De l’Allemagne/Première partie/X

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 1p. 87-90).

CHAPITRE X.

De la sottise dédaigneuse et de la médiocrité
bienveillante
.


En tout pays, la supériorité d’esprit et d’âme est fort rare, et c’est par cela même qu’elle conserve le nom de supériorité ; ainsi donc, pour juger du caractère d’une nation, c’est la masse commune qu’il faut examiner. Les gens de génie sont toujours compatriotes entre eux ; mais pour sentir vraiment la différence des Français et des Allemands, l’on doit s’attacher à connoître la multitude dont les deux nations se composent. Un Français sait encore parler, lors même qu’il n’a point d’idées ; un Allemand en a toujours dans sa tête un peu plus qu’il n’en sauroit exprimer. On peut s’amuser avec un Français, quand même il manque d’esprit. Il vous raconte tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a vu, le bien qu’il pense de lui, les éloges qu’il a reçus, les grands seigneurs qu’il connoît, les succès qu’il espère. Un Allemand, s’il ne pense pas, ne peut rien dire, et s’embarrasse dans des formes qu’il voudroit rendre polies, et qui mettent mal à l’aise les autres et lui. La sottise, en France, est animée mais dédaigneuse. Elle se vante de ne pas comprendre pour peu qu’on exige d’elle quelque attention, et croît nuire à ce qu’elle n’entend pas, en affirmant que c’est obscur. L’opinion du pays étant que le succès décide de tout, les sots mêmes, en qualité de spectateurs, croient influer sur le mérite intrinsèque des choses, en ne les applaudissant pas, et se donner ainsi plus d’importance. Les hommes médiocres, en Allemagne, au contraire, sont pleins de bonne volonté ; ils rougiroient de ne pouvoir s’élever à la hauteur des pensées d’un écrivain célèbre : et loin de se considérer comme juges, ils aspirent à devenir disciples.

Il y a sur chaque sujet tant de phrases toutes faites, en France, qu’un sot avec leur secours parle quelque temps assez bien et ressemble même momentanément à un homme d’esprit ; en Allemagne, un ignorant n’oseroit énoncer son avis sur rien avec confiance, car aucune opinion n’étant admise comme incontestable, on ne peut en avancer aucune sans être en état de la défendre ; aussi les gens médiocres sont-ils pour la plupart silencieux et ne répandent-ils d’autre agrément dans la société que celui d’une bienveillance aimable. En Allemagne, les hommes distingués seuls savent causer, tandis qu’en France tout le monde s’en tire. Les hommes supérieurs en France sont indulgents, les hommes supérieurs en Allemagne sont très-sévères ; mais en revanche les sots chez les Français sont dénigrants et jaloux, et les Allemands, quelque bornés qu’ils soient, savent encore se montrer encourageants et admirateurs. Les idées qui circulent en Allemagne sur divers sujets sont nouvelles et souvent bizarres ; il arrive de là que ceux qui les répètent paroissent avoir pendant quelque temps une sorte de profondeur usurpée. En France, c’est par les manières qu’on fait illusion sur ce qu’on vaut. Ces manières sont agréables, mais uniformes, et la discipline du bon ton achève de leur ôter ce qu’elles pourroient avoir de varié.

Un homme d’esprit me racontoit qu’un soir, dans un bal masqué, il passa devant une glace, et que, ne sachant comment se distinguer lui-même au milieu de tous ceux qui portoient un domino pareil au sien, il se fit un signe de tête pour se reconnoître ; on en peut dire autant de la parure que l’esprit revêt dans le monde. On se confond presque avec les autres, tant le caractère véritable de chacun se montre peu ! La sottise se trouve bien de cette confusion, et voudroit en profiter pour contester le vrai mérite. La bêtise et la sottise diffèrent essentiellement en ceci, que les bêtes se soumettent volontiers à la nature, et que les sots se flattent toujours de dominer la société.