De l’Allemagne/Quatrième partie/III

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 3p. 288-295).

CHAPITRE III.

Du culte des Frères Moraves.


Il y a peut-être trop de liberté dans le protestantisme pour contenter une certaine austérité religieuse qui peut s’emparer de l’homme accablé par de grands malheurs ; quelquefois même, dans le cours habituel de la vie, la réalité de ce monde disparoît tout à coup, et l’on se sent au milieu de ses intérêts comme dans un bal dont on n’entendroit pas la musique. Le mouvement qu’on y verroit paroîtroit insensé, une espèce d’apathie rêveuse s’empare également du bramin et du sauvage, quand l’un, à force de penser, et l’autre, à force d’ignorer, passent des heures entières dans la contemplation muette de la destinée. La seule activité dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte divin pour objet. On aime à faire à chaque instant quelque chose pour le ciel ; et c’est cette disposition qui inspire de l’attrait pour les couvents, quoiqu’ils aient d’ailleurs des inconvénients très-graves.

Les établissements moraves sont les couvents des protestants, et c’est l’enthousiasme religieux du nord de l’Allemagne qui leur a donné naissance il y a cent années. Mais quoique cette association soit aussi sévère qu’un couvent catholique, elle est plus libérale dans les principes ; on n’y fait point de vœu, tout y est volontaire ; les hommes et les femmes ne sont pas séparés, et le mariage n’y est point interdit. Néanmoins la société entière est ecclésiastique, c’est-à-dire, que tout s’y fait par la religion et pour elle ; c’est l’autorité de l’église qui régit cette communauté de fidèles, mais cette église est sans prêtres, et le sacerdoce y est exercé tour à tour par les personnes les plus religieuses et les plus vénérables.

Les hommes et les femmes, avant d’être mariés, vivent séparément les uns des autres dans des réunions où règne l’égalité la plus parfaite. La journée entière est remplie par des travaux, les mêmes pour tous les rangs ; l’idée de la Providence, constamment présente, dirige toutes les actions de la vie des moraves. Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il s’adresse à la doyenne des filles ou des veuves, et lui demande celle qu’il voudroit épouser. L’on tire au sort à l’église pour savoir s’il doit ou non s’unir à la femme qu’il préfère ; et si le sort est contre lui, il renonce à sa demande. Les moraves ont tellement l’habitude de se résigner, qu’ils ne résistent point à cette décision ; et comme ils ne voient les femmes qu’à l’église, il leur en coûte moins pour renoncer à leur choix. Cette manière de prononcer sur le mariage, et sur beaucoup d’autres circonstances de la vie, indique l’esprit général du culte des moraves. Au lieu de s’en tenir à la soumission à la volonté du ciel, ils se figurent qu’ils peuvent la connoître ou par des inspirations, ou, ce qui est plus étrange encore, en interrogeant le hasard. Le devoir et les événements manifestent à l’homme les voies de Dieu sur la terre ; comment peut-il se flatter de les pénétrer par d’autres moyens ?

L’on observe d’ailleurs en général, chez les moraves, les mœurs évangéliques telles qu’elles dévoient exister du temps des apôtres dans les communautés chrétiennes. Ni les dogmes extraordinaires, ni les pratiques scrupuleuses ne font le lien de cette association : l’Évangile y est interprété de la manière la plus naturelle et la plus claire ; mais on y est fidèle aux conséquences de cette doctrine, et l’on met, sous tous les rapports, sa conduite en harmonie avec les principes religieux. Les communautés moraves servent surtout à prouver que le protestantisme, dans sa simplicité, peut mener au genre de vie le plus austère et à la religion la plus enthousiaste, la mort et l’immortalité bien comprises suffisent pour occuper et diriger toute l’existence.

J’ai été il y a quelque temps à Dintendorf, petit village près d’Erfurt, où une communauté de moraves s’est établie. Ce village est à trois lieues de toute grande route ; il est placé entre deux montagnes sur le bord d’un ruisseau ; des saules et des peupliers élevés l’entourent ; il y a dans l’aspect de la contrée quelque chose de calme et de doux qui prépare l’âme à sortir des agitations de la vie. Les maisons et les rues sont d’une propreté parfaite ; les femmes, toutes habillées de même, cachent leurs cheveux et ceignent leur tête avec un ruban dont les couleurs indiquent si elles sont mariées, filles ou veuves ; les hommes sont vêtus de brun, à peu près comme les quakers. Une industrie mercantile les occupe presque tous ; mais on n’entend pas le moindre bruit dans le village. Chacun travaille avec régularité et tranquillité ; et l’action intérieure des sentiments religieux apaise tout autre mouvement.

Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand dortoir, et pendant la nuit une d’elles veille tour à tour pour prier ou pour soigner celles qui pourraient devenir malades. Les hommes non mariés vivent de la même manière. Ainsi il existe une grande famille pour celui qui n’a pas la sienne, et le nom de frère et de sœur est commun à tous les chrétiens.

À la place de cloches, des instruments à vent d’une très-belle harmonie invitent au service divin. En marchant pour aller à l’église au son de cette musique imposante, on se sentoit enlevé à la terre ; on croyoit entendre les trompettes du jugement dernier, non telles que le remords nous les fait craindre, mais telles qu’une pieuse confiance nous les fait espérer ; il sembloit que la miséricorde divine se manifestoit dans cet appel, et prononçoit d’avance un pardon régénérateur.

L’église étoit décorée de roses blanches et de fleurs d’aubépine ; les tableaux n’étoient point bannis du temple, et la musique y étoit cultivée comme faisant partie du culte ; on n’y chantoit que des psaumes ; il n y avoit ni sermon, ni messe, ni raisonnement, ni discussion théologique ; c’étoit le culte de Dieu en esprit et en vérité. Les femmes, toutes en blanc, étoient rangées les unes à côté des autres sans aucune distinction quelconque ; elles sembloient des ombres innocentes qui venoient comparoitre devant le tribunal de la divinité.

Le cimetière des moraves est un jardin dont les allées sont marquées par des pierres funéraires, à côté desquelles on a planté un arbuste à fleurs. Toutes ces pierres sont égales ; aucun de ces arbustes ne s’élève au-dessus de l’autre, et la même épitaphe sert pour tous les morts : Il est né tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie. Admirable expression pour désigner le terme de notre vie ! Les anciens disoient, Il a vécu, et jetoient ainsi un voile sur la tombe pour en dérober l’idée. Les chrétiens placent au-dessus d’elle l’étoile de l’espérance.

Le jour de Pâques le service divin se célèbre dans le cimetière qui est placé à côté de l’église, et la résurrection est annoncée au milieu des tombeaux. Tous ceux qui sont présents à cet acte du culte savent quelle est la pierre qu’on doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le parfum du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur leurs tombes. C’est ainsi qu’on à vu, dans les temps modernes, une armée toute entière, assistant à ses propres funérailles, dire pour elle-même le service des morts, décidée qu’elle étoit à conquérir l’immortalité[1].

La communion des moraves ne peut point s’adapter à l’état social tel que les circonstances nous le commandent ; mais comme on a beaucoup dit depuis quelque temps que le catholicisme seul parloit à l’imagination, il importe d’observer que ce qui remue vraiment l’âme dans la religion est commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et une prière épuisent toute la puissance de l’attendrissement ; et plus la croyance est simple, plus le culte cause d’émotion.


  1. C’est à Saragosse qu’a eu lieu l’admirable scène à laquelle je faisois allusion, sans oser la désigner plus clairement. Un aide-de-camp du général français vint proposer à la garnison de la ville de se rendre, et le chef des troupes espagnoles le conduisit sur la place publique ; il vit sur cette place et dans l’église tendue de noir les soldats et les officiers à genoux, entendant le service des morts. En effet, bien peu de ces guerriers vivent encore, et les habitants de la ville ont aussi partagé le sort de leurs défenseurs.