De l’Allemagne/Quatrième partie/IV

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 3p. 296-311).

CHAPITRE IV.

Du catholicisme.


La religion catholique est plus tolérante en Allemagne que dans tout autre pays. La paix de WestphaIie ayant fixé les droits des différentes religions, elles ne craignent plus leurs envahissements mutuels, et d ailleurs le mélange des cultes, dans un grand nombre de villes, a nécessairement amené l’occasion de se voir et de se juger. Dans les opinions religieuses comme dans les opinions politiques, on se fait de ses adversaires un fantôme qui se dissipe presque toujours par leur présence ; la sympathie nous montre un semblable dans celui qu’on croyoit son ennemi.

Le protestantisme étant beaucoup plus favorable aux lumières que le catholicisme, les catholiques en Allemagne se sont mis sur une espèce de défensive qui nuit beaucoup au progrès des idées. Dans les pays où la religion catholique régnoit seule, tels que la France et l’Italie, on a su la réunir à la littérature et aux, beaux-arts ; mais en Allemagne, où les protestants se sont emparés, par les universités et par leur tendance naturelle, de tout ce qui tient aux études littéraires et philosophiques, les catholiques se sont crus obligés de leur opposer un certain genre de réserve qui éteint presque tout moyen de se distinguer dans la carrière de l’imagination et de la pensée. La musique est le seul des beaux-arts porté dans le midi de l’Allemagne à un plus haut degré de perfection que dans le nord, à moins que l’on ne compte comme l’un des beaux-arts un certain genre de vie commode dont les jouissances s’accordent assez bien avec le repos de l’esprit.

Il y a parmi les catholiques, en Allemagne, une piété sincère, tranquille et charitable, mais il n’y a point de prédicateurs célèbres, ni d’écrivains religieux à citer, rien n’y excite le mouvement de l’âme ; l’on y prend la religion comme une chose de fait où l’enthousiasme n’a point de part, et l’on diroit que dans un culte si bien consolidé l’autre vie elle-même devient une vérité positive sur laquelle on n’exerce plus la pensée.

La révolution qui s’est faite dans les esprits philosophiques en Allemagne depuis trente ans les a presque tous ramenés aux sentiments religieux. Ils s’en étoient un peu écartés, lorsque l’impulsion nécessaire pour propager la tolérance avoit dépassé son but ; mais en rappelant l’idéalisme dans la métaphysique, l’inspiration dans la poésie, la contemplation dans les sciences, on a renouvelé l’empire de la religion ; et la réforme de la réformation, ou plutôt la direction philosophique de la liberté qu’elle a donnée, a banni pour jamais, du moins en théorie, le matérialisme et toutes ses applications funestes. Au milieu de cette révolution intellectuelle, si féconde en nobles résultats, quelques hommes ont été trop loin, comme il arrive toujours dans les oscillations de la pensée.

On diroit que l’esprit humain se précipite toujours d’un extrême à l’autre, comme si les opinions qu’il vient de quitter se changeoient en remords pour le poursuivre, La réformation, disent quelques écrivains de ia nouvelle école, a été la cause de plusieurs guerres de religion ; elle a séparé le nord du midi de l’Allemagne ; elle a donné aux Allemands la funeste habitude de se combattre les uns les autres, et ces divisions leur ont ôté le droit de s’appeler une nation. Enfin la réformation, en introduisant l’esprit d’examen, a rendu l’imagination aride, et mis le doute à la place de la foi ; il faut donc, répètent ces mêmes hommes, revenir à l’unité de l’église en retournant au catholicisme. —

D’abord, si Charles-Quint avoit adopté le luthéranisme, il y auroit eu de même unité dans l’Allemagne, et le pays entier seroit, comme la partie du nord, l’asile des sciences et des lettres. Peut-être que cet accord auroit donné naissance à des institutions libres, combinées avec une force réelle ; et peut-être auroit-on évité cette triste séparation du caractère et des lumières qui a livré le nord à la rêverie et maintenu le midi dans son ignorance. Mais sans se perdre en conjectures sur ce qui seroit arrivé, calcul toujours très-incertain, on ne peut nier que l’époque de la réformation ne soit celle où les lettres et la philosophie se sont introduites en Allemagne. Ce pays ne peut être mis au premier rang ni pour la guerre, ni pour les arts, ni pour la liberté politique : ce sont les lumières dont l’Allemagne a droit de s’enorgueillir, et son influence sur l’Europe pensante date du protestantisme. De telles révolutions ne s’opèrent ni ne se détruisent par des raisonnements, elles appartiennent à la marche historique de l’esprit humain ; et les hommes qui paroissent en être les auteurs n’en sont jamais que les conséquences.

Le catholicisme, aujourd’hui désarmé, a la majesté d’un vieux lion qui jadis faisoit trembler l’univers ; mais quand les abus de son pouvoir amenèrent la réformation, il mettoit des entraves à l’esprit humain ; et loin que ce fût par sécheresse de cœur qu’on s’opposoit alors à son ascendant, c’étoit pour faire usage de toutes les facultés de l’esprit et de l’imagination qu’on réclamoit avec force la liberté de penser. Si des circonstances toutes divines, et où la main des hommes ne se feroit sentir en rien, amenoient un jour un rapprochement entre les deux églises, on prieroit Dieu, ce me semble, avec une émotion nouvelle, à côté des prêtres vénérables qui, dans les dernières années du siècle passé, ont tant souffert pour leur conscience. Mais ce n’est sûrement pas le changement de religion de quelques hommes, ni surtout l’injuste défaveur que leurs écrits tendent à jeter sur la religion réformée, qui pourroit conduire à l’unité des opinions religieuses.

Il y a dans l’esprit humain deux forces très-distinctes, l’une inspire le besoin de croire, l’autre celui d’examiner. L’une de ces facultés ne doit pas être satisfaite aux dépens de l’autre : le protestantisme et le catholicisme ne viennent point de ce qu’il y a eu des papes et un Luther ; c’est une pauvre manière de considérer l’histoire que de l’attribuer à des hasards. Le protestantisme et le catholicisme existent dans le cœur humain ; ce sont des puissances morales qui se développent dans les nations, parce qu’elles existent dans chaque homme. Si dans la religion, comme dans les autres affections humaines, on peut réunir ce que l’imagination et la raison souhaitent, il y a paix dans l’homme ; mais en lui, comme dans l’univers, la puissance de créer et celle de détruire, la foi et l’examen, se succèdent et se combattent.

On a voulu, pour réunir ces deux penchants, creuser plus avant dans l’âme ; et de là sont venues les opinions mystiques dont nous parlerons dans le chapitre suivant ; mais le petit nombre de personnes qui ont abjuré le protestantisme n’ont fait que renouveler des haines. Les anciennes dénominations raniment les anciennes querelles ; la magie se sert de certaines paroles pour évoquer les fantômes ; on diroit que sur tous les sujets il y a des mots qui exercent ce pouvoir : ce sont ceux qui ont servi de ralliement à l’esprit de parti ; on ne peut les prononcer sans agiter de nouveau les flambeaux de la discorde. Les catholiques allemands se sont montrés jusqu’à présent très-étrangers à ce qui se passoit à cet égard dans le nord. Les opinions littéraires semblent la cause du petit nombre de changements de religion qui ont eu lieu, et l’ancienne et vieille église ne s’en est guère occupée.

Le comte Frédéric Stolberg, homme très-respectable par son caractère et par ses talents, célèbre, dès sa jeunesse, comme poëte, comme admirateur passionné de l’antiquité, et comme traducteur d’Homère, a donné le premier, en Allemagne, le signal de ces conversions nouvelles, qui ont eu depuis des imitateurs. Les plus illustres amis du comte Stolberg, Klopstock, Voss et Jacobi, se sont éloignés de lui pour cette abjuration qui semble désavouer les malbeurs et les combats que les réformés ont soutenus pendant trois siècles ; cependant M. de Stolberg vient de publier une histoire de la religion de Jésus-Christ faite pour mériter l’approbation de toutes les communions chrétiennes. C’est la première fois qu’on a vu les opinions catholiques défendues de cette manière ; et si le comte de Stolberg n’avoit pas été élevé dans le protestantisme, peut-être n’auroit-il pas eu l’indépendance d’esprit qui lui sert à faire impression sur les hommes éclairés.

On trouve dans ce livre une connoissance parfaite des saintes écritures, et des recherches très-intéressantes sur les différentes religions de l’Asie en rapport avec le christianisme. Les Allemands du nord, lors même qu’ils se soumettent aux dogmes les plus positifs, savent toujours leur donner l’empreinte de leur philosophie.

Le comte de Stolberg attribue à l’Ancien Testament, dans son ouvrage, une beaucoup plus grande part que les écrivains protestants ne lui en accordent d’ordinaire. Il considère le sacrifice comme la base de toute religion, et la mort d’Abel comme le premier type de ce sacrifice qui fonde le christianisme. De quelque manière qu’on juge cette opinion, elle donne beaucoup à penser. La plupart des religions anciennes ont institué des sacrifices humains ; mais dans cette barbarie il y avoit quelque chose de remarquable : c’est le besoin d’une expiation solennelle. Rien ne peut effacer de l’âme en effet la conviction qu’il y a quelque chose de très-mystérieux dans le sang de l’innocent, et que la terre et le ciel s’en émeuvent. Les hommes ont toujours cru que des justes pouvoient obtenir dans cette vie ou dans l’autre le pardon des criminels. Il y a dans le genre humain des idées primitives qui reparoissent plus ou moins défigurées dans tous les temps et chez tous les peuples. Ce sont ces idées sur lesquelles on ne sauroit se lasser de méditer, car elles renferment sûrement quelques traces des titres perdus de la race humaine.

La persuasion que les prières et le dévouement du juste peuvent sauver les coupables est sans doute tirée des sentiments que nous éprouvons dans les rapports de la vie, mais rien n’oblige, en fait de croyance religieuse, à rejeter ces inductions : que savons-nous de plus que nos sentiments, et pourquoi prétendroit-on qu’ils ne doivent point s’appliquer aux vérités de la foi ? Que peut-il y avoir dans l’homme que lui-même, et pourquoi, sous prétexte d’anthropomorphisme, l’empêcher de se former, d’après son âme, une image de la divinité ? Nul autre messager ne sauroit, je pense, lui en donner des nouvelles.

Le comte de Stolberg s’attache à démontrer que la tradition de la chute de l’homme a existé chez tous les peuples de la terre, et particulièrement en Orient, et que tous les hommes ont eu dans le cœur le souvenir d’un bonheur dont ils avoient été privés. En effet, il y a dans l’esprit humain deux tendances aussi distinctes que la gravitation et l’impulsion dans le monde physique : c’est l’idée d’une décadence et celle d’un perfectionnement. On diroit que nous éprouvons tout à la fois le regret de quelques beaux dons qui nous étoient accordés gratuitement, et l’espérance de quelques biens que nous pouvons acquérir par nos efforts ; de manière que la doctrine de la perfectibilité et celle de l’âge d’or réunies et confondues excitent tout à la fois dans l’homme le chagrin d’avoir perdu et l’émulation de recouvrer. Le sentiment est mélancolique, et l’esprit audacieux : l’un regarde en arrière, l’autre en avant ; de cette rêverie et de cet élan naît la véritable supériorité de l’homme, le mélange de contemplation et d’activité, de résignation et de volonté qui lui permet de rattacher au ciel sa vie dans ce monde.

Stolberg n’appelle chrétiens que ceux qui reçoivent avec la simplicité des enfants les paroles de récriture sainte ; mais il porte dans l’interprétation de ces paroles un esprit de philosophie qui ôte aux opinions catholiques ce qu’elles ont de dogmatique et d’intolérant. En quoi diffèrent-ils donc entre eux ces hommes religieux dont l’Allemagne s’honore, et pourquoi les noms de catholique ou de protestant les sépareroient-ils ? Pourquoi seroient-ils infidèles aux tombeaux de leurs aïeux pour quitter ces noms ou pour les reprendre ? Klopslock n’a-t-il pas consacré sa vie entière à faire d’un beau poème le temple de l’Évangile ? Herder n’est-il pas, comme Stolberg, adorateur de la Bible ? ne pénètre-t-il pas dans toutes les beautés de la langue primitive et des sentiments d’origine céleste qu’elle exprime ? Jacobi ne reconnoît-il pas la divinité dans toutes les grandes pensées de l’homme ? Aucun de ces hommes recommanderoit-il la religion uniquement comme un frein pour le peuple, comme un moyen de sûreté publique, comme un garant de plus dans les contrats de ce monde ? Ne savent-ils pas tous que les esprits supérieurs ont encore plus besoin de piété que les hommes du peuple ? car le travail maintenu par l’autorité sociale peut occuper et guider la classe laborieuse dans tous les instants de sa vie, tandis que les hommes oisifs sont sans cesse en proie aux passions et aux sophismes qui agitent l’existence et remettent tout en question.

On a prétendu que c’étoit une sorte de frivolité, dans les écrivains allemands, de présenter comme l’un des mérites de la religion chrétienne l’influence favorable qu’elle exercoit sur les arts, l’imagination et la poésie ; et le même reproche a été fait à cet égard au bel ouvrage de M. de Châteaubriant, sur le Génie du Christianisme. Les esprits vraiment frivoles ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues profondes, et se persuadent qu’on peut procéder avec la nature humaine par voie d’exclusion, et supprimer la plupart des désirs et des besoins de l’âme. C’est une des grandes preuves de la divinité de la religion chrétienne que son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales ; seulement il ne me paroît pas qu’on puisse considérer la poésie du christianisme sous le même aspect que la poésie du paganisme.

Comme tout étoit extérieur dans le culte païen, la pompe des images y est prodiguée ; le sanctuaire du christianisme étant au fond du cœur, la poésie qu’il inspire doit toujours naître de l’attendrissement. Ce n’est pas la splendeur du ciel chrétien qu’on peut opposer à l’Olympe, mais la douleur et l’innocence, la vieillesse et la mort qui prennent un caractère d’élévation et de repos à l’abri de ces espérances religieuses dont les ailes s’étendent sur les misères de la vie. Il n’est donc pas vrai, ce me semble, que la religion protestante soit dépourvue de poésie, parce que les pratiques du culte y ont moins d’éclat que dans la religion catholique. Des cérérnonies plus ou moins bien exécutées, selon la richesse des villes et la magnificence des édifices, ne sauroient être la cause principale de l’impression que produit le service divin ; ce sont ces rapports avec nos sentiments intérieurs qui nous émeuvent, rapports qui peuvent exister dans la simplicité comme dans la pompe.

J’étois il y a quelque temps dans une église de campagne, dépouillée de tout ornement, aucun tableau n’en décoroit les blanches murailles, elle étoit nouvellement bâtie, et nul souvenir d’un long passé ne la rendoit vénérable : la musique même, que les saints les plus austères ont placée dans le ciel comme la jouissance des bienheureux, se faisoit à peine entendre, et les psaumes étoient chantés par des voix sans harmonie, que les travaux de la terre et le poids des années rendoient rauques et confuses ; mais au milieu de cette réunion rustique, où manquoient toutes les splendeurs humaines, on voyoit un homme pieux dont le cœur étoit profondément ému par la mission qu’il remplissoit[1]. Ses regards, sa physionomie pouvoient servir de modèle à quelques-uns des tableaux dont les autres temples sont parés ; ses accents répondoient au concert des anges. Il y avoit là devant nous une créature mortelle, convaincue de notre immortalité, de celle de nos amis que nous avons perdus, de celle de nos enfants qui nous survivront de si peu dans la carrière du temps ! et la persuasion intime d’une âme pure sembloit une révélation nouvelle.

Il descendit de sa chaire pour donner la communion aux fidèles qui vivent à l’abri de son exemple. Son fils étoit comme lui ministre de l’église, et, sous des traits plus jeunes, il avoit, ainsi que son père, une expression pieuse et recueillie. Alors, selon l’usage, le père et le fils se donnèrent mutuellement le pain et la coupe qui servent chez les protestants de commémoration au plus touchant des mystères ; le fils ne voyoit dans son père qu’un pasteur plus avancé que lui dans l’état religieux qu’il vouloit suivre ; le père respectait dans son fils la sainte vocation qu’il avoit embrassée. Tous deux s’adressèrent en communiant ensemble les passages de l’Évangile faits pour resserrer d’un même lien les étrangers comme les amis ; et, renfermant dans leur cœur tous les deux leurs sentiments les plus intimes, ils sembloient oublier leurs relations personnelles en présence de la divinité, pour qui les pères et les fils, sont tous également des serviteurs du tombeau et des enfants de l’espérance.

Quelle poésie, quelle émotion, source de toute poésie, pouvoit manquer au service divin dans un tel moment !

Les hommes dont les affections sont désintéressées et les pensées religieuses ; les hommes qui vivent dans le sanctuaire de leur conscience, et savent y concentrer, comme dans un miroir ardent, tous les rayons de l’univers ; ces hommes, dis-je, sont les prêtres du culte de l’âme, et rien ne doit jamais les désunir. Un abîme sépare ceux qui se conduisent par le calcul et ceux qui sont guidés par le sentiment ; toutes les autres différences d’opinions ne sont rien, celle-là seule est radicale. Il se peut qu’un, jour un cri d’union s’élève, et que l’universalité des chrétiens aspire à professer la même religion théologique, politique et morale ; mais avant que ce miracle soit accompli, tous les hommes qui ont un cœur et qui lui obéissent doivent se respecter mutuellement.


  1. M. Célérier, pasteur de Satigny, près de Genève.