Daniel Valgraive/Première partie/II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

A. Lemerre (p. 11-28).
◄  I
III  ►


II


C’était un endroit discret et confortable. Il y faisait tiède et blanc, le service silencieux, les plats choisis. Daniel se mit à l’écart, et d’abord les lueurs tamisées, les deux bougies posées sur sa table le rassérénèrent. Des souvenirs d’adolescence bruirent dans son âme, en rumeurs aussi confuses et magiques que l’incantation des flots lointains. Presque avec gaîté il fit son menu, il jeta un coup d’œil sur les journaux du soir.

Mais les articles tournèrent autour de son crâne sans y pénétrer, une atmosphère de migraine ploya sa tête vers la gauche comme si un aimant l’attirait.

Après le potage, son appétit rompit net. Il trouva lamentables les viandes, ces fragments de cadavres déguisés sous l’apprêt et dont il absorbait péniblement des bouchées. Une rumeur le tourmentait, vague, terrible, qui n’était pas autour de lui, mais en lui. Il baissa la tête, il s’écouta, il défaillit à des visions mortelles, il eut la conscience nette de son cœur, compta son mouvement faussé et trouble. Il sentit que l’Obsession montait glaciale, irrésistible :

— Fuir le rêve !

Il tenta de songer à des choses lointaines de son propre être, de déchiffrer des physionomies de dîneurs.

Taciturne, dans une grave et bienheureuse plénitude, un quadragénaire gourmand l’occupa quelques minutes ; la vigueur de son mâchement, la joie de ses prunelles, l’ampleur vitale de son geste, l’éclat de sa denture. Parmi l’iris des cristaux, le tremblement lumineux des flacons et la neige de la nappe, cette scène perdait toute animalité, se revêtait d’une symbolisation de santé et de puissance…

De nouveau, il oublia le dehors. Ses idées coulèrent intérieurement comme l’après-pluie dans une forêt. Tout allait vers le gouffre redouté, vers le Centre, vers l’Abîme. À grand’peine, il put s’accrocher à des réflexions sur ses proches : son enfant, sa femme, son frère Emmanuel, Hugues !

— Pauvre petit Charles…, j’ai du moins eu le bonheur de te concevoir dans une heure de plénitude…, tu es doué de la vigueur d’Emmanuel…, de son beau regard énergique !

Où donc est Emmanuel, maintenant ? Dans quel désert mongolique, dans quel steppe désolé promène-t-il sa manie voyageuse ? L’âme de Daniel bondit dans une ardente tendresse, comme au jour d’enfance où le frère avait failli périr dans une mare, où un bûcheron l’avait retiré de la vase meurtrière : ah ! l’étreinte du visage blême, les tremblants baisers sur la chevelure humide !…

Mais d’Emmanuel il revint lentement sur lui-même, ainsi qu’un oiseau fasciné par un reptile ; il s’entendit avec terreur dire à mi-voix :

— Cet homme n’a plus un an à vivre !

Il observa frileusement les flammes de ses bougies, tremblantes parmi les fruits du dessert, basculant des ombres fantasques. Soudain ces ombres parurent s’immobiliser. Daniel ne perçut plus les rumeurs de la salle. Ce fut un silence profond et vaste. Les cinq minutes suivantes furent comme une période incommensurable. L’esprit de Valgraive s’effondra, s’immergea dans un sentiment presque unique, toutes ses idées cristallisées autour, immobiles. C’était l’œuf du Chaos, le Sépulcre avant la Vie, le Néant préétabli, incommensurable et solide. Il n’y entendait plus ses artères, la peau froide et l’œil immobilisé sur une pointe de couteau.

Un son intermittent y naquit, un va-et-vient d’insectes, il regarda les pénombres comme un herbivore craintif explorant des buissons nocturnes. Le Péril plana, puis la Navrance, le Précaire, l’Abandon :

— Ah ! l’Abandon !

De sa peau, le gel pénétra ses organes, une haleine glaciale passa sur la table. Il songea les banquises, la taciturnité polaire, une très longue lueur descendant du soleil lointain sur la déclivité des latitudes :

— Il faut marcher très vite pour que le froid ne descende pas au cœur !

Et, machinalement, il se leva, il étendit la main. Ce mouvement l’éveilla. Des larmes d’angoisse filtrèrent entre ses cils. Son cœur battait péniblement, une douleur infinie le terrassa sur sa chaise :

— Fuir le rêve, Daniel !

Les trois mots chantèrent en lui comme les vespres dans une basilique. Une belle et forte mélancolie chassa l’épouvante. Il se vit debout avec Hugues dans une jolie cité de tourelles. Des réverbérations coulaient dans les vasques des vallées, des cloches légères tremblaient sur le cristal de l’air, la vie patiente, robuste et continue sourdait en épeautres et en avoines. Sous les ramures d’un abiès, une lumière de sainteté, une lueur d’auréole argentait les mousses ; les longues théories de la branche et du ramuscule se vêtaient des couleurs les plus reposantes ; l’air descendait en ondes jeunes, vibrantes, électriques, où tous deux puisaient le courage de l’avenir et la béatitude du présent…

L’âme de Daniel, à cette souvenance, s’éleva, s’agrandit dans une chagrine miséricorde, dans une bonté stoïque.

D’indécises histoires de martyrs, des fictions héroïques et douces gravitèrent en lui. Il eut soif de dévouement, d’altruisme :

— Ah ! oui…, avant de mourir…, tenter cet effort de Bonté qu’on s’étonne de voir si rarement chez les moribonds !

Cette pensée, fréquente en lui, jamais il ne l’avait conçue aussi solennelle, tendre et profonde, aussi haute de Mélancolie, d’Amour et de Miséricorde.

La fatalité du Bien le saisit comme à d’autres la fatalité du Mal, et que l’analyse, avec son flux de banal, ne put rompre. Non point, du reste, le Bien humble, qui ordonne de se faire petit enfant, le Bien qui préfère le paysan accroupi dans une fonction primitive à ceux qui ont crû en noblesse intellectuelle, non pas le mysticisme qui veut ravaler la raison. Daniel appartenait, au contraire, à la phalange de ceux qui ne veulent pas que le Bien soit l’humilité. Il était de ceux qui lui veulent, quand il est supérieur, l’attitude de la supériorité. De ceux qui le conçoivent armé, en guerre, contre les pervertis, capable d’orgueil et d’ambition, et surtout, surtout, de ceux qui haïssent l’idée de tendre la joue au soufflet, d’enterrer les facultés hautes. À ceux-là rien ne semblera périlleux pour les races fermes de l’Occident comme d’admettre les mysticités obscures du nivellement des plus méritants aux fonctions misérables. Pour eux, la hiérarchie des mérites étant le plus grand bien, il sera puéril qu’une âme vaste se résigne à céder son droit aux vastes accomplissements — cela ne pouvant engendrer que le triomphe des âmes tortueuses, trempées à la lutte barbare et qui tendront à faire le monde à leur usage et à leur image… Et dans cette foi vigoureuse l’amour des hommes ne comportera pas moins les héroïsmes pour le Bien et le Juste, pas moins de splendeur altruiste en faveur du prochain, mais elle repoussera avec horreur le systématique et lâche effacement.

Aussi, lui, Daniel, au bord du Sépulcre, ne croyait pas s’effacer en tendant à léguer le plus grand bien possible derrière lui, il se manifestait plutôt, il y voyait le maximum d’un effort de mourant, fermé désormais aux développements du cerveau, mais encore apte à créer des Actes à sa ressemblance.

Pourtant, comme les Actes semblèrent mesquins au prix de l’immensité de son désir ! Révolutionnaire, il eût pu rêver la mort d’un tyran, se donner à un complot, accomplir quelque mystique fonction de révolte. Religieux, il eût pu rêver tel apostolat, convertir des brutes, se résigner aux foules moqueuses ou féroces, catéchiser des barbares. Naïf, il eût pu fonder un prix de vertu, ajouter une obole aux dotations académiques de science, d’art ou de littérature, tenter quelque refuge de femmes perdues ou de vagabonds.

Tout cela, en vérité, assiégea sa méditation — (quel amoureux de Bien social y échappe ?), — surgit des recoins de son encéphale comme une armée de siège un jour d’assaut, et tout cela parut si pauvre et pesamment inutile — même en se transposant révolutionnaire ou croyant :

— Ah !… On comprend que tels ont pu mourir indécis… trouvant le choix trop pénible…

Des noms historiques apparurent au ras de sa mémoire, les uns précis, les autres vagues comme des épaves sur la mer incommensurable. Ils lui disaient en substance que, malgré sa menuité, toute tentative valait l’effort, et qu’il fallait choisir les plus douces, celles qui ne feraient souffrir personne :

Personne ? Quel Bien peut exister sans un côté de Mal ?

Il vit se dérouler une clairière des Flouves où les arbres roulaient assez de semences pour peupler un continent, il songea à la belle et implacable germination où tout être, pour se faire, a coûté la vie à des milliards de semblables. Cette vision ne le découragea point ; elle le porta seulement à simplifier son désir :

— À quoi bon le lointain…, le précaire des choix de hasard, quand, tout près, le Destin semble avoir amassé toute une synthèse de bien à faire… Hugues…, le cousin Sigismond…, George.

Parenté d’arrière-cousinage, la famille Sigismond croissait dans un recoin de littoral où elle s’était conservée saine et douce. Parfois, en pérégrination, Daniel y avait passé. Avec un plaisir profond, il se remémorait la petite station météorologique où le cousin cumulait diverses fonctions délicates, rétribuées pauvrement. Ses sept enfants croissaient en intelligence et en force, la race pouvait produire quelque individualité supérieure ; mais la vie était trop âpre, ils n’avaient pas la nourriture et la sécurité nécessaires aux développements cérébraux.

— Je leur donnerai l’aisance médiocre qui n’amollit pas et permet la lutte…, qui fait des agents sociaux vivaces et non des branches pourries…

Le songe l’attendrit, amer et résigné, que son cadavre dût être la délivrance de ces pauvres gens. Il imagina le jour d’automne ou d’hiver où leur arriverait la nouvelle, la pâleur de leur joie, les paroles où un regret de surface cache l’allégresse du fond…

George apparut alors, d’un rameau voisin des Sigismond, orphelin fantasque, aux versatilités inquiétantes. Après des intimités tendres, discrètes, heureuses, tout soudain il fuit avec des rancunes. À toute minute quelque chose l’a blessé ou quelque hypocondrie naît dans son âme. Impuissant à dire son grief ou sa navrance, il s’enferme dans l’entêtement de la brebis ou du lama. Ses retours, délicieux par l’imprévu, troublent par leur nature éphémère : au premier renouveau de souci, une mémoire cruelle lui retracera les griefs ou pseudo-griefs d’antan. Mais, somme toute, il n’est point perfide, n’ayant que l’arme passive de la bouderie, peu enclin aux revanches dépassant la vie intérieure. À celui-là, il faudrait quelque ferme et patiente présence, comme celle d’Hugues, pour harmoniser les fièvres périlleuses, les perversions de l’adolescence approchante.

— Hugues !

Il tressaillit, il enveloppa dans une grande perspective de la mémoire, la figure de l’homme qu’il estimait le plus en ce monde. Avec Hugues Vareilh, il avait partagé les grands élans de la pensée, l’espoir de ne pas passer inutile, la foi dans la Vertu et la Bonté, avec Hugues il avait consolidé son mépris des faciles scepticismes, des paresses de l’esprit qui remplacent l’action par des ironies imbéciles ou des blasements d’eunuques.

Et il rêva le bonheur de son ami.

En vain l’inévitable amertume que l’autre allait durer et lui s’éteindre, en vain d’insidieuses raisons de dénigrement rôdèrent par le cerveau de Daniel, il réussit à dominer toute la vase de l’être, à s’élever par-dessus les considérations honteuses.

Comme les Sigismond, comme George, Hugues était pauvre, pauvreté pour lui d’autant plus exécrable, que ses recherches, ses voyages, ses fouilles de géologue exigeaient de fortes dépenses. Ombrageux à l’excès, il n’avait accepté aucune aide directe de Daniel.

Toutefois, celui-ci, amoureux naguère de voyages et de fouilles, avait réussi à combiner un compagnonnage d’excursion et de recherches où Hugues avait développé et coordonné bien des travaux et des recherches. Mais au retour de ces courses, la susceptibilité revenait, l’orgueil sauvage d’une misère âprement défiée…

Avec un sourire mélancolique, Valgraive songea que sa quotité disponible de patrimoine suffirait aisément à la libération d’Hugues, des Sigismond, de George, et que Charles serait encore plus riche qu’il ne convient à un être pour ne pas risquer la dégénérescence.

Aussi était-ce là le côté tranquille de son rêve, que résoudraient quelques lignes d’écriture et du papier timbré — la miséricorde sans effort, la bonté sans lutte.

Mais il existait un autre côté, que jamais il n’avait osé regarder en face, tout hérissé de complications intimes, tout vibrant de révoltes, de lamentation, d’écrasement, de vanité et de renoncements insupportables et qu’il se résolut, dans cette salle de restaurant presque vide, qu’il se résolut de dominer, de scruter d’un cœur sincère, tandis qu’une sueur de Passion filtrait fine sur ses tempes.