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De Goupil à Margot/La fin de Fuseline

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Mercure de France (p. 99-116).

LA FIN DE FUSELINE

Traînant son suaire jaunâtre et comme vieilli sur la grisaille morbide du paysage rustique, l’aube s’était levée, telle un spectre vengeur, ce jour d’hiver où Fuseline fuyant avait laissé sa patte fixée ainsi qu’une borne d’horreur entre les mains d’acier du piège tendu par l’homme.

Le long des haies larmoyantes, grises, sales comme d’immenses chrysalides qui se débarrassent petit à petit de leurs enveloppes, elle avait marché, elle avait couru, sans voir, sans savoir, d’une longue traite jusqu’à l’épuisement.

Alors, sentant fléchir son courage et ses pattes se dérober, elle avait été comme dégrisée de sa souffrance par cette douche froide que l’idée de mort, brusquement surgie, versait brutalement sur sa conscience suspendue, en même temps qu’un raisonnement irréfragable et spontané lui criait avec la brutalité d’un ordre : Si tu ne te reposes pas, tu vas mourir.

Sur un tapis spongieux de feuilles à demi pourries, dont il ne restait, comme un squelette, que la dentelle délicate des nervures jaunies, à travers l’armature du lacis(desserré, semblait-il, par la chute des feuilles) des buissons d’épines, elle s’était arrêtée, et là, après avoir longuement léché le sanglant moignon qui, comme une manche déchirée, pendait piteusement à son épaule, elle s’était orientée au plus vite pour regagner sans encombre sa cabane de bois.

Elle en était très proche, car, même dans le désarroi le plus grand qui puisse troubler la vie coutumière des animaux sauvages, il persiste presque toujours, au-dessus de la conscience engourdie, comme une direction providentielle qui les conduit, un subconscient conservateur qui veille sur leur vie.

Maintenant que la tranquillité de la retraite provisoire lui permettait de réfléchir, elle établissait son itinéraire pour, au moment propice, regagner la fourche hospitalière de son vieux poirier qui dressait là-bas, à la lisière de la forêt, ses longs bras aux manches de mousse parmi les nudités grêles des rameaux de hêtres et de charmes.

Comme si elle eût voulu récupérer un potentiel nécessaire d’énergie, laisser s’accumuler en elle une réserve suffisante de force, elle s’accroupit sur elle-même, se pelotonna en boule pour rendre à ses muscles épuisés, avec la chaleur que leur portait son sang généreux de jeune bête, la force indispensable pour assurer son salut.

Bientôt, prudente, rasant le sol, sa tête, fine comme celle d’un serpent, se leva d’entre les brindilles craquantes, et, l’horizon exploré d’un coup d’œil, sondé d’un tour d’oreille, elle se coula, sous l’égide des haies, vers la forêt où se trouvait sa demeure.

Elle y fut bientôt, et telle était son énergie que, malgré sa patte tranchée, malgré le sang perdu, malgré la souffrance engourdissante, elle grimpa sans encombre à sa caverne aérienne où elle sembla s’engloutir comme dans le giron d’une mère ou la gueule ouverte d’un précipice…

Six jours durant elle y resta prostrée de souffrance, nourrie par la fièvre et léchant sa plaie ; puis un beau soir elle reparut amaigrie, les yeux brillants et douloureux, l’épaule pendante, lamentable, telle une estropiée qui présente son moignon pour apitoyer les choses et demander une aumône à la vie.

Rien ne la ramena plus vers le village où retournaient ses sœurs ; rien ne la décida à se rapprocher des habitations, rien, pas même le désir et la soif du sang, ne l’attira par la plaine où, maintenant, sur les prairies et les chaumes dévêtus de neige, parmi les pieds de chicorée s’étoilant et verdissant, les poules en liberté picoraient de menus vermisseaux et les petits cailloux qui devaient former la coquille de leurs œufs.

La forêt lui restait et lui suffisait ; elle y chercha sa vie quotidienne, et put, tant bien que mal, atteindre les jours de printemps, la poussée des feuilles et le retour des oiseaux qui lui promettait la plus abondante des pâtures.

Ces temps venaient.

Perchée dans son observatoire suspendu comme une sentinelle aux aguets du renouveau, elle les entendait maintenant revenir, les migrateurs, et passer sur sa forêt en grands froufrous d’ailes, en longue rumeur de marée montante, en tempête de cris d’appel, d’amour et d’espérance. Elle n’était pas inquiète de les voir disparaître au loin, car elle savait bien que ceux-là qui passaient les premiers, s’enfonçant vers le Nord, en amèneraient après eux une longue suite, qui, telle la traîne d’une immense robe ailée, s’éparpillerait sur la forêt et la vêtirait jusqu’en automne de la trame changeante et joyeuse de leurs amours et de leurs chants.

Son petit cœur battait puissamment de joie en évoquant, pour un proche avenir, les embuscades de feuilles où surprendre les merles, les assauts, au haut des fûts des foyards, des nids de grives et les rudes combats autour des nichées de corbeaux qui défendaient énergiquement, du pic solide de leur bec, leurs jeunes couvées.

Elles étaient encore rares les captures, et les longues stations s’achevaient souvent vaines ; mais un instinct tout puissant la prenait à guetter les ébats amoureux des oiseaux de son bois, leurs poursuites, leurs querelles, leurs combats : c’était son avenir qui se préparait, de fabuleuses ripailles de sang sur un couvert de feuilles parmi la douceur des matins ou la tiédeur des vesprées printanières.

Les bourgeons s’épaississaient, se gonflaient ; bientôt des feuilles délicates et pâles s’en élanceraient victorieuses pour dérouler à la lumière leurs banderoles de fraîcheur et s’étaler ensuite en larges parasols vernis.

Ce serait le moment des nids : presque tous les buissons en recèleraient, les grands arbres en abriteraient eux aussi, et, selon le caprice de l’heure, elle pourrait composer son menu des grêles oisillons de la lisière ou des lourdes couvées de ramiers de la combe.

Maintenant, si durant le jour elle ne pouvait songer à les capturer, du moins presque chaque soir arrivait-elle à saigner un merle.

Dès que tombait le crépuscule, perchés sur les branches basses des arbres de la tranchée, ils commençaient solitaires et défiants un chant interrompu par de courts silences, un chant passionné, bruyant, têtu, varié à l’infini, comme pour forcer la venue du printemps ou que si chacun d’eux eût voulu éclipser son voisin et le contraindre au silence.

C’est alors qu’elle se glissait lente et souple sous les taillis et arrivait silencieuse au pied de l’arbre où s’égosillait le siffleur. Tant que chantait l’oiseau, saoul de sa propre voix, elle avançait, s’arrêtant quand il se taisait, grimpant sans bruit, redevenant immobile, abaissant, sur les rubis fulgurants de ses yeux ses lourdes paupières hérissées de cils, puis reprenant quand il recommençait, se collant à la branche, faisant corps avec elle, impossible à distinguer de l’ambiance.

Quand elle se sentait assez proche, qu’elle avait sondé la distance, dosé son élan, elle se précipitait d’un bond sur la bestiole dont le chant s’étranglait entre ses griffes en piaillement lugubre qui faisait aussitôt retomber la forêt dans le lourd silence de la nuit.

Mais pour cette chasse exigeant une souplesse particulière et une agilité peu commune, le moignon cicatrisé qui remplaçait sa patte était horriblement gênant. Sa marche en était moins rapide, son équilibre moins assuré, son élan moins énergique, et plusieurs fois déjà elle avait manqué sa proie qui s’était enfoncée à tire d’aile dans la ténèbre épaississante, en poussant des sifflements aigus de peur disant assez à Fuseline qu’elle ne l’y reprendrait plus.

Mais lorsque les nids se bâtirent, ce fut pour elle de perpétuelles orgies entrecoupées de sommeils lourds comme des ivresses de vin dont elle se réveillait plus assoiffée encore, toujours folle de sang, toujours prête à saigner dans la fourche d’une branche une mère surprise à couver ses œufs ou à protéger ses oisillons.

*

Le soleil faisait craquer les derniers et tardifs bourgeons des chênes sous la pression chaude de ses rayons. Les verdures se nuançaient à l’infini.

C’était une symphonie de couleur allant du cri violent des verts ardents et comme vernissés (réfléchissant le soleil sur les mille facettes de leurs miroirs comme pour jouer avec la plaine) aux pâleurs mièvres des rameaux inférieurs, dont les feuilles tendres, aux épidermes délicats et ténus, n’avaient pas encore reçu le baptême ardent de la pleine lumière, bu la lampée d’or des rayons chauds, car leur oblique courant n’avait pu combler jusqu’alors que les lisières privilégiées et les faîtes victorieux.

Mais ce jour-là une vie multiple et grouillante, végétale et animale, sourdait de partout, des crépitements des insectes et du chant des oiseaux à l’éclatement des bourgeons et au gonflement des rameaux, craquant dans l’air vibrant comme des muscles qui s’essaient.

C’était un de ces premiers jours où la forêt, comme une femme qui a longtemps résisté, se laisse enfin aller toute aux caresses de l’amant, où elle vit de toutes ses fibres, où elle chante de toutes ses sèves, où les grands baisers du soleil l’ont investie comme un amour victorieux et conquise et pénétrée toute, et où elle ne tend plus aux vivants sous ses ombrages captieux l’asile traître de son insidieuse fraîcheur.

Tout chantait en elle, mais sans rejaillir au dehors, tout y vivait d’une vie chaude et contenue, comme concentrée…

C’était parmi cette joie plénière qui semblait l’épanouir que Fuseline, ce matin, visitait les nids de merles des coudriers et des petits chênes pour sa repue quotidienne.

À la fourche d’un arbre où trois branches de moyenne grosseur nouaient leurs fibres ligneuses, enfoncé à ras de son nid, aplati sur les frêles corps à peine duvetés et rougeâtres de ses petits, un merle frissonnait éperdument, les plumes ébouriffées, la tête molle, les yeux hagards.

Un vertige fantastique semblait le dominer, une peur indescriptible tourbillonnait dans ses yeux.

Loin, en haut, comme suspendu dans la lumière, un oiseau de proie, un grand rapace l’avait découvert et, les ailes agitées perpétuellement sans bouger de place, le cou tendu, la tête penchée, fascinait de ce mouvement vain et du regard hallucinant de ses yeux fixes cerclés d’or la malheureuse bestiole, incapable maintenant de fuir le nid où le sentiment maternel l’avait fait rester malgré le danger.

Au loin, dans un immense froufroutement d’ailes, un ample et frémissant pépiement, les autres oiseaux se rassemblaient pour, par leur nombre, leurs cris, leur influence réciproque, échapper à la fascination fatale et à l’assassinat infaillible auxquels sont voués les isolés. Des corbeaux se répondaient, et, encore hésitants, se désignaient l’ennemi, avec à la fois le désir et la crainte d’affronter des coups qui ne les menaçaient pas.

L’oiseau de proie, un grand busard d’une envergure fantastique, ne semblait y prendre garde, absorbé tout entier par sa proie.

Et, tout à coup, sentant le merle bien pris dans le réseau de sa puissance, il s’abattit comme une masse sur le nid.

Mais au moment où ses serres crochues, tendues en avant dans un geste assassin, allaient saisir l’oiseau, brusquement, semblant surgir des profondeurs même de l’arbre, la tête menaçante de Fuseline se leva.

Un balancement d’ailes rejeta le rapace sur une branche de la fourche où l’y fixa une serre, tandis que l’autre se crispait dans le vide, et que, sur le cou tendu, la tête horizontale fixait férocement l’adversaire qui lui disputait son butin.

Sur la branche d’en face, le train de derrière en haut, la patte valide en bas, grasse et forte de ses festins répétés, les reins arqués en une courbe féline et puissante, le cou levé pour le défi, elle dressait en face du busard sa petite tête fine où brasillaient les diamants de ses yeux, sa tête plate de bête féroce montrant dans la gueule ouverte pour mordre et pour saigner la double rangée brillante et pointue de ses dents, immobile, les babines troussées, le nez froncé, les pointes des moustaches tendues en avant, terrible, dans la suprême intensité de sa colère et de sa haine.

Et les deux adversaires, face à face se poussaient jusqu’à l’âme les lances violentes de leurs regards tous deux fascinateurs et féroces. La lutte imminait, poignante, indécise encore, mais implacable et mortelle pour cette pâture jetée entre les deux, ce malheureux corps d’oiseau aux plumes ébouriffées d’un fiévreux et fantastique frisson, cette petite boule grise dont on ne voyait plus qu’un bec noir immobile, des yeux vagues et fous, et dont le cou semblait vouloir rentrer dans le corps pour échapper à la griffe qui l’étranglerait ou à la dent qui le saignerait ; pauvre loque vivante et souffrante dont sautait le cœur de violents battements qui faisaient pépier sous la frêle toiture de ses ailes les jeunes oisillons aveugles, inconscients du drame qui se déroulait au-dessus de leur tête.

Les regards des deux ennemis se froissaient comme des épées ; on eût dit qu’un lien invisible et tout puissant les rivait l’un à l’autre et que ce lien, se contractant progressivement, bandait par degrés leurs muscles pour la lutte, le bond fatal où ils allaient se saisir de toutes leurs forces centuplées par la colère qui les animait.

Brusquement, comme si ses muscles fussent emplis de toute leur énergie batailleuse et résistante, d’un élan violent de ses reins et de ses jarrets, Fuseline sembla se décocher de sa branche comme une flèche de haine et fonça sur le rapace.

L’élan fut irrésistible ; l’oiseau de proie reçut le choc en plein poitrail et chancela ; mais ses ailes fantastiques l’eurent redressé en une seconde et avant même que son bec crochu eût lacéré dans ses cisailles cette chair frémissante, ses serres agrippantes saisissaient Fuseline par le râble et il s’enlevait dans l’espace, emportant la bête avec lui.

Le busard s’éleva obliquement, alourdi de sa capture, réservant sa vengeance pour plus tard, dans quelques instants, quand la fouine étourdie de cette course, éperdue de vertige, chavirée dans la mer aérienne, ne songerait plus à résister à ses coups de bec.

Il se trompait. Fuseline avait bien, en s’élevant aux serres sanglantes du fauve, éprouvé le vertige de ceux qui ne se fient qu’à la terre et à leurs pattes ; son regard éperdu n’avait pu sonder l’abîme grandissant qui la séparait de son monde, mais une colère frénétique l’avait saisie, et, plus puissante et plus souple que jamais, comme si les muscles de ses reins, forçant sans point d’appui les serres qui la tenaillaient, eussent progressé d’eux-mêmes, elle rapprochait progressivement du poitrail de l’oiseau sa gueule ardente et vorace.

D’un seul coup, dans un effort convulsif et désespéré, courbant les pattes du busard, elle avait atteint le corps et, tels des couteaux inarrachables, lui avait planté violemment dans les flancs les lames froide de ses dents.

Du geste d’un humain frappé à mort, le rapace jeta fébrilement en arrière sa tête douloureuse, tandis que, par la blessure ouverte, suintait le sang rouge, en rosée écarlate et chaude d’abord, puis en jets plus vifs et saccadés, s’abîmant en gouttes larges au fur et à mesure que progressait la morsure et que se trouait le cœur.

Alors modifiant son vol et s’élevant tout droit, sans plus rien voir, dans un essor fou, l’oiseau monta, monta, Fuseline enfoncée dans son cœur comme une flèche de mort qu’il serrait de plus en plus furieusement dans les contractions frénétiques de son agonie.

Les serres convulsées, crispées sur les reins et le poitrail de la fouine, traversèrent la peau, les chairs, broyant sous leur étreinte les poumons, le cœur, tous les viscères qui saignèrent, se triturèrent comme une pâte de chair vivante et fumante, tandis qu’implacable, immobile, rivée sur sa vengeance elle aussi, la tête de Fuseline creusait encore plus avant un trou plus rouge dans le flanc de l’oiseau.

Ils montèrent fous dans le soleil, en une ascension éperdue, jusqu’à ce que, tout d’un coup, vidé, ployant sur ses ailes flasques, le grand oiseau chavira sur l’abîme, et, dans les derniers sursauts de l’agonie, étreignant encore entre ses serres rigides le corps de sa victime, les deux cadavres s’abîmèrent dans le vide.