Daniel Valgraive/Deuxième partie/II

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A. Lemerre (p. 149-160).
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II


Et la lutte, effectivement, recommença chaque jour, tout un mois, avec des péripéties tellement identiques, un si terrible, monotone cycle d’états d’âmes flottant de la jalousie à la bonté ! Selon le temps, selon les circonstances, le décor variait, l’entour des tristesses se revêtait d’autres corollaires, d’autres réflexions de second rang, mais le noyau demeurait, presque mécaniquement soumis à des balancements, à un mouvement d’horlogerie psychique. Cependant comme un îlot rongé sur les bords par le courant d’un fleuve, à chaque fois les résolutions mauvaises s’usaient, se dissolvaient davantage. Après les moments lugubres où le Bien paraissait une imbécillité, où semblait vaine et puérile toute action altruiste, venait toujours plus forte, plus puissante, plus persuasive, l’âpre volonté de la Mort juste et bonne.

Daniel n’en eut jamais mieux l’impression, que des soirs, vers la mi-juillet, où Hugues lui lut un travail considérable sur l’élimination du type Northman de la famille aryenne :

Scandinaves, Teutons baltiques et vieux Saxons, Anglais au crâne en carène, groupes à tête longue (répondant aux mêmes caractéristiques) disséminés parmi les Aryas slaves et les Aryas celtes et latins, tous se rattachaient à une race très originale, autochtone de l’Europe paléolithique dont elle dut habiter tous les districts non occupés par l’essaim basque. Refoulée principalement dans le Nord et le Nord-Est par les peuplades conquérantes néolithiques (elle dut laisser parmi les vainqueurs une forte proportion des siens qui se mâtinèrent), elle se maintint péniblement jusqu’à l’aube des temps historiques, puis, favorisée par des circonstances heureuses, s’accrut, s’épanouit en tribus denses, extraordinaires comme puissance de dissémination, force brutale, bravoure guerrière et qualités cérébrales ; quant à leur éducation légendaire et religieuse, elle aurait été l’œuvre d’une peuplade aryenne vaincue et exilée qu’ils accueillirent, dont ils s’assimilèrent les traditions intellectuelles et le langage supérieur, puis qu’ils absorbèrent…

À cette théorie confusément expliquée avant lui, Hugues donnait un développement inattendu. L’œuvre apparut à Daniel puissante comme groupement neuf de preuves, comme ingénieuse et délicate fusion d’éléments en apparence lointains, et surtout comme arguments originaux tirés des fouilles accomplies par Hugues dans les Vosges, en Poméranie, en Bohême, en Languedoc et en Sologne. Un tel travail pouvait être controuvé par des recherches ultérieures mais devait demeurer comme un des meilleurs chaînons de la science anthropologique, comme une de ces tentatives dont la force transperce, élucide, harmonise, fût-ce par voie contradictoire.

Le premier soir de cette lecture, Daniel y goûta des joies singulières. Il s’y immergeait, il s’y éparpillait dans la tendre et solennelle simplicité des origines humaines, adorable à presque tout être, aux mélancolies si longues et si profondes, aux impénétrables conjectures, dentelle et forêt d’âmes, immense demi-nuit de rêves, si proche de la fibre et si loin de la mémoire, si doucement fluide et si mystérieusement rassérénante malgré le psaume de désuétude qu’elle sanglote sur la vastitude des siècles.

Mais, à mesure, un rongement sinistre tourmenta sa pensée. Il revit son espérance de naguère, alors que lui aussi avait rêvé une haute manifestation de son être, alors qu’il fouillait des bibliothèques pour son Histoire des Migrations modernes. La Mort, écartée d’abord, prit cette route pour reparaître et le supplicier à travers toutes les phases de la lecture d’Hugues. Les Fouilles, les Crânes, les Tumulus, les Ossements des Cavernes, tombèrent sur lui comme des mots d’agonie, des pelletées d’argile, et par là naquit une âpre colère ; il sembla que ce fût par une cruauté d’homme durable, par une brutalité de force que Vareilh lût sa belle œuvre. Quoi ! ne voyait-il pas la tête blême et funèbre, les yeux élargis dans les orbites élargies, ou agissait-il par souterraine, par méprisante indifférence ?

Entre ses paupières mi-closes, le malade examinait la physionomie monotone du lecteur, un peu abêtie par l’attention — et souverainement absente. — Il la dénigra avec amertume. Sans doute, elle recélait l’intelligence et la subtilité, mais l’intelligence et la subtilité scientifiques, en dehors du tact social, presque barbares. Toutes les nuances délicates de l’existence, tout ce qui en fait la trame quotidienne, frêle ensemble et très forte, ce qui est vraiment la vie, enfin, il l’ignorait. Des tendresses, sans doute, de la bonté, sans doute, mais des tendresses générales, des bontés qui ne descendent point à explorer les si importantes teintes de la souffrance confidentielle, mais la manie à tout généraliser.

Dans l’envie grandissante et la jalousie nerveuse du malade contre l’ami trop bien portant et si orgueilleusement armé de toutes ses facultés morales et physiques, Daniel prit plaisir à railler, à accumuler d’obscurs sarcasmes. Coulé en arrière, il n’écouta plus guère, il regarda les lèvres d’Hugues remuer régulièrement, arrondies pour les o, élargies pour les i, avancées pour les u. La scène lui semblait ridicule. Il eut en lui quelque chose de l’âme des dégénérés, la revanche intime et venimeuse d’une lignée décadente et fine contre la joie de vivre des races ascendantes.

Avec moins d’angoisse que dans ses luttes précédentes, mais avec des malices cruelles, il rêva de rompre tout le travail commencé, d’exiler Hugues des Flouves. Il conçut des plans nombreux pour l’empêcher à jamais d’avoir Clotilde — et qui parurent tous faciles à suivre. Il se sentit vraiment perfide, une âme de mauvais diplomate, il eut la fièvre brûlante d’une vengeance, d’une revanche.

Mais en son organisme malade, plus soumis au fatal entraînement des mécanismes de la pensée, l’orgueil de disposer du bonheur d’Hugues suivit de près la rancune. Il se réjouit morosement de tenir, si faible, des armes si redoutables et de les pouvoir manier à l’insu du Fort.

Cette conviction l’attendrit et le fit revenir, lentement, dans une montée douce d’enthousiasme, au principe stoïque de toute sa jeunesse : « Ne pas succomber à l’éternelle manie des Faibles, la Perfidie, mais graviter vers la plus haute qualité des Forts, la Miséricorde. »

Une à une, alors, s’écroulèrent ses raisons de colère contre Hugues, sinon sa colère elle-même. Il refit le procès de la délicatesse amicale de l’ami, il s’avoua qu’Hugues, loin de ne pas remarquer son mal et de s’y montrer indifférent, avait une sûreté de diagnostic extrême, et que perpétuellement il cachait son impression à Daniel, il se détournait pour ne pas laisser transparaître son inquiétude. Sa pitié était même si vive et si prévoyante que de cela précisément le malade lui avait autant de rancune que de gratitude, car si cette pitié impliquait l’affection, elle était aussi un terrible symptôme.

Quant à la lecture actuelle, hélas ! ce n’était pas Hugues qui l’avait proposée. Plutôt depuis six mois, — sauf de rares surprises, — Vareilh cachait ses travaux, ayant trop bien compris la souffrance du malade devant la sensation de Durée chez les autres êtres. Entraîné par des contradictions nerveuses, Daniel avait fini par souffrir d’un sentiment de banni devant cette délicatesse de l’ami, et par forcer Hugues à parler de ses projets. L’autre, devant l’insistance, n’avait pu refuser, d’autant qu’une discrétion trop avouée aurait nécessairement eu l’effet de la plus maladroite indiscrétion. Et, par degrés, après des sollicitations presque fiévreuses, il avait consenti à dévoiler sa dernière œuvre.

— Et quoi d’étonnant à ce qu’il ait mis quelque chaleur à se lire !…

Pourtant, un précipité vindicatif demeurait dans le jeune homme, mais la résultante de sa conscience était stoïque et généreuse. Il était dans ce complexe état des âmes hautes où la présence d’éléments très équivoques, la vase et l’acide des envies, n’empêchent pas la délibération lucide et belle, où le vote est certain d’avance dans l’apparente inharmonie des facteurs intimes. Et à mesure Daniel se faisait plus juste et plus tolérant ; une vanité de sacrifice, une coquetterie de mansuétude s’élargissait comme une fleur de cactus dans la nuit sacrée. À la fatalité des bassesses succédait la fatalité des altitudes. Il se sentait de nouveau dans la lignée des natures supérieures, pour lesquelles l’acte altruiste est aussi profondément ancré dans les fibres que l’acte égoïste pour d’autres.

Et il comprit que pendant le temps qu’il pourrait encore vivre, toutes ses délibérations contre Hugues se termineraient ainsi, et qu’il lui était défendu, par des lois fixes, par des géométries d’âme, de rien tenter de vil ou de perfide contre son ami.