De l’Esprit/Discours 3/Chapitre 20

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes d’Helvétius. De l’Esprit
P. Didot (tome 4p. 202-214).
◄  Chap. XIX.
Chap. XXI.  ►
DISCOURS III


CHAPITRE XX

Du mépris de la vertu, et de la fausse estime qu’on affecte pour elle ; troisieme effet du despotisme.


Si, comme je l’ai prouvé dans les chapitres précédents, l’ignorance des visirs est une suite nécessaire de la forme despotique des gouvernements, le ridicule qu’en ces pays l’on jette sur la vertu en paroît être également l’effet.

Peut-on douter que, dans les repas somptueux des Perses, dans leurs soupers de bonne compagnie, l’on ne se moquât de la frugalité et de la grossièreté des Spartiates ? Et que des courtisans, accoutumés à ramper dans l’antichambre des eunuques pour y briguer l’honneur honteux d’en être le jouet, ne donnassent le nom de férocité au noble orgueil qui défendoit aux Grecs de se prosterner devant le grand roi ?

Un peuple esclave doit nécessairement jeter du ridicule sur l’audace, la magnanimité, le désintéressement, le mépris de la vie, enfin sur toutes les vertus fondées sur un amour extrême de la patrie et de la liberté. On devoit en Perse traiter de fou, d’ennemi du prince, tout sujet vertueux qui, frappé de l’héroïsme des Grecs, exhortoit ses concitoyens à leur ressembler, et à prévenir, par une prompte réforme dans le gouvernement, la ruine prochaine d’un empire où la vertu étoit méprisée[1]. Les Perses, sous peine de se montrer vils, devoient trouver les Grecs ridicules. Nous ne pouvons jamais être frappés que des sentiments qui nous affectent nous-mêmes vivement. Un grand citoyen, objet de vénération par-tout où l’on est citoyen, ne passera jamais que pour fou dans un gouvernement despotique.

Parmi nous autres Européens, encore plus éloignés de la vileté des Orientaux que de l’héroïsme des Grecs, que de grandes actions passeroient pour folles, si ces mêmes actions n’étoient consacrées par l’admiration de tous les siecles ! Sans cette admiration, qui ne citeroit point comme ridicule cet ordre qu’avant la bataille de Mantinée le roi Agis reçut du peuple de Lacédémone, « Ne profitez point de l’avantage du nombre ; renvoyez une partie de vos troupes ; ne combattez l’ennemi qu’à force égale » ? On traiteroit pareillement d’insensée la réponse qu’à la journée des Argineuses fit Callicratidas, général de la flotte lacédémonienne. Hermon lui conseilloit de ne point combattre avec des forces trop inégales l’armée navale des athéniens : « Ô Hermon, lui répondit-il, à Dieu ne plaise que je suive un conseil dont les suites seroient si funestes à ma patrie ! Sparte ne sera point déshonorée par son général. C’est ici qu’avec mon armée je dois vaincre ou périr. Est-ce à Callicratidas d’apprendre l’art des retraites à des hommes qui jusqu’aujourd’hui ne se sont jamais informés du nombre, mais seulement du lieu où campoient leurs ennemis » ? Une réponse si noble et si haute paroîtroit folle à la plupart des gens. Quels hommes ont assez d’élévation dans l’ame, une connoissance assez profonde de la politique, pour sentir comme Callicratidas de quelle importance il étoit d’entretenir dans les Spartiates l’audacieuse opiniâtreté qui les rendoit invincibles ? Ce héros savoit qu’occupés sans cesse à nourrir en eux le sentiment du courage et de la gloire, trop de prudence pourroit en émousser la finesse, et qu’un peuple n’a point les vertus dont il n’a pas les scrupules.

Les demi-politiques, faute d’embrasser une assez grande étendue de temps, sont toujours trop vivement frappés d’un danger présent. Accoutumés à considérer chaque action indépendamment de la chaîne qui les unit toutes entre elles, lorsqu’ils pensent corriger un peuple de l’excès d’une vertu, ils ne font le plus souvent que lui enlever le palladium auquel sont attachés ses succès et sa gloire.

C’est donc à l’ancienne admiration qu’on doit l’admiration présente que l’on conserve pour ces actions : encore cette admiration n’est-elle qu’une admiration hypocrite ou de préjugé. Une admiration sentie nous porteroit nécessairement à l’imitation.

Or quel homme, parmi ceux-là même qui se disent passionnés pour la gloire, rougit d’une victoire qu’il ne doit pas entièrement à sa valeur et à son habileté ? Est-il beaucoup d’Antiochus-Soter ? Ce prince sent qu’il ne doit la défaite des Galates qu’à l’effroi qu’avoit jeté dans leurs rangs l’aspect imprévu de ses éléphants : il verse des larmes sur ses palmes triomphales, et fait, sur le champ de bataille, élever un trophée à ses éléphants.

On vante la générosité de Gélon. Après la défaite de l’armée innombrable des Carthaginois, lorsque les vaincus s’attendoient aux conditions les plus dures, ce prince n’exige de Carthage humiliée que d’abolir les sacrifices barbares qu’ils faisoient de leurs propres enfants à Saturne. Ce vainqueur ne veut profiter de sa victoire que pour conclure le seul traité qui peut-être ait jamais été fait en faveur de l’humanité. Parmi tant d’admirateurs, pourquoi Gélon n’a-t-il point d’imitateurs ? Mille héros ont tour-à-tour subjugué l’Asie : cependant il n’en est aucun qui, sensible aux maux de l’humanité, ait profité de sa victoire pour décharger les Orientaux du poids de la misere et de l’avilissement dont les accable le despotisme. Aucun d’eux n’a détruit ces maisons de douleurs et de larmes où la jalousie mutile sans pitié les infortunés destinés à la garde de ses plaisirs, et condamnés au supplice d’un desir toujours renaissant et toujours impuissant. On n’a donc pour l’action de Gélon qu’une estime hypocrite ou de préjugé.

Nous honorons la valeur, mais moins qu’on ne l’honoroit à Sparte : aussi n’éprouvons-nous pas à l’aspect d’une ville fortifiée le sentiment de mépris dont étoient affectés les Lacédémoniens. Quelques-uns d’eux, passant sous les murs de Corinthe, « Quelles femmes, demanderent-ils, habitent cette cité ? » — « Ce sont, leur répondit-on, des Corinthiens ». — « Ne savent-ils pas, reprirent-ils, ces hommes vils et lâches, que les seuls remparts impénétrables à l’ennemi sont des citoyens déterminés à la mort » ? Tant de courage et d’élévation d’ame ne se rencontre que dans des républiques guerrieres. De quelque amour que nous soyons animés pour la patrie, on ne verra point de mere, après la perte d’un fils tué dans le combat, reprocher au fils qui lui reste d’avoir survécu à sa défaite. On ne prendra point exemple sur ces vertueuses Lacédémoniennes : après la bataille de Leuctres, honteuses d’avoir porté dans leur sein des hommes capables de fuir, celles dont les enfants étoient échappés au carnage se retiroient au fond de leurs maisons, dans le deuil et le silence ; lorsqu’au contraire les meres dont les fils étoient morts en combattant, pleines de joie et la tête couronnée de fleurs, alloient au temple en rendre graces aux dieux.

Quelque braves que soient nos soldats, on ne verra plus un corps de douze cents hommes soutenir, comme les Suisses, au combat de S.-Jacques-l’Hôpital, l’effort d’une armée de soixante mille hommes, qui paya sa victoire de la perte de huit mille soldats[2]. On ne verra plus de gouvernement traiter de lâches, et condamner comme tels au dernier supplice, dix soldats qui, s’échappant du carnage de cette journée, apportoient chez eux la nouvelle d’une défaite si glorieuse.

Si, dans l’Europe même, on n’a plus qu’une admiration stérile pour de pareilles actions et de semblables vertus, quel mépris les peuples de l’Orient ne doivent-ils point avoir pour ces mêmes vertus ! qui pourroit les leur faire respecter ? Ces pays sont peuplés d’ames abjectes et vicieuses. Or, dès que les hommes vertueux ne sont plus en assez grand nombre dans une nation pour y donner le ton, elle le reçoit nécessairement des gens corrompus. Ces derniers, toujours intéressés à ridiculiser les sentiments qu’ils n’éprouvent pas, font taire les vertueux. Malheureusement il en est peu qui ne cedent aux clameurs de ceux qui les environnent, qui soient assez courageux pour braver le mépris de leur nation, et qui sentent assez nettement que l’estime d’une nation tombée dans un certain degré d’avilissement est une estime moins flatteuse que déshonorante.

Le peu de cas qu’on faisoit d’Annibal à la cour d’Antiochus a-t-il déshonoré ce grand homme ? La lâcheté avec laquelle Prusias voulut le vendre aux Romains a-t-elle donné atteinte à la gloire de cet illustre Carthaginois ? Elle n’a déshonoré aux yeux de la postérité que le roi, le conseil, et le peuple, qui le livroient.

Le résultat de ce que j’ai dit, c’est qu’on n’a réellement dans les empires despotiques que du mépris pour la vertu, et qu’on n’en honore que le nom. Si tous les jours on l’invoque, et si l’on en exige des citoyens, il en est en ce cas de la vertu comme de la vérité, qu’on demande à condition qu’on sera assez prudent pour la taire.


  1. Au moment que trois cents Spartiates défendoient le pas des Thermopyles, des transfuges d’Arcadie ayant fait à Xerxès le récit des jeux olympiques : « Quels hommes, s’écria un seigneur persan, allons-nous combattre ! Insensibles à l’intérêt, ils ne sont avides que de gloire. »
  2. Dans l’Histoire de Louis XI, M. Duclos dit que les Suisses, au nombre de trois mille, soutinrent l’effort de l’armée du dauphin, composée de quatorze mille Français et de huit mille Anglais. Ce combat se donna près de Bottelen, et les Suisses y furent presque tous tués.

    À la bataille de Morgarten, treize cents Suisses mirent en déroute l’armée de l’archiduc Léopold, composée de vingt mille hommes.

    Près de Wesen, dans le canton de Glaris, trois cents cinquante Suisses défirent huit mille Autrichiens : tous les ans on en célebre la mémoire sur le champ de bataille ; un orateur fait le panégyrique, et lit la liste des trois cents cinquante noms.