De l’Allemagne/Première partie/XIX

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 1p. 164-179).

CHAPITRE XIX.

Des institutions particulières d’éducation et de
bienfaisance
.


Il paroîtra d’abord inconséquent de louer l’ancienne méthode qui faisoit de l’étude des langues la base de l’éducation, et de considérer l’école de Pestalozzi comme l’une des meilleures institutions de notre siècle ; je crois cependant que ces deux manières de voir peuvent se concilier. De toutes les études celles qui donnent chez Pestalozzi les résultats les plus brillants, ce sont les mathématiques. Mais il me paroit que sa méthode pourroit s’appliquer à plusieurs autres parties de l’instruction, et qu’elle y feroit faire des progrès sûrs et rapides. Rousseau a senti que les enfants, avant l’âge de douze à treize ans, n’avoient point l’intelligence nécessaire pour les études qu’on exigeoit d’eux, ou plutôt pour la méthode d’enseignement à laquelle on les soumettoit. Ils répétoient sans comprendre, ils travailloient sans s’instruire, et ne recueilloient souvent de l’éducation que l’habitude de faire leur tâche sans la concevoir, et d’esquiver le pouvoir du maître par la ruse de l’écolier. Tout ce que Rousseau a dit contre cette éducation routinière est parfaitement vrai ; mais, comme il arrive souvent, ce qu’il propose comme remède est encore plus mauvais que le mal.

Un enfant qui, d’après le système de Rousseau, n’auroit rien appris jusqu’à l’âge de douze ans, auroit perdu six années précieuses de sa vie ; ses organes intellectuels n’acquerroient jamais la flexibilité que l’exercice dès la première enfance pouvoit seul leur donner. Les habitudes d’oisiveté seroient tellement enracinées en lui, qu’on le rendroit bien plus malheureux en lui parlant de travail, pour la première fois, à l’âge de douze ans, qu’en l’accoutumant depuis qu’il existe à le regarder comme une condition nécessaire de la vie. D’ailleurs l’espèce de soin que Rousseau exige de l’instituteur pour suppléer à l’instruction, et pour la faire arriver par la nécessité, obligeroit chaque homme à consacrer sa vie entière à l’éducation d’un autre, et les grands-pères seuls se trouveroient libres de commencer une carrière. personnelle. De tels projets sont chimériques, tandis que la méthode de Pestalozzi est réelle, applicable, et peut avoir une grande influence sur la marche future de l’esprit humain.

Rousseau dit avec raison que les enfants ne comprennent pas ce qu’ils apprennent, et il en conclut qu’ils ne doivent rien apprendre. Pestalozzi a profondément étudié ce qui fait que les enfants ne comprennent pas, et sa méthode simplifie et gradue les idées de telle manière qu’elles sont mises à la portée de l’enfance, et que l’esprit de cet âge arrive sans se fatiguer aux résultats les plus profonds. En passant avec exactitude par tous les degrés de raisonnement, Pestalozzi met l’enfant en état de découvrir lui-même ce qu’on veut lui enseigner.

Il n’y a point d’à-peu-près dans la méthode de Pestalozzi : on entend bien, ou l’on n’entend pas ; car toutes les propositions se touchent de si près, que le second raisonnement est toujours la conséquence immédiate du premier. Rousseau a dit que l’on fatiguoit la tête des enfants par les études que l’on exigeoit d’eux. Pestalozzi les conduit toujours par une route si facile et si positive, qu’il ne leur en coûte pas plus de s’initier dans les sciences les plus abstraites que dans les occupations les plus simples : chaque pas dans ces siences est aussi aisé, par rapport à l’antécédent, que la conséquence la plus naturelle tirée des circonstances les plus ordinaires. Ce qui lasse les enfants, c’est de leur faire sauter les intermédiaires, de les faire avancer sans qu’ils sachent ce qu’ils croient avoir appris. Il y a dans leur tête alors une sorte de confusion qui leur rend tout examen redoutable et leur inspire un invincible dégoût pour le travail. Il n’existe pas de trace de ces inconvénients chez Pestalozzi : les enfants s’amusent de leurs études, non pas qu’on leur en fasse un jeu, ce qui, comme je l’ai déjà dit, met l’ennui dans le plaisir et la frivolité dans l’étude, mais parce qu’ils goûtent dès l’enfance le plaisir des hommes faits, savoir, comprendre et terminer ce dont ils sont chargés.

La méthode de Pestalozzi, comme tout ce qui est vraiment bon, n’est pas une découverte entièrement nouvelle, mais une application éclairée et persévérante de vérités déjà connues. La patience, l’observation et l’étude philosophique des procédés de l’esprit humain, lui ont fait connoître ce qu’il y a d’élémentaire dans les pensées et de successif dans leur développement ; et il a poussé plus loin qu’un autre la théorie et la pratique de la gradation dans l’enseignement. On a appliqué avec succès sa méthode à la grammaire, à la géographie, la musique ; mais il seroit fort à désirer que les professeurs distingués qui ont adopté ses principes les fissent servir à tous les genres de connoissances. Celle de l’histoire en particulier n’est pas encore bien conçue. On n’a point observé la dégradation des impressions dans la littérature comme celle des problèmes dans les sciences. Enfin il reste beaucoup de choses à faire pour porter au plus haut point l’éducation, c’est-à-dire l’art de se placer en arrière de ce qu’on sait pour le faire comprendre aux autres.

Pestalozzi se sert de la géométrie pour apprendre aux enfants le calcul arithmétique ; c’étoit aussi la méthode des anciens. La géométrie parle plus à l’imagination que les mathématiques abstraites. C’est bien fait de réunir autant qu’il est possible la précision de l’enseignement à la vivacité des impressions, si l’on veut se rendre maître de l’esprit humain tout entier ; car ce n’est pas la profondeur même de la science, mais l’obscurité dans la manière de la présenter qui seule peut empêcher les enfants de la saisir : ils comprennent tout de degrés en degrés : l’essentiel est de mesurer les progrès sur la marche de la raison dans l’enfance. Cette marche lente, mais sûre, conduit aussi loin qu’il est possible, dès qu’on s’astreint à ne la jamais hâter.

C’est chez Pestalozzi un spectacle attachant et singulier que ces visages d’enfants dont les traits arrondis, vagues et délicats, prennent naturellement une expression réfléchie : ils sont attentifs par eux-mêmes, et considèrent leurs études comme un homme d’un âge mûr s’occuperoit de ses propres affaires. Une chose remarquable, c’est que la punition ni la récompense ne sont point nécessaires pour les exciter dans leurs travaux. C’est peut-être la première fois qu’une école de cent cinquante enfants va sans le ressort de l’émulation et de la crainte. Combien de mauvais sentiments sont épargnés à l’homme, quand on éloigne de son cœur la jalousie et l’humiliation, quand il ne voit point dans ses camarades des rivaux, dans ses maîtres des juges ! Rousseau vouloit soumettre l’enfant à la loi de la destinée ; Pestalozzi crée lui-même cette destinée pendant le cours de l’éducation de l’enfant, et dirige ses décrets pour son bonheur et son perfectionnement. L’enfant se sent libre parce qu’il se plaît dans l’ordre général qui l’entoure, et dont l’égalité parfaite n’est point dérangée même par les talents plus ou moins distingués de quelques-uns. Il ne s’agit pas là de succès, mais de progrès vers un but auquel tous tendent avec une même bonne foi. Les écoliers deviennent maîtres quand ils en savent plus que leurs camarades ; les maîtres redeviennent écoliers quand ils trouvent quelques imperfections dans leur méthode, et recommencent leur propre éducation pour mieux juger des difficultés de l’enseignement.

On craint assez généralement que la méthode de Pestalozzi n’étouffe l’imagination et ne s’oppose à l’originalité de l’esprit ; il est difficile qu’il y ait une éducation pour le génie, et ce n’est guère que la nature et le gouvernement qui l’inspirent ou l’excitent. Mais ce ne peut être un obstacle au génie, que des connoissances primitives parfaitement claires et sûres ; elles donnent à l’esprit un genre de fermeté qui lui rend ensuite faciles toutes les études les plus hautes. Il faut considérer l’école de Pestalozzi comme bornée jusqu’à présent à l’enfance. L’éducation qu’il donne n’est définitive que pour les gens du peuple ; mais c’est par cela même qu’elle peut exercer une influence très-salutaire sur l’esprit national. L’éducation pour les hommes riches doit être partagée en deux époques : dans la première, les enfants sont guidés par leurs maîtres ; dans la seconde, ils s instruisent volontairement, et cette éducation de choix c’est dans les grandes universités qu’il faut la recevoir. L’instruction qu’on acquiert chez Pestalozzi donne à chaque homme, de quelque classe qu’il soit, une base sur laquelle il peut bâtir à son gré la chaumière du pauvre ou les palais des rois.

On auroit tort si l’on croyoit en France qu’il n’y a rien de bon à prendre dans l’école de Pestalozzi que sa méthode rapide pour apprendre à calculer. Pestalozzi lui-même n’est pas mathématicien ; il sait mal les langues ; il n’a que le génie et l’instinct du développement intérieur de l’intelligence des enfants ; il voit quel chemin leur pensée suit pour arriver au but. Cette loyauté de caractère, qui répand un si noble calme sur les affections du cœur, Pestalozzi l’a jugée nécessaire aussi dans les opérations de l’esprit. Il pense qu’il y a un plaisir de moralité dans des études complètes. En effet, nous voyons sans cesse que les connoissances superficielles inspirent une sorte d’arrogance dédaigneuse qui fait repousser comme inutile, ou dangereux, ou ridicule, tout ce qu’on ne sait pas. Nous voyons aussi que ces connoissances superficielles obligent à cacher habilement ce qu’on ignore. La candeur souffre de tous ces défauts d’instruction dont on ne peut s’empêcher d’être heureux. Savoir parfaitement ce qu’on sait, donne un repos à l’esprit qui ressemble à la satisfaction de la conscience. La bonne foi de Pestalozzi, cette bonne foi portée dans la sphère de l’intelligence, et qui traite avec les idées aussi scrupuleusement qu’avec les hommes, est le principal mérite de son école ; c’est par-là qu’il rassemble autour de lui des hommes consacrés au bien-être des enfants d’une façon tout-à-fait désintéressée. Quand dans un établissement public aucun des calculs personnels des chefs n’est satisfait, il faut chercher le mobile de cet établissement dans leur amour de la vertu : les jouissances qu’elle donne peuvent seules se passer de trésors et de pouvoir.

On n’imiteroit point l’institut de Pestalozzi en transportant ailleurs sa méthode d’enseignement ; il faut établir avec elle la persévérance dans les maîtres, la simplicité dans les écoliers, la régularité dans le genre de vie, enfin surtout les sentiments religieux qui animent cette école. Les pratiques du culte n’y sont pas suivies avec plus d’exactitude qu’ailleurs ; mais tout s’y passe au nom de la divinité, au nom de ce sentiment élevé, noble et pur, qui est la religion habituelle du cœur. La vérité, la bonté, la confiance, l’affection entourent les enfants ; c’est dans cette atmosphère qu’ils vivent, et pour quelque temps du moins ils restent étrangers à toutes les passions haineuses, à tous les préjugés orgueilleux du monde. Un éloquent philosophe, Fichte, a dit qu’il attendoit la régénération de la nation allemande de l’institut de Pestalozzi : il faut convenir au moins qu’une révolution fondée sur de pareils moyens ne seroit ni violente ni rapide, car l’éducation, quelque bonne qu’elle puisse être, n’est rien en comparaison de l’influence des événements publics : l’instruction perce goutte à goutte le rocher, mais le torrent l’enlève un jour.

Il faut rendre surtout hommage à Pestalozzi pour le soin qu’il a pris de mettre son institut à la portée des personnes sans fortune, en réduisant le prix de sa pension autant qu’il étoit possible. Il s’est constamment occupé de la classe des pauvres, et veut lui assurer le bienfait des lumières pures et de l’instruction solide. Les ouvrages de Pestalozzi sont sous ce rapport une lecture très-curieuse : il a fait des romans dans lesquels les situations de la vie des gens du peuple sont peintes avec un intérêt, une vérité et une moralité parfaites. Les sentiments qu’il exprime dans ces écrits sont pour ainsi dire aussi élémentaires que les principes de sa méthode. On est étonné de pleurer pour un mot, pour un détail si simple, si vulgaire même, que la profondeur seule des émotions le relève. Les gens du peuple sont un état intermédiaire entre les sauvages et les hommes civilisés ; quand ils sont vertueux, ils ont un genre d’innocence et de bonté qui ne peut se rencontrer dans le monde. La société pèse sur eux, ils luttent avec la nature, et leur confiance en Dieu est plus animée, plus constante que celle des riches. Sans cesse menacés par le malheur, recourant sans cesse à la prière, inquiets chaque jour, sauvés chaque soir, les pauvres se sentent sous la main immédiate de celui qui protége ce que les hommes ont délaissé, et leur probité, quand ils en ont, est singulièrement scrupuleuse.

Je me rappelle, dans un roman de Pestalozzi, la restitution de quelques pommes de terre par un enfant qui les avoit volées : sa grand’mère mourante lui ordonne de les reporter au propriétaire du jardin où il les a prises, et cette scène attendrit jusqu’au fond du cœur. Ce pauvre crime, si l’on peut s’exprimer ainsi, causant de tels remords ; la solennité de la mort à travers les misères de la vie, la vieillesse et l’enfance rapprochées par la voix de Dieu, qui parle également à l’une et à l’autre, tout cela fait mal, et bien mal : car dans nos fictions poétiques les pompes de la destinée soulagent un peu de la pitié que causent les revers ; mais l’on croit voir dans ces romans populaires une foible lampe éclairer une petite cabane, et la bonté de l’âme ressort au milieu de toutes les douleurs qui la mettent à l’épreuve.

L’art du dessin pouvant être considéré sous des rapports d’utilité, l’on peut dire que, parmi les arts d’agrément, le seul introduit dans l’école de Pestalozzi, c’est la musique, et il faut le louer encore de ce choix. Il y a tout un ordre de sentiments, je dirois même tout un ordre de vertus, qui appartiennent à la connoissance, ou du moins au goût de la musique ; et c’est une grande barbarie que de priver de telles impressions une portion nombreuse de la race humaine. Les anciens prétendoient que les nations avoient été civilisées par la musique, et cette allégorie a un sens très-profond ; car il faut toujours supposer que le lien de la société s’est formé par la sympathie ou par l’intérêt, et certes la première origine est plus noble que l’autre.

Pestalozzi n’est pas le seul dans la Suisse allemande qui s’occupe avec zèle de cultiver l’âme du peuple : c’est sous ce rapport que l’établissement de M. de Fellenberg m’a frappé. Beaucoup de gens y sont venus chercher de nouvelles lumières sur l’agriculture, et l’on dit qu’à cet égard ils ont été satisfaits ; mais ce qui mérite principalement l estime des amis de l’humanité, c’est le soin que prend M. de Fellenberg de l’éducation des gens du peuple ; il fait instruire, selon la méthode de Pestalozzi, les maîtres d’école des villages, afin qu’ils enseignent à leur tour les enfants ; les ouvriers qui labourent ses terres apprennent la musique des psaumes, et bientôt on entendra dans la campagne les louanges divines chantées avec des voix simples, mais harmonieuses, qui célébreront à la fois la nature et son auteur. Enfin M. de Fellenberg cherche par tous les moyens possibles à former entre la classe inférieure et la nôtre un lien libéral, un lien qui ne soit pas uniquement fondé sur les intérêts pécuniaires des riches et des pauvres.

L’exemple de l’Angleterre et de L’Amérique nous apprend qu’il suffit des institutions libres pour développer l’intelligence et la sagesse du peuple ; mais c’est un pas de plus que de lui donner par-delà le nécessaire en fait d’instruction. Le nécessaire en tout genre a quelque chose de révoltant quand ce sont les possesseurs du superflu qui le mesurent. Ce n’est pas assez de s’occuper des gens du peuple sous un point de vue d’utilité, il faut aussi qu’ils participent aux jouissances de l’imagination et du cœur. C’est, dans le même esprit que des philanthropes très-éclairés se sont occupés de la mendicité à Hambourg. Ils n’ont mis dans leurs établissements de charité, ni despotisme, ni spéculation économique ; ils ont voulu que les hommes malheureux souhaitassent eux-mêmes le travail qu’on leur demande autant que les bienfaits qu’on leur accorde. Comme ils ne faisoient point des pauvres un moyen, mais un but, ils ne leur ont pas ordonné l’occupation, mais ils la leur ont fait désirer. Sans cesse on voit, dans les différents comptes rendus de ces établissements de charité, qu’il importoit bien plus à leurs fondateurs de rendre les hommes meilleurs que de les rendre plus utiles ; et c’est ce haut point de vue philosophique qui caractérise l’esprit de sagesse et de liberté de cette ancienne ville anséatique.

Il y a beaucoup de bienfaisance dans le monde, et celui qui n’est pas capable de servir ses semblables par le sacrifice de son temps et de ses penchants leur fait volontiers du bien avec de l’argent : c’est toujours quelque chose, et nulle vertu n’est à dédaigner. Mais la masse considérable des aumônes particulières n’est point sagement dirigée dans la plupart des pays, et l’un des services les plus éminents que le baron de Voght et ses excellents compatriotes aient rendus à l’humanité, c’est de montrer que, sans nouveaux sacrifices, sans que l’état intervînt, la bienfaisance particulière suffisoit au soulagement du malheur. Ce qui s’opère par les individus convient singulièrement à l’Allemagne, où chaque chose, prise séparément, vaut mieux que l’ensemble.

Les entreprises charitables doivent prospérer dans la ville de Hambourg ; il y a tant de moralité parmi ses habitants, que pendant long-temps on y a payé les impôts dans une espèce de tronc, sans que jamais personne surveillât ce qu’on y portoit : ces impôts devoient être proportionnés à la fortune de chacun, et, calcul fait, ils ont toujours été scrupuleusement acquittés Ne croit-on pas raconter un trait de l’âge d’or, si toutefois dans l’âge d’or il y avoit des richesses privées et des impôts publics ? On ne sauroit assez admirer combien, sous le rapport de l’enseignement comme sous celui de l’administration, la bonne foi rend tout facile. On devroit bien lui accorder tous les honneurs qu’obtient l’habileté ; car en résultat elle s’entend mieux même aux affaires de ce monde.