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Démosthène et ses contemporains/02

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DEMOSTHENE
ET SES CONTEMPORAINS

II.
LE PROCES DE DEMOSTHENE CONTRE SES TUTEURS.[1].

I. A. Boullée, Histoire de Démosthène, 2e édition ; 1867. — IL A. Schæfer, Demosthenes und seine Zeit, 4 vol. ; Leipzig 1856. — III. Boehnecke, Demosthenes, Lykurgos, Hyperides und ihr Zeitalter ; Berlin 1864. — IV. Albert Desjardins, les Plaidoyers de Démosthène, 1862. — V. Cucheval, Étude sur les tribunaux athéniens et les plaidoyers civils de Démosthène, 1868. — VI. R. Dareste, Du Prêt à la grosse chez les Athéniens, étude sur quatre plaidoyers attribués à Démosthène, 1867.


I

Avant même d’atteindre sa majorité, Démosthène avait résolu d’obtenir justice, de ne rien épargner pour punir les tuteurs qui s’étaient enrichis à ses dépens, pour les forcer tout au moins à lui restituer ce qu’ils avaient dérobé. Dès que cette pensée eut pris corps dans son esprit, il ne fut pas long à comprendre qu’il ne devait point compter sur autrui pour réunir les élémens de son procès, pour le suivre de juridiction en juridiction, pour le plaider devant le tribunal. Il avait affaire à trop forte partie, trop d’obstacles seraient semés sur sa route, pour qu’un parent, un ami, un mandataire quelconque ne perdît pas courage bien avant de toucher le but. Chez les Athéniens comme chez tous les peuples qui ont une législation déjà savante et complexe, on connaissait l’art de faire durer les procès, d’user et de lasser l’adversaire.

Le nombre est petit, quoi qu’en dise le vieux proverbe, de ceux qui, voulant la fin, savent vouloir les moyens. La plupart des hommes, faibles et molles créatures, n’ont que des désirs et des velléités ; ils souhaitent la richesse, la puissance ou la gloire, mais ils se gardent bien de s’imposer cette continuité d’efforts et de travaux qui seule pourrait leur assurer ou tout au moins leur mériter le succès. C’est sur la fortune qu’ils comptent ; elle les pousse en avant et les remporte en arrière, comme le flot joue avec les épaves d’un naufrage. Quant à Démosthène, il se montra tout d’abord, dans ses affaires privées, ce qu’il devait être dans toute sa vie publique, un esprit net, une ferme volonté. Pour être à la hauteur du rôle qu’il s’était tracé, il devait apprendre deux choses, le droit et l’éloquence. Comment trouver un maître qui fût tout à la fois orateur et jurisconsulte, qui pût, à lui seul, tout enseigner à son élève ? Voici ce qui paraît le plus vraisemblable. Lorsque Démosthène eut compris que, pour forcer ses tuteurs à rendre gorge, il lui faudrait les mener devant les tribunaux, l’idée lui vint tout naturellement de fréquenter les cours de justice. C’est ce dont témoigne un récit que l’imagination des collecteurs d’anecdotes a peu à peu chargé de circonstances suspectes, mais dont la donnée première remonte très haut, jusqu’à la génération contemporaine d’Alexandre. Ce qu’attestent également les différentes versions de cette histoire, c’est le grand effet qu’aurait produit sur Démosthène, très jeune encore, la parole de Callistrate d’Aphidna, l’éloquent orateur qui dirigea la politique athénienne pendant toute la période des victoires d’Épaminondas et de la suprématie thébaine. Voici comment la chose est racontée par Plutarque. « Quand Callistrate, dit-il, fut accusé de trahison dans l’affaire d’Orope, tout le monde attendait avec impatience les débats, autant pour le procès lui-même que pour l’orateur, qui jouissait d’une brillante réputation. Démosthène entendit ses maîtres et les gouverneurs de ses camarades se promettre d’assister à cette lutte judiciaire. Dès ce moment, il ne cessa de tourmenter son gouverneur que celui-ci ne se fût engagé à l’emmener avec lui. Connaissant un des portiers du tribunal, le précepteur réussit à procurer un siège à l’enfant en un lieu d’où il pût tout voir et tout entendre sans attirer l’attention. Callistrate, ayant fort bien réussi et provoqué une vive admiration, fut reconduit par la foule, au milieu des applaudissemens, jusqu’à sa porte, ce que voyant, Démosthène envia une telle gloire ; mais ce qui l’émerveilla le plus, ce fut la puissance de la parole à tout maîtriser, à se jouer des âmes et à les apprivoiser. » Tout ceci est fort bien combiné, et un mot de Démosthène lui-même, dans la Midienne, semble indiquer qu’il fut en effet témoin de ces mémorables débats. Il y a pourtant, à la manière dont Plutarque présente les faits, une objection capitale. Lors de ce procès, qui ne peut être antérieur à 366, Démosthène était déjà majeur depuis quelques mois au moins ; il n’avait par conséquent plus de gouverneur chargé de le conduire aux écoles et aux gymnases ; il pouvait, sans en demander permission à personne, assister aux séances des tribunaux comme à celles de l’assemblée.

Le récit d’Hermippos prête aux mêmes critiques. Selon lui, Démosthène, se rendant comme d’ordinaire à l’académie pour entendre une leçon de Platon, aurait un jour suivi en curieux la foule qui se dirigeait vers le tribunal ; ce serait ainsi qu’il aurait écouté Callistrate, et que sa vocation sèmerait éveillée au bruit de cette grande voix. Cette version est un peu romanesque ; au surplus Démosthène ne paraît pas avoir jamais été l’élève de Platon. N’est-il pas bien plus naturel d’admettre que Démosthène, dès qu’il prévit les luttes judiciaires qui l’attendaient, saisit toutes les occasions d’écouter les maîtres de l’art ? D’ailleurs il eut tout le temps de suivre Callistrate dans l’assemblée et devant les tribunaux. Pendant plus de quatre années encore après que Démosthène fut devenu citoyen et libre de ses démarches, Callistrate continuait à gouverner Athènes par la parole ; ce fut seulement en 361 qu’il dut se soustraire par la fuite à une accusation de haute trahison. Condamné à mort par contumace, il ne reparut à l’improviste, quelques années après, dans cette Athènes hors de laquelle il ne savait point vivre, que pour se voir aussitôt arrêter et mettre à mort en vertu de la sentence jadis rendue par défaut. Démosthène conserva de son éloquence une vive impression : toutes les fois qu’il énumère les orateurs de la période précédente, c’est Callistrate qu’il place au premier rang. Si, comme l’indiquent cette anecdote et le souvenir gardé de Callistrate, Démosthène commença dès l’âge de 18 ans à fréquenter les tribunaux, il dut y entendre débiter plus d’un plaidoyer composé par Isée, le logographe qui dans la faveur du public avait succédé à Lysias. Doué comme il l’était, il eut bientôt apprécié des mérites que lui avaient déjà signalés ceux qu’intéressaient son malheur et son courage. Son choix fait, il ne négligea rien pour s’assurer, de la part d’Isée, un concours efficace et sérieux.

Rien de mieux attesté dans toute l’histoire littéraire de l’antiquité que le fait des soins donnés par Isée à l’éducation oratoire et juridique de Démosthène. Quelques critiques, tels que Denys d’Halicarnasse, allaient même jusqu’à dire que le principal titre d’Isée à l’attention de la postérité, c’était d’avoir été le maître de Démosthène. On ne peut juger aujourd’hui du talent d’Isée que par des discours qui appartiennent tous à un seul chapitre de son œuvre, à ses plaidoyers en matière d’hérédité ; cela suffit cependant pour connaître que, ne fût-il rien à Démosthène, il tiendrait encore une belle place dans l’histoire de l’éloquence grecque [2].

Dans ce que l’on raconte des relations de Démosthène et d’Isée, nous trouvons bien des variantes. Selon Plutarque, ce serait pendant sa minorité qu’il aurait reçu les conseils du célèbre avocat. Or ses tuteurs, on l’a vu, se refusaient à payer même ces maîtres élémentaires dont les leçons étaient regardées comme indispensables à tout adolescent de condition moyenne ; à plus forte raison n’auraient-ils pas voulu entendre parler d’honoraires tels qu’en exigeaient les professeurs de rhétorique. Ce n’est pas tout : ce que l’on sait des écoles des rhéteurs prouve qu’au temps de Gorgias et d’Antiphon comme au temps d’Isocrate et d’Isée leur enseignement s’adressait non point à des enfans ni même à des adolescens, mais à des jeunes gens ou à des hommes faits. Ce fut donc seulement quand il fut sorti de tutelle que Démosthène put penser à se ménager les leçons et le concours d’Isée. L’auteur inconnu des Vies des dix orateurs affirme que, pour avoir tout à lui ce maître dont il espérait tant, il l’aurait enlevé à son école, installé chez lui et gardé pendant quatre ans dans sa maison ; en retour du sacrifice qu’il lui imposait, il lui aurait payé 10,000 drachmes pour ces quatre années. La somme, au premier abord, paraît bien considérable. Isocrate, le prince des rhéteurs, ne demandait en effet à ses élèves que 1,000 drachmes. Il semble de plus que le jeune homme, ruiné comme il l’était par ses tuteurs, ne se trouvait pas en situation de supporter une pareille dépense, car la somme qu’il aurait comptée à son maître dépasserait le total de ce qu’il aurait recueilli du naufrage de sa fortune. Pour lever la difficulté, des grammairiens de l’époque romaine imaginèrent que le rhéteur Isée avait donné gratuitement ses leçons à Démosthène. Un pareil désintéressement ne s’expliquerait que si le maître avait pu prévoir quelle figure son disciple ferait dans Athènes et quel honneur en rejaillirait sur lui-même. Le talent se signale souvent de très bonne heure ; cependant, au point de départ, le génie en diffère si peu qu’il est bien difficile de lui tirer son horoscope. Il a parfois, dans les arts plastiques et dans la musique, de surprenantes précocités, d’éblouissantes aurores qui, avec plus de charme, ont tout l’éclat du soleil de midi ; mais, dans tout ce qui tient aux choses de la pensée ou de la vie publique, dans tout ce qui exige la connaissance des hommes, le génie suppose tant d’étude et d’expérience, une intervention si prolongée de la volonté, que, pour se manifester, il lui faut le temps. C’est en pareille matière que le mot de Buffon, si contestable à d’autres égards, devient une vérité : pour le philosophe, l’historien, l’orateur, l’homme d’état, « le génie est une longue patience, » ou du moins, sans la patience et la durée, n’aboutit point et ne porte pas tous ses fruits.

Quelque contradictoires que paraissent tous ces témoignages, il y a pourtant, ce semble, moyen de les faire concorder. Isée n’a pu deviner que ce jeune homme qui venait lui demander son concours, afin d’échapper à la ruine, prononcerait un jour les Olynthiennes et le Discours de la couronne, mais avec son coup d’œil de vieux praticien il lui était facile de former une conjecture sur l’issue probable de l’action à intenter : à ses yeux, Démosthène, bien conseillé, avait toute chance de l’emporter sur ses adversaires. Isée se serait donc provisoirement contenté de l’hospitalité que lui offrait Démosthène, et celui-ci aurait promis, pour le cas où il rentrerait en possession de ses biens, une somme de 10,000 drachmes, indemnité qui représentait à la fois le salaire du professeur de rhétorique et les honoraires dus par le plaideur à son conseil judiciaire. S’il est vrai que, pendant les quelques années qui précédèrent le procès contre les tuteurs, Isée, sans renoncer à composer des discours pour ses cliens, ait pourtant réservé la meilleure part de son temps à Démosthène, la somme cesse de sembler exagérée. Quand Isocrate et d’autres rhéteurs se contentaient de 1,000 drachmes, c’est qu’ils avaient un grand nombre d’auditeurs à la fois ; de cette manière, tout en demandant beaucoup moins à chaque élève, ils gagnaient encore plus qu’Isée avec son disciple unique, surtout le paiement des 10,000 drachmes étant subordonné au succès d’une affaire qui pouvait après tout mal tourner.

On n’a pas tous les jours à former un élève comme Démosthène. Il serait curieux de savoir comment s’y prit Isée pour mettre à profit la bonne volonté d’un pareil disciple, ou plutôt sa passion d’apprendre ; par malheur, nous n’avons pas même à ce sujet le plus léger indice. Si Démosthène eût fréquenté quelque école célèbre, comme celle d’Isocrate, plus tard quelqu’un de ses anciens camarades aurait retrouvé dans sa mémoire des souvenirs de ces années de jeunesse et de communs travaux ; l’imagination s’en serait peut-être mêlée, tout cela aurait été fort arrangé, mais enfin on saurait ou on croirait savoir quelque chose des rapports du jeune homme avec son maître et ses compagnons d’étude. Ici, rien de tel : Isée ne joue aucun rôle dans toutes les anecdotes, plus ou moins authentiques, que rencontre sur son chemin le biographe de Démosthène. C’est que les trois ou quatre années passées par Démosthène auprès d’Isée furent entre l’élève et le maître comme un long tête-à-tête dont le secret ne transpirait point au dehors. Dans cette ville, tout occupée d’art, de lettres, de fêtes et d’affaires, qui donc s’inquiétait de savoir comment employaient leurs journées et une partie de leurs nuits cet avocat, toujours surchargé de travail, toujours entouré de dossiers et de textes de loi, et ce jeune homme sans sourire et sans gaîté, que l’on pouvait prendre pour un de ses secrétaires ? Tout au plus cela pouvait-il tourmenter un peu Aphobos et les autres tuteurs, que leur conscience avertissait du compte qu’ils auraient à rendre ; en dehors de ces trois hommes et de ceux que des liens de famille ou d’intérêt avaient faits leurs confidens ou leurs complices, personne ne songeait à l’orphelin qui, les yeux fixés sur l’avenir, travaillait en silence à le préparer. Dans cette retraite où il s’était enfermé avec son maître, loin des plaisirs de son âge, auprès de sa mère en deuil et de sa jeune sœur, dont il voulait reconquérir la dot, Démosthène ne dut reculer devant aucun labeur, quelque ingrat qu’il pût paraître. Isée avait écrit, lui aussi, sa techné ou son manuel de rhétorique ; il commença donc par soumettre et par rompre son élève aux exercices ordinaires, par lui expliquer en combien de parties se divisait le discours, quel ton et quel style convenait à chacune d’elles, dans quel ordre d’idées et de preuves, suivant le caractère de la cause, on devait aller chercher ses argumens, quelles étaient, selon les cas, les figures de mots et de pensées qu’il convenait d’employer, enfin à quelles règles obéissait, comment s’agençait et se construisait ce que nous appelons la période, cette phrase savante dont il avait appris les secrets à l’école d’Isocrate. Depuis Gorgias, ces préceptes techniques se répétaient, d’une rhétorique à l’autre, avec de légers changemens de forme et de disposition ; ils étaient le point de départ et la base de l’enseignement du rhéteur. L’élève avait à se les graver dans la mémoire ; peut-être même apprenait-il par cœur certaines parties du manuel de son maître. C’était quand ces définitions et ces règles lui étaient familières que commençait le vrai travail ; on l’habituait alors à pratiquer ce qu’il avait appris, à traiter les lieux-communs, à composer d’abord des exordes, des péroraisons ou des récits, à discuter une loi ou un témoignage, plus tard enfin à écrire un discours tout entier dans l’un des trois genres, délibératif, judiciaire ou épidéictique, qu’avaient dès lors distingués les rhéteurs.

C’était à ce moment que les jeunes gens donnaient leur mesure ; mais surtout c’était alors que se marquait la différence entre les maîtres. Le pur sophiste, un Gorgias ou un Alcidamas, occupait ses disciples à faire l’éloge d’Hélène ou de la mort, à défendre Ajax ou Palamède. Tel autre, comme Isocrate, avait de plus hautes visées : il prétendait offrir des conseils aux peuples et aux rois ; ce qu’il préférait donc, ce que traitaient surtout ses élèves, c’étaient des lieux-communs politiques, tels que l’éloge d’Athènes ou de Sparte, tels qu’un appel adressé aux Grecs pour les décider à s’unir afin de déclarer la guerre au grand roi. Étranger d’ailleurs, lui aussi, à la pratique, il retombait souvent dans les voies de ces rhéteurs qu’il affectait de mépriser ; il célébrait, devant ses disciples, Hélène et Busiris, il les invitait à s’essayer sur ces thèmes bizarres, ne fût-ce que pour se délier l’esprit. Quant à la méthode employée par celui qui se proposait de former des orateurs judiciaires, nous sommes réduits aux conjectures ; les tétralogies d’Antiphon peuvent pourtant nous donner quelque idée du genre d’exercices auquel on avait recours en pareil cas [3]. On supposait un événement qui pût donner matière à un procès, d’ordinaire à un procès criminel ; puis on déterminait la nature de la cause, suivant que le débat portait sur des présomptions à faire valoir ou sur des faits incontestés, dont il s’agissait seulement d’apprécier le caractère juridique. Ceci réglé, il fallait trouver les moyens d’attaque ou de défense que fournissait la cause, travailler ensuite à les classer, à les grouper dans le meilleur ordre et à les placer dans le plus beau jour. Afin d’acquérir plus de souplesse et de dextérité, on plaidait le pour et le contre, on composait parfois, comme nous le voyons dans Antiphon, l’accusation, la défense, une réplique de l’accusation, une réplique de la défense. Dans la bouche d’un homme tel qu’Isée, qui ne voulut jamais être qu’avocat, cet enseignement dut prendre un caractère plus spécial encore et plus pratique. Isée ne se contentait pas, comme ses prédécesseurs, de citer les lois ; il aimait à les comparer entre elles, à les commenter, à en dégager les principes, à faire enfin, dans la mesure où le comportait la cause qu’il était chargé de plaider » la théorie de la législation athénienne : il fut, sans que l’on parût s’en douter autour de lui, le premier des jurisconsultes grecs, le précurseur d’Aristote et de Théophraste.

Pour remonter ainsi aux principes, il faut, outre l’habitude et le goût des idées générales, une connaissance très étendue et très précise des faits particuliers. Les lofographes n’avaient pas alors à leur disposition ces grandes collections de lois et de décrets que compileront les érudits de l’époque alexandrine ; mais il est probable que ceux qui, comme Isée, avaient sans cesse à citer et à discuter la loi s’étaient déjà fait, pour leur usage particulier, des recueils contenant tout au moins, outre les lois de Solon, les plus importantes de celles qu’y avait ajoutées le travail législatif de deux siècles. Il y avait à Athènes toute une catégorie de fonctionnaires subalternes que l’on appelait les écrivains ; c’étaient eux qui servaient de secrétaires ou de greffiers au magistrat sur son tribunal, au plaideur devant le jury, à l’orateur dans l’assemblée ; c’étaient eux qui avaient entre les mains et qui lisaient, quand on leur en faisait signe, les formules de la procédure civile ou criminelle, les actes judiciaires, les témoignages produits dans l’instruction, les lois invoquées par l’une ou l’autre des parties, les projets de décret. Ces hommes passaient dans ces emplois de longues années, souvent toute leur vie. Les services qu’ils rendaient étaient payés, tandis que ceux des magistrats étaient gratuits ; aussi ces écrivains, dont beaucoup étaient des affranchis, jouissaient-ils d’une assez médiocre considération, et parvenaient-ils rarement à jouer un rôle politique. En revanche, par la pratique, ils arrivaient à connaître mieux que personne la procédure et les lois attiques. C’était l’un d’entre eux, Nicomaque le scribe, que l’on avait chargé en 403, après le rétablissement de la démocratie, de diriger l’entreprise ordonnée par un décret de Tisamène, de faire transcrire à nouveau toutes les anciennes lois athéniennes, sans doute en les rangeant par ordre de matières et en écartant celles que les événemens ou des lois postérieures auraient implicitement abrogées. Un vote du peuple, après examen du sénat et d’une commission spéciale de nomothètes ou législateurs, choisis parmi les jurés de l’année, approuva ce travail, et remit en vigueur toutes les lois admises par Nicomaque ; les autres furent déclarées caduques. Au lendemain de cette révision, quand elle eut fixé dans une forme authentique les textes qui conservaient une valeur légale, on dut voir se multiplier, par les soins de ces scribes et à l’usage des logographes et des orateurs, les copies de ce que l’on pouvait appeler, sinon les codes athéniens, au moins le corps des lois athéniennes. Rien de plus facile ensuite, quand il y eut des lois nouvelles votées, que de les ajouter à la fin du volume, et de tenir ainsi la copie au courant, comme on fait les éditions successives de nos codes. Si quelqu’un à Athènes possédait alors un exemplaire complet des lois attiques, c’était certainement Isée, et personne, j’imagine, ne le feuilletait plus assidûment.

Cela même ne suffisait pas : à Athènes comme ailleurs, il se présentait souvent des espèces que le législateur semblait n’avoir point prévues ; c’était alors aux juges, comme le leur dit l’orateur Lycurgue au début de son discours contre Léocrate, de suppléer à cet oubli et par leur arrêt, de fixer la loi pour l’avenir. Il y avait donc souvent intérêt à consulter la jurisprudence, comme on dirait aujourd’hui, et à se prévaloir devant le jury des décisions rendues dans des affaires antérieures. Par quels moyens et dans quelle mesure l’autorité publique avait-elle pourvu à la conservation des actes judiciaires ou tout au moins des jugemens ? Nous l’ignorons. En matière criminelle, la sentence rendue contre un grand coupable était souvent gravée sur une stèle ; mais, en matière civile, laissait-on aux intéressés le soin de réclamer et de garder une expédition de l’arrêt ? Quelque étrange que cela paraisse, il est possible qu’il en fût ainsi ; on écrivait bien moins à Athènes que dans la plus petite de nos sous-préfectures, et nous voyons souvent l’issue d’anciens procès certifiée devant le jury au moyen de la preuve testimoniale, dans des cas où il nous semblerait beaucoup plus simple de produire un extrait du jugement. Il est probable que certains greffiers prenaient des notes pour eux-mêmes, ou plutôt afin de pouvoir les communiquer moyennant salaire. Il n’est point douteux que des avocats tels que Lysias et Isée eussent sous la main des renseignemens de ce genre, classés par catégories d’actions : ils en trouvaient la matière, pour les dernières années, dans leur expérience et dans leurs propres souvenirs ; mais, pour ce qui remontait plus haut, c’était à des copies de ces registres des greffiers qu’ils devaient recourir, afin de pouvoir invoquer au besoin l’autorité de la chose jugée.

En dernier lieu, l’orateur ne pouvait se dispenser de pratiquer et de consulter sans cesse les ouvrages de ses devanciers ; il y trouvait tout à la fois des modèles et d’utiles renseignemens juridiques. Tous les plaidoyers qui avaient été mis par écrit et conservés à Athènes avaient leur place marquée dans le cabinet d’un émule et successeur d’Antiphon. Ce qui rendait ces documens encore plus nécessaires à l’avocat, c’est qu’il était telle affaire qui se perpétuait, pour ainsi dire, à la barre des tribunaux, comme par exemple celle de la succession du riche Hagnias [4]. En pareil cas, il importait fort de savoir comment la question avait été présentée dans les litiges antérieurs ; c’était le moyen de reconnaître quelle porte restait ouverte pour rentrer dans le débat.

Voilà, autant que nous pouvons nous la représenter par induction, ce qu’était la bibliothèque professionnelle d’Isée ; voilà de quels instrumens de travail il enseigna l’usage à Démosthène. On peut croire qu’il ne retint pas longtemps sur les élémens de la rhétorique un esprit si bien doué, si sérieux, si pressé d’agir ; il l’appliqua bientôt à la science du droit et à la pratique des affaires. Etant donnée la situation particulière du jeune homme, son maître dut insister avant tout sur les lois relatives à la minorité et à la tutelle ; il dut lui faire lire de préférence les plaidoyers qui avaient été écrits soit pour des mineurs, victimes des mêmes fraudes que Démosthène, soit pour des tuteurs se prétendant injustement attaqués. D’ailleurs il était si facile à des gens retors de soulever des incidens et de porter le débat sur un autre terrain, qu’il eût été téméraire d’engager le combat avant de bien connaître tout le système de la législation civile et de la procédure attique ; on peut donc être sûr que Démosthène ne borna point ses études juridiques à la connaissance d’une seule catégorie d’actions. Sans doute ces études n’eurent point le caractère philosophique qu’elles auraient pu prendre à la fin du siècle, quand Aristote eut écrit sa Politique et Théophraste son Traité des lois ; mais pourtant Isée, tout homme de pratique qu’il fût, avait l’esprit assez élevé, assez porté vers les idées générales, pour faire comprendre à son élève les raisons et les liaisons des choses, pour lui donner ces vues d’ensemble qui aident si fort l’intelligence à entrer dans les détails et la mémoire à les retenir. Tous ceux qui ont étudié de près Démosthène ont été frappés de sa science des lois, de l’à-propos avec lequel il les cite, du ferme et judicieux commentaire qu’il en donne ; à cet égard, il n’a d’autre rival que son maître. L’hommage que nous rendons à celui-ci est donc mérité. Ce fut vraiment du temps bien employé que les trois ou quatre années passées par Démosthène, de 366 à 364 ou 363, dans l’intimité et sous la direction d’Isée ; il reçut là un fonds solide d’instruction oratoire et juridique sans lequel il aurait risqué de n’être qu’un vide et brillant parleur, à la façon d’Eschine. C’est un préjugé dangereux et auquel nous sommes trop enclins de croire que le génie peut se passer d’étude ; il coûte cher aux peuples et aux individus. Une fois qu’il s’est répandu, vous ne trouvez personne qui ne s’imagine être assez bien doué pour n’avoir pas besoin de travailler. Ainsi chacun établit pour lui-même le droit à la paresse, et, grâce à cette illusion dont tout le monde est dupe, les plus heureux talens avortent, et tel qui était né médiocre réussit à devenir nul.


II

Depuis le moment où Démosthène avait atteint sa majorité, plus de deux ans s’écoulèrent dans ces lectures et ces travaux. Vers la fin de cette période, Isée, selon toute apparence, ne se contenta point de donner des leçons à son élève, mais il joua plutôt auprès de lui le rôle d’un avocat et d’un conseil, l’aidant à réunir les pièces nécessaires, à les classer, à prévoir les moyens de l’adversaire, à mettre en ordre ses idées et ses raisons.

Ce n’était pas trop d’un pareil secours, car la position de l’ennemi devenait de plus en plus formidable. Aphobos est des trois tuteurs celui qui semble avoir joué dans toute cette affaire le rôle le plus en vue. et le plus odieux. C’était lui qui, dans la pensée du père de Démosthène, devait, en épousant sa veuve, le remplacer auprès de son fils ; or ce fut lui qui donna l’exemple de manquer aux promesses jurées auprès du lit du mourant, ce fut lui qui, dans la gestion de la fabrique d’armes, porta le plus de négligence ou de malhonnêteté, — pour tout dire en un mot, ce fut lui qui pilla avec le plus d’impudence. Ainsi désigné le premier auguste ressentiment de son pupille, il venait de fortifier sa position par une alliance qui lui assurait le concours d’un homme influent et habitué à la parole ; il avait épousé la sœur du riche Onétor, un des plus brillans élèves d’Isocrate. Ce qui lui donnait aussi confiance, c’était sa liaison avec les fils de l’opulent Képhisodore d’Anagyronte, Thrasylochos et Midias, personnages turbulens, orgueilleux et insolens, dont le nom reviendra souvent dans la vie de l’orateur, et dont l’inimitié le poursuivra jusqu’au seuil même de la gloire.

Les actions que les orphelins avaient le droit d’intenter à leurs tuteurs infidèles ne se prescrivaient que par cinq ans ; mais on avait tout avantage à ne pas attendre l’expiration de ce terme et à porter le plus tôt possible devant la justice ce que l’on appelait le procès de tutelle. Alors même que le tuteur était condamné à restitution, les sommes dont il était déclaré redevable à son pupille ne portaient intérêt que jusqu’à la fin même de la tutelle. C’est du moins ce qui résulte clairement du compte d’Aphobos tel que le présente partout Démosthène ; nulle part il ne demande d’intérêts de retard pour l’intervalle qui s’est écoulé entre le terme de la minorité et la décision que va prendre le tribunal. Il y a là quelque chose qui nous surprend au premier abord ; à la réflexion, la chose s’explique. Le législateur, voulant laisser à toutes les réclamations sérieuses le temps de se produire, avait accordé aux pupilles cinq années pleines pour examiner leurs comptes de tutelle, et, s’il y avait lieu, commencer les poursuites ; mais il désirait que l’on usât le moins possible de ces délais. A Athènes comme à Rome, comme en France, c’était un fardeau, ce, pouvait toujours être une source d’ennuis qu’une tutelle, — à moins que ce ne fût une fructueuse spéculation. S’il importait que les prévaricateurs fussent punis, il n’était pas moins nécessaire que les honnêtes gens, après avoir porté cette charge dix ou quinze ans, ne restassent pas encore pendant quatre ou cinq autres années sous la menace d’actions dirigées contre leur fortune et contre leur honneur. Les sommes indûment perçues par le tuteur cessant, aussitôt la majorité proclamée, de porter intérêt au profit du pupille, celui-ci n’avait aucune raison de différer le procès.

Démosthène était devenu majeur en 366 ; ce fut en 364 que, se croyant enfin prêt pour la grande lutte, il assigna ses tuteurs. devant le premier des archontes, celui que l’on appelait par excellence l’archonte. C’était à l’archonte, comme au gardien de la famille, de sa religion et de son droit, comme protecteur des veuves et des orphelins, que ressortissaient toutes les actions nées de la minorité et de la tutelle. Ce magistrat ne saisit point tout de suite un tribunal ; il était rare à Athènes qu’un litige fût porté devant le jury sans que les parties eussent d’abord été devant l’arbitre.

Il y avait deux espèces d’arbitres que l’on trouve sans cesse mentionnés dans les orateurs, et que l’on a trop souvent confondus : c’étaient ceux que nous appellerons les arbitres publics, et ceux qu’à Athènes on nommait les arbitres choisis, et que nous désignerons sous le titre d’arbitres privés. Les premiers étaient tous les ans choisis par le sort parmi les citoyens âgés de plus de soixante ans qui n’avaient pas subi de condamnation infamante. Chaque tribu avait ses arbitres pris dans son sein. L’arbitre, dans tout le cours de l’époque primitive, avait eu sans doute un rôle analogue à celui du judex privatus, de l’arbiter, du recuperator, latin ; il avait dû recevoir du roi ou de l’archonte comme à Rome du consul ou du préteur, le droit de mettre fin au débat par un arrêt motivé. Depuis que se sont organisés au Ve siècle les grands jurys populaires, ce n’est plus qu’une sorte de juge de première instance. On peut porter devant lui tous les procès civils, et en fait on n’y manque presque jamais ; seulement la partie qui se croirait lésée par sa décision conserve toujours la liberté d’en appeler au jury. Dans ce cas le magistrat avait à reprendre l’affaire et à en saisir un tribunal ; seulement le travail de l’instruction préliminaire était très abrégé, par le débat qui avait eu lieu devant l’arbitre. « Celui-ci, dit un grammairien d’après Aristote, déposait dans une boîte, qu’il scellait de son sceau, la plainte, les sommations réciproques que s’étaient adressées les parties, les témoignages qu’elles avaient fait entendre les lois et tous autres moyens de droit qu’elles avaient invoqués l’une et l’autre, puis il remettait le tout au magistrat chargé d’introduire l’instance devant les juges. » Celui des deux adversaires auquel, l’arbitre avait donné raison se trouvait dans cette seconde phase du débat avoir à peu près la même, situation que chez nous la partie qui se présente aux juges de l’appel avec un arrêt de première instance conforme à ses conclusions.

Quant aux arbitres privés, ce n’étaient que de simples citoyens choisis par l’estime de leurs voisins ou de leurs amis pour arranger un différend que l’on désirait n’avoir pas à porter devant les tribunaux. Souvent ils n’avaient que le rôle de conciliateurs : ils tâchaient d’obtenir de leurs cliens des concessions mutuelles, et rédigeaient ensuite un compromis qui restait déposé entre leurs mains. D’autres fois ils devenaient de véritables arbitres, dans le sens propre de ce mot. On avait alors ce que l’on appelait un arbitrage conventionnel. Les parties, commençaient par dresser un acte dont la stipulation principal était l’engagement que prenaient les deux contractans de s’en tenir à la sentence de l’arbitre et de ne pas en appeler à un tribunal. On arrivait ainsi à investir l’arbitre officieux, l’arbitre constitué par la volonté des parties, d’un pouvoir que n’avait pas l’arbitre officiel, l’arbitre désigné par la cité. La sentence de l’arbitre ou des arbitres (on en prenait souvent trois), terminait alors le litige, pourvu qu’elle eût été rendue après un débat contradictoire. Si l’un des intéressés avait fait défaut, il avait dix jours pour former opposition ; ce délai passé, la sentence devenait définitive et sans appel. C’était au dernier moment, l’affaire instruite, que ces arbitres, avant de prendre le caractère de juges, se liaient par un serment. Sous ces diverses formes, la juridiction arbitrale a rendu chez les Athéniens, comme chez les Romains et dans toutes les sociétés riches et civilisées, de réels et inappréciables services.

Démosthène proposa tout d’abord de confier à des arbitres, choisis parmi les membres mêmes et les amis de la famille, le soin d’examiner ses griefs. Dans la forme ordinaire de l’arbitrage conventionnel, les parties auraient pris l’engagement d’accepter l’arrêt de ces arbitres. Les tuteurs voulaient avant tout ne point se laisser enlever la faculté de porter le débat devant un jury, qui serait toujours plus facile à tromper ; ils refusèrent donc de constituer ce tribunal de famille. On se rendit alors auprès de l’un des arbitres publics de l’année. Les tuteurs n’épargnèrent aucun mensonge pour tâcher de surprendre sa bonne foi : ce fut en vain ; ils ne purent l’empêcher de se prononcer en faveur de leur pupille. Inutile de dire qu’ils déclarèrent aussitôt ne point se soumettre à la sentence arbitrale. Démosthène avait épuisé tous les moyens de conciliation ; il ne lui restait plus qu’à provoquer un débat contradictoire devant le jury athénien. Il déposa donc entre les mains de l’archonte sa plainte ou plutôt ses plaintes : il y en avait trois, une contre chacun des tuteurs. De chacun d’eux, Démosthène réclamait dix talens à titre de dommages et intérêts. On s’est demandé pourquoi il n’avait pas confondu en une seule les trois instances. Il a répondu lui-même à cette question : l’affaire était trop compliquée, dit-il, pour qu’il fût possible de la tirer au clair en une fois ; un seul de ces plaidoyers que la clepsydre renfermait dans de si étroites limites de temps, c’était trop peu pour étudier le rôle et définir la responsabilité de chacun de ses adversaires. On peut soupçonner une autre raison : en séparant les trois procès, le plaignant, avec moins d’efforts, obtenait le même résultat que s’il avait lutté tout ensemble contre ses trois ennemis. Perdait-il contre çelui des trois tuteurs qu’il provoquait le premier, il était averti de renoncer au combat ; gagnait-il au contraire, comme il y comptait bien, les deux autres fripons auraient tout avantage, tant les causes étaient connexes, à ne point affronter le débat public, à s’empresser d’offrir une transaction. Ces prévisions, l’événement les justifia.

C’était la plainte contre Aphobos qui devait venir la première devant le tribunal ; le jour où se plaiderait l’affaire était déjà fixé. Aphobos, qui avait ses raisons pour le craindre, fit alors un vrai coup de partie. Ce que son calcul avait d’habile et de perfide, on ne peut le comprendre, si l’on ne connaît le mécanisme de deux institutions qui sont une des originalités d’Athènes, les liturgies et l’échange des fortunes.

Beaucoup des charges qui, dans les sociétés modernes, sont supportées par le trésor de l’état pesaient à Athènes sur les particuliers. Elles se distribuaient entre les citoyens aisés d’après certaines règles et en proportion de leur fortune ; le tour de chacun revenait plus ou moins souvent, selon le nombre des contribuables et les besoins de l’état. C’était ce qu’on appelait les liturgies ou services publics. Ces liturgies étaient de deux sortes : les unes fournissaient aux besoins réels de l’état, aux frais de la guerre, à l’équipement des navires ; c’étaient celles qu’on appelait les triérarchies ou commandemens de navires. Les autres servaient à offrir au peuple ces divertissemens et ces fêtes qui furent si utiles au progrès des arts, et qui donnèrent à la vie athénienne une incomparable splendeur ; c’étaient les charges de chorège, de gymnasiarque, d’hestiateur. Les chorèges faisaient instruire et habillaient à leurs frais, pour les grands jeux de la cité, pour les concours de drame et de musique, des troupes d’acteurs, de danseurs et d’instrumentistes. Les gymnasiarques fournissaient l’huile pour la palestre ; l’hestiateur donnait, une fois dans l’année, un grand repas à sa tribu. La théorie athénienne sur l’impôt, on le voit, différait sensiblement de la nôtre. On la trouve résumée dans un discours de Lysias fort important pour l’histoire économique d’Athènes [5]. L’orateur demande quel est pour un état la meilleure, la vraie source de revenus. Nous répondrions que ce sont des impôts assez bien établis pour atteindre la richesse sociale sous toutes ses formes sans jamais gêner l’essor de la production. Pour Lysias, c’est la bonne volonté des citoyens, c’est leur empressement à contribuer aux charges de l’état par des liturgies ou par des dons en argent. Le financier athénien n’eût pas été assez habile pour poursuivre et saisir la richesse dans toutes ses transformations, surtout quand elle se changeait en valeurs mobilières. Or c’était là souvent le cas dans une cité industrieuse et commerçante ; il fallait donc que le capital vînt en quelque sorte au-devant de l’état et s’offrît de lui-même à ses prises. C’est à quoi l’on tendait par la popularité et les honneurs que le peuple accordait à ceux qui concouraient généreusement aux dépenses et au luxe de la cité.

Un pareil système n’eût pas été applicable dans un grand état où beaucoup de citoyens, contens d’augmenter leur fortune et d’en jouir en paix, se fussent volontiers passés des faveurs du peuple. Dans un état au contraire qui n’était qu’une ville, ceux qui par nature eussent été peu enclins à la libéralité n’avaient pas beau jeu pour se perdre dans la foule. Il était malaisé de se soustraire à l’attention jalouse des orateurs, qui, par intérêt ou par patriotisme, épousaient la cause de la république, et travaillaient à soulager le trésor. Chacun vivait en pleine lumière, sous les yeux de tous. On savait quels biens vous possédiez et comment vous viviez. En vain votre capital, au lieu d’être tout en terres, consistait en argent prêté ; à de gros intérêts çà et là, en vain vous vous étiez arrangé de manière que personne ne pût dire au juste le montant de votre fortune ; pour peu que l’on vous sût à l’aise, si vous étiez chiche de votre argent quand il y avait des liturgies à remplir, vous étiez bientôt mal vu, vilipendé, dénoncé. Ce n’était pas tout : à la première occasion, un citoyen plus pauvre vous provoquait à un échange de biens.

L’échange, un des rouages les plus curieux de la constitution financière d’Athènes, se rattachait étroitement au système des liturgies. Voici comment : chacun était taxé d’après la fortune qu’on lui supposait, ou plutôt d’après celle qu’il déclarait lui-même, car dans un pays industrieux et commerçant il n’y a guère d’autre moyen d’asseoir un impôt sur le revenu. Ces déclarations pouvaient être fausses, et par suite l’impôt, s’égarer sur des citoyens incapables d’en supporter le fardeau. De plus il fallait éviter ce mécontentement, ce dégoût qui amène si souvent la chute des institutions libres ; or cette fatigue serait devenue générale, si l’on avait senti que ces charges, par elles-mêmes souvent fort lourdes, étaient trop inégalement réparties. On avait donc cherché un moyen de réparer ces erreurs et ces injustices. Un citoyen sur qui tombait une de ces prestations pouvait signaler au magistrat tel de ses voisins qui n’aurait pas été suffisamment imposé, et faire ainsi reporter ce poids sur des épaules plus capables de le soutenir. Toutefois il arrivait que ces réclamations venaient échouer devant les ruses ou les dénégations de celui que l’on mettait en cause. Il était bien difficile en effet, d’évaluer les capitaux engagés dans le commerce et dans les affaires ; pour la valeur même des propriétés, on manquait souvent de bases certaines. L’avare, l’homme de mauvaise foi, parvenait à dissimuler une partie de cette fortune que prétendait atteindre l’impôt des liturgies. L’acte juridique appelé l’échange était destiné à réprimer ces fraudes. Un citoyen, que nous appellerons, si l’on veut, Apollodore, se trouvait plus imposé que tel autre, Nicias par exemple, qu’il avait toujours cru le plus riche des deux. Alors il affirmait devant l’autorité compétente que le revenu de Nicias était supérieur au sien. Nicias était appelé à comparaître : reconnaissait-il l’erreur commise, il prenait sur le tableau des 300 personnes qui cette année-là concouraient à l’équipement des galères la place d’Apollodore ; niait-il, Apollodore sommait Nicias de lui abandonner ses biens, d’échanger sa fortune contre celle de son contradicteur. Cette sorte de cartel, Nicias ne pouvait refuser de l’accepter ; le magistrat prononçait le transfert à la condition pour le demandeur de supporter les charges que, par son action même, il avait déclaré devoir peser sur les biens du défendeur. Il était bien plus facile à un particulier qu’au magistrat de constater l’état réel d’une fortune obstinée à se dissimuler : on trouvera dans le curieux discours contre Phénippe, qui fait partie de la collection démosthénienne, tout le détail de l’échange des inventaires et de la remise des patrimoines. Armé d’un titre légal, stimulé par l’aiguillon de l’intérêt personnel, le nouveau possesseur saurait rechercher et découvrir partout ces biens dont il était désormais l’unique propriétaire.

Usait-on beaucoup de cette faculté, accomplissait-on l’échange ? II semble qu’il était bien plus souvent proposé qu’accepté. Pour pousser les choses à bout, il fallait être deux et trois fois sûr de ne point y perdre. Quant à celui auquel s’adressait la provocation, s’il était vraiment le plus riche des deux, il avait tout intérêt à payer pour garder ses biens. Ce n’était d’ailleurs qu’entre citoyens riches qu’on pouvait s’adresser ces cartels d’échange. Dans ces fortunes qu’il s’agissait ainsi de troquer l’une contre l’autre, il y avait toujours des immeubles, maison de ville, maison de campagne, métairie, qui depuis bien des années appartenaient à la famille. On aimait, on n’aurait pas volontiers livré à un étranger, même pour gagner quelques mines, la rustique demeure, entourée de figuiers et d’oliviers séculaires, où, vers le pied du Pentélique et du Parnès, on allait fuir la ville et célébrer les dionysies des champs ; on aimait le bouquet de chênes verts et de pins sous lequel, vers le soir, on s’asseyait pour respirer la fraîcheur des brises de mer.

Cette disposition de la loi n’était pourtant pas une lettre morte : comme nous le prouvent et le discours contre Phénippe, et quelques passages des orateurs, l’échange avait parfois lieu. Les choses n’allaient pas souvent jusque-là ; il y en avait pourtant assez d’exemples pour que cette proposition restât suspendue, comme une perpétuelle menace, sur la tête de tous ceux qui se seraient sentis enclins à tromper l’état sur leur fortune réelle. D’ailleurs, comme tous les moyens que la loi fournit au citoyen pour défendre son droit, cette faculté pouvait servir à mettre injustement en péril le droit d’autrui ; entre les mains d’un homme hardi et sans scrupules, elle devenait parfois une arme dangereuse et perfide.

Pendant que Démosthène se recueillait dans un dernier effort, à la veille de la lutte judiciaire qu’il allait soutenir, Athènes, nous ne savons pour quelle expédition, préparait une escadre de guerre. Les stratèges avaient dressé la liste des triérarques ; Démosthène ne figurait point parmi ceux qui devaient concourir à l’équipement des galères. Son père, il est vrai, était jadis de ceux qui supportaient d’ordinaire cette charge ; mais, d’après la loi, les biens des mineurs en étaient exempts, et le magistrat, avant de comprendre le jeune homme dans le nombre de ceux qui étaient astreints à cette contribution, avait voulu lui laisser le temps de faire constater ce qu’était devenue la fortune paternelle, et quelle faible part lui en avait été remise. L’un des triérarques désignés était Thrasylochos, le frère de ce Midias contre lequel est dirigé un des plus célèbres plaidoyers du grand orateur. Suivant un usage alors très répandu, Thrasylochos avait loué sa triérarchie, c’est-à-dire qu’il avait conclu un forfait avec un entrepreneur ; celui-ci, moyennant le paiement d’une somme convenue, se chargeait d’équiper et de maintenir la galère, pendant la durée de la campagne, dans certaines conditions d’armement et de bon entretien fixées, comme on dirait aujourd’hui, par le cahier des charges. Tout d’un coup, accompagné de Midias, Thrasylochos se présente à Démosthène et le provoque, soit à se charger en son lieu et place de la triérarchie, soit à faire avec lui l’échange des biens. Dans cette sommation, il était facile de reconnaître l’inspiration et la main d’Aphobos. Quelque parti que prît son ancien pupille, la situation de celui-ci était aggravée. Acceptait-il l’échange ? Dans ce cas, il perdait le droit de continuer le procès intenté aux tuteurs, et ceux-ci, assurés de garder leur butin, pourraient sans de grands sacrifices indemniser Thrasylochos. Au contraire Démosthène, pour ne point renoncer à poursuivre les tuteurs, se décidait-il à supporter les frais de la triérarchie ? Alors il était tout à fait ruiné.

Le calcul était habile ; on y sentait une haine implacable et intelligente. Dans le premier moment de surprise, Démosthène fit fausse route. Il admit l’échange, Thrasylochos étant bien plus riche que lui ; mais il réserva, d’une manière formelle, son droit de poursuivre les tuteurs, réserve qu’il espérait faire confirmer, avant le jour fixé pour le premier procès, par une décision judiciaire. Un tribunal siégeait, sous la présidence des stratèges, pour trancher d’urgence toutes les contestations soulevées à propos de la triérarchie ; c’est à ces juges qu’il comptait demander la reconnaissance de son droit. En attendant, Thrasylochos ne tenait aucun compte de cette réserve. Accompagné de Midias, il s’était installé, sous prétexte de faire l’inventaire des biens, dans la maison de Démosthène : afin de pouvoir y pénétrer à toute heure, il en avait enlevé les portes ; sans respect pour l’âge et la dignité de la veuve ni pour la pudeur de la jeune fille, il avait accablé des plus grossières injures non-seulement le maître du logis, mais sa mère et sa sœur. Enfin il avait signifié aux magistrats qu’il se désistait du procès de tutelle, et les avait invités à effacer l’affaire du rôle.

Le temps pressait ; c’était dans trois ou quatre jours que devait venir le procès contre Aphobos. Démosthène, après bien des pas perdus, avait fini par se convaincre qu’il ne lui serait pas possible d’obtenir en temps utile la décision judiciaire qu’il sollicitait. Or, pour rien au monde, il n’eût sacrifié son droit. D’abord, avec une naïveté qu’il met lui-même, dans la Midienne, sur le compte de son extrême jeunesse, il se figurait que non-seulement il gagnerait son procès, mais qu’il réussirait à se faire payer par ses tuteurs tout ce qu’ils lui devraient alors, principal et intérêt. Enfin, pour tout dire, il voulait de toute la force de son âme tirer vengeance de ces parens dénaturés ; en renonçant à les flétrir, il eût cru trahir la mémoire de son père et manquer à son devoir. Il se résolut donc, non sans une amère douleur, à décliner l’échange et à se charger de la triérarchie ; pour pouvoir s’en acquitter, dans la gêne à laquelle il avait été réduit, il lui fallut donner hypothèque sur sa maison et sur tout ce qui lui restait de son avoir, sur la fabrique d’armes et les quelques esclaves qui continuaient à y travailler. Il put ainsi compter à Thrasylochos les 20 mines (1,850 francs environ) dont celui-ci était convenu avec l’entrepreneur chargé de subvenir à l’équipement et au maintien de la galère.

Quant à la question de droit que soulevait l’intention exprimée par Démosthène de réserver son recours contre ses tuteurs tout en opérant l’échange, il nous est difficile de dire dans quel sens elle aurait été tranchée par un tribunal athénien. D’après tout ce que nous apprenons incidemment de l’antidosis, quand l’échange avait lieu, chacun des deux patrimoines passait de l’un à l’autre des contractans avec l’ensemble des droits actifs et passifs qu’il comprenait. Nous n’entendons parler que d’une réserve : les droits que l’on avait dans l’exploitation d’une des mines d’argent du Laurium étaient tout personnels, restaient en dehors de l’échange. L’état conservant ce que les jurisconsultes appellent le domaine éminent sur les richesses que renfermait le sol de l’Attique, ce n’était pas, à proprement parler, une propriété qu’une exploitation minière ; c’était une concession du domaine utile faite sous certaines conditions spéciales, ce n’était presque qu’un simple droit d’usage. De plus le produit de la mine et par conséquent la redevance dont il était grevé au profit du trésor dépendaient de celui qui exploitait les fosses, de son activité et de son industrie ; on n’avait donc pas admis que cette responsabilité et cette direction pussent passer, comme un simple accessoire de la fortune, des mains d’un habile ingénieur dans celles d’un incapable. De là cette exception, la seule que contînt le serment prêté par celui qui, sommé de faire un échange, remettait l’inventaire de ses biens : « je déclare loyalement et justement ma fortune, en exceptant seulement les capitaux que j’ai dans l’exploitation des mines, capitaux auxquels la loi accorde une immunité spéciale. « Peut-être était-il possible de faire réserver certains droits contestés, qui ne pouvaient encore être comptés avec quelque précision ni parmi les avantages ni parmi les charges ; c’est du moins ce que ferait supposer l’intention témoignée par Démosthène de porter le débat sur ce terrain. D’autre part, en le voyant céder si vite, nous inclinons à croire qu’il n’était pas lui-même bien sûr de son droit. Les cas où ces réserves étaient possibles n’avaient sans doute pas été déterminés d’une manière bien rigoureuse ni par la loi ni par la jurisprudence. C’est que les sommations d’échange aboutissaient rarement à un débat judiciaire ; on ne les adressait guère qu’à ceux qui avaient intérêt à ne les pas accepter.

Qu’il eût ou non raison sur le point controversé, Démosthène avait cru devoir acheter du dernier lambeau de son avoir le droit de traîner enfin ses tuteurs devant un tribunal. Peu de temps après, le débat s’ouvrit. Nous possédons les deux discours prononcés dans cette, affaire par le célèbre orateur, et qui furent ses débuts [6] ; il avait alors un peu plus de vingt ans. A défaut d’autre mérite, ces compositions auraient déjà l’avantage de nous avoir conservé sur l’adolescence et la jeunesse du grand homme d’état plus de renseignemens que ne nous en donnent Plutarque et les autres biographes ; jusqu’ici, c’est surtout à cette source que nous avons puisé. Là pourtant n’est pas tout l’intérêt de ces discours. On y trouve, comme en germe, les qualités qui feront plus tard la gloire de Démosthène, la netteté de son exposition, la fermeté de son raisonnement, cette discussion serrée, ces dilemmes où il aime à enfermer son adversaire, et par-dessus tout un ton qui inspire la confiance et commande le respect. Dans ce premier essai d’un novice plaidant une juste cause, il y a déjà de l’autorité.

Le discours par lequel s’engageait le débat s’ouvre par un exorde simple, modeste, aisé, bien calculé pour produire une impression favorable sur les juges. Cet exorde a de plus le mérite de la brièveté. Il rappelle les efforts tentés par le pupille pour s’arranger avec ses tuteurs. Ensuite vient ce que les traités de rhétorique appellent la proposition, le sujet est posé et tous les griefs de Démosthène sont résumés en quelques lignes ; dès lors on comprend quel usage les tuteurs ont fait de leur pouvoir, et comment ils ont employé ces dix années. Les esprits ainsi préparés, l’orateur justifie ses assertions ; il indique de quelles valeurs se composait au moment du décès la fortune de son père ; le jury saurait encore mieux à quoi s’en tenir, si les tuteurs n’avaient pas fait disparaître le testament. En l’absence de ce texte, Démosthène prouve par des témoignages, souvent par l’aveu même des tuteurs, qui ont été séparément interrogés devant l’arbitre, chacun des faits qu’il avance. Pour le moment, il ne s’occupe point de Démophon ni de Thérippide, dont le tour viendra plus tard ; mais il dresse, article par article, le compte de ce que lui doit Aphobos. Tout cela se groupe sous trois chefs : 1° les sommes reçues par Aphobos sous certaines conditions qu’il n’a pas remplies, ainsi ces 80 mines qu’il s’est appropriées comme dot de la veuve qu’il n’a point épousée ; 2° les valeurs qu’il a détournées de la succession ou laissées périr par sa négligence, comme ces esclaves armuriers qu’il a vendus, ces ateliers qu’il a désorganisés ; 3° l’intérêt de ces capitaux, calculé, jusqu’au jour où la tutelle a pris fin, au taux, très modéré pour Athènes, d’une drachme par mine et par mois, ou de 12 pour 100 par an. Il arrive ainsi à un total d’environ 12 talens ; il en déduit la part qui revient à Aphobos dans les impôts payés au trésor, pour le compte de son pupille, pendant les dix années de minorité, et dans les valeurs qui ont été remises lors de la majorité ; il limite donc sa demande à 10 talens, somme qu’il déclare être au-dessous de ce qu’il pourrait légitimement exiger.

Par la faute même du sujet, il y a là bien des détails accumulés, bien des chiffres qui risquent de fatiguer l’attention ; aussi, vers le terme de cette exposition, l’orateur amène-t-il avec adresse un résumé qui en dégage le sens. Il insiste avec raison sur cette idée, que des legs aussi importans faits aux tuteurs à seule fin de s’assurer leur reconnaissance ne se comprendraient point sans une fortune vraiment considérable. Ceci bien expliqué, il n’a point de peine à réfuter les mauvaises excuses que les tuteurs ont déjà fait valoir devant l’arbitre, et qu’ils reproduiront sans doute devant le jury. Un jour, ils parlent de 4 talens que le père de famille, voulant dissimuler une partie de sa fortune, aurait laissés enfouis quelque part, dans une cachette dont seule la veuve connaissait le secret ; un autre jour, ils affirment que la succession était grevée de dettes, et qu’ils ont employé presque tout l’argent liquide et le produit de la vente des esclaves à l’en décharger. Ils n’apportent pas, à l’appui de ces dires, la plus légère preuve, et dès le lendemain de la mort du père c’étaient eux qui faisaient inscrire l’orphelin sur les rôles de l’impôt, dans la même catégorie que l’opulent Timothée, fils de Conon, et que les plus riches citoyens de la ville, faisant évaluer ainsi à 15 talens la fortune dont la gestion leur était confiée ! Quel tissu de contradictions ! Le discours aboutit de cette manière à une péroraison qui s’en détache plus nettement que ce n’est l’usage dans les plaidoyers attiques. La phrase s’y fait courte, nerveuse, indignée : on y sent vibrer toute la juste colère qui s’était amassée dans l’âme de Démosthène. Ne craignant pas de faire appel au cœur et à la pitié des juges, le jeune homme déplore la situation où l’a réduit la cruauté et la perfidie de ceux qui auraient dû être ses protecteurs naturels. La partie n’est point égale entre lui et Aphobos. Condamné, Aphobos n’aura même rien à prendre sur sa fortune propre ; il sera seulement contraint de rendre l’argent volé. Que si au contraire ce coupable était acquitté par les quatre cinquièmes des voix, Démosthène, suivant la règle de tous ces procès, aurait à payer l’épobélie, c’est-à-dire une obole par drachme, ou le sixième de la somme qu’il réclamait à titre de dommages et intérêts. Imaginée pour faire réfléchir ceux qui auraient été enclins à intenter sans cesse à leurs concitoyens de méchans procès, cette disposition de la loi athénienne pouvait, en cas d’erreur du tribunal, consommer le désastre d’un innocent. Pour Démosthène, c’eût été le dernier coup : surtout après le sacrifice auquel l’avait encore forcé tout récemment l’habile manœuvre de Thrasylochos, il lui devenait impossible de réunir encore près de 2 talens pour acquitter cette amende. Obligée de quitter sa maison, qui aurait été vendue au profit du trésor, sa mère serait tombée dans le dénûment, sa jeune sœur aurait perdu tout espoir de s’établir, et lui-même, privé, comme débiteur de l’état, de tous ses droits politiques, aurait vu se fermer sans retour devant lui toute carrière ; c’en était fait de son avenir.

On aimerait à lire la défense d’Aphobos, qu’il avait préparée avec le concours de son beau-frère Onétor. En l’absence de ce document, nous pouvons nous en faire une idée par la réplique de Démosthène. Les tuteurs s’efforçaient surtout d’écarter le reproche qui leur était adressé de n’avoir point affermé les biens du pupille. D’après eux, le mourant avait exprimé de la manière la plus formelle le désir que l’on ne divulguât point le chiffre de sa fortune, son beau-père Gylon, de qui lui venait une partie de cet argent, étant mort sans avoir payé une amende qu’il devait à l’état ; il craignait, prétendaient-ils, qu’on n’eût l’idée de demander compte à sa succession des sommes encore dues de ce chef au trésor. Ce système de défense paraît tellement faible qu’il nous est difficile de croire qu’il n’ait point été appuyé sur d’autres argumens. Quoi qu’il en soit, dans sa réponse, Démosthène n’introduit guère que cette discussion nouvelle ; pris au dépourvu par ce moyen produit à la dernière heure, il se borne à montrer qu’Aphobos est loin d’avoir prouvé par des témoignages pertinens le fait, contraire à toutes les vraisemblances, qu’il vient de jeter ainsi à l’improviste dans le débat. Le reste du plaidoyer, qui d’ailleurs est très court, n’est qu’un vif et rapide résumé des raisons invoquées, des chiffres groupés dans le premier discours ; pour mieux faire pénétrer la vérité dans l’esprit de ses auditeurs, Démosthène, après avoir énoncé en quelques mots chacun des articles du compte qu’il présente, fait relire par le greffier les témoignages qui le confirment. Voici la péroraison, dans laquelle l’orateur rassemble toutes ses forces pour frapper un dernier coup, pour remporter cette victoire qui depuis plusieurs années était l’unique souci de ses journées et de ses veilles studieuses, le rêve de ses courts sommeils :


« …….. Qui de vous, Athéniens, ne serait pas justement irrité contre cet homme et pris de pitié pour nous en le voyant ajouter aux biens à lui donnés mes biens personnels valant plus de 10 talens, et en nous voyant, nous, non-seulement privés des biens paternels, mais encore dépouillés par la méchanceté de ces hommes des biens mêmes qu’ils nous ont remis ? Où trouverions-nous des ressources, si vous en décidiez autrement ? Est-ce dans les biens qui servent de gage à nos emprunts ? Mais ils appartiennent aux créanciers hypothécaires. Est-ce dans l’excédant de valeur de ces biens ? Mais cet excédant revient à Aphobos, si nous sommes condamnés à l’épobélie. Gardez-vous bien, juges, de devenir pour nous la cause de si grands malheurs. Ne soyez point indifférens au traitement indigne que nous subissons, ma mère, ma sœur et moi. Tout autre était l’avenir que nous réservait mon père. Ma sœur était donnée pour épouse à Démophon avec une dot de 2 talens, ma mère avec 80 mines à cet homme, le plus méprisable qu’il y ait au monde, et moi je devais prendre sa place pour vous fournir des liturgies. Venez-nous donc en aide, faites cela pour le droit, pour vous-mêmes, comme pour nous et pour mon père mort ! Sauvez-nous, ayez pitié de nous, puisque ces hommes qui sont nos parens ont été impitoyables. C’est en vous qu’est notre refuge. Je vous supplie et je vous conjure, par vos enfans, par vos femmes, par tous les biens que vous possédez (que les dieux vous les conservent !), ne me regardez pas d’un œil indifférent ! Ne permettez pas que ma mère soit privée à jamais même de ce qui lui reste à espérer, et subisse un traitement indigne d’elle. En ce moment, elle se dit que j’ai sûrement fait triompher mon bon droit devant vous, elle s’apprête à me recevoir dans ses bras et à marier ma sœur. Si vous décidez autrement (puisse cette douleur m’être épargnée !), quelle émotion n’éprouvera-t-elle pas, dites-le-moi, lorsqu’elle me verra non-seulement dépouillé de mon patrimoine, mais encore décrié, lorsque pour ma sœur elle ne pourra plus même espérer un établissement convenable dans le dénûment où elle sera plongée ! Nous n’avons mérité ni l’un ni l’autre, juges, moi de ne pas trouver justice devant vous, lui de conserver injustement la possession d’une si grande fortune. Pour ce qui est de moi, si vous ne savez pas encore par expérience quels services je pourrais vous rendre, vous pouvez du moins espérer que je ne serai pas au-dessous de mon père ; mais pour cet homme, vous l’avez vu à l’œuvre, vous savez très bien que, possesseur d’une grande fortune, bien loin de la mettre généreusement à votre service, il a été convaincu de s’être emparé du bien d’autrui. Ayez donc cela devant les yeux, rappelez-vous les autres raisons, et votez en faveur du bon droit. Vous avez des preuves suffisantes. Elles résultent de témoignages, de présomptions, d’inductions, de l’aveu même de ces hommes, qui reconnaissent avoir reçu tous mes biens. Ils disent qu’ils les ont dépensés ; non, ils ne les ont pas dépensés, ils les possèdent tous. Songez à toutes ces choses, et en même temps demandez-vous par avance ce que fera chacun de nous. Vous le savez bien, si j’obtiens de vous la restitution de ma fortune, je serai toujours prêt, comme de raison, à supporter toutes les liturgies ; mais lui, si vous le rendez maître de mes biens, il ne fera rien de semblable. Ne croyez pas en effet que ces biens qu’il nie avoir reçus, il veuille jamais les employer à votre service. Il les cachera plutôt pour faire croire que sa cause était bonne, et que vous avez bien fait de repousser mon action contre lui [7]. »


Nous avons tenu à reproduire cette péroraison tout entière, quoique les dernières lignes puissent paraître à un lecteur moderne en affaiblir l’effet ; il importait de montrer ainsi combien les habitudes du barreau athénien différaient des nôtres. Aujourd’hui l’orateur s’arrangerait de manière à laisser les jurés sous l’impression de la supplication pathétique qu’il leur adresse, du tableau qu’il leur a tracé des anxiétés de sa mère et de sa sœur ; en ajoutant quelque chose, il croirait commettre une faute de goût et compromettre son succès. Devant un tribunal athénien, c’était tout le contraire : s’il se fût arrêté après ce touchant appel à la compassion et à la générosité des juges, le plaideur aurait risqué de paraître vouloir leur faire une sorte de violence morale. On craignait que le verdict pût être soupçonné d’avoir été rendu par des âmes agitées et troublées sous le coup d’une émotion passagère ; il fallait feindre de parler surtout à la raison des juges, d’insister en dernier lieu sur l’intérêt de la cité qu’ils représentaient. C’est là une délicatesse, ou plutôt un raffinement que nous avons quelque peine à comprendre, mais dont témoigne l’usage constant des plaidoyers attiques depuis Antiphon jusqu’aux contemporains de Démosthène ; chez cette dernière génération d’orateurs, qui donnent à l’éloquence des formes plus amples, des mouvemens plus hardis, on voit enfin le pathétique se déployer plus librement, animer et colorer toute la péroraison. Alors même l’orateur attique a toujours soin de terminer par quelques mots froids et calmes en apparence, où il semble, après ces grands élans de passion, reprendre possession de lui-même et inviter les juges à suivre son exemple.

La loi athénienne avait déjà consacré un grand principe que l’on retrouve chez tous les peuples civilisés : dans tout débat judiciaire, public ou privé, où les rôles du demandeur et du défendeur étaient nettement accusés, elle donnait le dernier mot à la défense. Aphobos put donc encore répliquer à Démosthène ; nous ne savons ce qu’il allégua pour affaiblir l’effet de la péroraison à la fois habile et pathétique de son adversaire. En tout cas, le jury se prononça contre lui, le déclara convaincu de prévarication.

Tout n’était point fini par ce verdict ; à Athènes, où le jury connaissait de toutes les causes, civiles ou criminelles. Tout procès proprement dit, tout débat judiciaire où il y avait un accusateur et un accusé supposait un double vote. Le premier décidait si l’accusé était ou non coupable ; le second fixait la peine encourue. A Rome, le magistrat réglait à l’avance, par la rédaction de la formule, la question de droit ; le juge ou plutôt le juré unique devant lequel étaient par lui renvoyées les parties n’avait plus qu’à examiner les preuves produites des deux côtés et à trancher par sa sentence la question de fait. Le législateur moderne consacre aussi cette distinction, qui est dans la nature des choses ; mais il ne sépare point toujours d’une manière aussi nette les deux élémens, et, quand il les distingue, il intervertit l’ordre que suivait le préteur romain. Ainsi chez nous, non-seulement en matière civile, mais encore en matière correctionnelle, c’est-à-dire pour tous les délits qui n’entraînent point des peines graves, le tribunal prononce, par une seule et même sentence, sur le fait et sur le droit. En matière criminelle, il en est tout autrement : dans ce que nous appelons les assises, le fait et le droit n’ont pas les mêmes juges ; le premier est remis à la souveraine appréciation de jurés, ensuite des magistrats proportionnent le châtiment à la faute. Il n’existait rien à Athènes qui ressemblât à notre magistrature. Beaucoup plus élémentaire et plus courte que la loi romaine ou que la nôtre, la loi attique semblait pouvoir être comprise et appliquée par tout citoyen d’un esprit attentif et judicieux ; il n’y avait rien là de ce qui rendit nécessaire ailleurs l’établissement d’une corporation destinée à pénétrer les mystères d’un droit subtil et compliqué, à en transmettre la tradition, et à rendre la justice en vertu de ses connaissances spéciales. Une pareille corporation eût été d’ailleurs quelque chose de tout à fait contraire aux idées athéniennes ; elle eût blessé les susceptibilités démocratiques. D’autre part, dans chaque affaire siégeaient deux cent cinquante ou cinq cents juges, quelquefois plus ; il était impossible qu’il s’établît, entre un si grand nombre de personnes, quelque chose qui ressemblât à une délibération et à une entente sur l’application de la peine. Il aurait fallu ou que l’on fît retirer le public et les parties, ou que chaque tribunal fût doublé d’une salle voisine aussi spacieuse qui aurait servi de chambre du conseil. Encore, dans ces conditions mêmes, la discussion eût-elle risqué d’être longue et tumultueuse. On ne trouve ni chez les orateurs ni chez les lexicographes grecs aucune allusion à une retraite du jury après le prononcé du verdict. Le prévenu une fois déclaré coupable, on lui demandait à quelle peine ou, quand il s’agissait d’une affaire d’argent, à quels dommages et intérêts il se condamnait lui-même ; quant à la peine proposée ou à l’indemnité réclamée par celui qui avait introduit l’instance, on les connaissait par son plaidoyer et par le texte même de sa plainte. Aucune loi n’interdisait au jury de prendre un terme moyen entre ces deux évaluations, qui d’ordinaire étaient fort éloignées l’une de l’autre ; mais il semble que dans la pratique il se soit presque toujours contenté de choisir entre les deux solutions qui lui étaient soumises. Pour celui qu’avait déjà frappé le premier verdict du jury, c’était affaire de tact que de savoir deviner, d’après les dispositions qui s’étaient manifestées dans le tribunal et même dans l’auditoire ; d’après le chiffre des voix qui s’étaient prononcées contre lui, quelle était la mesure des sacrifices indispensables. De soi-même donner plus qu’il n’était nécessaire, c’était sottise ; d’un autre côté, ne point offrir au jury une satisfaction qui lui parût suffisante, c’était beaucoup risquer.

Aphobos et ses conseils n’en étaient pas à leur première affaire, ils connaissaient le jury athénien, ses exigences et son humeur ; mais il en coûtait trop au tuteur infidèle de restituer l’argent qu’il avait volé, et qu’il s’était accoutumé à regarder comme son bien. Peut-être aussi, dans un groupe de gens habitués à mépriser et à dénigrer le jeune homme contre lequel ils avaient tant osé, ne se rendait-on pas encore bien compte de la profonde impression produite sur l’esprit des juges par la ferme et sincère parole de Démosthène ; on se flattait d’en être quitte à bon marché. Onétor, le beau-frère du condamné, se prévalut alors du droit que lui conférait cette étroite parenté. Il aurait pu, pendant le cours des débats, obtenir du tribunal, à ce titre, la permission d’aider Aphobos de son éloquence, comme συνήγορος ou associé à la défense ; c’était le seul cas où la jurisprudence, à défaut de la loi, autorisait l’intervention d’un véritable avocat. Il ne l’avait point fait, il s’était contenté de composer ou peut-être de revoir le discours d’Aphobos. Au point où les choses en étaient venues, il jugea nécessaire de donner de sa personne ; il se leva, il prit la parole ; il supplia les juges, en pleurant, de ne point accabler Aphobos sous le poids d’une dette qu’il ne pourrait jamais payer ; il les conjura de n’accorder à Démosthène qu’un talent. Pour ce talent qu’il proposait au nom d’Aphobos, Onétor offrait sa propre caution. C’était présenter Aphobos comme insolvable et dépasser le but. Athènes, quelque figure qu’elle fît dans le monde ancien, n’était pourtant à certains égards qu’une petite ville ; elle comptait en tout quelques milliers de citoyens, qui passaient presque toute leur vie, hors le temps du sommeil, sur la place publique, au marché, dans la rue, sur les quais du Pirée. De grandes fêtes, plusieurs fois par an, réunissaient au théâtre ou dans d’autres lieux publics tous les membres de la cité ; des fêtes plus fréquentes mettaient en communication plus étroite les membres d’une même tribu, d’un même dème, d’une même phratrie. Bien des juges, avant même l’ouverture des débats, avaient déjà entendu parler d’Aphobos et de l’impudence avec laquelle ses associés et lui avaient dépouillé le fils d’un bourgeois riche et estimé, Démosthène de Pœanée ; les plaidoyers et les témoignages produits avaient confirmé ces rumeurs. Tous les membres du jury savaient maintenant, à n’en pouvoir douter, qu’Aphobos, appartenant à une famille aisée, richement marié, s’était approprié une grosse part de la belle fortune dont avait hérité son pupille. S’il eût offert 5 ou 6 talens, l’éloquence et les larmes d’Onétor eussent peut-être obtenu qu’on le prît au mot ; mais un talent, c’était se moquer des juges. Le second vote eut lieu ; Aphobos fut condamné à payer les 10 talens (55,610 fr.) que Démosthène réclamait.


III

Il semblait que la satisfaction accordée fût complète ; pourtant le plus difficile restait à faire. Même dans la première joie d’un triomphe inespéré, Démosthène, avec l’expérience précoce qu’il avait acquise à ses dépens, ne dut point s’y tromper un instant. Avoir obtenu qu’Aphobos fût condamné à lui payer 10 talens, c’était fort bien ; mais de là à toucher les 10 talens il y avait loin. Le condamné n’était point homme à s’incliner docilement devant l’arrêt du tribunal ; il ne quitterait point la partie pour si peu.

Certaines lacunes, certaines imperfections de la législation athénienne favorisaient singulièrement les débiteurs de mauvaise foi. L’état était le seul créancier qui trouvât dans la loi une protection vraiment efficace. Ceux qui avaient contracté des dettes envers lui se voyaient d’abord frappés d’atimie ou de déshonneur, c’est-à-dire privés de leurs droits politiques et parfois même, car il y avait plusieurs degrés dans l’atimie, de certains droits civils. Ce n’était point tout : l’état avait prise sur la personne même du débiteur ; il pouvait le jeter en prison, le faire mourir dans les fers. Le trésor parvenait ainsi, dans la plupart des cas, à recouvrer les sommes qui lui étaient dues. Si le débiteur se trouvait réellement insolvable, encore l’atimie, qui le mettait pour ainsi dire en dehors de la cité, était-elle un châtiment sévère, un avertissement à l’adresse de quiconque serait tenté d’encourir cette même responsabilité. S’agissait-il au contraire d’une affaire entre particuliers, le créancier ne pouvait plus compter sur aucune de ces garanties. Avant Solon, la législation athénienne avait été, en ce qui concerne les dettes, tout à fait semblable à la législation primitive de Rome. Elle avait atteint, comme le gage principal de la dette, le corps même du débiteur ; elle lui avait imposé, en cas de non-paiement, une servitude pénale des plus dures. Le droit du créancier allait, à ce qu’il semble, jusqu’à la faculté de transporter son débiteur hors même du territoire de l’Attique et de le vendre comme esclave en pays étranger. La réforme de Solon, suivie sans doute d’autres lois analogues, avait fait disparaître ces rigueurs. Dans l’Athènes du Ve et du IVe siècle, on ne trouve plus trace de rien qui ressemble à la contrainte par corps en matière de dette privée. Il n’y a qu’une exception, la même que comporte encore aujourd’hui la loi française : quand le débiteur était un étranger, le créancier pouvait le faire arrêter, s’il ne présentait un citoyen solvable qui répondait pour lui ; autrement il eût été trop facile de prendre la fuite. On peut donc dire d’une manière générale qu’Athènes ne connaissait point l’emprisonnement pour dettes. C’était aux prêteurs de prendre des informations, de bien placer leur confiance et leur argent. S’étaient-ils trompés, ils pouvaient toujours s’adresser au jury ; on avait toute chance d’en obtenir un arrêt favorable, pourvu que la somme eût été comptée devant témoins, comme cela se faisait d’ordinaire, ou que le contrat eût été rédigé par écrit, comme c’était l’usage pour les prêts à la grosse aventure. Alors même on était loin encore d’être arrivé au bout de ses peines. On se trouvait dans la même situation que le plaignant auquel, comme à Démosthène, le tribunal avait alloué, en réparation d’un dommage, une indemnité dont il fixait le chiffre ; on avait le jugement, restait à l’exécuter. Pour y parvenir, vous ne deviez compter que sur vous-même. Votre débiteur avait-il réussi à mobiliser toute sa fortune, à la rendre invisible, comme on disait à Athènes, vous étiez à peu près sûr de vous voir frustré dans vos efforts. Chez nous, en pareil cas, le débiteur de mauvaise foi met son avoir en titres au porteur ; allez ensuite les saisir dans son portefeuille ! Chez les Athéniens, la richesse mobilière était déjà assez développée ; le fripon bien décidé à ne point payer pouvait ou déposer son argent chez un ami ou même le faire valoir sous un prête-nom.

La propriété foncière gardait pourtant une importance considérable. On sait le goût des Athéniens pour la terre, le plaisir qu’ils trouvaient à passer une partie de l’année dans leur bien de campagne, à y célébrer les fêtes locales, à manger les figues et les olives de leurs vergers, à boire le vin de leur vigne. Les maisons de ville, à Athènes et au Pirée, étaient aussi d’un bon rapport et fort recherchées, à ce titre, comme placement lucratif et solide. Enfin tout citoyen aisé avait sa demeure patrimoniale, garnie d’un mobilier plus ou moins riche ; il n’y avait guère que les Athéniens de la plus basse classe et les étrangers qui habitassent chez autrui des appartemens pris à bail. Aussi presque toujours une partie tout au moins de la fortune du débiteur était visible, suivant l’expression athénienne ; il possédait, soit en ville, soit quelque part dans l’Attique ou dans les îles voisines, des biens au soleil. C’étaient ces biens qui formaient la seule garantie du créancier ; c’était eux qu’il s’agissait de saisir.

Il n’était qu’un moyen d’atteindre ce résultat, il fallait se mettre soi-même en possession. A cet effet, quand le débiteur ne s’était point acquitté dans les délais voulus, délais dont le terme ne nous est pas bien connu, le créancier prenait des témoins et se transportait, avec eux dans la maison ou sur la terre de son débiteur ; il déclarait à celui-ci qu’en vertu du jugement prononcé il s’emparait de ce champ ou de ces bâtimens, et leur attribuait telle ou telle valeur. S’il ne rencontrait aucune résistance, il faisait tout de suite acte de propriétaire ; il enlevait les fruits, ou bien il prenait les clés des magasins qui contenaient les récoltes, le vin, l’huile, le bois de chauffage et de construction ; il emportait les meubles, emmenait les esclaves. Les choses ne se passaient guère d’ailleurs avec cette facilité ; on devine combien de contestations devait soulever ce mode d’exécution. Tantôt le débiteur réclamait contre l’estimation faite par le créancier, il soutenait qu’elle était très inférieure à la valeur réelle du fonds : il accusait son adversaire de vouloir par ce détour prendre bien plus que son dû ; tantôt il avait depuis le jugement cédé à quelque compère, par une vente fictive, la propriété du fonds sur lequel devait porter la saisie, ou bien il y avait placé une borne hypothécaire [8], souvent antidatée, qui faisait du domaine en question la garantie d’un emprunt antérieur et le gage d’un tiers. Dans l’un comme dans l’autre cas, il s’indignait, il s’irritait, appuyé par des voisins et des amis. On criait très fort, comme le font encore à la moindre dispute les Athéniens d’aujourd’hui ; on se menaçait, et parfois des injures on en venait aux coups. Il arrivait donc que le créancier, de son expédition, ne rapportât point d’autre profit que des contusions et quelques dents cassées. Alors même que la discussion ne dégénérait pas en rixe brutale, il était rare que l’on parvînt à s’entendre et que la saisie fût tout d’abord conduite à bonne fin. Il fallait alors envoyer au débiteur récalcitrant une nouvelle sommation, il fallait intenter contre lui l’action dite d’expulsion, analogue à l’actio unde vi du droit romain, et le mener une fois de plus devant le jury pour s’entendre condamner à déguerpir. Sans doute, fort de la chose jugée, le créancier devait gagner ce second procès ; encore était-ce une chance à courir. Le débiteur retrouvait là une belle occasion de diffamer son créancier. Plaidait-on que le fonds réclamé n’était point libre, qu’il avait été affecté à répondre d’autres dettes, un tiers intervenait au procès, il était facile alors d’embrouiller les esprits dans ces délicates questions de privilèges et d’antériorité ; le malheureux créancier risquait ainsi de voir lui échapper le gage sur lequel il avait déjà mis la main. Le débiteur ou le tiers qui ne pouvait justifier la résistance qu’il avait opposée à l’entrée en possession du créancier s’entendait, il est vrai, condamner non-seulement à déguerpir, mais encore à payer au trésor une amende égale à la valeur du fonds qu’il avait essayé de détenir injustement ; mais tout cela prenait du temps, et dans l’intervalle le poursuivant ne touchait pas une obole, et, s’il avait de son côté des charges et des dettes, pouvait se trouver dans le plus grand embarras.

Aphobos se garda bien de payer dans les délais fixés par la loi. Dès que ces délais furent expirés, Démosthène s’occupa de saisir toute la partie du patrimoine d’Aphobos que celui-ci n’avait pas réussi à dissimuler, tous ses biens-fonds. Il s’empara d’abord de sa maison et de quelques esclaves ; quant à l’argent, aux meubles et aux objets de quelque valeur, tout avait déjà été déménagé et transporté chez Onétor. L’immeuble ne valait guère que 2,000 drachmes ; on était encore loin de compte. Démosthène voulut alors saisir un domaine rural évalué à un talent ; mais, quand il se présenta, il se trouva en face d’Onétor. Celui-ci l’attendait sur le terrain ; il se montra insultant et dédaigneux, il refusa de tenir compte des observations de Démosthène. Une borne hypothécaire enfoncée dans le sol désignait le champ comme engagé pour un talent à Onétor à titre de garantie pour la dot que celui-ci aurait comptée à son beau-frère Aphobos quand il lui avait donné sa sœur en mariage. En vertu de cette hypothèque, Onétor somma Démosthène de ne plus rien prétendre sur ce domaine. L’hésitation n’était pas permise ; sous peine de perdre tout le bénéfice du succès si péniblement obtenu, il fallait se résoudre à prendre Onétor en partie. L’aventure était périlleuse ; avec sa grande fortune, ses relations, son éloquence habile et fleurie, Onétor était un adversaire autrement redoutable qu’Aphobos. Démosthène entama contre Onétor, pour cause d’expulsion illégale, l’instance dont nous avons expliqué le principe et indiqué le but. Pour mettre Aphobos en demeure de s’exécuter, pour opérer les saisies, pour attaquer Onétor, pour échanger les sommations que comportait la procédure athénienne, il avait fallu du temps. L’affaire de Démosthène contre Onétor ne vint devant le jury que vers la fin de l’année 362, c’est-à-dire une année environ après que le jeune homme avait gagné son premier procès.

Rien de plus facile à résumer que la question litigieuse sur laquelle porte le débat. Aphobos a-t-il réellement reçu la dot de sa femme ? Tel est le problème que les juges ont à résoudre. Voici les faits de la cause, tels du moins qu’ils résultent du plaidoyer de Démosthène et de sa réplique. En 366, Aphobos prit pour femme la sœur d’Onétor. Celle-ci avait épousé en premières noces un citoyen riche et considéré, Timocrate. Timocrate fut appelé par la mort d’un de ses parens à recueillir un héritage en épousant l’héritière ; il avait donc dû divorcer pour remplir ce que la loi athénienne considérait comme un service rendu à la famille et à la cité. De sa maison, la jeune femme passa dans celle d’Aphobos. Il était déjà facile alors de prévoir que Démosthène, dès qu’il serait en âge, attaquerait ses tuteurs. Onétor, ne voulant point compromettre la fortune de sa sœur en la laissant entrer dans le patrimoine d’un homme placé sous le coup d’un pareil procès, ne livra point à son beau-frère le capital de la dot ; il fut convenu par-devant témoins que celle-ci resterait jusqu’à nouvel ordre entre les mains de Timocrate. Celui-ci en paierait l’intérêt au taux de 5 oboles par mine et par mois, c’est-à-dire 10 pour 100 par an. Aphobos aurait la jouissance de ce revenu. Dès le lendemain du mariage, dans le courant du même mois, Démosthène devenait majeur et commençait à inquiéter Aphobos ; deux ans plus tard, il déposait sa plainte, il entamait l’instance judiciaire. Ce fut alors que, vers la fin de la même année, Aphobos à son tour divorça. Aussitôt Onétor intervint comme représentant ou, suivant l’expression usitée, comme maître de sa sœur ; celle-ci, par la dissolution du mariage, retombait sous la tutelle de son frère. Comme si dans l’intervalle Aphobos eût reçu le capital de la dot et comme si cette dot eût été de 80 mines, Onétor prit sur la maison d’Aphobos une inscription de 20 mines, puis une autre de 60 mines sur le domaine de campagne. Quelque temps après, il fit disparaître la première borne, limitant ainsi au chiffre d’un talent la créance et l’hypothèque dotale.

Suivant Démosthène, tout cela n’est qu’une comédie concertée entre Aphobos et Onétor. La dot, affirme-t-il, n’a jamais été comptée au second mari, le divorce d’Aphobos n’a été qu’une feinte. Le point de départ de toute son argumentation, c’est l’accord intervenu lors du mariage pour laisser le capital de la dot entre les mains de Timocrate, accord qui ne paraît point avoir été contesté par la partie adverse. Ceci posé, il démontrait que, si le frère, par mesure de prudence, s’était abstenu de compter la dot au mari, par cela seul qu’au moment du contrat le procès était probable, il avait dû, à plus forte raison, persévérer depuis lors dans cette ligne de conduite. Aussitôt après le mariage, Démosthène faisait connaître son intention de poursuivre Aphobos, puis le procès s’engageait, puis enfin Aphobos était condamné ; lequel de ces momens Onétor, à moins d’avoir perdu la tête, aurait-il pu choisir pour opérer ce versement qu’il avait cru devoir suspendre quand son beau-frère était seulement menacé d’une instance judiciaire ? Alors en effet ce n’était point le manque de capitaux disponibles qui avait pu empêcher Timocrate de restituer la dot, ou bien Onétor, s’il l’avait reprise, de la remettre au mari. Timocrate a une fortune de 10 talens ; Onétor est bien plus riche encore, il possède la somme énorme de 30 talens. L’un et l’autre ont des maisons et des terres, ils prêtent de l’argent, ils ont des fonds chez les banquiers. Les précautions qu’Onétor a prises au moment du mariage ne s’expliquent donc que par la situation particulière d’Aphobos et la crainte du procès ; or depuis ce jour cette situation n’a fait que s’aggraver.

Cette considération devrait suffire à convaincre Onétor de mensonge ; mais Démosthène trouve encore, dans les dires mêmes de ses adversaires, de nouvelles raisons de les confondre. La convention en vertu de laquelle la dot devait rester entre les mains de Timocrate avait été conclue par-devant témoins, et ce serait en secret que les parties auraient annulé cette convention, que Timocrate et Onétor auraient l’un restitué le capital de la dot, l’autre remis à Aphobos ce même capital ! Est-ce vraisemblable ? « Jamais, ajoute l’orateur, jamais dans une affaire de ce genre on n’agit sans témoins. C’est pour cela que nous célébrons des noces et que nous invitons nos plus proches parens. Ce n’est pas peu de chose ; il s’agit de confier à un tiers l’existence de nos sœurs et de nos filles, et c’est plus que jamais le cas de prendre nos sûretés ! »

Au reste, le divorce, en suite duquel Onétor prétend avoir été conduit à réclamer d’Aphobos une garantie hypothécaire pour la restitution de la dot, n’a eu lieu que pour la forme ; en fait, la sœur d’Onétor est encore la femme d’Aphobos, les intérêts et les cœurs sont encore unis. En voici la preuve. Depuis que l’acte de divorce a été enregistré par l’archonte et l’inscription prise par Onétor sur le domaine, Aphobos a possédé et géré son bien aussi librement que par le passé ; après sa condamnation, il a pu sans obstacle le dégarnir, emporter les récoltes et tout le matériel d’exploitation, actes frauduleux auxquels Onétor n’aurait pas manqué de s’opposer, si les intérêts de sa sœur eussent été vraiment séparés de ceux d’Aphobos. Ce divorce aurait dû brouiller les deux beaux-frères ; , tout au contraire, Onétor, dans le procès contre Démosthène, s’était montré le plus chaud partisan d’Aphobos. Enfin, n’était-il pas surprenant que la sœur d’un si riche citoyen, jeune et belle encore, depuis plus de trois ans que, selon ses adversaires, le divorce lui avait rendu la liberté, n’eût pas conclu d’autre mariage ? Jadis, après le premier divorce, a elle n’était pas restée un seul jour sans époux… » Aujourd’hui, quand tout concourt à rendre son alliance désirable, elle supporterait une solitude, un veuvage aussi prolongé ! Non, ce qui est vrai, c’est qu’Aphobos a encore auprès d’elle tous les privilèges d’un mari. D’ailleurs on n’en fait point mystère ; c’est ce que démontre le témoignage d’un médecin, Pasiphon, que fait entendre Démosthène. Tout récemment, Pasiphon a été appelé auprès de cette jeune femme. Qui a-t-il trouvé dans sa chambre, au chevet de son lit ? Aphobos en personne. Or, ce que n’ajoute point l’orateur, parce que, dans les idées et les mœurs athéniennes, la chose allait de soi, quel autre qu’un époux avait le droit de pénétrer dans le gynécée, nous allions dire dans le harem ? Était-il un plus clair indice du caractère des relations qui subsistaient entre Aphobos et la sœur d’Onétor ? Le doute serait encore moins permis, si Onétor avait laissé interroger les esclaves qui servent sa sœur ; Démosthène l’avait sommé d’y consentir, et la torture n’aurait point manqué d’arracher à ces femmes des aveux décisifs. L’orateur s’arrête sur cette dernière considération. Les allégations de mes adversaires, dit-il, ne sont ni vraies ni vraisemblables, et il faut qu’ils vous croient bien simples pour penser que vous pourrez les admettre.

Nous ne savons ce que fut la réponse d’Onétor ; dans sa réplique, Démosthène insiste surtout sur un argument qu’il avait négligé dans son plaidoyer. Onétor avait d’abord pris inscription sur la maison de ville d’Aphobos pour 20 mines, en même temps que sur le bien de campagne pour 60 ; puis il avait renoncé à la première inscription. Qu’est-ce à dire ? La dot était-elle de 60, était-elle de 80 mines ? Dans le premier cas, pourquoi réclamer plus que son dû ; dans le second, pourquoi en sacrifier une partie ? Dans ces hésitations et ces contradictions, ne sent-on pas les tâtonnemens d’un intrigant qui modifie ses plans suivant les circonstances ? Si Onétor a limité en dernier lieu l’hypothèque à un talent, c’est qu’il avait décidé de se porter caution de cette somme pour Aphobos devant le tribunal ; or, avant de risquer cette offre, il avait tenu à se couvrir du montant de cette somme ; c’était aux dépens de Démosthène, dont ce domaine formait presque la seule garantie, que ce marché avait été conclu. A cette pensée, l’orateur ne se contient plus. « Quand même vous auriez payé la dot que vous n’avez pas payée, s’écrie-t-il en finissant, à qui la faute ? N’est-ce pas à vous, puisque vous l’avez payée avec la garantie de biens qui m’appartenaient ? Aphobos ne s’était-il pas emparé de mes biens, ne possédait-il pas depuis dix ans entiers ces biens qu’il a été condamné à me rendre avant de devenir ton beau-frère ? Il faut que tu ne perdes rien, et celui qui a obtenu un jugement, l’orphelin qui s’est vu indignement traité et dépouillé d’une dot bien réelle, qui par un juste privilège n’aurait pas dû courir même le risque de l’épobélie, tu veux qu’il ait souffert tout cela et qu’il ne puisse rien obtenir, alors qu’il est prêt à faire pour vous-mêmes tout ce qui est convenable, si de votre côté vous consentez à en faire autant ! »

Ici, comme dans les deux discours contre Aphobos, on sent partout l’influence et l’imitation d’Isée. La manière du maître, nous la reconnaissons dans ces véhémentes apostrophes, dans ces questions précipitées qui servent de péroraison à cette réplique, comme nous aurions pu déjà la signaler dans l’entrée en matière du premier plaidoyer contre Onétor. On croirait lire un exorde d’Isée. C’est la même simplicité honnête, le même art de se donner tout d’abord le beau rôle et de prévenir les esprits en sa faveur. Il y a plus ; sans parler d’expressions et de tours que les commentateurs ont signalés comme se rencontrant à la fois dans Isée et dans les œuvres de jeunesse de Démosthène, on trouve dans la dernière page du premier discours contre Onétor tout un lieu-commun sur l’efficacité de la torture ; or ce développement est emprunté presque mot pour mot à l’un des plaidoyers d’Isée qui nous sont parvenus. Comme nous n’avons qu’une faible partie de l’œuvre de cet orateur, il nous est permis de croire que, si nous possédions tous ses ouvrages, nous trouverions peut-être, dans ces quatre plaidoyers contre les tuteurs et leurs complices, encore d’autres emprunts du même genre. On comprend que, dans l’antiquité même, quelques critiques aient cru pouvoir attribuer à Isée les discours contre Aphobos et Onétor ; c’est aller au-delà de la vérité. Que le maître, dans un pareil danger, n’ait point ménagé ses conseils et son concours à l’élève, qu’il ait relu et corrigé ses discours, qu’il lui ait même fourni certains développemens dont il connaissait l’effet, rien de plus naturel et de plus vraisemblable ; mais que Démosthène ne soit pour rien dans ces discours, qu’il n’ait pas mis, dans cette lutte où se jouait sa destinée, tout ce qu’il avait de passion et de génie naissant, on ne saurait le croire. Presque depuis son enfance il avait vécu dans une seule pensée. S’il ne triomphait pas, il userait à lutter contre la gêne, par la faute de ces hommes, les hautes facultés, la puissance créatrice qu’il sentait frémir au plus profond de son âme, et le jour où il lui était donné d’ouvrir son cœur, de déshonorer ces coquins et de leur arracher l’argent volé, il se serait contenté, comme le premier bourgeois venu, de commander un discours à qui faisait métier d’en vendre, il n’aurait su que répéter devant un tribunal des phrases apprises par cœur ! Cependant, dira-t-on, ce qui, bien plus sûrement que telle ou telle expression commune, que tel ou tel passage imité ou copié, trahit l’intervention d’Isée, c’est le caractère général de ces discours, l’absence de toute digression et de toute déclamation, la force du raisonnement, l’art de grouper les preuves et de réfuter d’avance tout le système de l’adversaire : en ce genre, le premier discours contre Onétor est d’une habile et savante construction ; il peut déjà servir de modèle. Ce serait fort bien, si nous ne retrouvions pas ces qualités dans les autres ouvrages de Démosthène, dans les productions de son âge mûr ; mais ce sont justement celles qui l’ont mis hors pair, ce sont ses qualités maîtresses. Avant tout, Démosthène est un esprit clair. Du premier jour où il ouvre la bouche en public, il sait ce qu’il veut dire et comment le dire ; lorsqu’il sera devenu le défenseur de la liberté athénienne, lorsqu’il dénoncera aux Athéniens leurs propres défauts et les dangers dont les menace le génie de Philippe, il deviendra éloquent à force d’avoir raison. Comme tout maître qui mérite ce nom, Isée a certainement aidé son élève à développer ses dons de nature ; pourtant, sans la nature, toutes les leçons du monde n’auraient point suffi pour donner à Démosthène cette merveilleuse netteté d’intelligence qui fut le secret de son empire sur les âmes et sa véritable originalité.

Il nous paraît impossible, en lisant les deux plaidoyers contre Onétor, qu’ils n’aient pas convaincu le jury ; le résultat du procès d’Aphobos semble d’ailleurs indiquer que l’opinion était montée contre les tuteurs et leurs complices. Par ses procédés, Onétor avait travaillé à détruire l’effet de la sentence rendue par un jury athénien ; était-ce là un titre à la bienveillance d’un autre jury ? Il est vraisemblable, quoique nous n’ayons aucun l’enseignement à ce sujet, qu’Onétor fut condamné ; dans ce cas, il n’aurait pas eu seulement à laisser Démosthène saisir le domaine d’Aphobos, il aurait encore dû payer au trésor, pour s’être indûment opposé à l’entrée en possession, une amende d’un talent. Ce qui confirme cette conjecture, c’est la haine violente dont toute une coterie, à laquelle appartenait Onétor, ne cessa, pendant bien des années encore, de poursuivre Démosthène. On ne déteste à ce point que l’ennemi par lequel on a été humilié et vaincu.

Que devinrent les poursuites annoncées par Démosthène contre les deux autres tuteurs ? Les biographes ont l’air de croire qu’une même sentence avait frappé Aphobos, Démophon et Thérippide ; mais ce n’est évidemment là qu’une hypothèse gratuite ou plutôt qu’une erreur. Ni dans les discours, tels que la Midienne, où l’orateur revient sur ses débuts, ni dans les nombreuses allusions que son ennemi Eschine fait aux moindres événemens de sa vie publique et privée, on ne trouve un seul mot d’où l’on puisse induire que Démophon et Thérippide aient jamais comparu devant le jury. Ce qui paraît probable, c’est que ces deux personnages, effrayés par l’énergie et le talent dont leur ancien pupille avait fait preuve, allèrent d’eux-mêmes au-devant d’un compromis. La crainte seule les y détermina, car Démosthène n’avait point trouvé d’abord, dans cette branche de sa famille, moins d’animosité et de dureté que chez Aphobos. Démophon, le fils aîné de son oncle Démon, avait trempé dans toutes les prévarications où s’était engloutie sa fortune, et son autre cousin, Démomélès, le frère de Démophon, ne s’était pas mieux conduit à son égard. Par le compte de succession présenté dans les discours contre Aphobos, nous apprenons que Démosthène le père, avant de mourir, avait prêté 1,200 drachmes à son neveu Démomélès. L’héritier, dans la détresse où l’avaient jeté les détournemens dont il était victime, puis les lenteurs du procès, se permit-il de réclamer cette somme ? On ne sait ; toujours est-il qu’Eschine reproche à son ennemi la manière dont il se serait jadis conduit avec ce Démomélès. Selon lui, il se serait fait de ses propres mains des blessures à la tête, puis il aurait entamé devant l’aréopage une instance judiciaire contre son cousin, l’accusant d’être l’auteur de ses plaies ; bientôt après il aurait, pour de l’argent, retiré sa plainte. Il doit y avoir quelque chose de vrai dans ces faits, que la haine d’Eschine travestit d’une manière si injurieuse. Au moment du procès d’Aphobos, plus d’une fois sans doute les parens échangèrent des reproches et des menaces ; un jour, des insultes on en sera venu aux coups, et Démomélès se sera porté sur la personne de son cousin à des sévices graves. La réconciliation, commandée peut-être d’abord par la nécessité seulement, paraît ensuite être devenue des deux parts sincère et cordiale : on finit par être fier de l’orateur et de l’homme d’état dans cette famille qui l’avait à ses débuts si cruellement repoussé. Pendant la dernière guerre contre Philippe, Démomélès proposa un décret qui honorait Démosthène d’une couronne d’or pour les services rendus à la patrie ; plus tard, ce fut un fils de ce même personnage, Démon, qui fit passer la résolution par laquelle Démosthène, après la mort d’Alexandre, fut rappelé de l’exil.

Nous sommes loin encore de ce temps où le jeune homme dont les débuts avaient été si pénibles deviendra le premier citoyen de la république ; nous aimerions à savoir avec plus de détail quel parti il tira de ses premières victoires, quels débris de sa fortune il réussit à recueillir. Dans la Midienne, il déclare lui-même que, s’il crut devoir réclamer tout ce dont il avait été injustement dépouillé, il fut loin de recouvrer tout ce qu’il revendiquait. D’autre part, Eschine lui reproche à plusieurs reprises d’avoir « dissipé le patrimoine de son père, d’avoir sacrifié d’une manière ridicule la fortune paternelle. » On se demande au premier moment si l’on a bien entendu, bien lu. Comment Eschine lui-même pouvait-il parler ainsi d’un homme qui avait été dépouillé par ses tuteurs de son héritage, et qui pour le reconquérir avait tout tenté, tout bravé ? Il y a là peut-être une allusion aux compromis par lesquels Démosthène crut opportun de terminer les procès pendans contre ses tuteurs. Eschine nous apprend qu’il se réconcilia avec Démomélès, quoique celui-ci eût porté la main sur lui ; à plus forte raison dut-il arriver à s’entendre avec Démophon et avec Thérippide, celui de ses tuteurs dont il paraît avoir eu le moins à se plaindre. Peut-être même, après s’être approprié le domaine dont Onétor lui avait contesté la possession, finit-il par s’arranger avec Aphobos. Non-seulement, cela va sans dire, il n’obtint point par ces transactions les 30 talens qu’il avait réclamés en justice de ses tuteurs, mais il fut loin sans doute de réaliser la somme à laquelle s’élevait la valeur totale de la succession au moment de la mort de son père. Avec ce qu’il tira de la vente des biens d’Aphobos, avec ce que lui remirent de plus ou moins mauvaise grâce les autres débiteurs, il recouvra sinon la richesse, au moins une certaine aisance ; c’est ce que prouvent les charges de triérarque et de chorège que nous le voyons remplir par la suite.

Ses ennemis lui avaient reproché d’abord l’obstination avec laquelle, pour rentrer dans son bien, il s’était acharné contre ses tuteurs. Lorsqu’il se résolut à transiger, ils trouvèrent moyen de le poursuivre encore de leurs railleries et de leur blâme ; par sottise et par lâcheté, dirent-ils, le voici qui renonce maintenant aux droits qu’il revendiquait tout à l’heure à si grand bruit, le voici qui gaspille son patrimoine ! Démosthène laissa dire, et il eut raison. En ne s’entêtant point, en ne se lançant point dans toute une série de procès où il se serait fait de nouveaux ennemis et où il aurait peut-être laissé sa force et sa santé, il agissait sagement. Vers l’âge de vingt-trois ans, il avait ainsi dégagé sa situation, il avait retrouvé des appuis dans sa famille, un moment liguée presque tout entière contre lui ; il s’était mis à l’abri du besoin ; il avait regagné une liberté de mouvemens et d’esprit qui lui permettait de compléter son éducation oratoire et de se tourner, quand il jugerait l’heure venue, du côté de l’action et de la politique.

Admettons d’ailleurs qu’au point de vue pécuniaire le résultat de la campagne qu’il avait entreprise contre ses tuteurs n’ait pas été très brillant ; il n’avait point à la regretter. Il s’y était révélé à lui-même, sinon encore à ses contemporains, il avait compris à quoi l’on arrivait, en dépit de tous les obstacles, avec des idées claires et une volonté forte ; il s’était assuré qu’il pourrait regarder en face le public et parler à ses concitoyens, il avait plié son esprit et son corps au travail et endurci son âme contre la haine et les injures. Pour tout dire en un mot, il s’était armé et trempé pour la bataille de la vie. « C’était un homme ! » dit dans Shakspeare Antoine en parlant de Brutus, dont il vient d’apprendre la défaite et la mort. Ce fut dans cette lutte de quatre années contre ses tuteurs que Démosthène devint vraiment un homme, celui qui devait plus tard porter sans faiblir, malgré tous les désaveux de la fortune, le poids de la lutte suprême que sa patrie soutint, au nom de l’indépendance hellénique, contre la puissance grandissante de la Macédoine, contre l’irrésistible génie d’un Philippe et d’un Alexandre.


GEORGE PERROT.

  1. Voyez la Revue du 1er juin 1872.
  2. Voyez l’étude sur Isée, dans la Revue du 15 février.
  3. Voyez. La Revue du 15 février 1871.
  4. Nous avons deux discours relatifs à cette succession, le onzième d’Isée et celui de Démosthène, intitulé contre Macartatos à propos de l’héritage d’Hagnias.
  5. Défense contre une accusation de corruption (XXI, 12-14).
  6. Nous disons les deux discours, quoique l’on trouve dans la collection démosthénienne un troisième discours intitulé défense de Phanos contre Aphobos, qui l’a accusé de faux témoignage. Avec Ant. Westermann et A. Schœfer, nous nous refusons à regarder comme authentique ce discours, d’ailleurs dénué d’intérêt.
  7. Grâce à l’obligeance de M. Rodolphe Dareste, nous avons pu nous servir de sa traduction, encore manuscrite, de tous les plaidoyers civils de Démosthène. Œuvre tout à la fois d’un helléniste consommé et d’un savant légiste, cette version nouvelle, avec les notes qui l’accompagneront, fera connaître tout un côté, à peu près inconnu jusqu’ici, du moins en France du talent et de l’éloquence de Démosthène ; elle rendra un service d’un prix inestimable à ceux que commence à intéresser l’histoire, jusqu’ici si négligée, du droit attique.
  8. Voyez, dans la Revue du 1er juin 1872, p. 621, les détails que nous ayons donnés sur l’organisation du crédit foncier à Athènes.