ces plaisirs de la recherche, « les plus hautes délices des êtres pensans ; » chez Démosthène, tandis que la raison du politique étudie les faits et les causes, son âme de citoyen s’indigne des hontes qu’elle subit et des malheurs qu’elle prévoit. Chez lui, la pensée est échauffée par le sentiment patriotique, la raison même est passionnée, ce qui donnent son style un accent ému et vibrant que ne peut avoir celui d’Aristote.

C’est par un autre côté que Démosthène se rattache à Platon. Dans toutes ses harangues retentit l’écho de cette noble morale du devoir dont nous trouvons dans la République, dans le Gorgias, partout enfin chez le philosophe, l’immortelle expression. Les anciens l’avaient déjà remarqué. Le stoïcien Panastios, nous dit Plutarque, « affirmait que la plupart des discours de Démosthène sont fondés sur ce principe : le beau moral mérite par lui seul notre préférence. Ce principe, on le trouve dans ses discours sur la Couronne, contre Leptine, contre Aristocrate, et dans les Philippiques. L’orateur ne mène pas ses concitoyens à ce qui est le plus facile, le plus commode, le plus utile ; il veut qu’ils placent la vertu et le devoir avant la sûreté même et le salut. » C’est encore Quintilien qui s’écrie : « Est-ce que ce fameux serment où Démosthène prend à témoin ceux qui sont morts pour la patrie à Marathon et à Salamine ne nous montre pas assez clairement que Platon a été son maître ? » Panætios et Quintilien ont raison : ce ne peut être là une simple coïncidence ; il y a comme un fidèle souvenir des leçons de Platon dans cette politique qui ne rougit point d’elle-même malgré l’insuccès, qui refuse de se laisser juger par l’événement. Démosthène ne veut s’occuper que de la valeur morale des actes qu’il a conseillés, comme le juste de Platon ne se soucie que d’être vertueux, sans s’inquiéter de la récompense ou des châtimens que les hommes lui réservent. L’orateur trouve Athènes plus heureuse d’avoir été battue à Chéronée en faisant son devoir que si elle avait prospéré en s’effaçant et en abdiquant, comme le voulait Isocrate, ou en aidant Philippe à réduire la Grèce en esclavage, comme Eschine et Démade le lui auraient volontiers conseillé ; c’est ainsi que le Socrate de Platon proclame que le juste, même insulté et persécuté par tous, même traîné en prison, puis mis en croix, est plus heureux que l’injuste au comble des honneurs, des richesses et de la puissance. Pour que, malgré tous les démentis qui lui furent infligés par la fortune, il soit resté toute sa vie fidèle à cet idéal, il faut qu’il l’ait conçu de bonne heure, dans ces années de jeunesse où les doctrines que nous embrassons et les sentimens qui nous remuent atteignent jusqu’au fond même de l’âme encore fraîche, molle et facilement pénétrable, y laissent une ineffaçable empreinte et en modifient pour ainsi dire la substance. C’est alors vraiment que l’homme se fait et s’achève ; plus tard, quelque temps qu’il lui reste à vivre, les changemens ne seront qu’apparens. Tout ce qui viendra du dehors, émotions et idées, glissera sur le métal durci par la vie, ou ne fera qu’entamer et colorer légèrement la surface.


II

C’était pour châtier ses tuteurs infidèles et pour se faire rendre l’argent volé que Démosthène, dès sa première jeunesse, s’était appliqué avec tant de zèle à l’étude de la rhétorique et du droit. C’était par intérêt ou plutôt par nécessité qu’il avait tâché d’apprendre à composer un plaidoyer et à parler en public. Il se trouva par bonheur que les obstacles et les difficultés qui semblaient devoir peser si douloureusement sur sa vie se tournèrent en aiguillons ; les circonstances ne firent que le pousser violemment du côté où l’inclinait sa nature, où l’appelait son génie. Il combattait pour se préserver de la misère, lui et les siens, pour s’assurer l’indépendance, pour épargner la gêne à sa vieille mère, pour conquérir une dot à sa sœur ; mais en même temps il prit goût à ce genre de travaux et de luttes, il s’aperçut qu’il pouvait songer à tirer parti des talens qu’il avait acquis comme malgré lui, sous la pression des événemens. Pourquoi ne remplacerait-il pas comme avocat, son maître Isée, dont il s’était approprié, par un long et intime commerce, l’art savant et la science juridique ? Pourquoi ne tirerait-il point parti d’une expérience qui lui avait coûté si cher ? Si le succès l’y encourageait, ne lui serait-il point permis d’aspirer a un rôle plus brillant encore, à Celui de ce Callistrate d’Aphidna, dont l’habile et véhémente parole l’avait de si bonne heure ému jusqu’à l’enthousiasme ? Quand il écoutait discuter au Pnyx ou devant le jury, il lui venait à l’esprit des idées, des argumens, des objections, des mouvemens d’éloquence et de passion. Il s’interrogeait donc et s’observait lui-même ; il sentait sa pensée s’affermir, son intelligence devenir plus capable d’attention et de réflexion, son âme vibrer comme un instrument délicat et sonore ; il sentait naître et germer en lui l’orateur.

En attendant, il travaillait. Plutarque nous a conservé de curieux détails sur la méthode qu’il suivait, sur les exercices auxquels il s’astreignait. Ces détails sont sans doute empruntés à des mémoires rédigés sinon par un contemporain de l’orateur, au moins par quelque lettré de la génération suivante, de celle que représente Démétrius de Phalère. On devinait dès lors que le temps des génies originaux était passé, qu’une ère venait de se clore pour la Grèce au moment où avait disparu ce groupe d’hommes éloquens et passionnés : les Eschine et les Démade, les Hypéride et les Démosthène, dont la vie comme la mort avaient eu quelque chose d’éclatant et de tragique. Aussi ceux qui, tout jeunes, avaient encore entendu retentir ces grandes voix maintenant éteintes par l’exil, le fer ou le poison, s’appliquaient-ils à recueillir curieusement leurs propres souvenirs et ceux de quelques vieillards, derniers survivans de cet âge héroïque et de ces luttes mémorables où ils avaient eu l’honneur de combattre, mêlés dans le rang, sous la bannière de l’un ou l’autre de ces illustres chefs.

Quelle que soit l’origine des renseignemens en question, ils ont d’ailleurs un caractère de vraisemblance trop marqué pour ne point mériter d’être reproduits. Démosthène, dit Plutarque, donnait pour base et pour stimulant à ses études ses relations avec le monde extérieur. Aussitôt qu’il était rentré à la maison, il repassait les faits qu’il avait entendu discuter, — en tant qu’ils soulevaient une question de droit, — et il prenait note de la solution juridique qui était intervenue. Les discours qu’il avait écoutés, il les récapitulait, il cherchait à en retrouver les divisions et même les périodes principales, les traits les plus frappans. A ce propos, il réfléchissait au parti que tel ou tel orateur avait tiré de telle ou telle idée, à l’adresse qu’il avait mise à tourner telle ou telle difficulté ; il examinait, il vérifiait à nouveau les raisons qui avaient été données pour et contre. De tels exercices faisaient pour lui, de chaque débat politique et judiciaire auquel il assistait, une véritable leçon « ils aiguisaient son jugement, ils ouvraient son esprit, ils l’empêchaient de s’engouer de telle ou telle théorie ; en un mot, ils le préservaient du danger de ne voir les choses que sous une seule face, ils le défendaient de toute étroitesse d’esprit et de tout préjugé. C’est par ce travail personnel, poursuivi pendant plusieurs années, que s’expliquerait surtout l’art extraordinaire avec lequel plus tard, dans ses plaidoyers et ses discours, il sait prévoir, ébranler, réfuter à l’avance, quand il parle le premier, les argumens de la partie adverse.

C’était sur la manière de grouper et d’employer les idées que portaient ces études, toutes d’expérience et de pratique. Quelque intérêt qu’il y trouvât, elles n’empêchaient pas le jeune homme d’en continuer d’autres, plus théoriques et moins personnelles, dont le souvenir aussi s’est conservé. Point d’orateur qui soit moins rhéteur que Démosthène ; il n’eût pourtant point été de son temps ni de son pays s’il eût dédaigné la rhétorique. Il avait débuté par là sous la direction d’Isée ; ce qu’il y avait à prendre dans ces préceptes et ces recettes, il le savait, il le possédait déjà quand il sortit des mains de cet habile maître. Il n’en tint pas moins à se rendre compte des règles qu’avaient pu poser, des exemples qu’avaient pu donner d’autres écoles. Il lui fut facile, nous avons montré comment, de mettre à profit l’enseignement d’Isocrate sans suivre ses cours : il put lire ses traités et ses harangues. Cela ne lui suffit pas ; il ne refusa point son attention même à des maîtres et à des écrits d’un ordre inférieur. Ainsi, nous raconte-t-on, il aurait étudié les traités et les discours d’Alcidamas, qui continuait, non sans jouir encore d’une certaine vogue, les traditions de Gorgias. Démosthène avait l’esprit trop sain, il avait été soumis à une trop sage discipline pour risquer d’être séduit par cette froide et prétentieuse élégance ; ne fût-ce que pour mieux éviter ces défauts, il n’en voulut pas moins connaître les préceptes et les exemples que donnait une école maintenant déchue, mais dont le rôle, à son heure, avait été si brillant.

Pour des travaux aussi variés, pour l’étude des auteurs, de la rhétorique et du droit, pour cette révision et ce résumé des débats auxquels Démosthène avait assisté pendant la journée, pour la rédaction des plaidoyers que l’on commençait à venir lui demander, il lui fallait du temps, beaucoup de temps. Où le prendre, sinon sur les heures que le commun des hommes consacre au repos, sur la nuit et son silence ? Le jour, alors même que l’on n’est pas appelé hors du logis par les affaires et le train de la vie, on se sent, dans sa propre demeure, à la merci des importuns ; leur ferme-t-on sa porte, on ne réussit point à empêcher de pénétrer toutes ces rumeurs confuses qui envoient jusqu’au travailleur solitaire un écho des agitations et des passions de la ville ; c’en est assez pour lui donner des distractions, pour lui rendre difficile de fixer longtemps sa pensée sur un même objet. Il devait d’ailleurs être bien plus malaisé encore de s’isoler et de se recueillir à Athènes que dans une ville moderne, qu’à Paris même ; les maisons y étaient de construction légère et toutes petites, mal défendues contre l’indiscrétion des fâcheux et les cris de la rue. Là point de ces appartemens reculés, situés soit au fond d’une cour ou sur des jardins, soit au dernier étage de quelque haute maison, où l’homme d’étude peut trouver, au cœur même de nos quartiers les plus populeux, une retraite presque aussi calme et aussi sûre qu’au milieu des bois ; de sévères consignes en protègent les abords, et les bruits du dehors, arrêtés par des murs épais et de lourdes tentures, n’y parviennent que changés en un lointain et sourd murmure ; celui-ci, loin de distraire et de gêner l’esprit, devient plutôt alors pour la pensée une excitation solitaire. Cette voix de la cité qui monte, affaiblie, mais puissante encore, jusqu’au savant, à l’historien, à l’orateur renfermé dans son cabinet, courbé sur ses livres et ses papiers, elle lui rappelle qu’il y a là tout près de lui, des hommes qui liront ses ouvrages et qui profiteront de ses découvertes, des foules que passionnera son éloquence, des juges qui le récompenseront, par leur estime ou même par la gloire, des efforts et des fatigues qu’il s’impose.

L’Athènes du IVe siècle avant notre ère n’offrait point à la vie studieuse et retirée les mêmes facilités. Le citoyen qui, par profession, tenait à suivre de près le mouvement des affaires et de la politique, à ne rien perdre des discussions du Pnyx et des tribunaux, ne pouvait guère, à l’exemple de Platon, se loger hors de la ville, dans la banlieue, parmi les oliviers, les platanes et les blancs peupliers qu’arrosaient, comme dit Sophocle, « les courans vagabonds du Céphise ; » il fallait habiter dans le voisinage du Pnyx et de l’Agora, aux Skambonides, à Melitte ou à Kolyttos. Nous ne savons où se trouvait la maison patrimoniale de Démosthène, celle où il résidait encore au moment du procès contre ses tuteurs et où s’écoula tout au moins la première partie de sa vie ; mais j’imagine qu’elle devait être située dans l’un de ces quartiers encombrés et bruyans, quelque part entre l’Acropole et la porte du Pirée. C’était dans cette région, la plus voisine tout à la fois du marché d’Athènes et de son port, que se groupaient les boutiques et les industries principales ; le père de Démosthène devait avoir ses ateliers dans cette partie de la ville ou dans le Céramique, et sa demeure à peu de distance de ses ateliers. Partout là dans les endroits où le roc affleure sur des collines maintenant désertes, on distingue encore les traces des maisons, étroites, nombreuses et pressées. Ces habitations n’avaient qu’un rez-de-chaussée et un premier étage ; elles n’étaient séparées l’une de l’autre que par des ruelles ou de petites cours fermées de murs assez bas ; on y était trop près des passans et des voisins pour n’être point sans cesse dérangé.

D’ailleurs on ne restait guère chez soi ; l’on sortait aussitôt le soleil levé. Était-ce jour d’assemblée, on montait au Pnyx. Sinon, après avoir fait un tour au marché pour acheter ses provisions, le commerçant et le journalier allaient à leur travail, les gens de loisir couraient après les nouvelles, et, pour les commenter, formaient sur la voie publique des groupes bruyans, semblables à ceux qui, dans la moderne Athènes, barrent si souvent le chemin aux voitures, là où se croisent les rues d’Éole et d’Hermès. La séance quotidienne du sénat attirait les politiques ; mais parfois une barrière de bois, tirée devant la porte du Tholos, indiquait que ce corps siégeait en comité secret. C’était alors Vers les tribunaux que l’on se dirigeait ; on avait appris devant lequel d’entre eux se plaiderait, ce jour-là le procès le plus intéressant, et la salle était bien vite remplie. Le suprême plaisir, c’était d’écouter quelque discussion entre orateurs de talent, quelque belle plaidoirie ; quand l’assemblée et les tribunaux chômaient, on se rabattait sur la conversation. Comme le Vulteius Menas d’Horace, les uns s’asseyaient sous l’auvent de quelque barbier,

……… vacua tonsoris in umbra ;


d’autres se promenaient en bavardant sous les portiques ou dans les cours et les allées des gymnases. On ne rentrait guère chez soi que pour y prendre ses repas, pour s’y reposer à l’heure de la sieste et pendant la nuit.

Il y avait là des conditions qu’il fallait accepter, sous peine de se retrancher du commerce des hommes ; mais dans cette vie tout extérieure, comment faire à l’étude la place nécessaire ? Démosthène n’hésita point ; il employait ses journées comme le faisaient ses concitoyens, à fréquenter tous ces lieux de réunion ; ses nuits, il les consacrait au travail du cabinet. Une extrême sobriété, dont il s’était fait une règle, lui permettait de réduire au strict nécessaire la part du sommeil. Un des reproches que lui adressaient plus tard ses ennemis, nous le savons par lui-même et par plusieurs témoignages contemporains, c’était d’être un buveur d’eau ; on prétendait trouver là l’indice d’un mauvais caractère, d’un naturel insociable et farouche. Ce n’était qu’une sage précaution, un régime dont lui-même tempéra plus tard la sévérité. Tous les vins de Grèce sont capiteux ; leurs fumées alcooliques eussent rendu le cerveau moins capable de supporter, sans en souffrir, la fatigue de la veille et du travail nocturne. Démosthène se mettait-il à l’ouvrage après un frugal repas arrosé d’eau claire, et prolongeait-il ses études jusqu’à une heure avancée de la nuit, ou plutôt, s’endormant tout de suite après souper, ne se relevait-il pas vers les trois ou quatre heures du matin pour travailler jusqu’au moment où la ville recommençait à s’agiter et à bruire autour de lui ? Peut-être cette dernière combinaison demande-t-elle au début, tant que l’habitude n’est pas bien prise, un plus pénible effort de volonté ; mais elle est de beaucoup la meilleure, pour l’esprit et pour le corps tout à la fois. Plusieurs hommes éminens de notre temps, dont la verte et laborieuse vieillesse fait notre admiration, lui doivent peut-être le rare privilège d’avoir conservé, jusque dans leur grand âge, l’entier exercice de leurs hautes facultés. La veille du matin échauffe bien moins le sang, irrite bien moins les yeux et les nerfs que celle du soir. Le soir, on sent peser sur sa tête le poids des fatigues et des tracas du jour, pour s’appliquer à l’étude, il faut faire en quelque sorte violence à des organes déjà las, à une intelligence distraite et préoccupée. Le matin au contraire, l’homme tout entier sort du sommeil reposé et comme renouvelé. L’eau dont il baigne ses mains et son visage, les fraîcheurs de l’aube auxquelles il entr’ouvre bientôt sa fenêtre, tout concourt à un même effet : c’est alors que la conception est le plus vive et le plus lucide, la vue le plus nette. Si nous en croyons Cicéron, qui reproduit là quelque renseignement emprunté à ses sources grecques, Démosthène aurait été de cet avis. L’orateur, dit-il, s’irritait contre lui-même quand il arrivait par hasard qu’il ne fût point levé au moment où les ouvriers, avant le jour, partaient pour leur travail.

Quoi qu’il en soit, d’une manière ou d’une autre, Démosthène consacrait à l’étude une partie de ses nuits ; le fait est certain. Encore bien des années après, Pythéas, un des hommes les plus spirituels du parti macédonien, faisait allusion, dans un débat, aux veilles obstinées de son illustre adversaire. « Tes traits d’esprit sentent l’huile, » lui disait-il d’un air méprisant, — à quoi Démosthène répondit non sans à-propos : « En tout cas, ta lampe en aurait bien d’autres à conter que la mienne. » Comme la plupart des hommes de son bord, Pythéas avait la réputation d’un viveur qui passait la nuit en orgies.

Ici, comme dans tous les chapitres de cette biographie, à côté de l’histoire nous rencontrons la légende, ces anecdotes puériles qui faisaient la joie des grammairiens et des sophistes de la décadence. Démosthène, racontait-on, afin d’être encore plus à l’abri des distractions, s’était fait construire un cabinet souterrain ; il s’y enfermait pour lire et pour déclamer ; du temps de Plutarque, ce caveau était l’une des curiosités que l’on montrait à l’étranger qui visitait Athènes. La précision de ce renseignement n’a rien qui commande la confiance ; tout au contraire serions-nous tentés de croire qu’il faut en faire honneur à l’imagination des exégètes, les cicérone, les domestiques de place de l’antiquité. On sait par plus d’un exemple avec quelle facilité s’accréditent ces fausses dénominations. Tout y contribue, les vanités locales, les prétentions des savans qui veulent paraître ne rien ignorer, les calculs de tant de gens intéressés à satisfaire, en l’exploitant, la curiosité des étrangers et la crédulité des badauds. Il paraît incontestable que, plus de quatre siècles après le temps où vivait Démosthène, la tradition attachait le souvenir et le nom de l’orateur à quelqu’un des nombreux silos que l’on observe encore, à demi comblés, dans les parties désertes de l’ancienne Athènes, ou bien à quelque chambre funéraire creusée dans le roc et semblable à celle que l’on avait imaginé d’appeler la prison de Socrate. A vrai dire, cette attribution était peut-être aussi peu fondée que cet autre caprice du préjugé populaire qui, dans les temps modernes, avait fait du monument choragique de Lysicrate, malgré l’inscription de l’architrave, la lanterne de Démosthène. Ce texte, des plus clairs, ne laisse subsister aucun doute sur le vrai caractère et la destination de ce charmant petit édifice élevé, l’an 334 avant notre ère, pour perpétuer la mémoire d’une couronne décernée, dans un concours scénique, au chœur formé par les jeunes gens de la tribu Acamantide ; il saute aux yeux que le beau fleuron qui le surmonte servait de support au trépied, prix de la victoire. On savait d’ailleurs par les anciens eux-mêmes qu’il y avait là au nord-est de l’Acropole, toute une rue décorée de monumens semblables à celui qu’un heureux hasard a préservé de la destruction comme pour fournir à nos architectes un type classique des formes et des proportions de l’ordre corinthien. Il n’y avait point là place à l’erreur, ni même à l’hésitation ; pourtant des voyageurs intelligens, par déférence pour l’opinion vulgaire, ont prétendu retrouver, dans le fleuron terminal, la forme emblématique d’une lampe, allusion aux laborieuses veillées de l’orateur [3]. Plutarque et ses contemporains y regardaient de moins près encore ; de pareils témoignages ne prouvent donc qu’une chose, c’est l’existence de la tradition au temps d’où ils proviennent. Quant au fait que cette tradition prétendait attester, nous serions assez disposés à le révoquer en doute. Dans la vie, les choses se passent bien plus simplement, sans autant de mise en scène ; quand on a le ferme propos de travailler, on n’est point, surtout la nuit, forcé, pour se recueillir, de descendre à la cave. Ce serait pourtant aller bien loin que de déclarer impossible ce qui n’est que suspect et assez peu probable. Soit alors, soit plus tard, Démosthène a pu habiter une de ces maisons adossées à quelque escarpement, qui profitaient de la situation pour s’agrandir aux dépens de la colline ; il a même pu parfois chercher le silence et la fraîcheur dans le cellier, dans quelque réduit employé d’ordinaire comme magasin ou comme grenier. Mais on ne s’en tenait pas là : Démosthène, racontait-on, se serait enfermé dans ce même cabinet souterrain pendant des semaines, il y serait resté, à plusieurs reprises, deux ou trois mois de suite, sans mettre le pied dehors. L’envie pouvait le prendre, avant le terme qu’il s’était fixé, de s’échapper de cette prison ; pour se mettre hors d’état de céder à cette tentation, il se serait, au début de sa captivité volontaire, fait raser tout un côté de la tête. Avant que barbe et cheveux eussent repoussé, il ne pouvait songer à reparaître en public : il eût été accueilli par des huées et des rires. Rien de plus invraisemblable, on peut même dire de plus ridicule que toute cette histoire. Démosthène, dans la période de sa vie à laquelle semble s’appliquer le mieux ce récit, avait déjà fait l’épreuve de sa volonté, on pourrait presque dire de son obstination. Il pouvait assez compter sur sa propre énergie pour n’avoir pas à se défier de lui-même et à prendre de pareilles précautions contre la défaillance et le caprice.

Nous n’insisterons pas sur ce qu’il y a de bizarre et de mesquin dans ces petits moyens ; il semble qu’un nouveau coup de rasoir et une perruque mise à propos eussent tiré Démosthène d’embarras, le jour où sa réclusion lui fût devenue trop insupportable. Des raisons plus sérieuses nous déterminent à refuser toute créance à ce récit. L’idée d’une retraite aussi absolue et aussi prolongée est en contradiction formelle avec ce que Plutarque nous apprend des exercices habituels du jeune homme ; elle ne s’accorde pas mieux avec les nécessités de la carrière à laquelle il se préparait et où il s’était déjà engagé. Nous savons avec quelle assiduité et quelle attention toujours en éveil il fréquentait l’assemblée, le sénat et. les tribunaux, trouvant partout matière à des observations, qu’il classait et digérait ensuite dans le silence du cabinet ; or à Athènes comme dans tous les pays vraiment libres, la vie politique n’était jamais suspendue. Eu s’isolant ainsi, pendant de longues semaines, pendant des mois entiers, dans une sorte de cachot, Démosthène aurait risqué de perdre le fil des discussions pendantes, de n’être plus au courant quand il reparaîtrait. D’ailleurs, comme tout avocat qui débute, il cherchait la clientèle ; n’était-ce pas en se montrant le plus souvent possible à la barre des cours de justice, en causant avec ceux qui l’entouraient et en leur donnant son opinion motivée qu’il pouvait attirer les yeux et se faire connaître ? Qui donc aurait été le chercher dans cet obscur asile où vous le reléguez ? Chez les Athéniens comme à Paris, comme partout ailleurs, celui qui prétend s’imposer au public doit avant tout se garder de se laisser oublier. Le mathématicien, le physicien, l’astronome, le chimiste, un Descartes, un Galilée, un Copernic, un Lavoisier, ceux qui étudient les lois éternelles des nombres et de la matière, les mouvemens des astres dans l’espace ou les affinités des atomes, peuvent s’enfermer dans leur cabinet ou dans leur observatoire, vivre au milieu de leurs instrumens et de leurs appareils, de leurs fourneaux et de leurs creusets ; occupés à trouver des formules pour les plus hautes abstractions où puisse s’élever la pensée ou à dégager des phénomènes les rapports constans qui se cachent derrière leurs fugitives et changeantes apparences, ils peuvent se séparer des hommes, pour se rappeler à leur souvenir, de loin en loin, par quelqu’une de ces étonnantes découvertes qui renouvellent la science et qui semblent reculer les limites du monde. Il en est tout autrement du moraliste et de l’historien, à plus forte raison de l’avocat et du politique. Ce que ceux-ci étudient, ce ne sont pas des relations idéales ni les propriétés de la matière, ce n’est même pas l’homme abstrait du philosophe, c’est ce qu’il y a de plus complexe parmi les êtres qui nous sont connus, l’homme concret, l’homme de telle race et de telle époque, bien plus encore, un certain nombre d’individus, un groupe de contemporains et de concitoyens. Pour agir sur ce groupe, pour avoir prise sur lui par la parole, il faut y rester sans cesse mêlé ; par une expérience de toutes les heures, de tous les instans, il faut arriver à connaître le fort et le faible de ces âmes que l’on se propose de gouverner par la parole, il faut en venir à prévoir, comme le marin devine la tempête, non-seulement ce que l’on peut appeler les mouvemens réguliers de l’opinion, mais ses fantaisies et ses brusques caprices. Celui qui se propose d’acquérir cette science doit, l’oreille, les yeux et l’esprit toujours ouverts, vivre au plus épais de la mêlée humaine. Ses observations, il ne les notera pas, comme aujourd’hui l’astronome et le physicien, sur un registre spécial ; mais, grâce à l’habitude qu’il prendra d’associer rapidement certaines idées, grâce surtout aux heures de méditation et de travail qu’il saura se réserver, elles se déposeront et s’ordonneront au fur et à mesure dans son intelligence, elles se graveront dans sa mémoire, elles y formeront avec le temps un riche et vaste répertoire où il retrouvera, dans toute conjoncture difficile, d’utiles points de comparaison, quelque souvenir du passé qui lui fera comprendre le présent et deviner l’avenir. Ainsi s’acquièrent cette expérience des hommes et cet art de les manier, ce sang-froid et ce coup d’œil qui nous frappent aujourd’hui chez les plus illustres vétérans du barreau français et de nos assemblées politiques.


III

Parmi ceux qui, soit intérêt, soit curiosité, suivaient’ les débats des tribunaux, on n’avait point pu ne pas remarquer la manière dont Démosthène avait conduit ses propres affaires, la connaissance des lois et le talent de discussion dont il avait fait preuve dans tout le cours de cette pénible lutte judiciaire, dans les plaidoyers qu’il avait prononcés contre Aphobos et contre Onétor. L’effet produit aurait été assez grand pour que, dès l’année qui suivit la fin de ce long procès, les cliens se soient déjà présentés. Schæfer, non sans vraisemblance, attribue aux années 361 ou 366 les discours contre Spudias et contre Calliclès ; il y reconnaît des œuvres de jeunesse du grand orateur, qui n’avait alors que vingt-cinq ans. Isée fut peut-être pour beaucoup dans ce résultat ; peut-être concourut-il, avec un efficace empressement, à lancer le jeune avocat, comme nous dirions aujourd’hui, à lui créer une clientèle. Il était fier d’un élève qui dès ses débuts lui avait fait honneur ; plusieurs années de vie commune et de communs travaux l’avaient mis à même d’apprécier mieux que personne cette noble nature ; il avait dû peu à peu s’attacher à un pareil disciple, pressentir l’essor que prendrait, si les circonstances le favorisaient, un génie de si haute volée. La somme considérable, les 10,000 drachmes que Démosthène lui avait payées, sous une forme ou sous une autre, comme prix de ses leçons, contribuaient à lui assurer la richesse ou tout au moins l’aisance ; il se sentait vieillir, il aspirait au repos. N’est-il pas naturel de supposer qu’à ce moment, à mesure qu’il se détachait des affaires, il envoya à Démosthène d’abord quelques-uns, puis bientôt un plus grand nombre de ceux qui venaient lui demander d’écrire pour eux des plaidoyers ? Il pourrait avoir commencé par se décharger sur son élève des causes les moins importantes et les moins rétribuées, pour finir enfin, sous la contrainte de l’âge, par lui tout abandonner. N’est-ce point ainsi que chez nous, avant de quitter la barre, les avocats célèbres se préparent et se désignent des successeurs ? S’intéressent-ils à un jeune homme, ils l’emploient d’abord à travailler, sous leurs yeux, comme secrétaire ; Us lui donnent des dossiers à examiner, des affaires à instruire ; un peu plus tard, ils l’envoient plaider à leur place. Les cliens, les avoués, les juges s’accoutument ainsi à la figure et à la parole du débutant ; les occasions ne lui manquent pas de montrer ce qu’il vaut ou ce qu’il pourra valoir un jour ; s’il manque aux occasions, c’est à lui-même qu’il doit s’en prendre.

De quelque manière que lui soient venus les cliens, Démosthène commença donc de bonne heure à faire le métier de logographe ou de fabricant de plaidoyers [4]. Il l’exerça, ce semble, avec succès et profit pendant une quinzaine d’années au moins, jusqu’au moment où il fut conduit, par les circonstances et par son génie, à passer du rôle de chef de l’opposition à celui de premier ministre du peuple athénien. Les affaires publiques durent alors, le plus souvent, l’absorber presque tout entier ; en intervenant à tout propos dans les procès privés, il aurait d’ailleurs risqué de compromettre pour un mince profit sa haute situation politique. Nous ne croyons pourtant point que, même à cette époque, Démosthène homme d’état se soit absolument interdit de composer des plaidoyers pour autrui [5]. Quand la prise de Thèbes par Alexandre et ses victoires d’Issus et d’Arbelles, en réduisant Athènes à l’impuissance, eurent fait des loisirs à ses politiques, Démosthène paraît être revenu au métier de sa jeunesse [6] ; il y pouvait trouver à la fois des ressources pécuniaires qui lui serviraient à soutenir son train, et une occupation qui l’aidait à passer le temps et à se consoler d’un grand rôle perdu. C’est ainsi qu’en France, depuis le commencement du siècle, on voit, le lendemain de chacune de nos révolutions, revenir au barreau les avocats qui sous le régime précédent ont été députés ou ministres. Du pouvoir ou de la tribune, les événemens les ont rejetés dans la vie privée ; ce n’est cependant point en vaincus qu’ils reparaissent sur le théâtre de leurs premiers succès. De toute manière, malgré la catastrophe dont ils ont été les victimes et parfois les auteurs, leur réputation n’a pu que gagner à l’éclat de ces luttes auxquelles ils ont été mêlés ; leur prestige s’en est accru, et, pour peu qu’ils soient appliqués et laborieux, ils voient bientôt les avoués et les cliens reprendre en foule le chemin de leur cabinet.

Dans le recueil des ouvrages qui nous sont arrivés sous le nom de Démosthène, on en compte trente-trois. qui, se présentent, non comme des discours par lui prononcés devant les tribunaux ou devant l’assemblée, mais comme des plaidoyers qu’il aurait composés pour autrui. Il y a, pour qui veut étudier de près cette intéressante collection, une première distinction à faire : de ces discours, un certain nombre n’appartiennent pas à Démosthène, comme nous en avaient avertis déjà Denys d’Halicarnasse et d’autres critiques de l’antiquité. C’est à l’époque alexandrine et, selon toute apparence, par les soins de Callimaque, à la fois érudit et poète, que ce recueil aurait été formé, que les discours auraient été rangés dans l’ordre où nous les lisons encore aujourd’hui ; or il n’est point douteux que ce travail n’ait été fait avec quelque précipitation et sans grand discernement. Les libraires, pour donner plus de valeur à leur marchandise, les employés au catalogue, pour s’épargner des recherches ennuyeuses, étaient enclins à inscrire, sous le plus léger prétexte, un nom célèbre en tête des manuscrits dont ils avaient fait l’acquisition à Athènes ; c’est ainsi que se trouvèrent attribués à Démosthène et à deux ou trois de ses contemporains les plus renommés des ouvrages qui appartenaient à des orateurs et à des logographes de second ou troisième ordre, oubliés déjà moins d’un siècle après leur mort. Pour plusieurs des plaidoyers compris parmi les œuvres de Démosthène, le doute n’est point permis, et nous avons des raisons péremptoires de lui en refuser la paternité ; il en est d’autres qui, pour des motifs d’ordres divers, paraissent justement suspects. Parmi les compositions auxquelles l’éditeur alexandrin a pour jamais attaché le nom du grand adversaire de Philippe et d’Alexandre, il n’en est guère plus de la moitié qui ne soulèvent point quelques doutes spécieux, et où nous’ puissions nous tenir pour assurés de reconnaître la main même et l’œuvre certaine de Démosthène [7].

Parmi les discours authentiques, il y aurait encore des catégories à établir. Certains plaidoyers ont été rédigés par Démosthène pour être prononcés dans des causés publiques, dans des procès où la politique était en jeu ; notre orateur, sans y paraître de sa personne, y était engagé d’intérêt et de passion. D’autres au contraire, le plus grand nombre, ont un caractère purement privé. Démosthène y plaide, en vrai logographe, une affaire qui ne le touche par aucun côté. Tantôt c’est quelque procès civil, une question de contrat, d’héritage, de tutelle ou d’état ; tantôt c’est une instance qui serait chez nous du ressort de la police correctionnelle, une demande de réparation provoquée par des mauvais traitemens, des injures ou des calomnies. C’est à ce dernier groupe de pladoyers que nous emprunterons, pour l’étudier ici, le discours contre Conon. Le sujet n’en a lien de bien important par lui-même, ni qui semble fait pour piquer très fort la curiosité ; il s’agit d’une simple action de coups et blessures, intentée, à propos d’une querelle de corps de garde, par un inconnu, dont nous savons à peine le nom, à l’un de ses ennemis, un brutal qui n’a pas laissé dans l’histoire plus de trace que le plaignant. Tout est dans l’art, déjà signalé par les anciens, avec lequel l’avocat a su mettre en œuvre cette pauvre matière.

Dans l’exorde, le demandeur, Ariston, pose sa plainte et indique pourquoi il s’est contenté d’une action de coups et blessures. Il aurait pu donner à son instance une autre forme, de manière à faire tomber sur la tête de Conon un châtiment plus sévère ; s’il s’en est abstenu, ce n’est pas que son droit soit douteux, c’est que, jeune encore, il a voulu témoigner de sa déférence pour les conseils de parens, d’amis plus avancés dans la vie, c’est que, par égard pour leurs avis, il s’est décidé « à ne pas se montrer, dans le redressement de ses injures, plus ardent qu’il ne convient à son âge. Ainsi ai-je fait, ajoute-t-il,… et pourtant rien ne m’eût été plus doux, Athéniens, que de le voir condamné à mort ! » Ce cri de haine a quelque chose de naïf et de sauvage ; le plaignant semble le laisser échapper malgré lui, sous l’impression trop vive encore des injures qu’il a reçues. Cet involontaire et rapide oubli de la modération qu’il s’est commandée donne à son langage un accent de sincérité plus marqué ; il lui sert aussi pour amener le récit des faits de la cause. Avant de raconter les actes de violence sur lesquels se fonde la demande actuelle, Ariston remonte aux origines mômes de l’inimitié dont le poursuivent ceux qui l’ont si fort maltraité, Conon et ses fils, dignes enfans d’un tel père :


« Nous quittâmes Athènes, il y a trois ans de cela, pour nous rendre à Panacte, où nous avions ordre de tenir garnison. Les fils de Conon, que voici, avaient leur tente près de nous, à mon grand déplaisir. C’est là en effet ce qui a donné naissance à notre querelle et à tous nos froissemens. Vous allez voir comment. Dès que ces hommes avaient pris leur repas du matin, ils passaient la journée entière à boire, et ils ne se départirent pas de cette habitude tant qu’ils restèrent dans cette garnison. Quant à nous, nous conservions dans le service les habitudes que nous avions contractées à Athènes. Aussi, à l’heure qui est pour les autres celle du souper, ils étaient, eux, déjà échauffés par le vin. Les esclaves qui nous servaient furent leurs premières victimes. Notre tour vint ensuite. Sous prétexte que nos esclaves les enfumaient en faisant notre cuisine ou leur parlaient mal, à tort et à travers ils donnaient des coups, répandaient des seaux d’immondices, et versaient sur nous leur urine ; en un mot, il n’y avait pas de grossièreté ni d’insulte qu’ils ne nous fissent. Lorsque nous vîmes cela, grande fut notre colère. Nous nous bornâmes d’abord à marquer notre dégoût ; mais, comme ils persistaient sans relâche à nous jouer des tours, toute mon escouade alla en corps trouver le stratège et lui dire ce qui s’était passé. Pour moi, je n’ai agi qu’avec mes camarades. Le stratège adressa des reproches à ces hommes et les punit non pas seulement à cause des grossièretés qu’ils avaient commises envers nous, mais encore d’une manière générale pour tous les méfaits dont ils s’étaient rendus coupables dans le camp. Quant à eux, bien loin d’y mettre un terme et d’en rougir, ils fondirent sur nous, dans la même soirée, dès que la nuit fut venue ; ils commencèrent par dire des injures et finirent par me porter des coups. Ils poussèrent de tels cris et firent un tel tapage autour de la tente que le stratège et les taxiarques accoururent, et avec eux un certain nombre de soldats comme nous, qui nous mirent à l’abri de tout acte de violence et nous empêchèrent d’en commettre nous-mêmes, insultés comme nous l’étions par ces gens-là Les choses étaient donc allées très loin, et, quand nous fûmes de retour ici, il y eut entre nous, comme on pouvait s’y attendre, beaucoup d’irritation et d’inimitié. je ne pensai pas cependant que le dusse leur intenter une action, ni leur demander en aucune façon compte de ce qui s’était passé. J’étais simplement résolu à me tenir dorénavant sur mes gardes, et à faire en sorte de n’avoir aucun rapport avec de pareilles gens [8]. »


Par sa vive et familière simplicité, ce récit dut plaire aux juges, vieillards auxquels il rappelait les campagnes de leur jeunesse, les nuits passées sous la tente, les repas au grand air, dans ces beaux sites où se dressaient, au milieu des montagnes, les forteresses, destinées à protéger les frontières de l’Attique, Panacte et Décélie, Eleuthères et Phylé. Pour nous aussi, n’emprunte-t-il pas un intérêt tout particulier et comme une surprenante réalité aux souvenirs de ces dernières années, de la guerre et du siège, de la garde mobile et de la garde nationale ? Parmi ceux qui ont traversé ces épreuves, arrachés par le devoir à leurs occupations et à leur cercle ordinaires, il n’est personne qui ne songe sans quelque plaisir à l’agrément qu’il a trouvé dans certains rapprochemens inattendus et dans les longues conversations, bientôt intimes et confiantes, auxquelles provoquait l’oisiveté forcée du rempart ou du camp. De ces hasards et de ces épanchemens sont nées souvent des amitiés qui ont survécu aux circonstances, et qui comptent aujourd’hui parmi les meilleures et les plus solides. En revanche, qui n’a présentes à la mémoire bien des scènes désagréables amenées, entre gens d’une même compagnie, et d’une même escouade, par la différence des éducations et des goûts, par un contact forcé de tous les momens, qui devenait, à la longue, irritant et pénible au dernier point ? Qui ne ressent encore quelque chose de la colère qu’il a parfois éprouvée quand il se voyait contraint d’entendre des propos grossiers, de subir des entretiens dont la lourde gaîté contrastait si cruellement avec le malheur des temps ? Ceux même à qui la chance n’avait point assigné de trop insupportables compagnons étaient-ils, par cela même, à l’abri de toutes les misères que peut entraîner cette cohabitation obligatoire ? Non certes. Point de chambrée où n’existassent deux factions ennemies, le parti des gens sensés qui savaient dormir ou qui tout au moins voulaient reposer sur leur botte de paille ou leur lit de camp, celui des irréguliers qui, sous un prétexte ou sous un autre, préféraient passer la nuit à jouer, à boire et à chanter. Malgré l’étroitesse et la dureté du matelas, vous aviez fermé les yeux, vous sentiez venir le sommeil ; mais tout à coup vous étiez réveillé par de grands éclats de voix, et cependant l’instant approchait où vous auriez une patrouille à faire, une garde à monter ! Révolté, furieux, vous vous dressiez sur votre séant ; comme l’hoplite athénien dont nous avons reproduit les griefs, vous faisiez appel à l’autorité, d’ailleurs presque toujours impuissante, du sergent ou du lieutenant ; vous lanciez aux perturbateurs une volée d’injures, et votre indignation était parfois si vive que, sans les camarades, vous les eussiez bien volontiers pris à la gorge. Reportons-nous à tous ces épisodes de notre vie militaire, qui semblent déjà si loin, quoique deux années à peine les séparent de l’heure présente ; nous comprendrons dans quelles dispositions de violente et mutuelle antipathie durent rentrer à Athènes, quand ils quittèrent la garnison de Panacte, Ariston et les fils de Conon. Pendant des semaines, peut-être pendant des mois, les conflits avaient été quotidiens, et c’était la surveillance des officiers qui seule avait empêché ces sentimens d’éclater en voies de fait et en rixe sanglante ; les franchises de la vie civile allaient leur permettre de se donner un plus libre cours. Voici comment le plaignant présente les faits que vise sa demande.

« Peu de temps après notre retour de Panacte, je me promenais, selon mon habitude, le soir dans l’Agora, avec Phanostrate de Céphise, jeune homme de mon âge. Survient Ctésias, fils de Conon, en état d’ivresse, descendant le long du Léokorion, près des maisons de Pythodore. Il nous aperçut, poussa un cri, et se parlant à lui-même comme un homme ivre, sans que l’on pût entendre ce qu’il disait, passa devant nous pour monter à Mélité. Là (comme nous l’avons su depuis) étaient réunis à boire, chez Pamphile le cardeur, Conon que voici, un certain Théotime, Archébiade, Spiritharos, fils d’Eubule, Théogène, fils d’Aridromène, une assez nombreuse compagnie. Ctésias les fit tous lever, et marcha vers l’Agora. Le hasard voulut que, ayant tourné, au Pherréphattion et revenant sur nos pas, nous fussions précisément devant le Léokorion ; nous y rencontrâmes ces hommes, une mêlée s’engagea. L’un d’eux, que l’on n’a pu reconnaître, s’élança sur Phanostrate et le saisit ; Conon que voici, son fils et le fils d’Andromène m’entourèrent, se jetèrent sur moi, me dépouillèrent d’abord de mon manteau, puis d’un croc-en-jambe me firent tomber dans le ruisseau, et m’arrangèrent si bien à force de coups de pied et de bourrades de tout genre que j’en eus la lèvre fendue et les yeux gonflés à ne plus les ouvrir. En un mot, ils me laissèrent en si mauvais état que le ne pouvais ni me relever ni proférer une parole. Couché par terre, je les entendais dire toute sorte d’injures. Je ne parle pas du reste, ne me souciant pas de les noircir. Il y a d’ailleurs certaines choses que j’hésiterais à appeler de leur nom devant vous ; mais voici un fait qui montre bien l’insolence de cet homme et qui prouve bien que toute l’affaire a été conduite par lui. Il se mit à chanter, contrefaisant la voix du coq qui pousse son cri de victoire, et les autres lui disaient de faire le battement d’ailes avec les coudes. Des passans survinrent et m’emportèrent nu comme j’étais, pendant que ces hommes s’enfuyaient avec mon manteau. Quand j’arrivai à la porte de chez moi, ce ne fut qu’un cri de douleur de la part de ma mère et de ses servantes. On me porta au bain, non sans peine, et, quand je fus bien essuyé, on me montra aux médecins. Pour preuve de ce que j’avance, le vais vous produire les témoins. »


Est-il besoin de faire ressortir ce qu’il y a dans ce récit, plus encore que dans le précédent, d’habileté discrète et savante ? Remarquons d’abord l’extrême précision avec laquelle sont indiqués le lieu de la scène et les mouvemens de tous les acteurs ; tous ces endroits étaient familiers aux juges, que rien ne pouvait mieux disposer à se représenter les choses telles que les leur mettait sous les yeux celui qui semblait si bien se souvenir des moindres détails. Vers le début est jetée, comme en passant, une petite phrase où le plaignant raconte sa première rencontre avec Ctésias, fils de Conon ; l’orateur y insiste d’autant moins que le fait a dans son système plus d’importance. Tout en paraissant se borner au rôle de rapporteur fidèle, il suggère à ses auditeurs la pensée de rapprocher ce cri que pousse Ctésias et ces paroles qu’il se murmure à lui-même de son prompt retour en nombreuse et turbulente compagnie. Les juges en concluront qu’il y a eu de la part de Ctésias et de Conon préméditation et guet-apens, que Conon et ses compagnons de table sont redescendus tout exprès sur l’Agora pour faire à leur adversaire un mauvais parti ; ils tiendront d’autant plus à leur idée qu’ils se figureront être arrivés d’eux-mêmes à cette conclusion. Une impression analogue doit être produite par le tableau que trace Ariston de la joie indécente à laquelle son ennemi s’abandonne après ce bel exploit ; rien ne s’accorde mieux avec ce qu’il a déjà raconté des façons de l’homme violent et grossier qui le poursuit de sa haine, rien ne peut mieux contribuer à les rendre tous odieux. Conon, ses fils et leurs dignes acolytes, viveurs de bas étage dont il reprend et achève le portrait dans d’autres parties de son plaidoyer. Il les montre plus loin faisant partie de vraies sociétés de débauche où l’on s’affuble de surnoms dont le seul que nous osions traduire en français équivaudrait assez bien au titre de compagnons de la bouteille : on s’y enivre, on y porte, on y reçoit des coups à propos de courtisanes que l’on se dispute ; on s’amuse, après boire, à parcourir les rues, à rosser et à détrousser les passans, « à dévorer les viandes consacrées à Hécate dans les carrefours, à ramasser de tous les côtés, pour s’en régaler ensemble, les chairs que l’on enlève aux porcs offerts en sacrifice expiatoire par les magistrats au moment de leur entrée en charge. »

Ces gens de joyeuse humeur, dont on peut apprécier par ces traits les goûts distingués, se proposent, dit Ariston, de tourner devant le tribunal la chose en farce et en plaisanterie ; ils railleront leur adversaire, qui fait tant de bruit et d’embarras pour quelques horions donnés et rendus. Le plaignant a prouvé, par des témoignages partout mêlés fort à propos au récit, qu’il n’y a jamais eu provocation de sa part ; il démontre de même, par le témoignage des médecins appelés auprès de lui, qu’il s’en est fallu de bien peu que la prétendue plaisanterie de Conon n’eût une issue tragique. A la suite des coups qu’il avait reçus, il fut pris d’une maladie qui le conduisit à l’extrémité ; sans une évacuation de sang, qui se fit naturellement et en grande abondance, il était perdu, et ses parens auraient eu à traîner Conon devant l’aréopage, comme coupable d’assassinat sur la personne d’un citoyen. Haussant alors le ton, l’orateur indique, explique et justifie les lois dont il invoque en ce moment la protection. Pourquoi le législateur a-t-il établi toute cette série d’actions pour injures, pour voies de fait, pour coups, pour blessures volontaires, qui se tiennent entre elles et se supposent l’une l’autre ? C’est pour arrêter aussitôt que possible, dans la route où il serait tenté de s’engager, l’homme violent et emporté ; c’est pour imposer un frein à l’offenseur, et pour empêcher l’offensé de se faire justice à lui-même, de provoquer ainsi des représailles qui bientôt ensanglanteraient la cité. Le fait le moins considérable, celui de l’injure, a été incriminé, ce semble, en vue de celui qui est le dernier et le plus grave de tous. On a voulu prévenir les meurtres. On a craint que l’injure ne conduisît aux coups, les coups aux blessures, les blessures à l’homicide. Pour chacun de ces faits, les lois donnent une action distincte et ne s’en rapportent pas, pour l’appréciation, à la colère et au caprice du premier venu.

En examinant ces lois, Ariston prouve qu’il a volontairement modéré sa plainte, qu’il aurait pu, sans dépasser son droit, poursuivre Conon au criminel, ne point se contenter de l’action civile et d’une satisfaction pécuniaire. Loin de lui tenir compte de cette réserve devant le tribunal de l’arbitre, où le différend a d’abord été porté, Conon n’a cherché qu’à gagner du temps, à soulever des incidens délatoires, à produire de faux témoins. Ces témoins, qui reparaîtront devant le jury, Ariston, ou plutôt Démosthène, s’attache d’avance à en ébranler le crédit ; il fait connaître « ces gens qui vont boire avec Conon et qui font avec lui bien d’autres choses encore. » « Beaucoup d’entre vous, dit-il plus loin, connaissent, je le crois, ce Diotime, cet Archébiade, ce Chérétime aux cheveux blancs, qui prennent pendant le jour une figure austère et qui affectent de vivre en Spartiates ; ils se drapent dans le manteau des philosophes, ils portent des chaussures grossières, mais ensuite, une fois réunis et mis ensemble, ils ne reculent devant aucune mauvaise action, devant aucune turpitude. Ecoutez leur langage plein de noblesse et de sève juvénile : « Ne nous servirons-nous pas de témoins les uns aux autres ? N’est-ce pas un devoir entre camarades et amis ? Quel est donc ce fait si grave dont il veut faire la preuve contre toi ? Des témoins affirment qu’ils l’ont vu recevoir des coups ? Eh bien ! nous déclarerons, nous, qu’on ne l’a pas même touché. — On lui a enlevé son manteau ? — Nous déclarerons que c’est eux qui ont commencé. — Il a fallu lui recoudre la lèvre ? — Nous dirons, nous, que tu as eu la tête cassée, ou n’importe quoi. »

Conon se proposait de nier, sous la foi du serment, les faits allégués par le demandeur ; il avait préparé toute une scène pathétique, « il voulait faire tenir ses enfans auprès de lui, et prétendait jurer sur leur tête, en prononçant certaines imprécations formidables et terribles. » Revenant encore sur la mauvaise réputation du personnage, Ariston a beau jeu à déclarer « que l’on ne doit ajouter foi aux sermens d’un homme qu’après avoir considéré sa vie et son caractère ; » puis il demande lui-même à prouver par un serment, dont le greffier lit la formule qui avait été signifiée à la partie adverse, les mauvais traitemens qu’il a subis, sans avoir rien fait pour les provoquer, de la part de Conon.

La péroraison, qui suit cette discussion et cette réfutation des plus serrées, est simple, mais noble et ferme. Le plaignant y présente sa cause comme celle de tous les citoyens, exhorte les Athéniens qui l’entendent à venger dans sa personne l’ordre insolemment troublé, les lois outragées. « Voici donc ce que je vous demande, juges, maintenant que je vous ai bien expliqué quel est le droit, et que j’ai prêté serment devant vous. Si l’un d’entre vous eût été traité comme moi, il aurait du ressentiment contre son agresseur ; eh bien ! ne soyez pas plus indulgens envers Conon à raison de ce qu’il m’a fait. Gardez-vous de croire qu’il s’agit uniquement, dans ces sortes d’affaires, d’une querelle privée, d’accidens qui peuvent arriver à tout le monde. Quelle que soit la victime, vous devez lui venir en aide et lui faire droit ; vous devez voir d’un mauvais œil ces hommes, qui se montrent hardis et téméraires avant de faire le mal, imprudens et roués devant la justice, et qui ne respectent ni l’opinion publique, ni l’usage, ni rien au monde, quand il s’agit d’échapper à une condamnation… Songez-y, si vous renvoyez Conon des fins de la demande, beaucoup feront comme lui. Il s’en trouvera moins, si vous le condamnez. »

L’orateur ajoute quelques mots sur les services que son père et lui ont rendus à la république, le premier comme triérarque, tant qu’il a vécu, lui-même en portant les armes quand la république a réclamé son concours, tandis que Conon, ni aucun des siens, n’ont rien de semblable à dire. Il termine par ces paroles, conformes à la tradition du barreau athénien : « Je ne vois pas qu’il me reste rien de plus à ajouter. Je pense que vous avez présent à l’esprit tout ce que j’ai dit. »

Cette trop courte analyse ne doit point dispenser d’étudier le discours lui-même, qui mérite d’être lu tout entier ; mais peut-être suffira-t-elle à donner quelque idée de la manière et du talent de Démosthène considéré comme avocat, ou, pour mieux dire, comme logographe, comme rédacteur de plaidoyers. Dans le discours contre Conon, auquel ressemblent plusieurs ouvrages du même maître, Démosthène réunit aux qualités qui firent le succès de Lysias celles qui distinguent Isée. De Lysias, il tient l’art d’entrer dans le caractère et dans le rôle du personnage qu’il fait parler, de se transformer en lui, si l’on peut ainsi parler, de produire l’illusion la plus complète. Par la vraisemblance et la vivacité du récit, par l’art d’y semer des détails sensibles et pittoresques, de faire voir la chose telle que l’on a intérêt à la présenter, il est bien près d’égaler son modèle ; je ne sais pourtant s’il y a dans tout Démosthène, en ce genre, une seule narration qui puisse vraiment soutenir la comparaison avec celle que nous avons tirée du discours sur le meurtre d’Eratosthène, surpris en flagrant délit d’adultère et mis à mort par le mari dont il avait séduit la femme. Où Démosthène est tout à fait supérieur à Lysias, c’est dans ce qu’il a appris d’Isée : il tire des témoignages un bien autre parti ; il les place, les encadre, les développe et les, discute avec une bien autre habileté ; il connaît bien mieux les lois, il remonte à leurs principes, il en expose le sens et la portée avec une autorité dont rien chez Lysias ne peut donner l’idée. Enfin, pour n’insister que sur les différences les plus notables, des figures de pensée dont Lysias. ignore encore l’usage animent et colorent son style ; c’est le dilemme, c’est l’apostrophe, ce sont des interrogations brusques et passionnées, ce sont des mouvemens oratoires dont l’élan et la variété nous avertissent que l’éloquence attique n’a plus de progrès à faire, qu’elle touche à sa perfection.

Ce n’est point là le seul intérêt que présente toute cette partie des œuvres de Démosthène : comme on a pu le voir par les quelques passages que nous avons cités du discours contre Conon, il n’est pour ainsi dire pas une page de ces plaidoyers qui ne nous fournisse des renseignemens originaux sur la vie publique et privée des Athéniens, des traits de mœurs curieux, des anecdotes que nous chercherions en vain chez les historiens. Il n’est qu’une classe de monumens qui puisse rivaliser à cet égard avec les plaidoyers des Attiques, c’est le recueil des fragmens de la comédie moyenne et de la comédie nouvelle ; mais Alexis, Diphile et Ménandre sont perdus : nous ne touchons, nous ne remuons là que des miettes et des débris ; nous n’avons pas même une scène tout entière, souvent le morceau conservé s’interrompt au moment même où nous nous sentons sur la voie de quelque importante découverte, où nous croyons tenir quelque curieux détail. Ici tout au contraire nous avons sous la main des œuvres étendues, variées et complètes ; comme elles ont été écrites non pour la postérité, mais pour les besoins du moment, tous les usages, toutes les idées, toutes les passions, tout le mouvement de la société athénienne, s’y réfléchissent comme dans un clair et fidèle miroir. Pourquoi, jusqu’à ces dernières années, en a-t-on tiré si peu de parti ? Mieux vaut travailler à combler cette lacune, à réparer cet oubli, que de perdre le temps à chercher les raisons qui l’expliquent.


GEORGE PERROT.

  1. Voyez la Revue du 1er juin du 15 novembre 1872
  2. Si les discours contre Kallippos et contre Lacritos, attribués à Démosthène étaient bien de lui, la preuve serait encore plus frappante ; mais il y a tout lieu de croire que le premier de ces plaidoyers est d’Apollodore, et la second d’un auteur inconnu.
  3. On trouve encore ces rêveries dans un livre publié il y a peu d’années, la deuxième édition de l’Histoire de Démosthène, par M. A. Boullée, livre tout plein de bons sentimens, mais qui témoigne d’un amour malheureux pour les lettres grecques. Il est triste de penser que le lecteur français qui voudrait se faire une idée de la vie de l’orateur n’ait à sa disposition que cet ouvrage médiocre, tout plein d’erreurs et d’incohérences, tandis que l’Allemagne possède un travail aussi critique et aussi complet que possible, le grand ouvrage d’Arnold Schæfer.
  4. Pour plus de détails sur la situation et l’art de l’avocat athénien ou du logographe, voyez les études consacrées à Antiphon et à Lysias dans la Revue du 1er février et du 15 août 1871.
  5. Le discours contre Bœotos sur le nom est de 350 ou de 349, l’Exception contre Pantœnetos de 316 ou 345.
  6. La chose serait certaine, s’il était prouvé que Démosthène est bien l’auteur des discours composés pour des affaires de prêts maritimes qui ont pour titre contre Zénothémis, contre Phormion, contre Lacrite et contre Dionysodore ; mais il y a de bonnes raisons pour douter que deux au moins de des discours soient de Démosthène.
  7. C’est dans les Beilage ou Appendices, qui forment la seconde partie du troisième volume d’Arnold Schæfer, qu’il faut chercher l’appareil et les résultats de toute cette critique. On trouvera, page 310 de cette partie, le tableau dans lequel il résume les conclusions de la vaste enquête à laquelle, reprenant à nouveau et contrôlant tous les travaux de ses prédécesseurs, il a soumis tous les ouvrages dont se compose la collection démosthénienne.
  8. Ici, comme pour les discours contre Aphobos et contre Onétor, nous empruntons encore à M. R. Dareste sa traduction inédites