Dans le nid d’aiglons, la colombe/02

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Texte établi par Fides (p. 19-22).

Et naît la colombe

C’est entre les échauffourées que naît, le 4 janvier 1662, une petite fille vagissante, Jeanne Le Ber. La fondatrice de l’hôpital, Jeanne Mance, lui donnera son prénom en acceptant d’être sa marraine ; et le gouverneur, Monsieur de Maisonneuve, sera son parrain.

Jusqu’à l’âge de quatre ans, l’enfant grandira dans des circonstances qui ne se modifient pas. La guérilla ne s’apaise un peu que pour reprendre plus vive. Il règne un climat de crainte pour les parents et les amis, pour Ville-Marie et pour la Nouvelle-France. Alertes répétées, surprises sanglantes, recours à Dieu et aux saints. On assiste à la Messe, on communie et on prie.

Nous ne savons rien de la première enfance de Jeanne. Avec ses frères, ses cousins, elle joue sans doute parmi les jambes des guerriers. Elle reçoit sa première formation d’adultes qui vivent l’épreuve et en resteront à jamais marqués. On peut supposer que les femmes qui prennent soin d’elle, qui réclament à Dieu la protection de leurs maris, de leurs frères, ont recours aux prières de la pureté de cette âme.

Vers l’âge de deux ans et demi commence à s’exercer aussi sur elle l’influence de sa tante, Marie Le Ber. Elle arrive de France et séjourne au foyer de Jacques. Elle a maintenant vingt et un ans. Après l’année 1664, son nom apparaîtra au registre de Ville-Marie en qualité de marraine de François, fils de Charles Le Moyne ; et, un peu plus tard, de Nicolas, fils de Jacques Le Moyne et de Mathurine Godé ; enfin de Jacques Le Ber, le fils de son frère, et de Jeanne Le Moyne. Elle possède certainement de l’instruction, même de la distinction, puisque deux des parrains seront de hauts personnages de la colonie, François de Salières de Chastelard et Jean Philippe de Hautmesnil.


Le destin de cette Marie qui influa peut-être profondément sur le sort de Jeanne fut-il un instant incertain ? S’attacha-t-elle a un Montréaliste du nom de Jean de la Vigne ? Ce colon avait du courage et il s’inscrivit le premier dans la première brigade de la Sainte-Famille. En 1664, à Paris, il obtenait avec Jacques Le Ber et Claude Robutel de Saint-André, la concession de l’Île Saint-Paul qui deviendrait « l’Île des Sœurs » ; quelques mois après, on la divisa en trois fiefs distincts, comme cela s’imposait. Revint-il de France dans le même bateau que Marie ? Il lia connaissance avec elle à ce moment ou juste un peu plus tard. Seules des relations suivies, l’amitié, l’estime, peut-être des sentiments plus affectueux expliquent le reste de l’histoire. Car Marie ne possède aucun bien. Son frère, Jacques, l’héberge, la nourrit et la vêt gratuitement. Lorsque sa vocation religieuse s’affirme et qu’elle désire entrer chez les Ursulines, elle ne peut verser la dot. C’est alors qu’intervient Jean de la Vigne, juste au moment critique. Il lui fait donation de sa seigneurie de l’Île Saint-Paul. La jeune fille ne peut évidemment l’exploiter, la mettre en valeur parce qu’elle n’a pas de capitaux. En fait, elle la rétrocède à son frère, Jacques Le Ber, qui peut remplir ces tâches ; et qui, en plus, peut justement apporter la somme qui lui manque. Elle le récompensera ainsi en partie, de toutes les générosités qu’il a eues envers elle. Toute une série d’actes notariés expliquent cette transaction et ne laissent planer aucun doute. À vingt-cinq ans, le 14 octobre 1668, Marie entre au noviciat ; elle revêt l’habit le 14 janvier 1669 ; elle fait profession le 15 octobre 1670, prononçant les trois vœux habituels et y ajoutant celui de dispenser l’enseignement aux petites filles indiennes et blanches. Elle portera le nom de Sœur de l’Annonciation. De son côté, quand il comparaîtra devant les notaires du Châtelet, à Paris, pour confirmer donation, le Montréaliste sera devenu l’« humble Frère Jean de la Vigne, de l’Ordre des Frères de la Charité, au faubourg Saint-Jean des prés, paroisse Saint-Sulpice ». Il semble bien que c’est Marie Le Ber qui ait gagné cette âme à un destin pareil ; qu’elle ait possédé des dons de persuasion particuliers pour l’apostolat ; et qu’ensuite, il faille en tenir compte quand on examine la vie de sa nièce, Jeanne Le Ber.

En plus, il faut considérer un second point : elle subit l’attraction du monastère des Ursulines fondé à Québec en 1639. C’est la grande Marie de l’Incarnation qui en a posé la première pierre et l’a rempli des plus hautes traditions de sainteté. Elle entraîne ses compagnes dans un puissant envol mystique. Elle est encore vivante et occupe toujours, tour à tour, des postes éminents, bien qu’elle soit âgée. Elle écrit ses délicieuses lettres qui rappellent Madame de Sévigné. Elle vit dans une union à Dieu continuelle. Marie Le Ber ne peut ignorer ces faits. C’est dans ces flammes de spiritualité qu’elle veut se brûler. Une foi tiède n’aurait pas voulu ce destin. Et c’est dire que son catholicisme était d’une belle venue, même dynamique, avec une tendance à s’épancher et à se répandre.