Dans le ciel/26

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Tous ces menus incidents qui révolutionnaient ma vie, m'éloignaient de Julia. Je ne la voyais presque plus ; je ne la voyais plus guère qu'entre les rideaux de la loge, où son triste visage m'apparaissait, comme une petite plante jaunissant dans l'ombre. Elle s'étiolait de plus en plus ; ses cheveux prenaient les tons ternes qu'ont les poils des bêtes malades ; ses yeux clignaient, cerclés de rouge, comme ceux d'une poule anémique. Elle m'émouvait vraiment, mais cette émotion ne pouvait vaincre le dégoût, le pitoyable et douloureux dégoût d'elle, que j'avais éprouvé, à la suite de l'acte physique où avait sombré mon amour, toute la poésie de mon amour. Au pot de cinéraire avait succédé un pot de giroflée. C'était le seul événement qui eût varié un peu la monotonie de ce mélancolique réduit. Et la fleur et la femme étaient tellement fanées, toutes les deux, elles se ressemblaient par des destinées si pareilles que j'en arrivais à les confondre dans la même pauvreté végétale ; et, quand je passais et que j'apercevais, dans la loge, ces deux pâleurs inclinées, je ne savais plus en vérité qui était la fleur et qui était la femme.

Une fois, je fus forcé d'entrer dans la loge, alors que Julia y était seule. Elle me jeta un regard si implorant, un si navrant et si implorant regard, que je me sentis touché jusqu'au fond de l'âme. Et je me reprochai toute la cruauté de ma conduite, envers cette pauvre fille que j'avais séduite et que lâchement j'abandonnais. Je crois bien que, dans ce mouvement de pitié, se glissa un sentiment d'orgueil, et – oh ! misère de moi – je me comparai à quelque terrible don Juan.

– Est-ce vrai que vous allez partir ? me demanda Julia, d'une voix humble, d'une voix craintive.

Et, devant mon embarras à répondre, elle ajouta plus vivement :

– C'est Monsieur Lucien qui m'a dit ça !

Je redoutai qu'elle n'eût raconté à Lucien notre histoire, que je voulais lui cacher à tout prix. Il me semble que je serais mort de honte, si Lucien l'avait connue. Je répliquai durement, car toute ma pitié s'était évanouie, à cette question :

– Ah ! c'est Lucien !... Je parie que vous avez été lui faire un tas de potins !...

– Des potins ! s'écria-t-elle... Oh! que vous êtes méchant !... Et pourquoi êtes-vous si dur avec moi ?... Je n'ai rien dit à Monsieur Lucien... C'est lui qui m'a dit ça... Il m'a dit qu'il allait repartir, et qu'il vous emmenait!... Est-ce vrai ?

Elle était sincère. Son regard anxieux ramena la pitié dans mon cœur :

– Oui, Julia, c'est vrai !...

– Ah ! mon Dieu !... Et moi, qu'est-ce que je vais devenir sans vous ?...

Elle ne put retenir plus longtemps les larmes dont ses paupières étaient toutes gonflées.

– Ah ! mon Dieu !... Ah ! mon Dieu! sanglota-t-elle... Il n'y avait plus que vous !... Et vous allez partir !... Et je vais être toute seule... et je vais mourir toute seule !... Je voyais bien que vous ne m'aimiez plus...

J'essayai de la consoler; je lui pris ses pauvres mains maigres, où les veines se nouaient ainsi que des cordelettes bleuâtres.

– Voyons, Julia !... C'est vrai, je vais partir... mais pour quelques jours seulement... Lucien est triste, Lucien est malade... Il faut que je l'accompagne... mais je reviendrai bientôt.

– Vous dites cela !... vous dites cela !...

– Je vous le promets... Voyons !... Ne pleure pas... je te le jure... Ah !... puisque je te le jure !

Mais elle soupirait, en hochant la tête, tandis que sa main étreignait ma main dans un serrement tout moite qui m'était insupportable !

– Vous dites cela !... Vous dites cela !...

– Je t'assure que je ne serai pas longtemps, là-bas !... Nous reviendrons bientôt...

– Non ! non ! Vous ne reviendrez pas... parce que M. Lucien est fou !... Il est fou !... Tout le monde le sait qu'il est fou... Et il vous rendra fou aussi !... Et vous ne reviendrez pas...

Je ne savais plus que dire.

– Je vous laisserai des livres, Julia, de beaux livres... Et puis je vous écrirai des lettres... de belles lettres... Et puis vous me répondrez de belles lettres aussi !... Et puis nous nous reverrons bientôt...

Elle s'accrocha à moi, davantage ; sa main, en forme de griffe, se crispait sur mon bras, remontait à mon épaule, se nouait à mon cou; sa bouche pâle, qui dévoilait ses dents tartreuses, s'ouvrait comme pour le baiser; et ses yeux allaient, de mes yeux à la petite pièce où, sur le fourneau, bouillait l'éternel miroton. Je cherchais un moyen d'échapper à l'étreinte ; je détournais un peu la tête pour éviter le souffle chaud, le souffle fade, le souffle de malade que sa bouche m'envoyait. – Ne partez pas... suppliait-elle... Je vous en prie... Je t'en prie... ne pars pas encore... Sois gentil, mon mignon, mon gros mignon... Ne me laisse plus toute seule... Ne crois pas à ce que te dit Monsieur Lucien... Je t'en prie...

Le miroton chantait : au-dessus de la marmite de terre s'élevaient de menues spirales de vapeur. Et j'étais affolé par ces deux odeurs rancies, celle de ce miroton, et celle de cette femme. Tout à coup, Julia poussa un cri léger, laissa retomber ses bras qui m'enlaçaient.

– Ah ! que c'est embêtant ! fit-elle.

Un pas, à ce moment, se faisait entendre dans le vestibule. Et le facteur apparut. Je profitai de ce répit libérateur pour m'enfuir. Il était temps.

Ce jour-là, Lucien, très gai, rentra vers midi à l'atelier. Il portait sous le bras un long panier, couvert d'une toile grise.

– Devine ce qu'il y a là-dedans, me dit-il en déposant le panier à terre. Regarde... Ça remue... C'est vivant !... Allons, devine !...

Il riait d'un bon rire, d'un rire ingénu et charmant, comme autrefois. Une expression d'enfant heureux animait d'une clarté d'aurore son visage tourmenté.

– Tu ne devines pas, petit imbécile !

Sans attendre ma réponse, il coupa les ficelles qui attachaient la toile au panier et, la toile enlevée, du panier surgit, dans un grand frou-frou d'ailes, un paon...

– Ah ! le bougre, qu'il est beau ! applaudit Lucien.

Le paon s'étira, gonfla ses plumes, secoua ses ailes, brodées de fines écailles, balaya le plancher de sa longue queue, avec un mouvement de femme qui fait tournoyer la traîne de sa robe ; puis le col dressé fièrement, l'aigrette un peu en arrière et tremblante, il marcha dans la chambre, lentement, avec la majesté d'une divinité hindoue. Et, soudain, il sauta sur la cheminée, où il s'accroupit, laissant retomber sa queue qui emplit la chambre d'un ruissellement d'or et d'étranges pierreries. Du haut de son col bleu, sur lequel un rayon de soleil faisait se mouvoir des irisations de nacre, il nous regardait avec son œil de perle noire, une perle enchâssée dans une double bordure de velours blanc et noir.

– Hein ? fit Lucien... Qu'est-ce que tu penses de ça ?... Crois-tu qu'il est assez décoratif, cet animal ?

– Mais que veux-tu faire de ce paon ? demandai-je à Lucien.

– Ce que je veux faire ?... Comment, je ne t'ai pas dit ?... Il y a longtemps que je rêve ça, pourtant... Eh bien ! voilà !... J'ai conçu une grande décoration... Des paons... dans un champ de pensées... Non, mais, vois-tu le motif ! Des paons accroupis dans les pensées, des paons marchant dans les pensées... Et peut-être, limitant le champ des pensées, dans le haut de la toile, des pavots... non pas de pavots!... Je ferai une autre décoration... Des paons se glissant dans des pavots !...

Maruyama Okyo, Paons

Et des gestes qui dessinaient, dans l'air, de longues queues de paon, des tiges de plantes, orchestraient ses paroles; et tout son visage souriait de bonheur...

– Je crois ! dit-il, que je tiens enfin, quelque chose d'épatant !... Et tu sais... pas de synthèse là-dedans !... pas d'atmosphère... non plus... Les paons dessinés plume par plume, et exagérés... exagérés ! Tiens !

Et il traçait, avec son doigt, des lignes énormes.

– Allons ! plus de blagues !... plus de bêtises !... Ça, je le sens !... Ça, je le tiens ! Et demain, au travail ! Mais regarde-le... Pose-t-il, cet animal !

– Alors nous ne partons plus ? demandai-je à Lucien.

Mon ami me regarda d'un air vague.

– Partir ! Et pourquoi partir ? Et où partir ?

– Mais sur notre pic !... là-bas !...

Lucien réfléchit une seconde.

– Sur le pic !... ah ! oui !... Mais tu es fou, je pense.

Et il tira de sa poche un paquet de graines de maïs, qu'il lança une à une, auprès du paon, sur la tablette de la cheminée.

– Mange, mon petit, mange, mon coco ! Petit, petit, petit !

L'Écho de Paris, 25 avril 1893