De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel/02/VI

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Note Complémentaire


En relisant les dernières épreuves de cette étude, entreprise depuis si longtemps et si longuement travaillée pourtant ! je m’aperçois que quelques mots encore sont nécessaires, qui auraient dû trouver leur place aux pages 56 et 57 et qu’on m’excusera d’ajouter en sorte de postscriptum.

Je pense avoir exposé suffisamment, bien que brièvement, comment j’étais arrivé à concevoir la définition de la prose et de la poésie autrement que M. Jourdain, et non plus par le dehors, mais par le dedans. J’ai dénommé prose tout langage qui procède de la pensée raisonnante (Jules Romains disait discursive) ; poésie, tout langage qui procède du jaillissement. C’est ainsi que j’ai donné comme exemple du langage poétique la Bible, et comme exemple du « penser en prose » les trois quarts des œuvres en vers de nos auteurs « Théâtre-Français » et « Odéon ».

J’aurais dû expliquer également ce qu’on doit entendre par le lyrisme, et montrer quelle a été l’erreur de ceux qui ont identifié les mots « lyrique » et « poétique ». Le mot « lyrique » a un synonyme ou du moins un quasi-synonyme, et c’est le mot « musical ». Le lyrisme est, en littérature, l’état musical ; et cet état n’est aucunement propre à la poésie. Il peut y avoir du lyrisme aussi bien dans le monde du raisonnement, c’est-à-dire de la prose (voir Pascal), que dans le monde du jaillissement, c’est-à-dire de la poésie.

De la définition du lyrisme je serais arrivé tout droit à celle du ritme. Le ritme est, en effet, un moyen d’expression musical, que la littérature emprunte à la musique précisément quand elle est lyrique. Il y a là toute une théorie que je ne puis développer ; nous ne faisons pas ici d’esthétique ; nous essayons de préciser une formule d’art.

Le ritme étant, par définition, le moyen d’expression du lyrisme, la phrase poétique[1] sera ritmée quand elle sera lyrique. Elle sera non ritmée, quand elle cessera d’être lyrique ; mais elle restera de la poésie, puisqu’elle aura été pensées « poésie ». De son côté, la prose, quand elle sera lyrique, sera de la prose ritmée, mais elle ne deviendra pas pour cela de la poésie, puisqu’elle aura été pensée « prose ». De même qu’il y a de la poésie ritmée, il doit donc y avoir des vers non ritmés ; au moins, c’est une chose qui semble s’imposer comme une conséquence nécessaire du retour à la compréhension biblique de la poésie.

Les poètes qu’on a groupés autour de l’unanimisme ont toujours ritmé leurs vers, même dans les poèmes ou les passages de poèmes qui n’étaient pas lyriques ; voyez plutôt tant de pages, qui sont des chefs-d’œuvre, de ce si humain Vildrac ! En cela, je ne les suis pas ; j’estime que, selon l’état émotionnel de la pensée, la phrase doit passer de la forme serrée du vers puissamment ritmé à la forme diluée du vers non ritmé, à apparence de prose, mais qui, n’étant pas né d’une conception raisonnante des choses, n’est pas de la prose.

C’est ce que j’ai essayé de réaliser dans mes derniers poèmes et dans les Époux d’Heur-le-Port. Certains critiques y ont vu de la prose ritmée ; je me serais alors complètement fourvoyé, — à moins que ce ne soit ces critiques qui aient mal écouté (ou mal lu) ou se soient mal expliqués, et je leur accorde qu’ils sont si pressés ! D’autres y ont vu un « mélange de prose et de vers libres » ; j’admets que c’est l’apparence, mais l’apparence seulement. Pas plus que de « prose ritmée », il n’y a, dans ces essais, de « mélange de prose et de vers », du moins à la façon dont j’entends la signification de ces locutions. En réalité, la formule que j’ai voulu réaliser ne comprend qu’une succession de vers ritmés et de vers non ritmés, qui tous procèdent de la pensée poétique, c’est-à-dire du jaillissement. Combinaison de vers ritmés et de vers peu ou point ritmés, voila quelle serait peut-être la meilleure façon de désigner ces alinéas… Qu’on continue à les dénommer des versets, je le veux bien, quand ce ne serait qu’en témoignage de gratitude envers la Bible.

Dans la Bible, en effet, au moins dans les pages anciennes de la Bible, et dans la majeure partie des pages plus modernes, il n’y a pas de prose ; la soi-disant prose de la Bible, c’est la poésie même, — aussi bien dans le récit :

Le dieu dit : Que la lumière soit ! et la lumière fut ; et le dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière et les ténèbres ; et il dénomma la lumière jour, et il dénomma les ténèbres nuit ; et il y eut un soir et un matin, — un jour {Genèse I, 3-5).

aussi bien dans le discours :

Je ferai de toi un grand peuple, et je te bénirai ; et je rendrai ton nom grand, et tu seras une bénédiction ; et je bénirai qui te bénira, et je maudirai qui te maudira ; et en toi seront bénies toutes les familles de la terre (Ibid, XII, 3)






Les Epoux d’Heur-le-Port, représentés en juin dernier, vont paraître incessamment en librairie.

Je dois ajouter que l’étude que Paul Morisse m’a consacrée dans Les Pionniers de Normandie et que j’ai signalée plus haut, est parue, en plaquette, aux éditions des Humbles, 4, rue Descartes, à Paris.

  1. N’oublions pas que, dans notre conception de la poésie, toute phrase poétique est nécessairement un vers (ou un ensemble de vers) : voir, plus haut, pages 54 et 55.