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De Saint-Blaise - Voyage dans les États scandinaves, 1856/02

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Le Tour du mondeVolume 3 (p. 177-187).
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VOYAGES DANS LES ÉTATS SCANDINAVES,

TEXTE ET DESSINS DE M. DE SAINT-BLAISE[1].
1856. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




NORVÉGE.


Le Sognefjeld. — Église de Lomb. — Romsdalen. — Romsfiorden. — Drontheim. — Le camp de Sjordalen.

Une suite de crêtes, dominant à pic de vertes vallées où coule l’eau transparente des glaciers, nous amena, à la nuit tombante, au petit hameau d’Opthun, le dernier qui vivifie la pente du Sognefjeld. Trois familles complétement isolées du reste du monde forment toute sa population. Pendant qu’on nous préparait le dîner, je fis une étude de notre gîte et de ses environs : paysage digne du pinceau d’un Salvator Rosa. Perché sur une table de roc, le chalet se détache sur une masse de rochers sombres d’où jaillit une immense cascade ; la cour, remplie de nos chevaux, des guides et des habitants du hameau, était pleine d’animation. Marie, la fille cadette de notre hôte, une jolie blonde de dix-sept ans, au doux regard, me tint fidèlement compagnie pendant mon travail. Je la questionnai, tout en dessinant, sur son genre de vie, ses occupations et ses plaisirs. Le récit qu’elle me fit de la longueur de ses hivers, employés à filer continuellement de la toile, me parut empreint de la monotonie de son existence. La pensée de ne jamais voir au delà de ces rochers sauvages qui bordaient son horizon et formaient comme un rempart infranchissable entre elle et le reste des humains, dont elle avait ouï raconter des choses surprenantes, paraissait peser lourdement sur le cœur de cette autre Mignon.

« J’aimerais bien partir avec vous, me disait-elle naïvement, je voudrais aller du côté de la mer !…

— Et pourquoi ? lui disais-je.

— Je m’y embarquerais pour l’Amérique ; on dit qu’il y croît, en toute saison, des fruits et des fleurs de toute espèce, et que chacun y devient riche et heureux. »

Cascade d’Opthun.

Je tâchai de désillusionner cette jeune imagination et de la réconcilier avec son sort. Dans la soirée, elle voulut me servir de guide pour me faire admirer la cascade de la localité, course assez difficile ; du haut des roches glissantes qui dominaient le torrent, on risquait à chaque pas de rouler dans l’abîme ; Marie semblait voler comme un oiseau ; il est vrai qu’elle ne portait pas de souliers. Arrivé sur un roc dominant la chute, je m’assis pour contempler longtemps le spectacle effrayant du torrent en furie qui semblait vouloir broyer les rochers sauvages jetés en travers de sa course ; du reste, pas un brin d’herbe sur ses bords ; on ne voyait pas le moindre vestige de végétation dans ce rude paysage, non, pas plus que la pauvre Marie n’entrevoyait de fleurs dans le cercle étroit où devait s’étioler sa jeunesse.

À deux heures du matin nous devions remonter à cheval ; avant de trouver une habitation telle quelle, nous avions à franchir dix-huit bonnes lieues dans ces tristes solitudes.

Portrait de Marie d’Opthun.

Comme nous avions, mes compagnons et moi, notre bivac en commun dans la même pièce, et que ni bougies ni chandelles ne se trouvaient à Opthun, notre toilette donna lieu à différents quiproquos comiques : ainsi je ne pouvais retrouver l’un de mes bas ; sir Arthur avait perdu son couvre-chef ; après mille recherches infructueuses nous découvrîmes qu’un de nos compagnons à moitié réveillé avait mis trois bas, et qu’il avait enfermé la casquette perdue dans sa valise. Bientôt nos chevaux furent chargés ; la jeune Marie et ses sœurs nous servirent du café au coin du feu de leur cuisine, et nous quittâmes en tâtonnant le chalet sauvage, dernier vestige de la civilisation.

La région élevée et inhabitée qui s’étend entre les Épiscopats d’Akershus et de Bergen forme un plateau de cent cinquante lieues de longueur sur vingt-cinq de largeur, découpé par de nombreuses et profondes ravines ; sa hauteur moyenne est de mille trois cents mètres à mille quatre cent soixante-cinq mètres, sous le soixantième degré de latitude. Il sert de piédestal au plus haut glacier du nord de l’Europe, le Jotunfjeld. Au septentrion, le plateau s’abaisse de trois cents mètres du côté de la vallée de Romsdal ; au midi, il se termine par les montagnes du Hardanger. Les souffles combinés de la mer du Nord et des glaciers du voisinage couvrent la surface du plateau d’une couche presque permanente de neige ; les pics dentelés qui le couronnent impriment au paysage quelque chose de terrible qui vous serre le cœur.

En montant la première côte, un de nos guides nous raconta l’anecdote suivante, arrivée dans son village au passage du vice-roi, auquel on avait préparé une collation. En descendant de carriole, l’illustre personnage et sa suite éprouvaient un vif besoin de repos et de rafraîchissements, mais il n’y eut pas moyen d’éviter la harangue officielle ; le pasteur de l’endroit s’était posté dans un défilé dont il barrait le passage.

« En qualité de pasteur de cette église, dit-il, je rends grâce au ciel d’avoir permis aux habitants de ma paroisse de contempler la face de son prince ! Comme homme, je suis heureux de voir mon souverain, et j’en remercie le Roi des rois. Comme vieillard, j’appelle la bénédiction du Seigneur sur votre auguste tête, et enfin comme président de la fête, je vous prie, monseigneur, de bien vouloir accepter à déjeuner. »

Si concis que fût ce discours, la dernière phrase parut la plus éloquente de toutes.

Les nuits sont, dans les pays du nord, si claires qu’on peut parfaitement voyager sans soleil, même dans des chemins difficiles. Mais ici il n’y avait pour ainsi dire aucune route tracée, du moins visible à nos regards profanes ; nos guides et nos chevaux la devinaient. Au lever du soleil, vers trois heures du matin, nous étions dans la région des neiges éternelles ; de loin les pics de Horuntinderna élevaient dans les airs leurs dentelures fantastiques, dorées par l’astre levant ; sur le second plan, un torrent d’eau glacée se précipitait dans la vallée. Toute végétation avait cessé ; on ne foulait que du roc, de la neige ou de la mousse de rennes. Le sentier dont au grand jour il nous était permis de retrouver de temps en temps quelques traces était souvent fort pénible à gravir ; nous essayions parfois d’aller à pied, mais toujours en vain, ne pouvant, comme nos guides, suivre le pas des chevaux sans nous essouffler.

Pics de Horuntinderna. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Après quatre mortelles heures de marche autour des glaciers du Horung et de Smoerstablinder, heures pendant lesquelles nous n’avions eu d’autres distractions que de traverser parfois des torrents à gué, et parfois, non sans émotion, des ponts fort pittoresques, mais dépourvus de rampes et ayant juste la largeur nécessaire pour les pieds du cheval, nous fûmes agréablement surpris, au détour d’une colline, d’apercevoir une tente hospitalière, dressée sur la neige à notre intention ; c’était une heureuse idée de sir Arthur, qui avait envoyé en avant un de nos guides pour préparer notre déjeuner. Nous étions sur un plateau nommé Midfjelds, entre deux petits lacs de montagnes ; en face s’élèvent majestueusement les monts de Forneranken, dont les glaciers verdâtres et crevassés ne le cèdent en aucun genre de beauté au fameux Grindelvolden de la Suisse. Le froid était si vif que mes doigts pouvaient à grand-peine tenir le crayon en dessinant. Jamais l’offre généreuse d’un verre de madère ne me parut si opportune que dans cette occasion.

Réconfortés par cette halte, nous nous engageâmes dans l’étroite vallée, resserrée entre des parois de rochers noirs d’un aspect sinistre ; au fond coule la Bævra, torrent d’eau d’un ton vert et cru, comme les glaciers d’où elle sort. Elle aboutit aux lacs de Holdulsvand, dont les contours offrent un caractère relativement plus gai ; bientôt les arbrisseaux reparaissent, le vert olive des genévriers se mêle à la teinte rouge des osiers sauvages et repousse avantageusement l’horizon de neige. Le terrain est plus uni, nous nous trouvons sur un plateau ; nos montures prennent le trot, et gardent cette allure pendant trois heures le long de côtes plus ou moins rapides ou glissantes et bordées de précipices.

Vers six heures du soir, nous arrivâmes à Prœstsœter, chalet entouré de pâturages et dépendant de la cure de Lomb. Chevaux et cavaliers étaient harassés après dix-sept heures de fatigues consécutives ; aussi fûmes-nous ravis de nous étendre sur les lits rustiques de l’établissement. Dans la planche formant le pied de chaque lit étaient grossièrement sculptées en creux différentes empreintes de pieds humains ; ces hiéroglyphes demandaient une explication ; Liva, la fille du logis, voulut bien nous la donner. Elle nous apprit que, lorsqu’une jeune mariée prenait possession pour la première fois du lit nuptial, l’usage voulait qu’elle y laissât une empreinte de son pied. Cette jeune fille avait une finesse de traits remarquable ; un mouchoir jaune entourait sa jolie tête suivant la coutume du pays. Un délicieux repas, composé de truites excellentes, d’un rôti de renne sauvage et du vin chaud épicé ne perdirent rien à être servis par elle.

Le lendemain nous vit pénétrer sous le toit hospitalier du presbytère de Lomb, où le prince de Suède avait trouvé asile la nuit précédente et où nous reçûmes aussi un accueil tout aimable de son pasteur jovial et de sa famille.

L’église de Lomb est fort curieuse : de bois comme toutes les anciennes églises norvégiennes, elle est mieux tenue que les autres, grâce au zèle de son pasteur, qui est membre de la Diète et a fait voter les fonds nécessaires à son entretien.

Église de Lomb. — Dessin de Karl Girardet d’après une photographie.

Le reste du jour se passa tantôt en carriole sur les hauts plateaux, tantôt en barques sur le lac de Waagevand, que nous quittâmes pour venir coucher fort tard à Lauergaard, auprès d’un défilé célèbre par la tombe sanglante qu’y trouvèrent, en 1612, neuf cents Écossais à la solde de la Suède, lesquels étaient entrés dans le pays par le nord, pour en faire l’invasion, de concert avec des troupes suédoises qui devaient les rejoindre par le sud.

Le colonel Sinclair, qui commandait ces mercenaires, avait juré de faire du lion norvégien une taupe qui n’oserait jamais à l’avenir sortir de son trou ; il avait de plus promis à chacun de ses soldats une jolie vierge et une bonne ferme dès que le pays serait conquis. Un paysan de la contrée, dit la tradition, attaché par une corde et les mains liées derrière le dos, servit de guide aux Écossais jusqu’au Guldbrantsdalen ; là il parvint à s’échapper et à donner l’éveil aux habitants déjà effrayés par les cruautés commises par les soldats étrangers. Les montagnards quittèrent leurs paisibles demeures et tinrent conseil. À Kringle, dans le Guldbrantsdalen, et tout près de notre gîte, la vallée est extrêmement resserrée ; un endroit où la route est encaissée entre un rocher presque perpendiculaire et le fleuve profond et raide, fut choisi pour y dresser une embuscade à la colonne ennemie. Celle-ci s’avançait sans défiance, en poursuivant des paysans armés de faux dont la mission était de détourner l’attention des envahisseurs des crêtes de la montagne, derrière lesquelles trois cents Norvégiens résolus avaient entassé des amas de rocs et de troncs d’arbre.

Une jeune femme, Pillar-Guri, renommée par son talent à sonner de la corne alpestre, était placée en sentinelle de l’autre côté du fleuve, et devait donner un premier signal dès que la colonne s’engagerait dans le défilé, puis un second, au moment où la majeure partie de l’ennemi serait arrivée sous l’embuscade même. L’avant-garde passa sans encombre ; alors le cornet retentit ; les Écossais s’arrêtèrent un instant à l’ouïe de ces sons profonds et sinistres ; mais la musique de Sinclair les étouffa sous un air écossais. La corne de Pillar-Guri se fit entendre une seconde fois, et une seconde fois les Écossais lui répondirent avec leurs cornemuses. Des coups de fusil partirent de l’autre côté de l’eau, sans autre effet que d’égayer les soldats qui saluèrent la fusillade ironiquement avec leurs chapeaux. Tout à coup les rires cessèrent ; on était sous l’embuscade, et une avalanche de pierres et de troncs d’arbre s’écroula sur Sinclair et sur ses compagnons.

Une véritable scène de chaos s’ensuivit ; les paysans s’y précipitèrent pour achever les victimes. La femme de Sinclair accompagnait son mari dans sa hasardeuse expédition, elle fut épargnée par l’avalanche, mais son enfant fut blessé mortellement ; pendant qu’elle essuyait son sang, elle tomba avec cent trente-quatre Écossais dans les mains des paysans, qui furent sans pitié. La tradition raconte encore qu’enivrés de leur victoire et des libations dont ils la fêtèrent, ils forcèrent la malheureuse veuve de danser à tour de rôle avec chacun des vainqueurs jusqu’à ce qu’elle tomba morte. Quant aux autres prisonniers, on tira sur eux à la cible ; dix-huit d’entre eux seulement furent envoyés au roi de Danemark ; cinq à six malheureux, sur qui les balles, comme par miracle, semblaient n’avoir aucune prise, furent égorgés à coups de couteaux. Le corps de Sinclair fut enterré hors du cimetière de l’église de Kvam, les paysans ne voulant pas lui donner une sépulture chrétienne. J’ai lu sur son tombeau l’épitaphe suivante : « Ci-gît le colonel Sinclair, tombé à Kringlen en 1612, avec neuf cents Écossais qui furent broyés comme des pots de faïence par trois cents paysans norvégiens, commandés par Berdon Segelstad de Ringeboe. »

Une croix de bois est dressée dans le défilé sur le théâtre même du carnage. Le rocher d’où Guri en donna le signal se dresse noir et sinistre de l’autre côté du fleuve.

En arrivant à Lauergaard, ou nous dit que le prince était dans les environs avec des ingénieurs pour examiner des terrains marécageux qu’on voudrait rendre à la culture. Un éboulement arrivé, il y a plus d’un siècle, a comblé le lit de la rivière de Laagen, qui a pris un autre cours en laissant son ancien lit à découvert pendant environ une lieue ; c’est ce lit qu’il faudrait donner à l’agriculture à la place du nouveau que le Laagen lui a volé.

Lauergaard regorgeait de campagnards venus de loin pour voir le prince. Les hommes sont coiffés du bonnet de pêcheur napolitain, peu en harmonie avec un frac taillé à l’anglaise ; les femmes portent un corsage de laine écossaise dont l’usage remonte probablement à l’époque où leurs ancêtres se partagèrent les vêtements de Sinclair et de ses compagnons. Elles sont douées d’une taille svelte et élancée, et même de distinction naturelle et de grâce.

Fille et garçon de Lauergaard.

C’est sans doute ce qui avait séduit un Anglais de vingt-deux ans que nous vîmes à Lauergaard où il avait pris femme. Ce jeune homme, venu dans le pays pour pêcher à la ligne comme tant d’autres de ses compatriotes, s’était, en prenant ses truites, pris lui-même aux charmes d’une jeune paysanne, et s’en était amouraché au point de la demander en mariage. Le père de la belle avait fait prudemment lui-même le voyage de Londres, en quête d’informations sur son futur gendre, et ce ne fut qu’au retour qu’il consentit à lui donner sa fille. Les jeunes époux habitent le pays depuis deux ans, et paraissent fort heureux. M. M…, ne vivant qu’avec les relations de madame, en a adopté le genre de vie et le langage. Tant qu’il parle en anglais, c’est un parfait gentleman ; s’il cause en norvégien, c’est un rustre.

Notre étape suivante nous conduisit à la riche ferme de Toftemoen, dont le propriétaire, M. Tofte, possède un demi-million, ce qui ne l’empêche pas de mener sa charrue lui-même. Bien qu’affectant des idées fort démocratiques, ce paysan se vante de descendre en ligne directe du roi Harald Haarfager. Grand amateur de chevaux, il nous montra avec orgueil le trotteur qui a remporté le prix de la dernière course ; c’était un petit cheval trapu, couleur café au lait, marqué, ni plus ni moins qu’un onagre, d’une raie noire, s’étendant du garrot à la queue. Mon postillon me glissa doucement à l’oreille qu’arrivé sur le lieu de la course, Tofte n’avait découvert qu’un seul compétiteur dangereux pour sa bête, et n’étant pas connu dans la contrée, il avait proposé de conduire le cheval rival du sien, et avait naturellement fait en sorte de se laisser dépasser par son propre coursier. Nous confions, sous le sceau du secret, ce procédé à la discrétion des amateurs de turfs.

Un sentier circulant à trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer, autour du triste lac de Lasjö, nous fit pénétrer, de Tofte, dans la vallée de Romsdal. Pendant que nous changions de carriole sur ce trajet, je remarquai une jeune femme accompagnée de trois paires de jumeaux tous bien portants ; les aînés avaient six ans ; les puînés quatre, et les cadets étaient dans leur deuxième année. Le mari, chasseur de rennes sauvages, nourrissait avec son fusil toute la famille, qui pétillait d’aise au moment où je la vis, le vice-roi leur ayant donné à chacun un écu tout neuf qu’ils contemplaient avec une respectueuse admiration.

Val de Romsdal. — Dessin de Karl Girardet d’après M. de Saint-Blaise.

La vallée de Romsdal, une des plus pittoresques du monde, se distingue entre toutes celles que j’ai visitées par la richesse et le nombre de ses cascades, la verdure de son tapis de gazon, la couleur transparente de la rivière qui la parcourt, et enfin par la forme hardie de ses montagnes. Les torrents se précipitent avec fracas du haut des rochers, et se partagent souvent en deux ou trois chutes séparées, qui, se changeant dans le lit de la vallée en ruisseaux limpides, serpentent ensuite dans des prairies d’un vert d’émeraude, et vont alimenter plus loin la rivière de Rauma qui coule majestueuse au milieu du paysage. Quelquefois la vallée est si étroite qu’on pourrait à la rigueur causer de l’une de ses parois à l’autre. D’Ormeim à Flatmark, la vallée est délicieuse de fraîcheur ; les bords de la Rauma sont fertiles et bien cultivés ; les montagnes y ont une forme grandiose : à droite s’élève le Homsdalshorn qui doit son nom à sa forme, une corne tachetée de neige s’élevant presque perpendiculairement jusqu’aux cieux, et servant, au loin dans la mer, de point de reconnaissance pour les pêcheurs et les matelots égarés.

Son élévation au-dessus de la vallée n’est que de mille trois cents mètres ; mais, en raison de son escarpement vertical et du peu de largeur de la vallée, elle paraît bien plus haute. À gauche se dressent les pics de Froltinderne, espèce de mur crénelé au faite duquel se découpent comme des statues de roi. La légende prétend que ces rochers fantastiques sont des sorciers malfaisants qui, voulant empêcher saint Olaf de pénétrer dans la vallée pour y introduire la religion chrétienne, furent changés en pierre par le pieux monarque.

Cette contrée fut jadis une sorte d’Olympe odinique ; c’était la résidence des dieux scandinaves, et, longtemps après le reste du pays, elle resta hostile au christianisme.

Tout autour du fjord de Romsdal s’élève une chaîne de pics, cornes, dents et glaciers, des formes les plus bizarres. Quelques-unes de ces hauteurs montent perpendiculairement du fond de la mer jusqu’au niveau des neiges éternelles. Rien en Europe ne peut se comparer à cet horizon fantastique qui semble avoir été taillé à coups de hache par la main des Titans. Une vue prise du fjord de Veblungsnœset peut en donner une faible idée.

Vue prise du fjord Veblungsnœset. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Dans une anse du fjord, nous retrouvâmes avec plaisir notre yacht, dont le capitaine s’était amusé, en nous attendant, à tirer des canards. La course que nous venions de faire avait duré cinq jours, partie à cheval, partie en carriole ou en bateau ; tantôt traversant des glaciers, tantôt descendant dans des vallées fertiles, ou bien naviguant sur des alpestres lacs ; maintenant nous revenions à l’eau salée et à notre vie maritime avec un nouveau plaisir. Cette manière de voyager, en variant sans cesse ses modes de transport, est pleine d’attrait, et l’on se fatigue bien moins le corps et l’esprit. Malheureusement le temps semblait désormais fixé à la pluie ; elle nous suivit en pleine mer jusque dans le port de Christiansund, ville de quatre mille âmes, bâtie sur un amas de rochers nus et arides, et qui fait le commerce de poissons secs, principalement avec l’Espagne. Les mauvaises langues attribuent même les visites fréquentes des marins andalous aux beaux yeux noirs et à la taille cambrée des jeunes filles de Christiansund. Tout ce que je sais, c’est que sous leurs toques de soie noire ou violette, sous l’épais châle rouge noué autour de leur cou, ce sont de charmantes créatures. À peine ancrés, je descendis à terre avec le photographe et ses instruments pour chercher des points de vue ; après avoir exploré pendant une heure les rues et les monticules de la ville, nous nous arrêtâmes sur un rocher dominant l’entrée du port ; l’endroit était propice, il ne nous manquait qu’une maison convenable pour nos opérations. Ce n’était pas chose facile à trouver, toutes les portes étaient fermées, la population étant allée en masse à la Résidence pour voir le vice-roi. Enfin j’avisai une habitation de pêcheur dont la porte était ouverte. Une jeune femme nouvellement accouchée s’y trouvait au lit avec son poupon ; elle nous reçut néanmoins avec beaucoup de bienveillance, et nous indiqua un réduit propre à nos manipulations. Pendant que M. Thom y disposait son laboratoire, je racontai à la jeune mère l’entrée du vice-roi en ville. Il paraît que ma description lui parut si attrayante qu’elle ne put résister à la tentation d’aller en personne s’assurer de la beauté du prince ; elle se leva donc après mon départ, confia son enfant à une voisine, et nous laissa maîtres du logis. J’allai moi-même rôder dans les environs. M. Thom s’était, après le départ de la dame du logis, établi dans sa chambre même, dont il avait fermé rideaux et volets pour obtenir une vraie chambre obscure. Dans ce moment revient le t mari ; voyant tout fermé chez lui, il conçoit des inquiétudes sur la santé de son épouse, qu’il a laissée souffrante ; il double le pas ; en ouvrant sa porte, une odeur de collodium chatouille désagréablement son odorat ; il s’arrête avec stupeur : « Décidément, se dit-il, ma femme est morte ! » Ouvrant alors avec impétuosité la porte de sa chambre à coucher, il s’y trouve nez à nez avec le petit photographe, très-embarrassé de sa personne, qui le rassure à la fin, en lui expliquant à grand-peine le mystère de l’invasion de sa maison.

Femmes de Christiansund.

L’honnête pêcheur finit par être flatté de ce qu’on avait trouvé sa cabane si intéressante, et donna à l’artiste une boîte d’allumettes chimiques en souvenir de lui, le priant, en outre, de me remercier pour le portrait de sa femme et de son enfant que j’avais laissé sur la table.

La ville offrait un banquet au royal visiteur chez un des gros bonnets de la ville ; je dis gros bonnet et devrais dire gros corps, car jamais à une foire quelconque on n’a exhibé un homme de dimensions semblables. Sa poitrine, son abdomen, ses épaules, tout son individu faisait boule ; par contre, sa tête, belle et intelligente, était haute et bien dégagée. Ce monsieur faisait l’effet de ces jeux d’enfants où l’on associe à volonté à un corps une tête n’ayant aucune harmonie avec lui. Il faut avoir vu ce phénomène pour en juger. Chose singulière, sa tête était si noble et si mélancolique qu’on n’avait nulle envie de rire à son aspect.

L’avenue du local où se donnait la fête était ornée de drapeaux, de guirlandes, de jolies femmes et même de la devise suivante, choisie par les bourgeois de Christiansund :

« Fidélité solide comme le rocher sur lequel nous bâtissons nos maisons. »

Repartis le soir même, nous étions le lendemain dans le Drondhjelmfjord qu’entoure un cadre de montagnes d’un ton bleu violet, bien découpées sur une atmosphère extrêmement claire. C’est là que repose la ville actuelle de Drontheim, la Nidaros des vieux rois de la mer ; c’est dans sa vieille cathédrale qu’on couronne encore leurs successeurs modernes.

L’aspect de la ville, vue des montagnes qui la dominent, est saisissant. Bâtie en amphithéâtre, au bord de la mer et à l’embouchure de la Nida, elle se détache sur de belles collines vertes ; une chaîne de montagnes borne l’horizon. L’intérieur de cette cité est loin néanmoins d’offrir au touriste le cachet original de Bergen ; les maisons sont en bois, les rues larges ; sur le rivage de la mer, des magasins bâtis sur pilotis et formant des galeries adjointes et ouvertes du côté de l’eau, donnent accès aux bâtiments de pêcheurs.

Drontheim a un commerce considérable de poissons séchés, et ses habitants sont fort riches ; ayant des habitudes fort simples, les marchands entassent trésor sur trésor.

Nous nous logeâmes chez un particulier où nous eûmes l’occasion d’étudier les mœurs du pays.

Le dîner commence ici, comme dans toute la Scandinavie, par un verre d’eau-de-vie, accompagné d’une foule de hors-d’œuvres, sardines, harengs, fromages, radis, etc. ; puis on mange au milieu du dîner un potage souvent fort singulier, par exemple, du hareng détrempé dans une conserve de cerises, ou de la bière mêlée à du lait.

La cathédrale de Drontheim fut jadis la plus belle du nord ; ce qu’il en reste rappelle par ses charmants détails celle de Rouen. Le chœur surtout est des plus élégants comme proportions et richesse d’ornements ; entouré de galeries et de colonnes de marbre qu’un replâtrage moderne n’a pu entièrement gâter, il est séparé de la nef par un portique ou jubé de trois ogives d’une légèreté admirable.

On a garni les murs du temple d’une multitude de petites loges en bois, à rideaux de soie de toutes couleurs, qui le font ressembler à un théâtre. Ce monument, bien qu’altéré dans ses formes par plusieurs incendies, d’abord en 1328, puis en 1421 et en 1531, fait encore aujourd’hui honneur au douzième siècle qui l’éleva.

Complémentairement à nos dires sur l’antique capitale de la Norvége et sur ses monuments, nous sommes heureux de pouvoir citer l’opinion d’un célèbre touriste, homme d’État, artiste et poëte, qui les visitait en même temps-que nous :

« Au centre de la ville, a écrit lord Dufferin, s’élève le palais des Rois, la plus grande construction en bois qui existe en Europe, tandis que la vieille et sombre cathédrale, édifice vaste et imposant encore, en dépit des ravages des éléments, des mutilations des hommes, ou ce qui est plus dégradant encore, des recrépissages et des réparations, s’élève toujours au-dessus des périssables constructions en bois qui l’entourent, avec toute la solennité que reflète sur elle la sépulture d’un roi canonisé. Drontheim et son paysage forment un de ces tableaux que le temps ne peut altérer.

« Ici la rivière scintillante dont l’ancienne cité a tiré son nom de Nidaros ou bouche de la Nida ; là, les âpres rochers de l’île de Munkholm ; plus loin, les hauteurs de Ladé, patrie du grand Iarl Hacon ; puis le bassin si bien fermé du fiord, les monts pittoresques qui lui servent de cadre et la chaîne de roches grises au delà de laquelle s’étend le funèbre champ de bataille de Sticklestadt.

Tout cela palpite d’intérêt, mais d’un intérêt dans lequel n’entrent pour rien ni les fraîches et verdoyantes villas, ni les rues tirées au cordeau, ni surtout les malencontreux magasins.

« Ces signes de la prospérité de nos contemporains semblent s’évanouir sous les yeux du voyageur antiquaire, qui les contemple du haut de son navire, et peu à peu les fantômes des vieux âges, évoqués par lui, les remplacent dans le paysage.

Les lourds bâtiments marchands, qui profitent tranquillement de la marée pour gagner la haute mer, se changent en galères de combat, resplendissantes de l’éclat des longues rangées de boucliers, fixées à leurs flancs. La gentille et proprette ville revêt les proportions étranges et resserrées de l’antique Nidaros, et les vieilles époques de la piraterie, avec leur sombre kyrielle de grands rois maraudeurs, se dressent vivantes et bien venues devant les yeux de l’amateur de sagas[2]. »

À Drontheim commencèrent les premières hésitations de notre bande voyageuse ; les uns voulaient aller au cap Nord, les autres préféraient traverser diagonalement la presqu’île scandinave jusqu’à Sundsvall sur le golfe de Bothnie, et visiter la Laponie suédoise ; c’est à ce dernier parti que nous nous arrêtâmes ; l’excursion au cap Nord nous ayant été déconseillée à cause de la saison trop avancée. En conséquence, nous nous fîmes transporter par notre yacht à Sjordalen, où nous voulions voir un camp de manœuvres, puis nous lui donnâmes l’ordre d’aller attendre à Drontheim notre retour de la Laponie, ou nous nous rendions par terre.

Le camp de Sjordalen était installé dans une large vallée au bord de la mer ; le terrain montagneux qui l’entoure se prête singulièrement à la petite guerre, exercice principalement utile à l’armée norvégienne, créée plutôt pour la défense du pays que pour une guerre d’invasion.

Intérieur du camp de Sjordalen. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Il y avait deux mille hommes de troupes de toutes armes sous le commandement du prince Charles qui, à peine débarqué à Drontheim, avait endossé l’uniforme. Nous le vîmes au milieu de ses soldats encore fort inexpérimentés, mais pleins de zèle. Leur jeune général les tenait en haleine du matin au soir, leur donnant l’exemple des privations alliées à la gaieté ; aussi paraissait-il fort aimé de sa petite armée, moins peut-être quelques vieux chefs septuagénaires que fatiguait sa bouillante activité.

Témoins d’une petite guerre de deux jours dans les montagnes, nous eûmes un véritable plaisir à voir l’agilité extrême de ces tirailleurs montagnards qui étaient là dans leur vrai élément ; alertes, infatigables, ils grimpaient comme des chats sauvages sur les pentes les plus rapides des ravins qui coupent de toutes parts la contrée.

Une pluie torrentielle, qui dura toute la soirée du deuxième jour, détrempa la soupe et les effets des pauvres soldats qui s’efforcèrent de se réchauffer en chantant à tue-tête les airs mélancoliques de leur terre natale.

Le pays est ici fertile et bien cultivé ; l’air est toujours assez vif, et la verdure est extrêmement crue ; l’eau, couleur d’acier, parait enclavée dans des prés d’émeraude, ce qui rend le paysage dur et peu harmonieux.

Les plaisirs du bivac consistent pour le soldat en danses nationales qui ont un cachet tout particulier. La hallingdans ne peut être exécutée que par des équilibristes consommés ; elle consiste en une série de vrais tours de force réclamant autant de souplesse que d’agilité. Un soldat joue la mélodie sur un violon à huit cordes ; un autre tient en l’air au bout de son sabre un bonnet de police ; les danseurs s’approchent du but avec des contorsions burlesques, tournent autour quelques instants lentement, puis tout à coup font sur place un bond prodigieux de hauteur, et tâchent d’abattre du pied le bonnet, qui est ensuite de nouveau exposé à d’autres gambades.

Des loustics amusent en même temps les spectateurs par des pas grotesques ; deux soldats bizarrement entrelacés forment l’ensemble d’un quadrupède fantastique qui change de jambes à chaque culbute.

Petite guerre des tirailleurs norvégiens. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Les assistants forment un cercle autour de ce curieux spectacle et en suivent les détails de l’air mélancolique que le Norvégien apporte dans ses plaisirs comme dans ses peines ; il rit et il pleure à l’intérieur et sauve ainsi sa dignité en toute occasion.

En quittant le camp de Sjordalen, nous nous rendîmes à l’extrémité nord du fjord de Drontheim, à Levanger, jolie petite ville où l’on a toujours froid ; c’est du moins ce que nous dit une dame des environs en nous offrant du thé dans sa villa. Native de Christiania, elle avait épousé le juge du canton deux ans auparavant, et se croyait en Sibérie. Ses gémissements sur les rigueurs de l’hiver fendaient le cœur. Son père, alors en visite chez son gendre, interrompait de temps en temps les doléances de sa fille pour y mêler les siennes.

« Non ! non ! il faut que ma pauvre enfant retourne au midi, c’est-à-dire à Christiania. » Midi bien près du pôle ! — pensai-je en moi-même. Le pauvre gendre, qui avait à grand-peine obtenu une place lucrative et jalousée de ses confrères, s’efforçait de changer la conversation. Je tâchai de lui venir en aide et parlai du joli jardin de l’habitation et du beau paysage qui, se déroulant devant nous, avait pour arrière-plan de riches forêts de sapins.

« Ce jardin que vous admirez, me dit la dame, ne produit d’autres fruits que de petites cerises blanches, et mes fleurs gèlent au mois d’août ! »

Le district de Levanger par sa verdure, sa belle végétation et ses collines boisées, rappellerait le canton suisse de Fribourg, si n’étaient le voisinage de la mer et les vents froids qui y prennent naissance. Au nord s’étend une immense plaine sablonneuse pouvant aisément servir de champ de manœuvres à trente mille hommes ; c’est près de là, de l’autre côté de la Wœra, que se trouve le champ de bataille de Sticklestad, où Olaf le Saint trouva la mort en 1029, en voulant reconquérir son royaume ; une pierre monumentale indique le lieu où il tomba.

Mon postillon, debout sur ma carriole, me racontait que le jour de la bataille une éclipse de soleil était survenue au beau milieu de la mêlée, sans empêcher un instant les combattants de s’égorger.

Ce postillon était un beau vieillard de soixante-dix-huit ans qui marchait encore avec l’agilité d’un jeune homme. Celui-ci ne se plaignait pas de son pays ; à ses yeux c’était le paradis terrestre. Je remarquai sur sa figure bon nombre de cicatrices dont, sur ma demande, il me conta l’origine : chassant un jour un ours qui dévastait la contrée, il l’avait abattu d’un coup de carabine. Croyant la bête bien morte, il s’en était approché sans méfiance ; mais l’ours s’était relevé furieux, l’avait saisi et un combat acharné s’était engagé entre l’animal et le chasseur, jusqu’à ce que celui-ci fût parvenu à dégainer le petit couteau qui n’abandonne jamais le paysan norvégien et à le planter dans le cœur de l’ours. Il avait rapporté comme souvenir de cette chasse cinquante blessures et une oreille de moins. Le temps avait effacé bien des traces des premières, et une longue chevelure mêlée à une barbe de Moïse cachait la perte de l’oreille. Le lieu de cette bataille, qu’il me montra en passant, m’intéressa, je l’avoue, davantage que celui de Sticklestad, de glorieuse mémoire.

De Saint-Blaise.


  1. Suite et fin. Voy. page 161.
  2. Letters of high latitudes, being some account of a voyage in the schooner yacht Foam to Iceland, Jan Mayen et Spitbergen in 1856, by lord Dufferin. Nous empruntons notre citation à la traduction française que M. de Lanoye a donnée de ce beau livre, sous le titre de Lettres écrites des régions polaires. Paris, L. Hachette et Cie, 1860.