De l’Allemagne/Première partie/XVIII

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 1p. 153-163).

CHAPITRE XVIII.

Des universités allemandes.


Tout le nord de l’Allemagne est rempli d’universités les plus savantes de l’Europe. Dans aucun pays, pas même en Angleterre, il n’y a autant de moyens de s’instruire et de perfectionner ses facultés. À quoi tient donc que la nation manque d’énergie, et qu’elle paroisse en général lourde et bornée, quoiqu’elle renferme un petit nombre d’hommes peut-être les plus spirituels de l’Europe ? C’est à la nature des gouvernements, et non à l’éducation, qu’il faut attribuer ce singulier contraste. L’éducation intellectuelle est parfaite en Allemagne, mais tout s’y passe en théorie : l’éducation pratique dépend uniquement des affaires ; c’est par l’action seule que le caractère acquiert la fermeté nécessaire pour se guider dans la conduite de la vie. Le caractère est un instinct, il tient de plus près à la nature que l’esprit, et néanmoins les circonstances-donnent seules aux hommes l’occasion de le développer. Les gouvernements sont les vrais instituteurs des peuples ; et l’éducation publique elle-même, quelque bonne qu’elle soit, peut former des hommes de lettres, mais non des citoyens, des guerriers, ni des hommes d’état.

En Allemagne, le génie philosophique va plus loin que partout ailleurs, rien ne l’arrête, et l’absence même de carrière politique, si funeste à la masse, donne encore plus de liberté aux penseurs. Mais une distance immense sépare les esprits du premier et du second ordre, parce qu’il n’y a point d’intérêt, ni d’objet d’activité, pour les hommes qui ne s’élèvent pas à la hauteur des conceptions les plus vastes. Celui qui ne s’occupe pas de l’univers, en Allemagne, n’a vraiment rien à faire.

Les universités allemandes ont une ancienne réputation qui date de plusieurs siècles avant la réformation. Depuis cette époque, les universités protestantes sont incontestablement supérieures aux universités catholiques, et toute la gloire littéraire de l’Allemagne tient à ces institutions[1]. Les universités anglaises ont singulièrement contribué à répandre parmi les Anglais cette connoissance des langues et de la littérature ancienne, qui donne aux orateurs et aux hommes d’état en Angleterre une instruction si libérale et si brillante. Il est de bon goût de savoir autre chose que les affaires, quand on les sait bien : et d’ailleurs l’éloquence des nations libres se rattache à l’histoire des Grecs et des Romains, comme à celle d’anciens compatriotes. Mais les universités allemandes, quoique fondées sur des principes analogues à ceux d’Angleterre, en différent à beaucoup d’égards : la foule des étudiants qui se réunissoient à Gœttingue, Halle, Iena, etc. formoient presque un corps libre dans l’état : les écoliers riches et pauvres ne se distinguoient entre eux que par leur mérite personnel, et les étrangers qui venoient de tous les coins du monde se soumettoient avec plaisir à cette égalité que la supériorité naturelle pouvoit seule altérer.

Il y avoit de l’indépendance et même de l’esprit militaire parmi les étudiants ; et si, en sortant de l’université, ils avoient pu se vouer aux intérèts publics, leur éducation eût été très-favorable à l’énergie du caractère : mais ils rentroient dans les habitudes monotones et casanières qui dominent en Allemagne, et perdoient par degré l’élan et la résolution que la vie de l’université leur avoit inspirés ; il ne leur en restoit qu’une instruction très-étendue.

Dans chaque université allemande, plusieurs professeurs étoient en concurrence pour chaque branche d’enseignement ; ainsi les maîtres avoient eux-mêmes de l’émulation, intéressés qu’ils étoient à l’emporter les uns sur les autres en attirant un plus grand nombre d’écoliers. Ceux qui se destinoient à telle ou telle carrière en particulier, la médecine, le droit, etc., se trouvoient naturellement appelés à s’instruire sur d’autres sujets ; et de là vient l’universalité de connoissances que l’on rémarque dans presque tous les hommes instruits de l’Allemagne. Les universités possédoient des biens en propre, comme le clergé ; elles avoient une juridiction à elles ; et c’est une belle idée de nos pères que d’avoir rendu les établissements d’éducation tout-à-fait libres, L’âge mûr peut se soumettre aux circonstances ; mais à l’entrée de la vie, au moins, le jeune homme doit puiser ses idées dans une source non altérée.

L’étude des langues, qui fait la base de l’instruction en Allemagne, est beaucoup plus favorable aux progrès des facultés dans l’enfance, que celle des mathématiques ou des sciences physiques. Pascal, ce grand géomètre, dont la pensée profonde planoit sur la science dont il s’occupoit spécialement, comme sur toutes les autres, a reconnu lui-même les défauts inséparables des esprits formés d’abord par les mathématiques : cette étude, dans le premier âge, n’exerce que le mécanisme de l’intelligence ; les enfants que l’on occupe de si bonne heure à calculer perdent toute cette sève de l’imagination, alors si belle et si féconde, et n’acquièrent point à la place une justesse d’esprit transcendante : car l’arithmétique et l’algèbre se bornent à nous apprendre de mille manières des propositions toujours identiques. Les problèmes de la vie sont plus compliqués ; aucun n’est positif, aucun n’est absolu : il faut deviner, il faut choisir, à l’aide d’aperçus et de suppositions qui n’ont aucun rapport avec la marche infaillible du calcul.

Les vérités démontrées ne conduisent point aux vérités probables, les seules qui servent de guide dans les affaires, comme dans les arts, comme dans la société. Il y a sans doute un point où les mathématiques elles-mêmes exigent cette puissance lumineuse de l’invention sans laquelle on ne peut pénétrer dans les secrets de la nature : au sommet de la pensée l’imagination d’Homère et celle de Newton semblent se réunir, mais combien d’enfants sans génie pour les mathématiques ne consacrent-ils pas tout leur temps à cette science ! On n’exerce chez eux qu’une seule faculté, tandis qu’il faut développer tout l’être moral dans une époque où l’on peut si facilement déranger l’âme comme le corps, en ne fortifiant qu’une partie.

Rien n’est moins applicable à la vie qu’un raisonnement mathématique. Une proposition en fait de chiffres est décidément fausse ou vraie ; sous tous les autres rapports le vrai se mêle avec le faux d’une telle manière, que souvent l’instinct peut seul nous décider entre les motifs divers, quelquefois aussi puissants d’un côté que de l’autre. L’étude des mathématiques, habituant à la certitude, irrite contre toutes les opinions opposées à la nôtre ; tandis que ce qu’il y a de plus important pour la conduite de ce monde, c’est d’apprendre les autres, c’est-à-dire de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que nous. Les mathématiques induisent à ne tenir compte que de ce qui est prouvé ; tandis que les vérités primitives, celles que le sentiment et le génie saisissent, ne sont pas susceptibles de démonstration.

Enfin les mathématiques, soumettant tout au calcul, inspirent trop de respect pour la force ; et cette énergie sublime, qui ne compte pour rien les obstacles et se plaît dans les sacrifices, s’accorde difficilement avec le genre de raison que développent les combinaisons algébriques. Il me semble donc que, pour l’avantage de la morale, aussi-bien que pour celui de l’esprit, il vaut mieux placer l’étude des mathématiques dans son temps, et comme une portion de l’instruction totale, mais non en faire la base de l’éducation, et par conséquent le principe déterminant du caractère et de l’âme.

Parmi les systèmes d’éducation, il en est aussi qui conseillent de commencer l’enseignement par les sciences naturelles ; elles ne sont dans l’enfance qu’un simple divertissement ; ce sont des hochets savants qui accoutument à s’amuser avec méthode et à étudier superficiellement. On s’est imaginé qu’il falloit, autant qu’on le pouvoit, éviter de la peine aux enfants, changer en délassement toutes leurs études, leur donner de bonne heure des collections d’histoire naturelle pour jouets, des expériences de physique pour spectacle. Il me semble que cela aussi est un système erroné. S’il étoit possible qu’un enfant apprît bien quelque chose en s’amusant, je regretterois encore pour lui le développement d’une faculté, l’attention, faculté qui est beaucoup plus essentielle qu’une connoissance de plus. Je sais qu’on me dira que les mathématiques rendent particulièrement appliqué ; mais elles n’habituent pas à rassembler, apprécier, concentrer : l’attention qu’elles exigent est pour ainsi dire en ligne droite : l’esprit humain agit en mathématiques comme un ressort qui suit une direction toujours la même.

L’éducation faite en s’amusant disperse la pensée ; la peine en tout genre est un des grands secrets de la nature : l’esprit de l’enfant doit s’accoutumer aux efforts de l’étude, comme notre âme à la souffrance. Le perfectionnement du premier âge tient au travail, comme le perfectionnement du second à la douleur : il est à souhaiter sans doute que les parents et la destinée n’abusent pas trop de ce double secret ; mais il n’y a d’important à toutes les époques de la vie que ce qui agit sur le centre même de l’existence, et l’on considère trop souvent l’être moral en détail. Vous enseignerez avec des tableaux, avec des cartes une quantité de choses à votre enfant, mais vous ne lui apprendrez pas à apprendre ; et l’habitude de s’amuser, que vous dirigez sur les sciences, suivra bientôt un autre cours quand l’enfant ne sera plus dans votre dépendance.

Ce n’est donc pas sans raison que l’étude des langues anciennes et modernes a été la base de tous les établissements d’éducation qui ont formé les hommes les plus capables en Europe : le sens d’une phrase dans une langue étrangère est à la fois un problème grammatical et intellectuel ; ce problème est tout-à-fait proportionné à l’intelligence de l’enfant : d’abord il n’entend que les mots, puis il s’élève jusqu’à la conception de la phrase, et bientôt après le charme de l’expression, sa force, son harmonie, tout ce qui se trouve dans le langage de l’homme, se fait sentir par degrés à l’enfant qui traduit. Il s’essaie tout seul avec les difficultés que lui présentent deux langues à la fois, il s’introduit dans les idées successivement, compare et combine divers genres d’analogies et de vraisemblances ; et l’activité spontanée de l’esprit, la seule qui développe vraiment la faculté de penser, est vivement excitée par cette étude. Le nombre des facultés qu’elle fait mouvoir à la fois lui donne l’avantage sur tout autre travail, et l’on est trop heureux d’employer la mémoire flexible de l’enfant à retenir un genre de connoissances, sans lequel il seroit borné toute sa vie au cercle de sa propre nation, cercle étroit comme tout ce qui est exclusif.

L’étude de la grammaire exige la même suite et la même force d’attention que les mathématiques, mais elle tient de beaucoup plus près à la pensée. La grammaire lie les idées l’une à l’autre, comme le calcul enchaîne les chiffres ; la logique grammaticale est aussi précise que celle de l’algèbre, et cependant elle s’applique à tout ce qu’il y a de vivant dans notre esprit : les mots sont en même temps des chiffres et des images ; ils sont esclaves et libres, soumis à la discipline de la syntaxe, et tout-puissants par leur signification naturelle ; ainsi l’on trouve dans la métaphysique de la grammaire l’exactitude du raisonnement et l’indépendance de la pensée réunies ensemble ; tout a passé par les mots et tout s’y retrouve quand on sait les examiner : les langues sont inépuisables pour l’enfant comme pour l’homme, et chacun en peut tirer tout ce dont il a besoin.

L’impartialité naturelle à l’esprit des Allemands les porte à s’occuper des littératures étrangères, et l’on ne trouve guère d’hommes un peu au-dessus de la classe commune en Allemagne à qui la lecture de plusieurs langues ne soit familière. En sortant des écoles on sait déjà d’ordinaire très-bien le latin et même le grec. L’éducation des universités allemandes, dit un écrivain français, commence ou finit celle de plusieurs nations de l’Europe. Non-seulement les professeurs sont des hommes d’une instruction étonnante ; mais ce qui les distingue surtout, c’est un enseignement très-scrupuleux. En Allemagne on met de la conscience dans tout, et rien en effet ne peut s’en passer. Si l’on examine le cours de la destinée humaine, on verra que la légèreté peut conduire à tout ce qu’il y a de mauvais dans ce monde Il n’y a que l’enfance dans qui la légèreté soit un charme ; il semble que le créateur tienne encore l’enfant par la main, et l’aide à marcher doucement sur les nuages de la vie. Mais quand le temps livre l’homme à lui-même, ce n’est que dans le sérieux de son âme qu’il trouve des pensées, des sentiments et des vertus.


  1. On peut en voir une esquisse dans l’ouvrage que M. de Villers vient de publier sur ce sujet. On trouve toujours M. de Villers à la tête de toutes les opinions nobles et généreuses ; et il me semble appelé, par la grâce de son esprit et la profondeur de ses études, à représenter la France en Allemagne, et l’Allemagne en France.