De Yeddo à Paris/03

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De Yeddo à Paris
Revue des Deux Mondes3e période, tome 19 (p. 310-330).
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DE
YEDDO A PARIS
NOTES D'UN PASSANT. [1].

III.
BATAVIA. — SAMARANG. — DJOKDJOKERTA.


VII.

15-16 avril 1876. — Les navigations les plus charmantes pour le passager ne sont pas toujours les plus goûtées du marin. A voir l’Emirne filer régulièrement ses dix nœuds, par une mer calme comme on la rencontre toujours sous la ligne, longeant des îles de verdure qui se multiplient sur la route, jetant sa fumée aux forêts de Sumatra qu’on aperçoit de loin, saluant les navires hollandais qu’elle dépasse, presque tout le temps à portée de canon de la terre, on croirait volontiers que le puissant navire est à l’abri de tout danger. Il n’est pas cependant de traversée plus délicate et, suivant l’expression pittoresque du capitaine, « plus soucieuse. » Mieux vaudraient les rafales de l’Atlantique que cette surface calme et traîtresse qui cache, à quelques brasses sous l’eau, des récifs de coraux et des bancs de sable sur lesquels la moindre erreur de route peut jeter le paquebot. Un voilier entraîné par le courant, un vapeur paralysé par une avarie de machine, surtout lorsqu’ils calent beaucoup, peuvent être jetés à l’improviste sur des écueils où ils se perdent sans ressource. Nous en voyons un premier exemple : c’est un brick échoué à l’entrée d’une des passes les plus difficiles, le détroit de Banka, qui n’a pas moins de 100 milles de long. Les phares qui balisent la route sont loin d’être assez nombreux et placés toujours avec l’intelligence nécessaire. Aux reproches qu’on leur adresse, les Hollandais, qui naviguent constamment dans ces parages, répondent qu’ils n’ont jamais eu d’accident; mais les grands steamers étrangers, avec leurs 25 pieds de quille, sont plus exigeans. C’est par suite de cette mauvaise disposition des phares que la Neva s’est perdue en 1874, tout près de Batavia, dont elle avait cru voir le feu, tandis qu’elle marchait droit sur un banc. On voit encore, au sortir des Mille îles, sa grande carcasse, d’où l’on a retiré tout ce qui pouvait être utilisé, échouée sur le bas-fond où elle est montée une nuit pour n’en plus redescendre. Au-delà, nous ne tardons pas à découvrir les terres basses couvertes de palétuviers où se cache Batavia. L’Emirne jette l’ancre dans la baie, à une assez grande distance; un petit vapeur vient prendre les passagers et remonte entre deux jetées le long canal qui mène à la mer les eaux jaunes du Kali. On accoste au quai de la douane, où les formalités sont rapides. Un porteur saisit mes colis, les place sur une voiture, et ses deux chevaux partent ventre à terre pour l’hôtel des Indes, sous une de ces averses épouvantables comme il n’en tombe que sous l’équateur. On traverse ainsi la ville indienne ou ville basse, peu animée, un dimanche de Pâques, malgré la circulation des tramways qui la sillonnent; c’est celle où sont concentrées les affaires, les industries petites et grandes, où s’élèvent les bureaux, les magasins, les chantiers, où habite la population des travailleurs indigènes et chinois. Laide, étouffée, construite sans élégance en brique et en torchis, cette partie de la ville est en outre malsaine, insalubre; c’est là que l’on court risque d’attraper les fièvres, les dyssenteries, les ophthalmies, le choléra, tous les maux que produisent les accumulations humaines sous un soleil ardent, au milieu d’un marécage. Aussi les négocians n’ont-ils là que le siège de leur commerce, simple office où ils passent quelques heures par jour, tandis que leur résidence est dans la ville haute. On arrive à cette dernière en suivant pendant trois kilomètres le Kali encaissé entre deux quais de granit.

Ici tout change. On sort de la cité des échoppes pour entrer dans celle des palais. Toutes les habitations hollandaises sont construites sur le même type, mais les dimensions varient assez pour que cette régularité ne tombe pas dans la monotonie. Sur la rue large, droite, bien plantée, digne du nom d’avenue, un mur à hauteur d’appui, ou simplement une clôture élégante de grosses chaînes de fer soutenues par des piliers de maçonnerie, laisse voir un jardin où des pelouses toujours vertes sont ombragées par les plus beaux arbres du monde; au fond, quelques degrés donnent accès à un vaste péristyle en marbre, soutenu par des colonnes d’ordre dorique et surmonté d’un fronton à tympan sur lequel s’ouvre une série de portes conduisant aux diverses parties intérieures de l’édifice. De chaque côté, un pavillon en retraite supporte un faux-attique formant terrasse; les maisons n’ont qu’un rez-de-chaussée très élevé et s’étendant en profondeur. Le salon suit la vérandah, puis un petit atrium, où jaillit, un jet d’eau, le sépare de la salle à manger; les autres pièces de l’appartement sont disposées autour de ce groupe, les communs rejetés hors de la maison. L’imitation du style grec est visible; elle se trouve ici d’accord avec les exigences du climat et la puissance de la lumière qui joue agréablement dans toutes les parties; mais la végétation tropicale écrase quelque peu cette architecture née au pays des oliviers. L’ensemble a néanmoins un grand caractère de quiétude, de gravité heureuse, qui s’accroît encore quand on voit, à l’heure où finit la sieste, les maîtres de ces lieux se prélasser nonchalamment dans les berceuses disposées sous la vérandah, en humant un cigare, tandis que leurs femmes et leurs filles, légèrement vêtues, les cheveux dénoués, se livrent à ce délicieux far niente dont nos frileuses compatriotes ne peuvent soupçonner les charmes, sous leur ciel inclément. Qu’on se représente des avenues immenses, bordées de ces palais récemment badigeonnés à neuf, à la fin de la saison des pluies, encadrées de feuillages vivaces qui débordent sur la rue pour l’ombrager, le tout rafraîchi par une ondée récente et resplendissant maintenant sous un soleil éclatant, et l’on n’aura encore qu’une faible idée de la première impression qui attend le visiteur à Batavia : un parc sans limites et d’une incomparable beauté, semé de pavillons néo-grecs.

Voici parmi ces résidences celle qu’habite le consul de France. La nouvelle de mon sinistre m’y a précédé et me vaut l’accueil le plus obligeant, le plus amical même, de M. Henri Delabarre, qui gère en ce moment le poste. Sans me laisser le temps d’achever le récit de mes malheurs, il met à ma disposition la caisse de son banquier, où je n’hésite pas à puiser largement. Il sait, en me rendant ce service signalé, y apporter une bonne grâce et une délicatesse qui en doublent le prix ; des rapports d’âge, de relations sociales, de goûts, nous rapprochent bien vite, et la sympathie chez moi s’ajoute dès le premier instant à la reconnaissance. A l’heure de la promenade, nous montons ensemble dans sa voiture et nous faisons le tour de Waterloo-plaine et de Kœnigs-plaine. Ce sont comme deux vastes clairières carrées au milieu de la forêt de verdure qui constitue Batavia. Autour de ces deux quadrilatères circule, entre cinq et six heures, la foule des équipages et des promeneurs; les dames ont enfin consenti à faire un peu de toilette, les hommes sont invariablement vêtus d’un pantalon blanc et d’un veston d’alpaga noir, la veste blanche étant réservée pour le matin. Un détail piquant saute aux yeux le premier jour : chacun va sans chapeau. Il est si bien établi qu’on ne peut sortir avant le coucher du soleil, que personne ne songe à s’en garantir. D’ailleurs les Hollandais mettent un certain point d’honneur à mépriser le soleil de leur colonie : ils ne veulent ni porter dans le jour le casque de sureau, ni employer le punka usiné aux Indes. C’est à peine si leur amour-propre chatouilleux daigne convenir qu’il règne pendant la saison des pluies une humidité insupportable, que tout moisit et se rouille en dépit des soins les plus minutieux.

17. — En dehors du musée, du jardin zoologique, où l’on voit quelques beaux oiseaux, et des édifices civils sans caractère, il n’y a rien à voir à Batavia, à moins de descendre au port, ce dont je ne me sens pas le courage par 34 degrés de chaleur orageuse. C’est déjà beaucoup que de se faire traîner en voiture dans les rues de la ville haute, à l’heure où se prolonge encore la sieste de tout ce qui se respecte dans la population blanche. On se sent ici dans une colonie prospère, riche, bien menée, où la vie est facile et douce. Les Hollandais ont un grand fonds de bonne humeur sans éclat qui se reflète dans leurs œuvres. D’ailleurs, si leur puissance se révèle partout, leur nombre est pour ainsi dire noyé dans le flot indigène. Sur 250,000 habitans, Batavia possède environ 5,000 Hollandais ou Européens, 155,000 Chinois et 90,000 Malais. Ceux-ci se distinguent de la population javanaise, qui n’habite pas les grandes villes; ils sont semblables à ceux que j’ai rencontrés dans la presqu’île de Malacca, d’où leur race est probablement originaire. On regarde généralement cette variété de la race brune comme provenant d’un mélange de nègres australiens avec la race hindoue, à laquelle ils auraient emprunté leur civilisation : un nez épaté, des lèvres épaisses, le crâne aplati et le front saillant sont leurs traits distinctifs. Ils sont mahométans depuis le XIIIe siècle; leur cruauté légendaire ne paraît plus guère, depuis la domination étrangère acceptée partout, que dans leurs allures encore fières et le regard farouche de leurs yeux noirs. Les femmes ne se coiffent pas et laissent flotter leurs cheveux sur leurs épaules; quant aux hommes, ils portent les cheveux longs, enroulés autour de la tête dans un turban d’indienne rouge. Leur vêtement est un sarong formé d’une pièce de coton roulée à la ceinture, et un kabbayo, ou petite veste de calicot blanc. Indolens et paresseux, ils font de médiocres ouvriers et de pitoyables domestiques. Leurs maîtres sont cependant obligés de ménager leur amour-propre pour se tenir à l’abri d’une vengeance qui ne se ferait pas attendre. Ce sont ces fureurs vengeresses qui donnent lieu le plus souvent aux scènes de carnage connues sous le nom de hammoc. Quand un Malais a quelque insulte à venger contre un ennemi hors de sa portée, il se grise d’opium, se surexcite jusqu’à perdre la raison, puis, ivre de rage, se met à courir les rues le kriss à la main, tuant ou blessant tout ce qu’il rencontre jusqu’à ce qu’il se soit fait justice ou se soit fait massacrer par la population effarée. Un Hollandais, témoin dans une ville de l’intérieur d’une de ces violences, disait devant moi que rien n’en peut rendre le tumulte : chacun, s’armant comme il peut, se met à la poursuite du furieux sans le connaître, et frappe au hasard au milieu des cris le premier individu armé qui court devant ou derrière lui; on s’entre-déchire ainsi comme dans une curée humaine, où la foule se rue avec un acharnement sauvage, comme si cette fête sanguinaire lui rendait pour un instant l’âpre volupté de la barbarie primitive. C’est la jalousie qui le plus souvent donne lieu à ces carnages; chez les hommes elle est violente, chez les femmes elle est perfide. La plupart des soldats hollandais vivent avec des Malaises qu’ils sont forcés d’abandonner quand ils sont rappelés en Europe : elles leur font promettre de revenir au bout de quelque temps; mais, après quelques mois de séjour en Europe, les malheureux meurent souvent d’un mal incompréhensible; on dit que, pour les punir d’un parjure probable, les femmes leur font avaler un poison à long terme, dont elles leur administrent le contre-poison à leur retour, quand ils se sont montrés fidèles à leur promesse. Il ne faut sans doute enregistrer que sous bénéfice d’inventaire ces récits dramatiques, mais ils ne surprennent qu’à demi quand on a rencontré certains coups d’œil pleins de menaces et de haine. Les Malais m’ont l’air de sauvages enchaînés qui ont conscience de leur déchéance, et, tout en l’acceptant avec le fatalisme musulman, seraient tout prêts, à un jour donné, pour je ne sais quelles revanches féroces.

La première habitude que le voyageur doit prendre, en arrivant à Java, c’est de faire la sieste de midi à quatre heures, sinon il court grand risque d’errer comme un prince des contes de fées dans le palais de la Belle au bois dormant; s’il se présente à une porte, le maître dort et ne peut recevoir; s’il appelle un domestique, le Malais dort et ne répond pas. La vie s’arrête, et le soleil au zénith n’aperçoit que des êtres de toutes couleurs, soigneusement enfermés sous la moustiquaire, étendus dans les tenues les plus légères sur les dures surfaces qui représentent les lits. Vers quatre heures, on prend une douche froide, une tasse de thé, on s’habille et l’on sort pour faire en voiture la promenade du soir. La mienne me ramène à l’heure du dîner chez M. Delabarre, où parmi les délicatesses d’une table élégante, je dois accorder une mention toute spéciale au mangoustan, ce fruit délicieux dont la capsule contient une pulpe blanche, molle et parfumée, qu’on mange à la cuiller comme une glace au citron.

Je sais trop ce que valent la plupart du temps les exhibitions de mœurs pittoresques pour me promettre beaucoup de plaisir à la vue des bayadères que l’on voit le soir à Batavia. voyageurs imprudens qui, sur la foi de récits merveilleux, quelquefois mensongers, plus souvent infidèles à leur insu, vous êtes mis en route espérant trouver à chaque pas les scènes riantes ou caractéristiques, les couleurs éclatantes, les tableaux élégans qu’un pinceau trop généreux a enluminés pour vous les présenter, que de déceptions vous attendent! Allez voir les bayadères : dans un des bas quartiers, sur une place fangeuse où se presse une foule d’indigènes et de Chinois, vous apercevez d’abord différens bouges qui représentent la trilogie déjà signalée à Macao, puis, sur une petite estrade en plein air vous verrez une Javanaise richement coiffée, la figure et le cou peints de vermillon et barbouillés de safran, se livrant en compagnie d’un Malais quelconque à une série de contorsions étranges qu’accompagne une musique bizarre. Nous voici bien loin des images poétiques dont le nom seul remplit l’imagination; mais ce n’est pas dans ces exhibitions grossières qu’il faut chercher le type de la chorégraphie indigène; peut-être serons-nous plus heureux dans la province.

18-19. — Aussitôt qu’un résident européen de Batavia peut disposer de quelques jours, il va les passer au pied des montagnes, à Butenzorg, qui n’est séparé de la mer que par deux heures de chemin de fer. C’est là que réside le gouverneur des Indes néerlandaises; c’est là que vont s’établir, dans d’excellens hôtels, dans des villas charmantes, tous ceux que leurs affaires ne retiennent pas absolument à la ville, tous ceux que leur médecin en éloigne sous peine de mort. A mesure qu’on en approche, on voit se dérouler les cimes bleues des montagnes volcaniques qui courent d’un bout à l’autre de l’île; en y arrivant, on se trouve au milieu d’un autre Batavia, plus frais, plus riant encore, plus disséminé et comme perdu dans les arbres. Une déchirure de terrain s’ouvre au milieu de ce parc et donne passage à un torrent où l’on va prendre son bain le matin avant la chaleur; mais la grande curiosité de Butenzorg, ce n’est pas le palais monumental du gouverneur, ce n’est pas la vue magnifique dont on jouit de la vérandah de l’hôtel Leroux, c’est le jardin botanique, où sont accumulées toutes les merveilles de la végétation équatoriale. Il faut renoncer à en faire l’inventaire, un botaniste dépenserait un mois sans épuiser la liste des trésors qui y sont contenus; mais je ne puis m’empêcher de noter au passage l’admirable collection d’orchidées de toute espèce qu’on y trouve réunies; le jardin est en même temps un parc anglais où l’arrangement des familles est combiné avec le dessin le plus gracieux. Une petite rivière le traverse, des mouvemens de terrain en varient l’aspect; l’art, la science et la nature contribuent à faire de cet immense domaine l’un des plus beaux sites que l’on puisse voir. A quelque distance du palais se trouvent, au milieu d’un bois de bambous, les tombeaux des gouverneurs morts à Java; plus loin une plantation de café.

Je suis présenté à M. Teysmann, propriétaire d’une collection curieuse d’animaux-feuilles, qu’il me permet de voir. Ces étranges insectes appartiennent au genre des orthoptères. Ils affectent la forme, la couleur, tantôt d’une petite branche d’arbre, tantôt d’une feuille, au point qu’un observateur inattentif s’y laisserait tromper. Coloration, fibres, nervures, veinules, rien n’y manque; c’est à peine si on distingue avec beaucoup d’attention une petite tête de sauterelle qui ronge avidement les feuilles de la plante sur laquelle vivent ces singuliers hôtes. Nous passons ensuite à la ménagerie, où se trouvent toutes les variétés de singes, notamment un orang-outang dont la physionomie tout humaine me rappelle qu’orang est le mot malais qui signifie homme. De tous les oiseaux de Java, le plus beau est sans comparaison le pigeon des Moluques; gros comme un dindon, il a les formes élégantes du ramier, avec un plumage d’un bleu tendre uniforme et une petite huppe en trident sur la tête. La vie d’un homme ne suffirait pas pour passer en revue toutes les richesses de la flore et de la faune; on quitte avec dépit ces collections, comme ces bibliothèques où des millions de volumes échappent par leur nombre à l’avidité de l’explorateur.

Presque chaque soir, le temps se couvre, de gros nuages accourent de tous les points de l’horizon, l’orage éclate, et des torrens de pluie tombent pendant une heure ou deux; puis les étoiles reparaissent et les plantes rafraîchies exhalent leurs senteurs pénétrantes, tandis que, plus ou moins couchés dans leur berceuse, les hôtes de chaque maison hument paisiblement leur cigare. Les dames hollandaises se hâtent de quitter l’uniforme officiel, le corset, ce tyran dont elles n’ont pas le secret de faire un allié, et de reprendre le sarong-kabbayo, pour venir sous la vérandah de l’hôtel aspirer un peu de fraîcheur. Grâce à Dieu, chacune d’elles a couché la demi-douzaine de marmots à demi nus qui trottent tout le jour durant dans toute la maison, font tapage et apprennent à table à picorer comme les poussins; le sommeil prend aussi les grandes fillettes de quatorze à quinze ans, qui en paraissent dix-huit et qui, pieds nus, en robe courte, jouent avec leurs petits frères, courent, gambadent, font de la gymnastique et deviendront de solides commères, mais qui, pour le moment, sans taille, sans formes, sans grâce, ressemblent à ces statues inachevées qu’on trouve dans l’atelier d’un praticien. A neuf heures, tout le monde se retire sous la moustiquaire et dort jusqu’au lever du soleil. Il est certes difficile de trouver un tempérament et un genre de vie en opposition plus complète avec les nôtres. Le perpétuel tourbillon des villes d’eau leur paraîtrait aussi insupportable que cette existence purement végétative et physique semblerait mortelle à nos élégans.


VIII.

Du 20 au 28. — Je ne rentre à Batavia que pour en repartir aussitôt, mais cette fois j’entraîne le plus aimable des compagnons. M. Delabarre va faire avec moi une tournée qu’il médite depuis longtemps dans les principautés indépendantes. Nous nous embarquons de bon matin sur le Wilhem III, qui doit nous mener à Samarang. Pendant les quarante-huit heures que dure la traversée, on ne perd pas de vue la côte montagneuse de Java, et l’on ne quitte le pont que pour prendre à la hâte de médiocres repas; on fait quelques escales à Cheribon, Tagal, Pekalongan, mais sans approcher de la côte, en communiquant seulement par les canots qui viennent chaque fois assiéger le paquebot. C’est au moyen d’un esquif semblable que nous gagnons la douane de Samarang, dont l’entrée rappelle identiquement celle de Batavia. Samarang est une ville de 50,000 habitans, pleine de Chinois et de Malais, très commerçante, très animée, très banale, dont les avenues sont bordées de jolies maisons, et dont les plus beaux monumens sont la Résidence et l’hôtel du Pavillon, où nous ne faisons que passer. Il y fait une chaleur intolérable, qui atteint son maximum lorsqu’à une heure nous montons en chemin de fer pour Solo ou Sourakarta, où nous descendons à six heures, après avoir traversé un pays magnifique. Quoique maîtres en réalité de toute l’île de Java, les Hollandais, on le sait, y ont laissé subsister deux petites principautés, dites indépendantes, à la tête desquelles se trouvent des souverains dévoués ou soumis à la politique néerlandaise et surveillés de près par des résidens accrédités auprès d’eux. Revêtus de titres pompeux, dotés de revenus, ils jouissent d’une indépendance assez complète en apparence pour faire illusion à une population jalouse et fanatique qui ne laisserait pas sans protestation renverser ses fétiches. C’est donc en plein élément indigène que nous allons nous trouver.

Dès les premiers pas faits à Solo, on s’aperçoit qu’on entre dans un monde nouveau. D’une part, on ne rencontre que peu d’Européens perdus dans cette agglomération de 150,000 âmes; de l’autre, le Malais fait place ici au Javanais proprement dit, plus grêle, plus élancé, de tournure plus fière et plus dégagée, qui, vêtu d’une veste rose ou verte par dessus son sarong, le turban en tête, le kriss invariablement passé dans la ceinture, vers la chute des reins, toise l’étranger d’un air martial. A travers les rues larges, ombragées de beaux arbres et bordées de constructions légères et basses en bambou, on gagne le centre de la ville européenne groupée autour d’une forteresse imposante où réside la garnison hollandaise. De temps à autre, on rencontre un seigneur javanais, marchant d’un pas grave, précédé de son parasol qu’on porte ouvert devant lui, et suivi de quelques serviteurs sur l’épaule desquels il s’appuie par intervalles, ou bien monté sur un cheval richement caparaçonné et tenu par la bride. Dans les allures, dans les types, je retrouve mes souvenirs du Japon avec une fidélité vraiment frappante, et cette remarque, qui n’est pas faite pour la première fois, donnerait quelque vraisemblance à l’une des hypothèses aventurées sur l’origine des Japonais. On rencontre aussi quelques Arabes dont la taille et les traits contrastent avec les formes efféminées des insulaires.

Notre première visite est pour le résident, M. Lammers, qui nous reçoit au milieu d’une charmante famille; il s’agit de nous ménager une entrevue de son altesse le sultan, ou plutôt de sa majesté l’empereur Pakou-Bouana-Senapati-Ingalega-Ngabdour-Rachman-Sajedin-Panata-Gama IX, sousouhounan de Sourakarta, commandeur de l’ordre du Lion néerlandais, général de l’armée de sa majesté le roi des Pays-Bas; je crains d’en oublier. Mais nous avons eu le tort de ne pas annoncer notre visite à l’avance; le sultan met au moins quarante-huit heures entre la demande d’audience qui lui est transmise par le résident et la réception ; nous ne pouvons attendre aussi longtemps. On nous console en nous disant qu’il n’y a rien de très intéressant à voir à sa cour, où règnent l’incurie et l’abandon. Le gouvernement néerlandais semble en froid avec le sousouhounan et favorise un prince de la famille qui fait bande à part et vit en contact plus familier avec les Européens, Mangoro-Negoro; c’est à lui que nous ferons visite demain. La soirée se passe à courir les kampongs indiens et chinois, car ici encore on retrouve les Chinois en grand nombre. Ils y font même souche ; beaucoup de Chinois mahométans se retrouvent ici au milieu de leurs coreligionnaires et s’y fixent. Nous assistons à une noce qui secoue joyeusement ses grelots dans la maison d’un marchand du Céleste-Empire. La foule se presse devant la fête, qui touche à sa fin : quelques vieillards incorrigibles jouent, accoudés sur des tables; le marié, vêtu de ses plus riches atours, exécute un cavalier seul des plus audacieux; quant à la jeune épouse, elle s’est déjà retirée.

Le lendemain matin, cravatés, gantés, étouffant dans nos habits noirs, nous montons à l’heure dite dans la voiture du résident, que signale de loin un parasol d’or tenu par un valet de pied ; il n’aurait garde de sortir sans cet insigne de son rang, nécessaire au prestige qu’il faut exercer sur l’esprit des indigènes; nous arrivons dans cet équipage au pied même du Pandoepo, où son altesse nous attend et vient au-devant de nous. Le Pandoepo, partie essentielle de toute résidence seigneuriale, est un vaste hangar, supporté par une colonnade de bois et élevé de quelques marches au-dessus du sol, qui sert de péristyle au palais. Celui du prince est magnifiquement orné, dallé en marbre, couvert de dorures et pourvu de lustres qui, dans les fêtes nocturnes, peuvent l’inonder de lumière. Après les salutations d’usage, le prince nous fait monter dans le salon de réception, ouvert sur le devant et dominant un peu le Pandoepo. Là, tandis que des esclaves se livrent à mille contorsions pour nous apporter du thé, des cigares, sans quitter la posture agenouillée, et pour présenter au prince, sur un geste, la boîte d’or où il prend le bétel et le vase d’or où il crache, nous avons tout loisir de considérer son altesse. C’est un homme d’environ quarante-cinq ans, d’une physionomie intelligente sous sa laideur, vêtu de l’uniforme de général hollandais, mais coiffé néanmoins d’un petit turban noir, par-dessus lequel il fait tenir tant bien que mal son képi. Nous l’avons interrompu dans la revue de ses troupes, qui, casernées autour de son palais, viennent chaque jour manœuvrer sous ses yeux dans la vaste cour qui entoure le Pandoepo. Il nous propose de continuer l’exercice; sa petite armée de 500 à 600 hommes, équipés et manœuvrant à l’européenne, képi et turban en tête, défile devant nous. La petite taille de quelques soldats est presque ridicule sous cet uniforme, mais le général et les officiers se prennent si bien au sérieux qu’ils relèvent l’ensemble. Un repas servi à la hollandaise attend les officiers à la fin de la revue. Quant à nous, on nous offre d’excellent madère, tandis que le fils des croyans déguste pieusement un verre de limonade. Rien n’est plus curieux assurément que cet intérieur de petit souverain asiatique à demi européanisé; mais son altesse nous a préparé une surprise infiniment plus agréable que le défilé par pelotons. A force de ramper des profondeurs de la salle, des musiciens sont venus se ranger près des instrumens disposés à l’avance dans un coin, et nous entendons s’élever les premiers accords du gammelang. L’orchestre javanais se compose de gongs, de cimbales, de cloches de divers timbres, de tambourins, dont l’ensemble donne une musique très rhythmée, sans mélodie appréciable, et cependant assez agréable à l’oreille par ses sonorités métalliques et cadencées. Bientôt s’avancent deux bayadères aux formes élégantes, savamment peintes de boreh, qui, l’écharpe à la main, viennent se prosterner d’abord devant le maître, puis entament une danse voluptueuse et molle, presque marchée, plus expressive par les mouvemens harmonieux des hanches et des bras que par ceux des pieds, cachés sous la jupe serrée à la taille. Leurs visages d’un brun clair sont assez jolis, comparativement à ceux des hommes, mais sans s’écarter du type. Elles multiplient leurs poses à l’infini, puis, sur un signe, se prosternent de nouveau et se retirent, la face toujours tournée vers le public. Aux bayadères succède une danse plus curieuse encore, le viring, annoncé par les accords plus vigoureux de l’orchestre. Ce sont quatre jeunes guerriers, le sarong retroussé, le buste nu, le casque en tête, le bouclier d’une main, le javelot de l’autre, qui dansent avec les altitudes les plus gracieuses une sorte de pyrrhique très animée, très expressive, image élégante des péripéties d’un combat. Leurs formes délicates, leurs postures, leurs gestes, ramènent la pensée vers l’antiquité, vers les scènes que l’on retrouve sur les vases étrusques et dans les bas-reliefs romains.

En quittant Mangoro-Negoro, nous nous rendons au Kraton, résidence du sousouhounan; c’est une vaste enceinte de hautes murailles fermées par des portes que gardent les soldats déguenillés du sultan. A l’intérieur se trouve une véritable ville où les palais, les harems, les huttes, les jardins s’entremêlent; c’est là que logent les fonctionnaires, les princes du sang, les serviteurs grands et petits, en tout une population de 10,000 personnes, à la solde du souverain, qui, malgré les immenses revenus de sa principauté, n’est guère riche quand il a payé les revenus affectés à ces charges innombrables. Nous ne pénétrons ni dans le harem, sévèrement interdit à tout étranger, ni dans le palais assez délabré, mais nous avons tout loisir d’examiner le aloon-aloon qui précède l’entrée : c’est une vaste cour sablée où s’élève une petite estrade en forme de Pandeopo, faisant face à la porte du château. Cette cour est le théâtre des fêtes annuelles célébrées à l’anniversaire de la naissance de Mahomet et aussi du rampok, fête extraordinaire qui a lieu lors de la tournée que chaque gouverneur général fait, une fois pendant son proconsulat, dans toutes les provinces. Un tigre est alors amené dans sa cage au milieu de la cour, remplie de quelques milliers de Javanais armés de piques, disposés sur plusieurs rangs d’épaisseur. On ouvre la cage; l’animal ahuri commence par faire le tour du cercle qui l’enferme, lentement d’abord, puis à toute vitesse, cherchant une issue pour s’enfuir. Enfin affolé par les cris qu’il entend, les lances menaçantes qui s’abaissent contre lui de tous côtés, il prend son élan et d’un bond prodigieux s’élance par-dessus la tête du premier rang, mais c’est pour retomber sur les piques levées en l’air par ceux des derniers rangs. Il expire bientôt percé de mille coups.

Trois heures de chemin de fer à travers des forêts de palmiers qui s’échelonnent au penchant des montagnes nous conduisent à Djokdjokerta, ou, comme on l’appelle par abréviation, Djokia, située à 4 lieues de la mer sur la côte sud. Ici encore notre première visite est pour le résident, M. Wattendorf, chez qui nous trouvons nombreuse réunion de militaires et de planteurs hollandais. Son habitation, la plus belle que j’aie vue à Java, ferait envie à bien des souverains européens; trois cents convives peuvent prendre place dans la salle à manger, placée entre deux jardins aux eaux jaillissantes; le reste est à l’avenant; non loin s’élève la forteresse où veille la garnison hollandaise; l’aspect général rappelle exactement Sourakarta. Nous conformant au plan tracé par le résident, nous partons le lendemain matin pour les tombeaux des sultans, situés à quelques pals [2] de la ville.

Arrivés au bord d’une rivière coquettement encaissée qu’il faut passer à gué, nous voyons venir au-devant de nous trois cavaliers javanais qui nous saluent et se mettent en devoir d’escorter la voiture. A cette aimable attention il nous est facile de reconnaître que le résident a tout fait préparer dès le matin pour notre visite. Nous pénétrons dans un kampong dont la population se précipite à notre approche hors des maisons et fait la haie sur notre passage dans une attitude respectueuse; la foule est plus nombreuse encore dans la grande cour d’entrée, où le grand-prêtre vient, entouré de ses acolytes, nous recevoir et se mettre à notre disposition pour visiter les tombeaux. Tout cela nous est expliqué par un interprète que M. Wattendorf a mis à notre disposition, car mon compagnon ne comprend que le malais, et le javanais en diffère essentiellement. Nous suivons donc le guide qui s’est offert à travers une vaste nécropole, vieille de huit siècles, où sont les tombes en pierre ou en marbre non-seulement des sultans, mais de leurs principaux serviteurs, dormant du sommeil éternel au milieu de jardins luxurians; on nous montre les tortues sacrées, le mausolée du dernier sultan, les portes murées à côté desquelles on en a pratiqué d’autres pour dérouter l’esprit malin, dans le cas où il lui prendrait fantaisie de venir tourmenter les âmes des défunts. En sortant, nous trouvons dans un pavillon à jour, sur la cour d’entrée, une collation de fruits, de thé, de gâteaux, qui nous attend, et nous dégustons quelques bananes et quelques cocos en présence d’une foule curieuse rangée dans la cour. On nous mène de là au centre de quatre multiplians d’une prodigieuse vieillesse et d’une dimension colossale, qui ombragent une table de pierre en forme de tombe. Une inscription latine, à moitié effacée par le temps, nous apprend que c’est la sépulture d’un Européen tombé sous le kriss d’un assassin. Enfin nous remontons en voiture au milieu des applaudissemens et des hurrahs de tout un petit peuple d’enfans nus, et nous repartons toujours accompagnés de nos trois cavaliers.

Au retour, nous visitons le Kraton de Djokdjokerta, identique à celui de Solo comme aspect extérieur; tout se ressemble, jusqu’à la taille des arbres soigneusement émondés. Cette tendance à reproduire invariablement un type unique est un des traits caractéristiques de l’art chez les races de couleur et rend à la longue monotone le séjour parmi elles. Aussi le touriste qui passe rapidement, le globe-trotter, comme disent nos voisins, rapporte-t-il une impression plus vive que le résident, pour qui un peu d’ennui se mêle aux plus brillans tableaux. Le Kraton nous présente ainsi une nouveauté, c’est une construction en ruines désignée sous le nom de Château d’eau, à cause des pièces d’eau croupissante qu’on y trouve encore. On a peine à reconstituer le monument, qui s’étale sur une vaste superficie de forme irrégulière et s’étage suivant la forme même du terrain. On reconnaît cependant un palais d’été dans le style hindou, construit au milieu des eaux bondissantes alors, mais retenues aujourd’hui dans leurs canaux obstrués par le cours des siècles et couverts d’une végétation glauque sous laquelle s’ébattent les tortues. Dans les blocs massifs, dans les formes lourdes, on retrouve l’architecture des hypogées indiens, plus convenable à un temple qu’à l’habitation de plaisance d’un dynaste aujourd’hui ignoré. On nous conduit à travers des bassins, des galeries, des chambres souterraines, que jadis on pouvait inonder d’une eau fraîche et limpide, et que souille aujourd’hui une boue fétide : une sorte de caveau renferme deux lits de repos en pierre légèrement inclinés; la porte en a été déjà murée, puis une autre ouverture pratiquée à côté de la première pour détourner le mauvais esprit. De toutes parts les plantes percent à travers les joints, soulèvent le granit, enlacent les soubassemens; la nature toujours vivace recouvre de son linceul vert les œuvres éphémères de l’homme.

C’est encore au milieu des antiquités javanaises que nous nous retrouvons chez un collectionneur où nous mène notre hôte. Nous passons en revue tout d’abord un assortiment complet de kriss fort anciens, d’une belle trempe, aux lames frayées, en forme de flammes, aux manches courts et sans garde, dont les blessures ou plutôt les déchirures sont incurables. On nous montre aussi de petites idoles en fer forgé antérieures à l’islamisme et peut-être au bouddhisme; ce sont des dieux guerriers dans des attitudes belliqueuses; voici encore des pierreries montées en bagues, en bracelets; tout cela a été trouvé dans des fouilles et atteste une civilisation ancienne assez avancée, mais immobile. Quelle que soit la cause qui en a interrompu le développement, le peuple est resté aussi primitif qu’il y a deux mille ans, et il a plutôt désappris qu’amélioré les industries dont on nous montre les vestiges. Là se vérifie comme partout la loi fatale d’après laquelle toute nation stationnaire recule et commence à perdre du jour où elle cesse de gagner. Sauf quelques détails extérieurs, c’est donc dans l’intérieur d’un petit souverain oriental du moyen âge que nous allons pénétrer en nous rendant chez le sultan de Djokdjokerta.

Une exactitude rigoureuse est le premier point de l’étiquette javanaise; elle est ici d’autant plus nécessaire que, le sultan attendant l’heure de notre visite dans le salon qui sert de vestibule à son palais dépourvu de salle d’attente, il serait aussi indiscret d’arriver après que gênant d’arriver avant. Le chef des gardes nous attend à la porte du Kraton et nous conduit à travers deux rangées de femmes accroupies et fort laides au pied des degrés qui mènent au salon de réception. Le sultan vient au-devant de nous et nous fait asseoir à ses côtés. C’est un homme de cinquante-huit ans qui paraît beaucoup moins âgé, d’une figure agréable, d’une physionomie un peu éteinte, assez simplement vêtu d’un sarong polychrome, d’une veste serrée à la taille sur laquelle brille la plaque de commandeur de l’ordre du Lion néerlandais, le turban en tête et les pieds nus dans des pantoufles de tapisserie. Au milieu des verres de soda, des tasses de thé, des cigares que nous apportent des esclaves toujours rampans, la conversation ne va que par bonds; il nous interroge pour la forme sur nos voyages et paraît s’intéresser médiocrement à nos réponses. Puis vient la visite du palais, dont l’ameublement, dépourvu de tout caractère local, renferme des spécimens des différentes époques de l’art européen et surtout de l’art français; des photographies, une multitude de pendules, des oiseaux mécaniques, complètent ce musée, plus luxueux qu’élégant, passe-temps de ces dynastes de la décadence. Dans leur état d’abaissement, ils ne songent plus qu’à jouir paisiblement des revenus que leur abandonnent les Hollandais, à conserver leur prestige à l’égard du peuple en s’entourant d’un cérémonial très formaliste, à vivre enfin en satrapes plutôt qu’en souverains. Cependant à voir la tristesse peinte sur le visage de notre hôte, l’énergie qui l’anime par intervalles, l’air piteux dont il nous montre son luxe de pacotille, on sent qu’il n’accepte pas sans révoltes intérieures la situation secondaire qui lui est faite. Mais résister, c’est entamer une guerre terrible, c’est compromettre le lambeau de pouvoir qui lui reste, c’est surtout jouer l’héritage d’un fils qu’il aime et faire la fortune de quelque prince rival à qui les Hollandais ne manqueraient pas d’offrir la couronne. Ils ont toujours un prétendant sous la main comme épouvantai!, et savent ainsi rendre leur protection indispensable à tous ceux qui seraient tentés d’en secouer le joug. Force est donc de se soumettre sans murmure à cette tutelle, habilement dissimulée du reste sous des formes caressantes et une étiquette machiavélique. C’est ainsi que tout Européen doit demander au résident hollandais une introduction auprès du sultan, sous le prétexte que le premier venu ne peut sans préparation paraître devant le prince des croyans, mais en réalité parce que l’on veut surveiller toutes ses relations avec les étrangers, particulièrement avec les commerçans qui viendraient tenter la curiosité de ces enfans prodigues ou leur proposer des armes, dont l’introduction est absolument interdite ; mais en revanche rien n’est omis de ce qui peut flatter la vanité et endormir les regrets de ces princes déchus. Il m’a échappé de dire que le palais du sultan était plus beau que celui du mikado; notre introducteur s’empare de cette assertion, qui sonne comme une flatterie, la commente, la retourne et la fait humer à notre hôte, qui paraît tout disposé à s’en griser. Pour compléter notre succès auprès de lui, nous lui annonçons l’intention de demander une audience à son fils aîné, héritier présomptif, sur qui il a concentré toute sa tendresse paternelle, désespérant de la répartir équitablement sur une descendance digne de Priam.

Le 25, au point du jour, quatre petits chevaux nous emportent le long de la route droite, large, poudreuse, qui mène à Boro-boudhour. L’étape est de trois piliers; on s’arrête sous un vaste hangar qui couvre la route et sous lequel se fait le changement de relai, à l’abri du soleil et de la pluie. Ces deux fléaux contraires sont si redoutés, que le tablier des ponts est lui-même recouvert d’une toiture pour protéger les bois d’un excès de sécheresse ou d’humidité. Nous traversons quelques kampongs construits légèrement de bambous recouverts de larges feuillages d’ananas; nous croisons un grand nombre de piétons des deux sexes qui se rendent à la ville chargés des produits de la campagne, les hommes fièrement redressés, le regard haut, le kriss passé à la ceinture; les femmes ployant sous les fardeaux et portant en outre leur enfant dans le dos. Les adultes sont généralement laids, grêles et fatigués, les enfans au contraire gracieux et potelés. De temps à autre se présente un gué, il faut alors dételer la voiture, et tandis que le cocher mène ses chevaux en main, une corvée de douze ou quinze individus s’empare de no.re véhicule et le pousse sur le sable en s’accompagnant d’une petite chanson cadencée, qui se termine, naturellement, comme toutes les surprises de voyage, par la demande d’une bona mane.

Nous arrivons ainsi à une première pagode, frappée par la foudre et tombant en ruine, qui n’en offre pas moins un grand caractère. Ses bas-reliefs dégradés ne laissent rien distinguer, mais sous la coupole centrale se trouve une statue colossale de Bouddha en pierre, assez bien conservée pour donner une haute idée de la statuaire des temps passés. Ce monument ferait à lui seul le bonheur d’un archéologue et d’un artiste, mais c’est à peine si l’on s’y arrête, attiré que l’on est par l’imposant amoncellement de granit qu’on voit s’étager dans le lointain, comme une montagne rivale du Merapi dont nous côtoyons les pentes. Enfin une longue avenue de sycomores nous conduit au pied d’une des plus puissantes masses architecturales de l’antiquité hindoue.

Au sommet d’un mamelon régulier et sans doute artificiel s’élève une pyramide quadrangulaire de 100 mètres de côté à la base, dont les sept terrasses, à ciel ouvert, étagées parallèlement, vont en se rétrécissant de la base au sommet jusqu’à un dôme central qui domine tout le monument. La hauteur totale est du tiers de la largeur. Sur les quatre faces, des escaliers voûtés donnent accès aux plates-formes supérieures, et comme ils sont placés dans un même plan vertical pour une même façade, on peut gagner le couronnement de l’édifice en gravissant une longue série de gradins, semblable à un tunnel incliné, qui, vu d’en bas, semble mener à l’escalade du ciel et produit un effet saisissant. Des lions et des chimères gardent les quatre avenues qui viennent aboutir aux quatre angles de la pyramide; une prodigieuse quantité de bas-reliefs couvre toutes les parois intérieures et extérieures des terrasses; 4,000 niches et clochetons, aux coupoles à jour, laissent voir à travers leurs mailles de granit autant de statues de Bouddha, auquel le monument est consacré, et dont la légende forme le sujet de toutes les sculptures. A chaque étage, à mesure qu’on s’élève, l’attitude du dieu indique un état de sainteté plus avancé, jusqu’à la coupole centrale, qui renferme sous ses voûtes une représentation colossale du Bouddha parvenu à la perfection absolue, c’est-à-dire à la résorption dans le nirwana. Malgré ses mille ans d’existence, malgré les ardeurs du climat, l’abandon où il est laissé, le brigandage exercé par les prétendus amateurs qui dépècent les statues, malgré même les tremblemens de terre qui ont à plusieurs reprises secoué ses lourdes assises, l’édifice, construit tout entier et dans ses moindres détails uniquement de granit sans ciment, soutenu quelquefois par des crampons de fer, est encore intact dans beaucoup de ses parties; le, temps ne lui a donné d’une ruine que la poésie, sans lui ôter son caractère de puissance et de majesté.

Contemporain des plus belles époques de l’art hindou, Boroboudhour appartient comme le Parthénon, comme le temple d’Hullabid du Nizam, comme Notre-Dame de Paris, comme Angkor-wat du Cambodge, à cette famille de monumens qui résument dans un symbole éternel le génie et les aspirations de toute une race et de toute une époque. La pensée reste confondue devant tant de magnificence, tant de science et tant de force, et voit revivre tout un passé lointain, dans cette pyramide à gradins qui rappelle les plates formes superposées de l’architecture assyrienne, tandis que des forêts de clochetons et de voûtes ogivales marient leurs formes élancées et leurs hardiesses gothiques aux lourdes et sévères plate-bandes. Au premier abord ce n’est pas un édifice, c’est un monde où s’égare notre œil habitué aux lignes simples de l’art grec; mais bientôt une pensée grandiose se dégage de ce prodigieux entassement de pierres : la multiplicité, la complication, se fondent dans une unité magistrale; de cette forêt de dômes, on croit entendre s’élever un immense hosannah vers la coupole centrale où résident la beauté et la bonté absolues, comme de la surface du globe et du sein de l’humanité s’élève au milieu des désordres et des épouvantes un immense cri d’aspiration vers l’infini. Si l’art grec représente les idées éternelles, dégagées de tout alliage humain, telles que pouvait les concevoir le génie d’un Platon, l’art hindou les représente à l’état d’éclosion laborieuse dans le sein de l’humanité souffrante, mais déjà assez puissantes et assez précises pour ravir l’homme à la domination du monde matériel et l’élever vers le divin et l’absolu. Une étude approfondie de Boroboudhour demanderait des mois et des volumes; elle amènerait peut-être à conclure qu’en dehors des traditions helléniques il y a place en architecture pour des manifestations autrement puissantes; elle conduirait en tous cas à élargir singulièrement la base de nos jugemens esthétiques. Elle aurait encore un intérêt historique d’un autre genre, celui d’indiquer une forme peu étudiée de la pensée religieuse dans une race sans doute d’origine aryenne. Il s’agit ici en effet d’un temple hypètre : pas de voûte où s’enferme le culte, pas d’hypogées pas de crypte ni de souterrains, c’est l’adoration de l’esprit universel à la face du ciel, l’exubérance de la vie terrestre ramenée à l’harmonie faisant éclater sa fanfare mystique. Il semble qu’au sommet de l’édifice, inondé de lumière, on va voir, comme sur les pagodes mexicaines au temps de la gloire des Astèques, monter la victime humaine, le front ceint de bandelettes, et les prêtres, lui arrachant le cœur, offrir au Dieu inconnu la vie en expiation de la vie. Si imposant que soit le cône volcanique du Merapi, si splendide qu’apparaisse la plaine indéfinie qui s’étend à ses pieds, la forêt de cocotiers qui l’entoure, le monument les écrase de sa toute-puissance, et pour une fois l’homme rivalisant avec la nature semble l’avoir surpassée.

Innombrable est la foule des sujets traités dans les bas-reliefs, tous avec un soin et un fini de détails qui confondent d’admiration, mais dépourvus d’inscriptions qui seraient d’un suprême intérêt archéologique. J’en détache un au hasard. La reine Maya, épouse de Couddhodana, reçoit la visite d’un prince voisin, qui vient la féliciter de ce qu’elle va devenir la mère de Bouddha. La reine est assise sous un dais couverte de bracelets et de colliers, entourée de ses esclaves agenouillées, gardée par un porte-glaive accroupi sous son trône. Le prince est debout; les gens de sa suite, assis, les jambes croisées, se tiennent en arrière. L’un d’eux tend sur la tête de son maître le parasol, insigne de sa dignité. Un chameau qu’on aperçoit dans le lointain vient d’apporter sans doute les présens que le prince fait offrir à la souveraine; tous les personnages ont la tiare en tête; les formes manquent d’ampleur et rappellent un peu les membres grêles et raides des Javanais d’aujourd’hui, mais le front haut, le nez droit, la bouche fine et les grands yeux arqués s’éloignent absolument du type moderne. Ce qui frappe surtout, c’est la variété des postures et la souplesse des mouvemens. On sent un art en formation qu’animent le mouvement et la vie, mais auquel manque la perfection plastique. Ces traits sont encore plus marqués dans le registre inférieur représentant des choéphores, qui viennent puiser à une source entourée de lotus l’eau sacrée qu’elles vont porter dans un mausolée placé sur la gauche. Deux surtout, l’une relevant son pagne de la main gauche, tandis que de la droite elle maintient sur sa tête une amphore, l’autre tendant son vase vide vers la source, sont d’une vérité saisissante. Si l’on songe que ces sculptures se détachent d’un granit rebelle, que depuis près de mille ans elles souffrent de toutes les intempéries, on ne peut s’empêcher, en voyant leur réelle beauté, de concevoir une haute idée du peuple qui a élevé un pareil monument. Et cependant aujourd’hui quelle décadence! quel abaissement! Voilà donc où en viennent les plus hautes civilisations! Et aussitôt revient à l’esprit la mélancolique réflexion du conquérant romain devant les ruines fumantes de Carthage : « Un jour viendra aussi qui emportera Ilion et son peuple invincible. »

Jamais l’homme ne m’a paru plus petit à côté de son œuvre qu’en quittant Boroboudhour pour faire visite au prince héréditaire, chez qui nous arrivons militairement à six heures. Nous trouvons auprès de lui le même accueil et le même cérémonial qu’auprès de son père. Le dialogue est un peu plus animé; il nous montre sa ménagerie, ses oiseaux rares, ses cailles de combat. Un instant, nous espérons que la porte du harem va s’ouvrir devant nous, mais le jeune prince s’arrête et fait volte-face, sans que notre guide ose lui en demander plus pour notre curiosité. Lieutenant-colonel dans l’armée néerlandaise, il touche annuellement des revenus fixes assez élevés sur les propriétés du domaine paternel; mais il n’en est sans doute pas absolument satisfait, car il s’informe avec beaucoup de détails du traitement que reçoivent les principales têtes couronnées. L’importance d’un état et d’un monarque se mesure évidemment pour lui à la liste civile; aussi est-il enchanté d’apprendre que le président de la république française ne reçoit que 1,200,000 fr. et que le gouverneur des Indes néerlandaises ne touche que 250,000 florins.

On met toute une après-midi pour gagner Samarang en chemin de fer, sous un ciel de feu. Il faut toute l’énergie imaginable pour tenir les yeux ouverts et prêter l’oreille aux explications d’un planteur hollandais, qui nous met au courant des questions agricoles. Le territoire des principautés est la propriété nominale de leurs souverains respectifs; mais le sultan n’exerce son droit qu’en percevant une double dîme, ou un cinquième du revenu, sur les terres qu’il garde à son compte. Quant aux autres, il en délègue l’usufruit en apanage à des fonctionnaires, princes, favoris, dignitaires, en guise de traitement ; à leur tour, ces apanagistes, ne sachant ni ne pouvant cultiver, cèdent leur droit d’usufruit, souvent pour de très longues périodes, à des concessionnaires qui s’acquittent tout d’un coup de toutes les annuités, de façon à devenir presque des propriétaires indépendans, tandis que les cédans gaspillent vite le prix qu’ils ont touché et tombent dans la misère. Toutes ces concessions sont revêtues du sceau du sultan, qui perçoit à cette occasion un droit élevé dont il fait une source de revenu. Ce système a donc pour résultat d’appauvrir la caste seigneuriale au profit des planteurs hollandais et d’enrichir le sultan, dont le trésor, rempli de diamans et de pierreries, grossit toujours; c’est à la direction de ces services financiers qu’il s’adonne presque exclusivement, consacrant le moins possible aux dépenses d’intérêt public, comme les routes qu’on l’oblige cependant d’entretenir tant bien que mal. Quant aux autres prérogatives de la souveraineté, telles que la police, l’emploi de la force armée, la justice, elles sont entre les mains du résident hollandais, placé dans chaque principauté, qui ne se fait pas faute en outre de surveiller la conduite du monarque. Il ne dispose que d’un petit nombre de soldats; mais grâce au chemin de fer et au télégraphe que le gouvernement néerlandais a établis dans les territoires indépendans, avant même de les construire chez lui, il est facile de concentrer rapidement sur un point donné des forces considérables, de sorte que princes et sujets sont enfermés dans un savant réseau d’où ils ne peuvent sortir.

De leur côté, les planteurs concessionnaires, afin de se procurer la main-d’œuvre à bon marché, abandonnent à la population indigène une quantité de terre suffisante pour la nourrir par la culture du riz, en échange d’une quantité de travail fixe qu’ils utilisent pour leurs plantations de café, de sucre, d’indigo, de muscade, etc. Cette corvée est fixée, en souvenir de la double dîme d’autrefois, à un jour de travail sur cinq par individu, ou, ce qui revient au même, un cinquième de la population travaille chaque jour pour le maître. C’est au bekel ou chef de village qu’incombe le devoir de pousser à la corvée les naturels, souvent récalcitrans, et s’il s’en acquitte mal, le planteur, usant des droits seigneuriaux que comporte la concession, peut le révoquer et le remplacer; malheureusement ce despotisme local, ici comme ailleurs, n’engendre que des abus; le planteur essaie de surmener la population qui lui est soumise, elle se révolte, ou, ce qui est pis, elle émigré en masse ; c’est alors que survient le Chinois, qui fait ses offres de service, loue ses bras, travaille mieux et à meilleur marché que l’indigène, et pullule déjà dans les deux états de Sourakarta et de Djokdjokerta.

L’agriculture est la seule richesse de cette partie de Java; en dehors des arts nécessaires aux premiers besoins de l’homme il n’existe pour ainsi dire pas d’industries locales, car les kriss modernes ne sont que de grossières contrefaçons des vieilles lames. Il faut cependant faire une exception pour les sarongs, ces jupes d’indiennes pour la teinture desquelles Solo et Djokia sont célèbres. Le tissu arrive des Indes, mais c’est à Java qu’il est enrichi, par un procédé particulier, de ces dessins fantastiques aux vives couleurs qui lui donnent un prix considérable. Ce sont les femmes qui se livrent à cette opération, suivant un procédé comparable à celui de la gravure à l’eau-forte; elles promènent sur l’étoffe le bec d’un entonnoir rempli de cire fondante, de manière à laisser découvertes les parties qui doivent recevoir la teinte, puis elles plongent le tissu dans la couleur, d’où il sort imprégné d’un premier dessin ; une seconde couche de cire et une seconde trempe donnent un autre dessin de couleur différente; on peut varier ainsi à l’infini. Un beau sarong ne se vend guère moins de 20 florins et peut atteindre 100 florins : la couleur ainsi étendue résiste à tout lavage; l’industrie européenne a essayé d’imiter par l’impression ces produits manufacturés, sans réussir à tromper l’œil le moins exercé. Le Wilhem III, qui repart de Samarang le 27, est encombré de monde; le salon est plein de métis des deux sexes, de femmes indiennes élevées au rang de dames hollandaises par des mariages trop souvent tardifs. Tout ce monde se dispute les plats, les bouteilles, entasse dans la même assiette des piles de pommes de terre sur des montagnes de riz; des régimens d’enfans font rage sur le pont, dans les cabines, dans le salon ; on ne goûte un peu de tranquillité qu’à l’heure de la sieste, où comme par un coup de baguette magique tout à bord tombe dans un assoupissement général. Nous ramenons à Batavia plusieurs compagnies d’infanterie, qui campent à l’avant. On sait que la loi de recrutement hollandaise ne permet pas au gouvernement d’envoyer dans les colonies les hommes du contingent, il ne peut disposer pour ce service que des volontaires ; parmi ces volontaires se trouvent quelques Hollandais, mais une majorité de mercenaires étrangers, belges, français, suisses, allemands, italiens.

Le soldat en garnison à Java ne tarde pas à contracter des relations suivies avec les femmes indigènes, et la nécessité en est si bien reconnue que l’intendance, acceptant cette situation comme la loi romaine admettait le concubinatus, transporte et nourrit les femmes et les enfans. Aussi un changement de garnison ressemble-t-il pas mal à l’émigration d’une tribu, et, si l’œil y gagne un peu de pittoresque, on voit trop ce qu’y perdent la rapidité du service et l’énergie de la discipline. Tandis qu’on transborde dans un vapeur spécial hommes, femmes, enfans et bagages, nous gagnons rapidement dans un canot la douane, d’où nous roulons en toute hâte .vers Batavia. Nous arrivons à temps pour goûter un peu de repos avant le spectacle et voir jouer par une troupe cosmopolite, mais en français, la Fille du régiment. Le public hollandais applaudit atout rompre une exécution qui demande quelque indulgence; la tenue est d’ailleurs excellente, car il n’y a ici personne pour enseigner le mauvais ton, si à la mode ailleurs. Le gouvernement colonial ne tolère pas à Java la présence de l’élément interlope qui fleurit complaisamment à la surface de nos capitales européennes, et toute femme qui ne peut justifier de moyens d’existence avouables est inexorablement expulsée. Ce n’est pas là l’effet d’une pruderie excessive, c’est la suite d’une politique conséquente : rien ne doit altérer le prestige de la race blanche aux yeux des indigènes ; elle doit s’interdire tout ce qui tendrait à la déconsidérer, la police y tient la main.


GEORGE BOUSQUET.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1876 et du 1er janvier 1877.
  2. Le pal ou pilier a une longueur de 1 kilomètre.