Déposition sur la supposition de part de Marie, reine d’Angleterre, femme de Jacques II

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Deposition sur la supposition de part de Marie, reine d’Angleterre, femme de Jacques II.
Antoine Trainier

1690



Deposition sur la supposition de part de Marie, reine d’Angle-
terre, femme de Jacques II, le 21 janvier 1690–91
1.

La deposition d’Antoine Trainier, sieur de Lagarde, faite pardevant le chevalier Jean Holt, chef de justice d’Angleterre, ce jourd’hui 21 janvier 1690, qui, faisant serment sur les saints Evangiles, depose ce qui s’en suit : Qu’estant à Paris, prêtre et confesseur, dans l’année 1688, une dame nommée Longueil, qu’il confessoit ordinairement, lui declara qu’elle alloit en Angleterre pour y accoucher, ce qui l’obligea à lui demander quelle en estoit la raison, puisque autrefois elle partoit d’Angleterre pour venir accoucher à Paris ; elle lui respondit que c’estoit un mystère, et, en lui disant de prier Dieu pour que son dessein reussit, lui dit qu’elle esperoit de faire sa fortune, dont elle lui feroit ensuite quelque part. — Pour lors, ladite dame Longueil donna de l’argent audit deposant pour dire quinze messes à cette intention, lui promettant à l’instant de lui decouvrir à son retour ce mystère. — Elle partit aussitôt sans rien ajouter autre chose, et cela s’est passé sur la fin du mois d’avril en l’année ci-dessus.

Ledit deposant ajoute qu’environ le commencement du mois d’aoust, ladite dame Longueil, à son retour d’Angleterre, le vint voir avec empressement, lui expliqua le mystère dont elle lui avoit parlé ci-devant, lui disant qu’elle avoit bien reussi dans son dessein, et qu’apparemment Dieu avoit exaucé ses prières. Elle commença par lui dire que c’estoit la plus agreable aventure du monde ; et, lui ayant demandé quelle elle estoit, elle lui repondit que la reine d’Angleterre n’ayant point d’enfans, avoit toutefois formé le dessein, pour la gloire de Dieu et l’avancement de la religion catholique, de donner un heritier à la couronne d’Angleterre, et qu’elle s’estoit engagée, en ayant esté sollicitée par madame de Labadie, commissionnaire de ladite reine, de donner son enfant, en cas qu’il fût mâle, pour estre fait prince de Galles ; et ladite dame continua de dire audit deposant que la chose estoit en tel estat que son fils estoit effectivement et veritablement prince de Galles, quoyque cela ne se fust pas fait sans quelque difficulté, puisqu’on avoit choisi d’abord, entre quatre enfants qui estoient dans la mesme maison pour le mesme dessein, celui d’une demoiselle qui appartenoit à la duchesse de Portsmouth ; mais parce que cet enfant ayant été jugé estre d’une petite santé et de peu de vigueur, on changea de dessein, et on lui prefera le sien.

Ladite dame de Longueil a declaré audit deposant que c’estoit dans la maison de ladite dame de Labadie qu’elle et les autres femmes avoient accouché, et que toutes lesdites femmes qu’on avoit choisies pour ce pieux dessein avoient reçu ordre de sortir incessamment du royaume, mais toutes chargées de grands dons et de riches présents, et que pour elle, en son particulier, elle avoit encore une condition bien plus fortunée et plus avantageuse, qui estoit que la reine d’Angleterre lui donnoit, non-seulement mille livres sterling de pension, mais mesme lui promettoit de faire souvenir ledit prince de Galles, à mesure que ses années croîtroient, des grandes obligations qu’il lui avoit, ce qui obligea ledit deposant à demander à ladite dame de Longueil si elle avoit une assurance positive de cette pension ; sur quoy elle répondit à l’instant qu’il n’y avoit convention au monde plus certaine que celle qui assuroit sa pension, et en mesme temps, elle fit voir audit deposant ladite convention par escrit, qui contenoit sommairement que ladite reine d’Angleterre accordoit à ladite dame de Longueil ladite somme de mille livres sterling de pension, avec promesse de faire souvenir ledit prince de Galles du grand service qu’elle lui avoit rendu.

Ledit deposant déclare de plus que dans le temps que le roy d’aujourd’hui estoit sur le point d’arriver en Angleterre, ladite dame de Longueil reccevoit souvent des lettres d’Angleterre, qu’elle lui faisoit voir, qui l’alarmoient beaucoup, dans la crainte où elle estoit qu’il arrivast quelque accident audit prince de Galles ; et pria le deposant de faire plusieurs prières à Dieu pour sa conservation ; mais à l’arrivée du roy Guillaume en Angleterre, immédiatement après la réception d’une lettre, le deposant dit que ladite dame de Longueil l’alla voir toute eplorée et dans une extrême tristesse, en disant audit deposant qu’elle estoit au desespoir dans la crainte qu’elle avoit que le prince de Galles tombast entre les mains du prince d’Orange, priant instamment ledit deposant de redoubler ses vœux au ciel pour sa conservation, et ajouta plusieurs autres paroles qui seroient difficiles et inutiles à rapporter.

Ledit deposant declare, de plus, que ladite dame de Longueil lui a dit qu’on avoit transporté ledit prince de Galles de Londres à Portsmouth, et qu’on cherchoit soigneusement les moyens de le conduire à Paris ; et, la larme à l’œil, dit qu’elle apprehendoit extrêmement qu’il n’arrivât quelque malheur dans cette entreprise.

Quelque temps après, ladite dame de Longueil, toute joyeuse, alla voir ledit deposant, et lui annonça l’arrivée du prince de Galles avec la reine à Saint-Germain ; et, peu de jours après, ayant invité ledit deposant d’aller voir le prince de Galles, le fit monter en carrosse avec elle et le conduisit dans la chambre où estoit ledit prince de Galles, auprès duquel estoient plusieurs dames qui estoient inconnues au deposant, à la réserve de ladite dame de Labadie que ladite dame de Longueil lui fit connoître sur le champ, en lui disant à l’oreille que c’estoit chez elle que toute l’histoire s’estoit passée ; et ladite dame de Longueil demanda audit deposant s’il n’estoit pas vrai que le petit Colin, son fils, avoit beaucoup de l’air du petit prince ; et en disant ces paroles, elle sourioit avec madame de Labadie ; et ledit deposant respondit qu’ouy, d’autant plus qu’il connoissoit parfaitement les enfants de ladite dame de Longueil.

Ledit deposant dit de plus qu’il y a huit ou neuf ans qu’il a connu ladite dame de Longueil, et que depuis ce temps-là elle lui a fait voir des lettres escrites par les Pères Mansuet et Gallé, confesseurs du duc et de la duchesse de York, avec lesquels elle avoit un particulier commerce de lettres, et qu’elle passoit souvent d’Angleterre en France, et de France en Angleterre.

Ledit deposant declare aussi que les superstitions de l’Eglise romaine, et le cruel traitement des protestants en France, joint avec l’infame supposition du prince de Galles, l’ont fait prendre incessamment la resolution d’abjurer lesdites superstitions pour embrasser la pureté de l’Evangile ; et, pour cet effet, s’est rendu à Dieppe au mois d’octobre 1688 pour passer en Angleterre, mais en ayant esté empesché par le lieutenant de l’amirauté et par le procureur du roy, il fut obligé de retourner à Paris, et il en partit le 25 du mois de mars suivant, se rendit à Calais, où ayant aussi esté empesché de passer, il se rendit à Nieuport, d’où il passa heureusement en Angleterre, et abjura aussitôt ladite religion romaine entre les mains de M. Allix, qui lui estoit connu pour un fameux ministre, comme il paroît par le certificat qu’il a donné au deposant, qui marque qu’il a fait son adjuration le 21 avril 1689.

Ledit deposant declare derechef que, sur le bruit de la decouverte de la supposition du prince de Galles, est allé trouver M. Taaffe, ayant entendu dire qu’il estoit un de ceux qui avoient dejà travaillé à ladite decouverte, afin de lui donner la connoissance qu’il en avoit, lequel M. Taaffe, estant malade, l’a adressé deux jours après au comte de Bellomont, au chateau du Saint-James, le 19 de ce present mois de janvier, auquel il a laissé ecrit de sa propre main tout ce qui est ci-dessus.

Signé : Antoine Trainier2.




1. Cette pièce se trouve au British Museum, dans les manuscrits de la bibliothèque Harleienne, nº 6345, ad finem. Elle se rapporte à une question qui fut longtemps en litige, et qui n’est même pas encore complétement éclaircie, à savoir si le prince de Galles (le prétendant) étoit ou non fils de Jacques II. La grossesse un peu tardive de la reine Marie, seconde femme du roi Jacques, donna lieu aux soupçons, surtout de la part de ceux dont l’intérêt étoit d’en avoir : je veux parler des partisans de Guillaume d’Orange, qui, voyant en lui le successeur de Jacques, comme époux de sa fille Marie, eussent été frustrés dans leurs espérances par la naissance d’un prince. Ils mirent tout en œuvre pour faire croire que cette grossesse étoit supposée ; leurs doutes à ce sujet gagnèrent même les ministres de France près du roi d’Angleterre, MM. de Bonrepaux et Barillon, qui, jusqu’au dernier moment, ne semblent pas avoir considéré la grossesse comme très authentique. Chez le peuple et dans les provinces on la nioit formellement, tant on craignoit, parmi ces populations tout anglicanes, que le dévôt Jacques II ne fît souche de princes catholiques. (V. Mazure, Histoire de la Révolution d’Angleterre en 1688, t. II, p. 366.) Quand le prince fut venu au monde, le 20 juin 1688, les soupçons furent loin de cesser. Guillaume, qui, plus que personne, demandoit à ne pas croire, et qui pouvoit mettre une armée et une flotte au service de son doute, se fit envoyer une requête, par laquelle on le sommoit de venir vérifier la naissance du prince de Galles. Le comte Danby et le docteur Burnet y avoient travaillé : « C’étoit, dit Mazure (t. III, p. 26), un chef-d’œuvre de raisonnement et d’artifice. » On y insistoit sur le mystère dont la grossesse avoit été entourée, sur l’isolement dans lequel, tant qu’elle avoit duré, s’étoit tenue la reine. L’accouchement, disoit-on, s’étoit fait dans l’obscurité, et l’on n’avoit pas entendu crier l’enfant, etc., etc. ; bref, le prince de Galles étoit un fils supposé. Pour arriver à en obtenir un viable, il n’avoit pas fallu moins de trois essais. Le premier enfant, introduit dans le lit de la reine à l’aide d’une bassinoire d’argent, seroit mort presque aussitôt ; mais le lendemain on lui auroit substitué un nouveau-né robuste et gaillard, qui, malgré sa vigueur, seroit aussi mort, et auroit rendu nécessaire la substitution d’un troisième enfant. Celui-là, enfin, auroit survécu. (ld., t. III, p. 30–41.) — Quand on sut que le prince d’Orange s’apprêtoit à venir faire sa vérification armée, c’est-à-dire qu’il étoit sur le point de débarquer en Angleterre, avec des troupes considérables, Jacques II fit assembler les lords pour protester devant eux de la fausseté des bruits qui couroient sur la naissance de son fils. Dans cette séance, qui eut lieu le 1er novembre 1688, comparurent quarante-deux témoins, la reine douairière en tète : « Ils donnèrent, dit Mazure (t. III, p. 152), des détails si positifs, si manifestes, que la crédulité la plus malicieuse et la plus obstinée devoit se rendre à l’évidence de la vérité. » On ne s’y rendit pas cependant, et le doute dure encore. La princesse Palatine, mère du Régent, ne le croyoit pas possible : « Je gagerois, écrivoit-elle au sujet du prince de Galles le 11 avril 1706, je gagerois ma tête qu’il est parfaitement légitime ; d’abord, il ressemble à la reine sa mère comme deux gouttes d’eau ; ensuite, je connois une dame qui a assisté à sa naissance qui n’étoit pas du tout amie de la reine, et qui, pour dire la vérité, m’a avoué qu’elle étoit venue là afin de tout surveiller ; elle m’a déclaré qu’elle avoit vu l’enfant retenu par le cordon ombilical, et qu’il étoit très positivement le fils de la reine. Comme les Anglois se conduisent parfois assez singulièrement avec leurs rois, et qu’ils n’ont pas encore vu d’étrangers sur le trône, on n’a pas beaucoup d’empressement à devenir leur souverain. » Vous venez de voir que le prince ressembloit à sa mère ; aussi, pour quelques-uns que ce fait eût confondus, n’y avoit-il pas eu dans tout cela une substitution d’enfant, mais une infidélité de la reine. Elle auroit fait, disoit-on, comme Anne d’Autriche avec Mazarin. Ce quatrain à deux tranchants le donnoit à penser :

À Jacques disoit Louis :
De Galles est-il votre fils ?
— Oui dà, par sainte Thérèse,
Comme vous de Louis treize !

Mais l’idée de substitution dominoit. Dans une comédie satirique de 1708, L’Expédition d’Ecosse, etc., on fait dire à Jacques II :

Je voulus, par l’avis d’un jésuite pervers,
Faire la reine grosse ; aux yeux de l’univers
La chose réussit : la reine, en apparence,
Dans une obscurité de nocturne silence,
Mit au monde un enfant, né depuis plus d’un mois,
Car il étoit le fils d’un des moindres bourgeois.

Ici le prince de Galles seroit né d’un bourgeois ; ailleurs on le dit fils d’un meunier. Au bas d’une caricature gravée par Romain de Hooghe, et indiquée dans le catalogue Leber (t. IV, nº 569), on lit : L’Europe allarmée pour le fils d’un meunier. Voici le titre de quelques autres pasquils et pamphlets sur cette curieuse affaire : La Couronne usurpée et le Prince supposé, 1689, in-12 ; Consultation de l’oracle par les puissances de la terre, pour savoir si le prince de Galles est supposé ou légitime, Whitehall, 1688, in-12 ; Lettre du P. de la Chaize au P. Peters, confesseur du roy d’Angleterre, sur le bon succès qu’on a eu à faire et à inventer le prince de Galles, imprimé en 1688, qui est l’an de tromperie ; Le Roi prédestiné par l’esprit de Louis XIV, avec plusieurs lettres concernant l’accouchement de la reine d’Angleterre, 1688, in-12 ; L’Ancien bâtard (c’est Louis XIV) protecteur du nouveau, 1690, in-12 ; Le Retour de Jacques II à Paris, comédie.

2. Dans le même manuscrit se trouve une autre copie de la même déposition, écrite de la même main. On y lit à la fin : Sworn before the lord-chief-justice Holt the 26 day of jan. 1690 (juré avec serment devant le lord-chef-justice Holt le 26 janvier 1690).