Daniel Valgraive/Deuxième partie/IV

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A. Lemerre (p. 181-212).
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IV


De cette nuit parut dater une ère nouvelle pour Valgraive. Résultante, en somme, des luttes précédentes, elle eut l’apparence d’une cause, d’un moment décisif dans l’évolution de sa conscience. La boue d’âme, pour existante encore, parut dominée par la résignation. Daniel fut en proie à une espèce de monomanie sublime, une haute Obsession qui vainquit tous les bas instincts de la chair et de la pensée.

Il passa cependant encore par une crise, par un cycle de sensations continues, lentes à se dissiper, ténébreuses.

Ce n’était autre que le simple vœu de génération. Par un décortiquage de sa maladie, aucun désir sexuel ne le déguisait, aucun besoin de la femme. Rien que le simple souhait de se transmettre encore une fois, d’avoir un second enfant, mais ce désir violent, unique, maniaque.

Dans ses nuits il y fut douloureusement en proie. Il s’éveillait vers deux heures, et la Lune pleine éclairait son rêve. Lente et lourde comme la décroissance des nappes bleues de la lumière, l’idée était une évocation de la mort à la deuxième puissance, un étouffement plus considérable, une vacuité plus noire ; la poitrine de Daniel se mouillait de froide angoisse et se rétrécissait d’épouvante. Sur le fil léger du Temps, où la majorité des hommes se prolonge par l’Enfant, il vit une rupture complète, fantasmagoriquement réelle. Sans force, il sentait ne pouvoir plus l’écarter qu’il n’eût pu d’une douleur physique — et à la longue il croyait que c’était une douleur physique…

Oui, une phase du mal : des nerfs, des organes de vie spéciaux occupés en ce même moment à se décomposer et envoyant au cerveau le regret amer de mourir avant que le reste du corps ne trépassât !

— N’est-ce pas la génération même qui s’évanouit… l’impuissance qui arrive — ces légions de corpuscules, ces légions de cellules impondérables… mais dont chacune possède, réduits, tous les caractères que des millions d’ancêtres ont transmis en moi…, ces légions de corpuscules qui se plaignent de mourir…, qui font monter dans mon cerveau un hymne de désolation…, une prière infinie de vivre…, d’avoir une chance qu’un au moins d’entre eux se perpétue.

Sa morne pensée assistait à leur agonie. Invinciblement, ils prenaient la forme humaine. C’était un microscopique et innombrable peuple d’êtres qu’il grossissait jusqu’à des tailles de ciron, faute de pouvoir descendre à une mesure imaginative moindre. Mais ils avaient tous les attributs de l’homme, ils ouvraient des bouches plaintives et misérables, ils ressemblaient épouvantablement à toute la famille de Daniel. Bientôt, ils devinrent cette famille même, ils figurèrent tous les portraits conservés aux « Flouves » et tous ceux conservés dans l’ascendance maternelle, et alors ils grandirent.

Mais à mesure qu’ils grandissaient, la vision devenait plus rare et plus vague, jusqu’au complet effacement : et la sensation du début revint, avec une préoccupation absolument chaste du sexe, un rêve de la femme dépouillé de tout désir, la femme devenue une idée abstraite. Daniel la regardait avec inquiétude circuler en lui, mûre ou jeune, belle ou laide. Elle était comme le pistil de la fleur, un simple mystère, un symbole, l’éternité. Et certes, il la rêvait emportant un être de son être, à lui, il imaginait des robes d’élégance ou de pauvreté, et son choix se portait le plus souvent sur quelque humble femme, mais robuste, mais promettant la durée et la santé.

— Mais ta génération serait maudite… comme toi sans sève et désespérée ?

Par moments, il doutait que tel eût été l’infaillible destin. Des heures avaient existé en ces derniers mois, où peut-être il eût pu se transmettre assez vigoureument, où sa descendance eût pu se sauver encore. Puis, parmi sa débile semence, pourtant, si les lois entrevues par les modernes sont justes, il devait y avoir quelques individus représentatifs d’énergies d’ancêtres sinon puissants, au moins moyens. Sans même descendre aussi loin, est-ce que des races anémiques, des villages fiévreux et mourants ne s’étaient pas historiquement reconstitués sans même la féconde intervention des croisements venus du dehors ?

— J’aurais pu revivre encore une fois ?

Son désespoir fut si intense et lourd — maintenant qu’il était trop tard — qu’il y prit fièvre et s’alita, plusieurs jours resta dans sa chambre. Ce mal parut dissiper l’autre, et même Daniel y voulut reconnaître la crise d’agonie des germes :

— Ils sont morts… et désormais, par nul vouloir, je ne puis atteindre à la postérité…

Plus pâle, plus maigre, il se reporta vers la Miséricorde.




C’était une forêt, à l’époque où les feuillages achèvent de mourir. L’automne se recueillait, déjà moins amoureux, mi-transi, et les mousses commençaient de gagner du terrain sur l’écorce des arbres. La vie précaire, sommeillante, cédait au minéral, semblait symboliser un cycle qui existe à travers les milliards de siècles comme il existe dans une simple année.

Une voiture était arrêtée sur la grande route. Hugues et Daniel avaient pénétré sous bois. Valgraive s’appuyait à son ami, et leur causerie avait été reposante et affectueuse.

Cependant, il survint un de ces silences mi-pénibles qui barrent le cerveau comme un accès de paralysie et peuvent s’aggraver si fort en se prolongeant que toute explication devient impossible, silences d’hypnotisme souvent nés de l’intensité même du désir des confidences.

Daniel se soumit au remède ordinaire, à ce détour que prennent les orateurs et les causeurs pour réatteindre la mise au point :

— Ah ! que nous semblons plus proches, plus en relation avec un être faible et simple qu’avec notre propre sens intime !… Mon petit Charles, quand il me dit ses préférences, est plus près de moi que n’importe laquelle de mes rêveries intérieures !…

— Oui ! fit Hugues… D’autant que tu as regardé grandir avec une curiosité vive, et continuellement, l’esprit de Charles, si loyal, si tendre et si pur !

— N’est-ce pas ?

Ils parlèrent de Charles, longtemps, chacun ayant une connaissance nombreuse de l’enfant. Leurs âmes communièrent dans cet amour ; Daniel parla de l’avenir, du bonheur et de la bonté qu’il voulait pour la jeune âme.

Puis il y eut un nouveau silence.

Daniel était plus pâle. Les minutes qu’il préparait depuis tant de mois avaient sonné. Il allait dire… Mais au moment de parler ce fut comme si rien n’était préparé, aucune réflexion sérieuse faite. Cette chose si brève, si rapide — quelques phrases, — parut en immense désaccord avec tant de lutte et de douleur. Valgraive se demanda s’il ne valait pas mieux remettre tout après sa mort…

Mais il voulait la certitude sur l’accomplissement de sa volonté, il voulait savoir avant de s’éparpiller dans le néant, qu’il n’avait pas souffert en vain, pleuré en vain. Du moins ne pourrait-il temporiser ? Et les raisons pour la temporisation revinrent comme elles étaient revenues tout ce mois-ci, avec la même apparence de « nouveauté. » Il les écarta, sachant trop le processus des arguments qui tiennent au cœur et paraissent chaque jour aussi neufs que la veille. Il fut cependant bien près de leur céder :

— Ne remets pas !

Mais le parasitisme des idées à côté le tourmenta, dans ce moment où il eût tant voulu la gravité, l’unité, la solennité.

Le proverbe : « Ne remets pas à demain… » le harcela. Irréfutable d’abord, par contraste, le dicton parut bientôt banal, trop simple et plein d’arrogance. L’« à demain » fut la douce et noble arme par qui des faibles et des souffrants maintiennent la profondeur, la pureté et l’intégrité de leur personne, par qui les individualités lentes développent de graves notions d’impartialité et de patience, abritent des facultés de choix, des noblesses exquises contre les chocs brutaux de la vie, créent d’infinis principes de conservation, des habitudes de foi et d’espérance, sacrifient les adresses triviales à des mouvements rares et déliés…

Un rais de soleil brusque, en éblouissant les yeux de Daniel, fit reparaître l’antithèse : la stagnation cérébrale des temporisateurs, le flétrissement avant terme, la minéralisation de rêves toujours plus immobiles, toujours moins vivaces…

Il parla, d’une voix un peu tremblée :

— Je voudrais mettre Charles hors de l’accident… Je puis mourir…

Hugues se détourna, nerveux. Daniel continua :

— Je puis mourir… et je dois plus que tout autre le prévoir…

— Pourquoi ? fit Hugues avec brusquerie et presque avec colère…

— Tu sais bien, mon ami… Mais admettons que je ne doive pas mourir…, que mon mal se guérisse…, il faut pourtant prévoir…

Hugues avait la gorge serrée. Il prit la main de Daniel avec une demi-violence ; son regard implora le silence, Daniel distingua l’horreur, l’amitié épouvantée, se perçut en ce moment plus aimé que Clotilde, Charles, que tous les êtres chers à Vareilh. Sa résolution se renforça, il reprit :

— Il faut prévoir…, j’ai prévu… et tu dois m’écouter…, car ce n’est pas de la pensée d’une heure que je veux te parler, mais de résolutions déjà anciennes et toujours plus ancrées…

Alors, avec lenteur, il dit ses projets. Sigismond, Charles, la tutelle d’Hugues, mais sans encore aborder le mariage avec Clotilde. Hugues l’écoutait avec chagrin.

L’après-midi s’abaissa, la lumière mi-soirale s’inclina sur les ramures. Il y eut une resplendeur d’atmosphère assoupie, similaire à la tranquillité étincelante d’un lac sur un plateau. La vie était langoureuse et pourtant très forte. La lassitude des feuilles mi-sèches ne semblait pas la mort. Et tout à coup Daniel dit les mots du sacrifice, graves, tranquilles, comme il avait souhaité de les dire :

— Je te donne, Hugues, ma femme et mon enfant…, afin que tu sois leur abri dans ce monde, afin que ton amour préserve l’une de la misère des chutes, et l’autre de la destinée des orphelins…

— Ah ! Daniel…

Hugues tremblait de tous ses membres. Il vit la beauté d’âme de son ami ; il l’admira avec ferveur et respect. En même temps, il était remué au tréfonds des nerfs. Il ne trouva aucune phrase. Sa bouche était serrée et convulsive, ses mains pâles comme son visage, son amour pour Clotilde parut à l’extrême rapetissé devant son amour pour Daniel. Il prit la main chétive du malade, il la porta à ses lèvres, puis des larmes lui vinrent, un irrésistible spasme du cœur :

— Daniel !… Daniel !…

La forêt, à tous deux, fut comme métamorphosée. À Valgraive, elle apparut un rêve d’âmes, une cristallisation de pensées de sacrifices, de la très ancienne Bonté symbolisée par les arbres immobiles.

Pour Hugues elle évoqua des Temples de l’antique histoire, elle chuchota des psaumes accablants, les terreurs de l’Humanité cherchant un refuge contre l’idée du Trépas. Il dit :

— C’est si infiniment triste…, et si je t’admire, je suis plus encore dominé de tristesse, de songer que tu as souffert de pareils projets dans ton être intime…

— Mais je le devais, Hugues… Crois-tu que j’aie ignoré ton amour pour Clotilde ?…

— Mais cet amour depuis longtemps ne me rend pas malheureux…, excepté, tu sais, à la fin de mai dernier…, quand…

Il rougit, balbutia, puis :

— J’éprouvais une manière de bonheur à l’aimer… Sans aucun espoir, et, cher Daniel, aucune, aucune envie…, et mon amitié véritablement, loyalement, supérieure à tout… Comme aujourd’hui encore…

Valgraive ne douta pas de ces paroles. Elles lui parurent douces, elles lui garantirent ce souvenir chez les vivants qu’il désirait si profondément, ce souvenir sans arrière-goût de victoire, tout respectueux et tendre. Pourtant, il entrevit l’aiguë allégresse de la possession de Clotilde, il détourna sombrement la tête.

Mais qu’importe désormais ? Doute ou non, le voici sur la voie immuable où la volonté ne recule pas, où tout combat effectif a disparu, où un accomplissement supérieur a banni les débats du « moi. » Il croit avoir accompli le maximum de ce qu’il peut accomplir dans les courtes journées qui lui demeurent sur la terre. Il a voulu laisser du bien, du bonheur, du durable derrière lui, il a eu la force de travailler pour la Vie. Qu’il ait pu se tromper, cela n’est point impossible, mais il ne le croit pas, mais il sait qu’il a cherché l’altruisme, il sait qu’il a lutté à sa manière pour ce qu’il est de plus haut dans la conception des hommes. Son triomphe pouvait être dans des perfidies, dans des vengeances sournoises contre ceux qui demeurent, il a préféré le mettre dans l’effort d’un moi à créer de tendres joies et des sécurités. Cela est conforme à son concept de la vie, cela répond à son idéal de justice.

Il s’est immolé dans le moment où l’immolation réfléchie et « active » était commandée par son évanouissement prochain. Vivant, il eût fait une part pour lui-même, car il n’est pas de ceux qui croient que l’homme viable ne doive vouloir du bonheur. Au rebours, il estime que tout être doit chercher la place due à sa valeur, sans se sacrifier aux inférieurs en mérite. Mourant, que pouvait-il mieux faire qu’effacer toute jalousie, tout orgueil, tout amour de possession actuelle ou posthume ?…

Il va dans ces pensées, au bras d’Hugues. Le grand soir arrive à travers la forêt. La variation des dernières lueurs est fine et douloureuse sur les ramures mi-nues. Le soir est grand et ciselé — grand par l’assoupissement sourd des sous-bois, ciselé par la ténuité des ramuscules et des rameaux. Il se tait, il goûte mélancoliquement la fraternité de son être avec ceux qui souffrirent pour les hommes. L’accord est merveilleux entre l’âme de Daniel et ces minutes. Son état psychique est sans colère, quoique multiple et lucide à l’extrême. Il sent la mort bien proche, il en a l’amère épouvante, et pourtant il ne trouve pas sans douceur d’être là, admiré par le compagnon de sa jeunesse. Et il murmure, tandis que la voiture les emporte dans le paysage mi-étoilé :

— « J’ai vu pour la dernière fois les montagnes, les forêts et le ciel[1]. »




Valgraive s’éveilla, dans une nuit de décembre, avec un peu d’oppression, d’étouffement. Il se dressa, il se mit plus haut sur les coussins.

— De quoi rêvais-je ?… Ah ! d’une guêpe qui bourdonnait… où donc ? Dans un paysage des premiers temps…, des premiers temps de ma vie…

Il constata avec étonnement que sa mémoire remontait à une période dont il ne s’était jamais souvenu auparavant. Il se voyait sur une chaise haute, à la Gravière, auprès d’une fenêtre. Un canard volait sur un étang long, parmi des arbres aux branches trempantes (des saules de Babylone ?). Lui, Daniel, riait ou souriait : il sentait, sans parole, une joie et une beauté dans les choses :

— Oh ! c’est aussi doux, aussi loin…, aussi religieusement mystérieux que le périple d’Hannon le Carthaginois…

Il eut peur tout à coup. Il écouta. Il entendit Paris bruire au loin, dans une pulsation cotonneuse :

— Oui, j’ai peur… J’ai eu tort de vouloir rester seul…

L’étouffement persista, avec un sentiment de défaillance. Cependant sa mémoire continuait de rouler des faits, des pensées, des paroles, avec une abondance singulière :

— Est-ce enfin l’heure finale ? Jamais, ce semble, je n’eus moins d’empire sur le flux de mon cerveau…

Effectivement, sa vie coulait devant lui comme une spirale qui se déroule. Cette rétrospection ne ressemblait à rien de son existence antérieure. Elle était mécanique à l’extrême, elle semblait la fuite de son « moi, » le départ de tout ce qu’il avait aimé vers des espaces ténébreux. Mais il restait encore, à côté de cette machinerie psychique, un centre où Daniel pouvait raisonner, un centre qui semblait là comme un îlot dans un fleuve… C’est dans ce centre qu’il se parlait à lui-même :

— Oui… oui… Oh ! que je voudrais les avoir auprès de moi… Ai-je tout fait… tout ?…

Dans ce sinistre moment le Bien qu’il leur avait voulu parut en « obsession » sans aucune contradictoire de jalousie :

— Oui, j’ai fait…

Il y songea, il se réjouit dans son œuvre, quoiqu’il sentît le néant, le vain de tout :

— Qu’importera que la pauvre fange que je serai tantôt ait été bonne ou mauvaise…, et pourtant, j’ai obéi à une morale d’Espèce, à la morale qu’essaie de créer la philosophie contemporaine, sans aucun espoir d’au-delà… Sacrifice ? Non, le mot est faux… C’est un choix entre deux ténébreuses misères…, entre deux inexorables tortures… J’eusse plus souffert encore à être l’ennemi secret de ceux qui m’aimèrent et que j’aimai… Si le Bien était un sacrifice, toute morale périrait… Le Bien contient aussi l’effort des êtres vers l’ambition, l’orgueil et l’expansion spirituelle et passionnelle… ; l’Abnégation est un enfantillage mystique… Je ne me suis pas sacrifié !

Il s’interrompit, étonné de la clarté de ses idées centrales, alors qu’il sentait son esprit s’effondrer, puis, de nouveau, le désir de voir Charles, Hugues, Clotilde :

— Il faut les appeler !

Il savait qu’il y avait un moyen de les prévenir immédiatement, un moyen tout près de lui, un geste, excessif de simplicité, à faire…, mais lequel ? Son cerveau refusa de s’en souvenir, comme chez les aphasiques il refuse une parole. Il y songea d’une manière concentrée et terrible, avec une épouvante qui grandissait :

— Oh ! je n’ai pas oublié ?

Le désespoir, l’effort, des souvenirs à côté — cordon de sonnette, timbre, — mais pas ce qu’il fallait, pas la véritable façon d’appeler. Alors, sa voix s’éleva rauque et basse :

— Hugues !… Clotilde !… Charles !…

Il criait dans un cauchemar, dans une folie, avec l’étouffement qui augmentait encore :

— Charles !

Rien ! Personne ! Et ce mouvement qui les ferait venir, ce mouvement si facile, tout à sa portée, qu’un enfant de douze mois pourrait accomplir ! Ah ! Dieu ! pitié !…

À travers, sa vie antérieure continua de s’écouler en idées et en images, avec une régularité funèbre sur la palpitation de son désespoir, avec la fatalité rythmique d’un mouvement d’horlogerie. Une sueur abondante coulait de ses tempes, sa poitrine était froide, son cœur fiévreux et faible. Sa main errait à la recherche de l’objet qu’il fallait toucher. Puis il vint une pause de calme, sa respiration se régularisa débile, mais sans l’horrible impression d’asphyxie et de semi-pâmoison. Une philosophie vaste comme la mort le pénétra. Il eut quelque chose de la satisfaction de l’homme qui part pour un très long voyage avec la certitude que son attirail est complet et rangé en bon ordre :

— Ah ! si je pouvais ainsi partir…, m’enfoncer mollement dans le non-être… Je ne murmurerais pas, ô vie !…

Il l’espéra. Il contempla avec calme la succession des souvenirs qui continuaient leur marche automatique. Il eut le sentiment bizarre de son « moi, » en forme d’amphithéâtre, un amphithéâtre en pas de vis. Une ombre d’abîme le dévorait, des extrémités vers le centre. À chaque minute des gradins s’évanouissaient, pour toujours, dans la ténèbre. L’amphithéâtre décroissait ainsi dans un crépuscule très doux :

— Oui, Vie, le philosophe a raison, « tu dors dans le minéral…, sommeilles dans la plante…, t’éveilles dans l’animal… » Oui…, oui…, tu es bien une simple fédération de cellules dans mon « moi » !… dissoluble comme un cristal…, décomposable comme un acide !…

Il se sentit affaiblir encore — et encore sans souffrance. Il repensa avec un peu de terreur à la chose qu’il faudrait pousser pour qu’on accoure. Et soudain, il se dit :

— C’est une sonnerie électrique…

Oui, c’est cela, mais où ? Ah ! peut-être l’a-t-il oublié à tout jamais — et alors sa séparation avec les autres est « déjà » éternelle. De nouveau sa main tâta, vers la muraille :

— C’est singulier…, je pense encore…, mes idées ont encore un lien… et je ne puis me rappeler une chose qui est — je le sais — d’une simplicité excessive… Je sais à présent, toutefois, que c’est vers la muraille…

Les souvenirs s’alentissaient, la force nerveuse aussi, Daniel tombait dans un assoupissement mortuaire, sans aucune, aucune convulsion. En trois minutes toutes ses idées se raréfièrent, se séparèrent. Alors, l’idée de son Œuvre fut prédominante. Ses maximes centrales, si souvent répétées dans sa vie et surtout en ces dernières saisons, susurrèrent en lui sur un mode doux et solennel. Il trouva que tout était bien et se le dit en une phrase incohérente :

— J’ai fait… C’était rationnel…, pas souillé mon être…

Soudain, dans une saute de mémoire, il se souvint de ce qu’il fallait pour les appeler. Mais son impatience avait disparu. Il murmura lentement :

— Ah ! là !… ce bouton… Ils viendront enfin !

Il poussa le bouton, il attendit dans un état d’âme obscur, résigné, assoupi. Il se sentit comme cristallisé. Son esprit circulait avec une lenteur excessive entre des cellules raides, minérales. Il n’y avait plus que deux ou trois pensées et souvenirs debout dans l’anémie cérébrale. Il entendit, mais mal, mi-sourd déjà, du mouvement dans la chambre voisine. Enfin une porte s’ouvrit, une lueur entra — si terne pour la pupille moribonde ! et très confusément, comme au bout d’un chemin très long, Daniel aperçut Hugues…

— Les voilà !…

Et ses yeux se fermèrent. Il ne vit plus, il n’entendit plus, il ne pensa plus. Quand Hugues fut auprès de son lit, il tourna encore à demi la tête, il soupira.

Puis il se dissolva dans les Ténèbres.



FIN
  1. Werther.