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Dans la rue (Bruant)/Au bois de Vincennes

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Aristide Bruant (Volume IIp. 157-165).


AU BOIS DE VINCENNES


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Les rupins i’s s’en vont, l’été,
Aux bains d’mer, chacun d’leur côté
Pour respirer en liberté
            Et r’prendre haleine.
Moi, j’peux pas m’payer les bains d’mer :
Pour mes six ronds, j’prends l’chemin d’fer
Et j’vas respirer un bol d’air
            Au bois d’Vincennes !


On n’y voit guèr’ de mac au sac ;
Ya quéqu’s rentiers, autour du lac,
Qui promèn’nt leur mal d’estomac
            Et leur bedaine ;
Mais quand arriv’ la bell’ saison,
Ya des ouveriers, à foison,
Qui vient s’les caler, su’ l’gazon,
            Au bois d’Vincennes.


Aussi l’soir, quand i’s sont partis,
On trouv’ des cous d’poulets rôtis,
Des restes d’desserts assortis
            Et d’porcelaine ;
Des boît’ à sardin’s, des litrons
Vid’ ou cassés, des bouts d’citrons,
Des p’tits jornals et des étrons
            Au bois d’Vincennes.


Puis à travers les trognons d’choux,
On voit des grands canonniers roux
Et de tout petits tourlouroux
            Qu’ont rien d’la veine,
Car, avec des airs triomphants,
I’s vont, avec les bonn’s d’enfants,
Dans les p’tits coins, s’asseoir dedans,
            Au bois d’Vincennes.


Une heure après, sous les massifs,
C’est les purotins des fortifs
Qui s’gliss’, avec des airs craintifs,
            Dans la garenne,
Les pauvres gueux sans feu, ni lieu,
Qui trouv’nt de quoi s’faire un bon pieu
Sous l’œil caressant du bon Dieu,
            Au bois d’Vincennes.