Dans le ciel/3

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Je passai une nuit atroce, et ne pus dormir un seul instant. De gros nuages orageux, frangés de lune pâle, roulaient dans le ciel ; il faisait une chaleur étouffante qui me congestionnait les poumons, et rendait ma respiration pénible et haletante. J'avais la tête lourde, lourd aussi l'estomac, et mes jambes tremblaient, molles de vertige. Était-ce la fièvre ? Était-ce la faim ? Je n'avais pas mangé depuis le matin. Mes oreilles étaient pleines de sonorités étranges ; il y avait en elles comme des tintements de cloches lointaines, des bourdonnements de guêpes. Et des fanfares m'obsédaient de leurs airs inconnus. Je ne voulus pas me déshabiller, et m'allongeai, tout vêtu, sur le lit, un lit sordide dont la couverture et les draps exhalaient une odeur de moisissure, une odeur de cadavre. Oh ! cette chambre ! Ses murs nus et sales, avec des coulées de salpêtre jaunasse, des rampements hideux d'insectes noirs et de larves, d'innombrables toiles d'araignées pendaient aux angles, se balançaient aux poutres. N'allais-je pas voir planer, tout à coup, au-dessus de ma tête, le vol des hiboux et des chauves-souris ? Je sentais véritablement peser sur moi la vague horreur des maisons hantées, l'indicible effroi des auberges assassines. Et le vent se leva, un vent furieux qui bientôt se mit à hurler dans la nuit, comme une bande de loups en chasse. Le décor était complet, maintenant. La maison craquait, secouée du faîte à la base, à ce point que les murs autour de moi, me semblait-il, oscillaient ainsi que les pendules, claquaient et flottaient, pareils à des molles draperies. J'eus peur. On eût dit que des cris sinistres, des clameurs de foule, des miaulements de fauves, des rires de démons, des râles de bêtes tuées, pénétraient, en ce louche réduit, par les joints des fenêtres, les fissures des portes. La lumière remuée de la chandelle faisait mouvoir au plafond et sur les murs des ombres grimaçantes et démesurées. Je quittai le lit et marchai dans la chambre.

– J'aurais dû prévoir tout cela, me dis-je... tandis que, pour écarter l'épouvante qui commençait à me gagner, j'évoquais le contraste de mon appartement de Paris, si intime, si silencieux, si plein de choses consolantes et charmantes... Ah ! que l'attendrissement est donc une chose bête !... Et quelle duperie ! Que m'importait X... ?... Il était si bien rayé de ma vie !... Qu'avais-je besoin de revoir ce rustre ?... Je me souviens de ses lettres... « J'ai tant de choses à te dire, m'écrivait-il... tant de choses et qui m'étouffent !... » Et il ne m'a rien dit que des folies, et il s'est saoulé, voilà tout !... On a beau connaître la vie, on se laisse toujours prendre à cette sottise : le sentiment !... Et pourvu qu'il ne cherche pas à m'emprunter de l'argent !... C'est peut-être tout simplement un affreux tapeur !... De l'argent !... Ah! non, par exemple !... Et, tout à l'heure, pendant que nous remontions la côte, pourquoi ne l'ai-je pas laissé glisser sur le pic ?...

Cette image du pauvre diable, déroulant sur la pente raide, et se fracassant le crâne et se rompant les membres, sur les rochers, en bas, ne me fit pas horreur.

– Cela eût mieux valu pour lui... pensai-je le plus naturellement du monde. Il n'a sans doute personne qui s'intéresse à lui... Ce n'est pas les mariniers de la terre, ni les taupes du ciel qui eussent réclamé... Quand on est tombé à cet état de folie et de dégradation, mieux vaut mourir... Que va-t-il devenir ?... On le trouvera, un beau matin, mangé par les araignées et les rats !... Non, vraiment, je lui aurais rendu là un fameux service...

Je me complus, quelque temps, dans cette idée, où je trouvais comme un soulagement, à ma colère, à mes déceptions. Et je généralisai :

– C'est étonnant qu'il n'y ait pas plus de gens inutiles et embêtants, qui disparaissent de cette façon-là ! La vie nous offre, à chaque instant, tant de facilités !...

Puis ma songerie s'égara à travers mille formes confuses, mille souvenirs tronqués, mille paysages indécis, effacés comme des tapisseries... Je revis la bonne figure de mon ami, sa bonne figure toujours prête à sourire ; son œil de chien dévoué, son dos, ah ! son dos qu'une fatalité précoce semblait avoir courbé, tout jeune, sous le poids d'inévitable malheurs, ses gestes gauches de malchanceux – et une pitié me reprit à nouveau pour ce pauvre être, marqué, dès sa jeunesse, du terrible signe des destinées douloureuses.

– Après tout ! dis-je... Pauvre diable !

Je me rappelai à ce moment même que X... avait eu une maîtresse... la seule maîtresse que je lui aie connue... une petite marchande de tabac... noire et très pâle, et très sale, et qu'il aimait follement, comme il aimait tout ce qu'il aimait... Je lui avais pris sa maîtresse, non que je l'aimasse ou qu'elle me plût, mais pour la joie si particulière et si forte qu'on éprouve à faire souffrir un ami dévoué, et dont on sait qu'il ne se plaindra pas... Il m'avait pardonné... Ah ! si bêtement, si gauchement, la gorge toute secouée de sanglots.

– Non... non !... je ne t'en veux pas... Je ne savais pas que tu l'aimais !... Je ne pouvais pas savoir... Si j'avais su... si j'avais su !...

Ah ! comme il pleurait !... Ah ! qu'il était ridicule et repoussant !... Je ne sais pas pourquoi ce souvenir me fut presque comme un remords... Ç'avait peut-être été la seule joie de sa vie, cette petite femme, noire, pâle et sale !... Peut-être même était-ce en expiation de cet acte vil et lâche, que j'étais venu ici.

Au dehors le vent redoublait de fureur. J'entendais nettement les arbres entrechoquer leurs branches, les feuillages ronfler comme des orgues, les ardoises se détacher du toit, siffler dans l'air et tomber sur le sol...

– Pauvre diable ! me répétai-je.

La nuit me parut bien longue. Le vent ne s'apaisa qu'au matin, et l'aube se leva dans un ciel nettoyé et tranquille. Je descendis au jardin. L'air jeune et vif me réconforta ; je l'aspirai à pleins poumons, et, à défaut d'eau, je me lavai le visage, à la rosée qui tombait des arbres et montait des herbes, délicieusement fraîche.

Après une courte promenade, je trouvai mon ami, assis sur le banc de pierre, la tête dans ses mains.

– Viens ici, me dit-il, en se reculant un peu, pour me faire de la place, près de lui.

Il était livide, avec des paupières rouges et gonflées. Sa barbe gardait encore des traces d'ordures de la veille et des vomissements de la nuit. Il me dit d'une voix pâteuse, dont le souffle m'arriva, fétide, aux narines :

– Je vois que je te fais horreur... et que tu vas partir... J'aurais voulu te dire des choses, des choses... mais je ne suis pas remis de mon ivresse... et d'ailleurs je ne puis plus parler, m'expliquer... tu comprends...

– Mais pourquoi t'ennuies-tu ainsi ?...

– Parce qu'il le faut... Tu comprends... Sans cela, je ne vivrais pas, tu comprends ?... Tiens...

Il tira de sa poche un rouleau de feuilles crasseuses, et me le remit :

– Ce que j'aurais voulu te dire, tu le liras dans ces feuilles... Tu comprends ?... Et quand tu les auras lues, tu les brûleras... Ça n'est pas grand chose... Mais ça t'expliquera... Tu comprends ?...

Il bégaya encore quelques paroles que je ne compris pas... Et se levant:

– Adieu ! dit-il... Je te demande pardon... J'avais cru... que ça me ferait de la joie... que je pourrais... Tu comprends... Adieu !...

Quelques minutes après, j'avais quitté le pic, troublé, incertain, sans pouvoir définir les sentiments qui m'agitaient. Je rentrai le soir même à Paris, et je lus les pages suivantes.

L'Écho de Paris, 4 octobre 1892