Dans le nid d’aiglons, la colombe/01

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Texte établi par Fides (p. 11-18).

Deux lignées

Durant une paix précaire, de 1653 à 1660, la conjoncture paraît propice. Entre plusieurs autres, deux lignées font leur option, quittent l’Europe pour l’Amérique. Elles s’enracinent en Nouvelle-France, dans une île stratégique, au confluent du Saint-Laurent et d’une immense rivière, l’Outaouais, dans le voisinage d’un fortin palissadé.

Elles étaient originaires de deux villes ouvertes sur l’Atlantique aux rumeurs d’un continent dont on n’a exploré que la bordure. Natif de Dieppe, Charles Le Moyne apparaîtra le premier, à l’automne 1647, dans les registres officiels, peut-être même en 1646. Il est déjà interprète des langues aux sauvages. C’est dire qu’il habite la colonie depuis deux ou trois ans, qu’il a erré dans la forêt avec les tribus indiennes, seul moyen d’apprendre alors le huron et l’algonquin. On croit que les parents de sa mère, Judith Duchesne, ont orienté le jeune homme vers le Canada : un David Duchesne s’est inscrit parmi les Cent-Associés ; un Adrien Duchesne, chirurgien, habita longtemps Québec. Les pionniers de Ville-Marie auraient retenu ses services parce que leur mission était de convertir les Indiens, et que, de toute façon, ils auraient avec eux des relations suivies.

En 1654, Charles Le Moyne épouse Catherine Thierry, dit Primot. Déjà, il occupe d’autres emplois. Il obtient des concessions de terre. Trois ans plus tard, il accueille dans la clairière sous la futaie, ses deux sœurs, Jeanne et Anne, de même qu’un frère, Jacques.

Dans le même moment survient la seconde lignée. Elle sort de Pitres, diocèse de Rouen. Fils de Robert Le Ber et de Colette Cavelier, Jacques arrive le premier. Un peu plus tard, voici le nom de son frère, François qui, lui, est veuf. En 1664, les rejoindra leur jeune sœur, Marie.

Ces immigrants, hommes et femmes, sont de qualité dynamique : ils sont rudes, doués de force, de bon sens, de robustesse ; ils ont de l’instruction et sauront en acquérir. Plus que les autres, Charles Le Moyne et Jacques Le Ber qui s’unissent d’amitié.

Tous fondent immédiatement des foyers, sauf Marie Le Ber. C’est le premier mariage de janvier 1658, le 7, qui associe intimement les deux familles ; Jeanne Le Moyne épouse Jacques Le Ber. Bénigne Basset rédige le contrat selon les dispositions de la coutume de Paris.

Les promis ont déclaré que « pour la bonne amityé, qu’ils ont dit avoir entre eux », ils ont promis de se lier « l’un l’autre par foy et l’oyauté de mariage, et de sespouser en face de nostre Mère Saincte Église, le plustost que faire se pourra, suivant les ceremonnies accoustumées. »

Le Gouverneur de la place, Monsieur de Maisonneuve est présent, de même que Jeanne Mance, « fille administratrice de l’Hôtel-Dieu, et M. Souart, curé. Dans le groupe des parents et amis, signalons Lambert Closse, sergent-major de la garnison, Elizabeth Moyen, sa femme. Tous inscrivent leur paraphe, sauf Anne qui trace une croix. Jacques Le Ber ne dédaigne pas les fioritures. Les signatures de Jeanne Le Moyne et de Catherine Primot sont simples, bien gravées.

Les mariages d’Anne et de Jacques Le Moyne, de François Le Ber lieront ces deux groupes aux colons arrivés depuis 1642, date de la fondation de Ville-Marie, ou à d’autres familles de la Nouvelle-France. Bientôt se verra une abondance d’enfants, d’oncles, de tantes, de cousins et de cousines, de parrains et de marraines qui courront dans la gloire bien des aventures dramatiques, imprévues de Ville-Marie, et ensuite de la Nouvelle-France.

Les deux ménages qui entreront le plus profondément dans l’histoire, sont ceux de Charles Le Moyne — Catherine Primot et de Jacques Le Ber — Jeanne Le Moyne. Les maris sont guerriers, marchands, bientôt grands propriétaires terriens ; ils occupent des petits emplois civils et des postes honorifiques. Les deux femmes deviendront célèbres par les enfants qu’elles ont élevés et formés.

Ils s’entendent et s’entendront bien. Un contrat du 4 juin 1660 indique qu’ils s’installent dans une maison à deux logements. Il a trait à la « massonne » qui enveloppera une charpente de bois.

Deux maçons, Michel Théodore et Olivier Martin, s’engagent à dresser un mur de pierre autour du « quarré d’un logis de charpente appartenant aux dits leber et lemoyne » qui était « proche de la commune » ; en plus, un mur « de refonte », soit un mur mitoyen qui divisera la construction en deux. L’ouvrage aura dix pieds de hauteur et une épaisseur d’un pied et demi. Les artisans feront aussi « deux cheminées doubles aux deux bouts dud. logis » ; enfin, ils devront « pierroter tout le colombage dud. logis et iceluy réduire tant par dehors que par dedans et ensemble quarré » ; ce qui signifie qu’ils appliqueront un enduit de plâtre, de chaux et de ciment. Pour cet ouvrage ils recevront la somme de vingt livres et six pots de vin.

Les concessions se défrichent ; le commerce s’organise ; les enfants naissent. Catherine Primot, Jeanne Le Moyne apparaissent continuellement aux fonts baptismaux en qualité de marraines et leurs époux en qualité de parrains. Tous ces jeunes tentent de jouir un peu des biens du nouveau continent : chasse et pêche d’une prodigieuse abondance, antiques futaies composées d’arbres énormes, humus qui n’a pas produit de récoltes. Mais dans le même temps se pourrit peu à peu puis se termine brusquement en 1660, si ce n’est à la fin de l’année 1659, la paix incertaine sur laquelle tous comptaient. Et lui succède l’atrocité de la guérilla iroquoise qui a harcelé le poste à plusieurs reprises depuis la fondation en 1642.

Alors, les nouveaux venus apprennent dans quelle position désespérée ils se sont placés. Trois factoreries, trois fortins plutôt, s’échelonnent sur le Saint-Laurent, loin de la mer. Ville-Marie, la plus éloignée, est à soixante lieues de la capitale, Québec ; à trente lieues des Trois-Rivières, la seconde. Elle ne comprend qu’une enceinte palissadée dans laquelle s’élèvent divers édifices communs : un ouvrage de pierre, un Hôtel-Dieu hors les murs, protégé lui aussi par des palis et des fossés, avec une chapelle qui tient lieu d’église ; quelques maisons éparses qu’il faudra aménager en redoutes ; quelques champs cultivés, des déserts comme on dit, des défrichés. Quelques centaines d’habitants en somme dans une clairière au bord de l’eau. Surtout, ces gens ne sont pas adaptés au pays, ils ne connaissent pas la forêt, les cours d’eau, leurs secrets. Ils sont réduits à la défensive. Installée au sud, loin, dans des villages distants les uns des autres, mais que relie une piste, la Confédération iroquoise se porte à l’attaque. Lestés d’un peu de maïs, habiles à vivre de chasse et de pêche, ses guerriers se glissent sous la ramée, se mettent à l’affût autour des lieux habités par les blancs ; de Ville-Marie d’abord dont ils ont occupé le site autrefois. Dans sa faiblesse, elle est exposée à leurs coups. Ils regrettent les terres giboyeuses qui la ceinturent ; ils tentent de s’emparer des flottilles de fourrures qui passent ici, conduites par les peuplades du Nord-Ouest. Ils les convoitent.

Malheureusement, les colons sortent de leurs fortifications. Très pauvres, ils doivent cultiver leurs terres ; ils doivent abattre du bois pour le chauffage d’hiver. Alors ce sont de continuelles escarmouches entre les partis qui sortent du couvert des arbres, et les habitants occupés à leurs tâches. L’avantage de la surprise est aux premiers. Ils tuent bien des hommes, ils en capturent d’autres. Aux prisonniers, ils infligent des tortures dont la plus horrible est un savant supplice par le feu. Leurs voisins, les Hollandais de Manhatte, aujourd’hui New-York, les fournissent de mousquets et de munitions.

Ainsi est bloqué le dessein évangélisateur des fondateurs de Ville-Marie : une chrétienté franco-indienne vivant de l’exploitation de la terre dans la pratique des préceptes de l’Évangile. Leurs ressources se sont épuisées dans ce conflit. Les Sulpiciens leur succèdent. Pourtant, les sauvages du Canada se rangeaient à cette entreprise. Une vague de mysticisme français, qui avait laissé Marie de l’Incarnation, la grande, sur le promotoire de Québec, en 1639, qui déferlerait sur une partie du continent, se heurtait ici à un écueil.

À partir de 1660, pendant six ans, cette guérilla iroquoise se révélera pleine d’insistance et de férocité. L’angoisse d’une mort soudaine, l’appréhension des tortures, attiseront les sentiments religieux de ces ménages dont les enfants naissent en nombre et s’adaptent à la contrée.

Ni les Le Moyne ni les Le Ber ne flottent au-dessus de la tragédie. Charles Le Moyne qui s’est distingué dans des actions antérieures, se signale dans les nouvelles. Jacques Le Ber qui avait vingt-quatre ans lors de son mariage, a appris tout de suite le maniement du canot d’écorce algonquin et le gouverneur lui assignera des missions spéciales aux Trois-Rivières ; ou bien il s’y rendra seul, chaussé de raquettes, l’hiver, le long du fleuve. Ils seront l’un et l’autre membres des escouades de la Sainte-Famille qui veilleront sur les travailleurs. Bien plus, Charles Le Moyne sera capturé un jour ; toutefois, il sait la langue des ennemis et il leur parlera avec tant de force et de plausibilité qu’il évitera non seulement le supplice, mais les inclinera à la paix.

La plus douloureuse victime de cette période est Anne Le Moyne qui n’avait peut-être pas encore vingt ans. Son mari, Michel Messier, disparaît au cours d’une escarmouche entre une vingtaine de bûcherons, dans la forêt, et deux cent soixante guerriers ennemis. Quatre d’entre les premiers sont tués, six sont capturés. On ne retrouve pas le corps de Michel. Anne peut imaginer les tortures effroyables auxquelles il sera soumis. Aucune nouvelle ne filtre dans les mois qui suivent, c’est l’opacité du silence.

Et le 16 du mois de juin, elle donne naissance à une fille dont le père est Michel Messier « habitant pris par les Iroquois le 24 mars dernier et on ne sait s’il est mort ou en vie ». Elle n’est pas la seule dans cette désolation. Sa sœur Jeanne, Madame Jacques Le Ber, qui attend elle-même un enfant, vient auprès d’elle pour la consoler. Elle sera la marraine de la petite Jeanne que l’on porte au baptême. Cinq jours plus tard, avant même que l’accouchée ait repris ses forces, des ambassadeurs goyogouins paraissent dans la place. C’est probablement son frère, Charles Le Moyne, qui cherche auprès d’eux des renseignements sur le sort de Michel Messier. Les Onneyouts, paraît-il, l’ont brûlé. On célèbre ses funérailles en même temps que celles d’autres victimes. Des mois se passeront. Puis soudain se clamera une nouvelle étonnante : Michel Messier n’est pas mort, il est toujours prisonnier. Il reviendra dans quelques mois et l’on imagine au milieu de quelles explosions de joie sauvage.

Le 4 juillet de la même année, c’est Catherine Primot, la femme de Charles Le Moyne, qui met au monde un fils, Pierre, appelé à un destin de gloire. La marraine sera de nouveau Jeanne Le Moyne.

Puis les escarmouches se multiplient autour de Ville-Marie. De nombreux colons succombent, d’autres deviennent prisonniers. Deux Sulpiciens seront atrocement massacrés. Le secrétaire du Gouverneur subira sans crier une journée de tortures. Les tragédies se succèdent.