De l’Allemagne/Première partie/XIII

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 1p. 117-123).

CHAPITRE XIII.

De l’Allemagne du nord.


Les premières impressions qu’on reçoit en arrivant dans le nord l’Allemagne, surtout au milieu de l’hiver, sont extrêmement tristes ; et je ne suis pas étonnée que ces impressions aient empêché la plupart des Français que l’exil a conduits dans ce pays de l’observer sans prévention. Cette frontière du Rhin est solennelle ; on craint, en la passant, de s’entendre prononcer ce mot terrible : Vous êtes hors de France. C’est en vain que l’esprit juge avec impartialité le pays qui nous a vus naître, nos affections ne s’en détachent jamais ; et quand on est contraint à le quitter, l’existence semble déracinée, on se devient comme étranger à soi-même. Les plus simples usages, comme les relations les plus intimes ; les intérêts les plus graves, comme les moindres plaisirs, tout étoit de la patrie ; tout n’en est plus. On ne rencontre personne qui puisse vous parler d’autrefois, personne qui vous atteste l’identité des jours passés avec les jours actuels ; la destinée recommence, sans que la confiance des premières années se renouvelle ; l’on change de monde, sans avoir changé de cœur. Ainsi l’exil condamne à se survivre ; les adieux, les séparations, tout est comme à l’instant de la mort, et l’on y assiste cependant avec les forces entières de la vie.

J’étois, il y a six ans, sur les bords du Rhin, attendant la barque qui devoit me conduire à l’autre rive ; le temps étoit froid, le ciel obscur, et tout me sembloit un présage funeste. Quand la douleur agite violemment notre âme, on ne peut se persuader que la nature y soit indifférente ; il est permis à l’homme d’attribuer quelque puissance à ses peines ; ce n’est pas de l’orgueil, c’est de la confiance dans la céleste pitié. Je m’inquiétois pour mes enfants, quoiqu’ils ne fussent pas encore dans l’âge de sentir ces émotions de l’âme qui répandent l’effroi sur tous les objets extérieurs. Mes domestiques français s’impatientoient de la lenteur allemande, et s’étonnoient de n’être pas compris quand ils parloient la seule langue qu’ils crussent admise dans les pays civilisés. Il y avoit dans notre bac une vieille femme allemande, assise sur une charrette ; elle ne vouloit pas même en descendre pour traverser le fleuve. — Vous êtes bien tranquille ! lui dis-je. — Oui, me répondit-elle, pourquoi faire du bruit ? — Ces simples mots me frappèrent ; en éffet, pourquoi faire du bruit ? Mais quand des générations entières traverseroient la vie en silence, le malheur et la mort ne les observeroient pas moins, et sauroient de même les atteindre.

En arrivant sur le rivage opposé, j’entendis le cor des postillons dont les sons aigus et faux sembloient annoncer un triste départ vers un triste séjour. La terre étoit couverte de neige ; les maisons, percées de petites fenêtres d’où sortoient les têtes de quelques habitants que le bruit d’une voiture arrachoit à leurs monotones occupations ; une espèce de bascule, qui fait mouvoir la poutre avec laquelle on ferme la barrière, dispense celui qui demande le péage aux voyageurs de sortir de sa maison pour recevoir l’argent qu’on doit lui payer. Tout est calculé pour être immobile, et l’homme qui pense, comme celui dont l’existence n’est que matérielle, dédaignent tous les deux également la distraction du dehors.

Les campagnes désertes, les maisons noircies par la fumée, les églises gothiques semblent préparées pour les contes de sorcières ou de revenants. Les villes de commerce, en Allemagne, sont grandes et bien bâties mais elles ne donnent aucune idée de ce qui fait la gloire et l’intérêt de ce pays, l’esprit littéraire et philosophique. Les intérêts mercantiles suffisent pour développer l’intelligence des Français, et l’on peut trouver encore quelque amusement de société, en France, dans une ville purement commerçante ; mais les Allemands, éminemment capables des études abstraites, traitent les affaires, quand ils s’en occupent, avec tant de méthode et de pesanteur, qu’ils n’en tirent presque jamais aucune idée générale. Ils portent dans le commerce la loyauté qui les distingue ; mais ils se donnent tellement tout entiers à ce qu’ils font, qu’ils ne cherchent plus alors dans la société qu’un loisir jovial, et disent de temps en temps quelques grosses plaisanteries, seulement pour se divertir eux-mêmes. De telles plaisanteries accablent les Français de tristesse ; car on se résigne bien plutôt à l’ennui sous des formes graves et monotones, qu’à cet ennui badin qui vient poser lourdement et familièrement la patte sur l’épaule.

Les Allemands ont beaucoup d’universalité dans l’esprit en littérature et en philosophie, mais nullement dans les affaires. Ils les considèrent toujours partiellement, et s’en occupent d’une façon presque mécanique. C’est le contraire en France : l’esprit des affaires y a beaucoup d’étendue, et l’on n’y permet pas l’universalité en littérature ni en philosophie. Si un savant étoit poëte, si un poëte étoit savant, il deviendroit suspect chez nous aux savants et aux poètes ; mais il n’est pas rare de rencontrer dans le plus simple négociant des aperçus lumineux sur les intérêts politiques et militaires de son pays. De là vient qu’en France il y a un plus grand nombre de gens d’esprit, et un moins grand nombre de penseurs. En France, on étudie les hommes ; en Allemagne, les livres. Des facultés ordinaires suffisent pour intéresser en parlant des hommes ; il faut presque du génie pour faire retrouver l’âme et le mouvement dans les livres. L’Allemagne ne peut attacher que ceux qui s’occupent des faits passés et des idées abstraites. Le présent et le réel appartiennent à la France ; et, jusqu’à nouvel ordre, elle ne paroît pas disposée à y renoncer.

Je ne cherche pas, ce me semble, à dissimuler les inconvénients de l’Allemagne. Ces petites villes du nord elles-mêmes, où l’on trouve des hommes d’une si haute conception, n’offrent souvent aucun genre d’amusement ; point de spectacle, peu de société ; le temps y tombe goutte à goutte, et n’interrompt par aucun bruit la réflexion solitaire. Les plus petites villes d’Angleterre tiennent à un état libre, envoient des députés pour traiter les intérêts de la nation. Les plus petites villes de France sont en relation avec la capitale où tant de merveilles sont réunies. Les plus petites villes d’Italie jouissent du ciel et des beaux-arts dont les rayons se répandent sur toute la contrée. Dans le nord de l’Allemagne il n’y a point de gouvernement représentatif, point de grande capitale ; et la sévérité du climat, la médiocrité de la fortune, le sérieux du caractère, rendroient l’existence très-pesante, si la force de la pensée ne s’étoit pas affranchie de toutes ces circonstances insipides et bornées. Les Allemands ont su se créer une république des lettres animée et indépendante. Ils ont suppléé à l’intérêt des événements par l’intérêt des idées. Ils se passent de centre, parce que tous tendent vers un même but, et leur imagination multiplie le petit nombre de beautés que les arts et la nature peuvent leur offrir.

Les citoyens de cette république idéale, dégagés pour la plupart de toute espèce de rapports avec les affaires publiques et particulières, travaillent dans l’obscurité comme les mineurs, et placés comme eux au milieu des trésors ensevelis, ils exploitent en silence les richesses intellectuelles du genre humain.