De l’Esprit/Discours 4/Chapitre 16

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Œuvres complètes d’Helvétius. De l’Esprit
P. Didot (tome 6p. 161-181).
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DISCOURS IV


CHAPITRE XVI

Méthode pour découvrir le genre d’étude auquel on est le plus propre.


Pour connoître son talent, il faut examiner, et de quelle espece d’objets le hasard et l’éducation ont principalement chargé notre mémoire, et quel degré de passion l’on a pour la gloire. C’est sur cette double combinaison qu’on peut déterminer le genre d’étude auquel on doit s’attacher. Il n’est point d’homme entiérement dépourvu de connoissances. Selon qu’on aura dans la mémoire plus de faits de physique ou d’histoire, plus d’images ou de sentiments, on aura donc plus ou moins d’aptitude à la physique, à la politique, ou à la poésie. Est-ce à ce dernier art qu’un homme s’applique ? il pourra devenir d’autant plus grand peintre en un genre, que le magasin de sa mémoire sera mieux fourni des objets qui entrent dans la composition d’une certaine espece de tableaux. Un poëte naît dans ces âpres climats du nord que d’une aile rapide traversent sans cesse les noirs ouragans ; son œil ne s’égare point dans des vallées riantes ; il ne connoît que l’éternel hiver qui, les cheveux blanchis par les frimats, regne sur des déserts arides ; les échos ne lui répetent que les hurlements des ours ; il ne voit que des neiges, des glaces amoncelées, et des sapins aussi vieux que la terre couvrir de leurs branchages morts les lacs qui baignent leurs racines. Un autre poëte naît au contraire sous le climat fortuné de l’Italie ; l’air y est pur, la terre est jonchée de fleurs, les zéphyrs agitent doucement de leur souffle la cime des forêts odorantes ; il voit les ruisseaux, par mille arcs argentés, couper la verdure trop uniforme des prairies, les arts et la nature s’unir pour décorer les villes et les campagnes : tout y semble fait pour le plaisir des yeux et l’ivresse des sens. Peut-on douter que de ces deux poëtes le dernier ne trace des tableaux plus agréables, et le premier des tableaux plus fiers et plus effrayants ? Cependant ni l’un ni l’autre de ces poëtes ne composeront de ces tableaux s’ils ne sont animés d’une passion forte pour la gloire.

Les objets que le hasard et l’éducation placent dans notre mémoire sont à la vérité la matiere premiere de l’esprit, mais cette matiere y reste morte et sans action jusqu’au moment où les passions la mettent en fermentation. C’est alors qu’elle produit un assemblage nouveau d’idées, d’images ou de sentiments, auquel on donne le nom de génie, d’esprit, ou de talent.

Après avoir reconnu quel est le nombre et quelle est l’espece des objets qu’on a déposés dans le magasin de sa mémoire, avant que de se déterminer pour aucun genre d’étude, il faut ensuite constater jusqu’à quel degré l’on est sensible à la gloire. On est sujet à se méprendre sur ce point, et l’on donne volontiers le nom de passions à de simples goûts : rien cependant, comme je l’ai déjà dit, de plus facile à distinguer. On est passionné lorsqu’on est animé d’un seul desir, et que toutes nos pensées et nos actions sont subordonnées à ce desir. L’on n’a que des goûts lorsque notre ame est partagée en une infinité de desirs à-peu-près égaux. Plus ces desirs sont nombreux, plus nos goûts sont modérés : au contraire, moins les desirs sont multipliés, plus ils se rapprochent de l’unité, et plus nos goûts sont vifs, et prêts à se changer en passions. C’est donc l’unité, ou du moins la prééminence d’un desir sur tous les autres, qui constate la passion. La passion constatée, il faut en connoître la force, et pour cet effet examiner le degré d’enthousiasme qu’on a pour les grands hommes. C’est, dans la premiere jeunesse, une mesure assez exacte de notre amour pour la gloire. Je dis dans la premiere jeunesse, parce qu’alors, plus susceptible de passions, on se livre plus volontiers à son enthousiasme. D’ailleurs on n’a point alors de motifs pour avilir le mérite et les talents ; on peut encore espérer de voir un jour estimer en soi ce qu’on estime dans les autres. Il n’en est pas ainsi des hommes faits : quiconque atteint un certain âge sans avoir aucun mérite, affiche toujours le mépris des talents pour se consoler de n’en point avoir. Pour être juge du mérite, il faut le juger sans intérêt, et par conséquent n’avoir point encore éprouvé le sentiment de l’envie. L’on en est peu susceptible dans la premiere jeunesse. Aussi les jeunes gens voient-ils les grands hommes à-peu-près du même œil dont la postérité les verra. Aussi faut-il en général renoncer à l’estime des hommes de son âge, et ne s’attendre qu’à celle des jeunes gens. C’est sur leur éloge qu’on peut apprécier à-peu-près son mérite, et sur l’éloge qu’ils font des grands hommes qu’on peut apprécier le leur. Si l’on n’estime jamais dans les autres que des idées analogues aux siennes, le respect qu’on a pour l’esprit est toujours proportionné à l’esprit qu’on a. L’on ne célebre les grands hommes que lorsqu’on est soi-même fait pour l’être. Pourquoi César pleuroit-il en s’arrêtant devant le buste d’Alexandre ? C’est qu’il étoit César. Pourquoi ne pleure-t-on plus à l’aspect de ce même buste ? C’est qu’il n’est plus de César.

On peut donc, sur le degré d’estime conçu pour les grands hommes, mesurer le degré de passion qu’on a pour la gloire, et se déterminer en conséquence sur le choix de ses études. Le choix est toujours bon lorsqu’en quelque genre que ce soit la force des passions est proportionnée à la difficulté de réussir. Or il est d’autant plus difficile de réussir en un genre, que plus d’hommes se sont exercés dans ce même genre, et l’ont porté plus près de la perfection. Rien de plus hardi que d’entrer dans la carriere où se sont illustrés les Corneille, les Racine, les Voltaire et les Crébillon. Pour s’y distinguer, il faut être capable des plus grands efforts d’esprit, et par conséquent être animé de la plus forte passion pour la gloire. Qui n’est pas susceptible de cet extrême degré de passion ne doit point concourir avec de tels rivaux, mais s’attacher à des genres d’étude dans lesquels il soit plus facile de réussir. Il en est de cette espece. Dans la physique, par exemple, il est des terrains incultes, et des matieres sur lesquelles les grands génies, occupés d’abord d’objets plus intéressants, n’ont, pour ainsi dire, jeté qu’un coup-d’œil superficiel. Dans ce genre et dans tous les genres pareils, les découvertes et les succès sont à la portée de presque tous les esprits, et ce sont les seuls auxquels puissent prétendre les passions foibles. Qui n’est point ivre d’amour pour la gloire doit la chercher dans les sentiers détournés, et sur-tout éviter les routes battues par des gens éclairés. Son mérite, comparé à celui de ces grands hommes, s’anéantiroit devant le leur ; et le public prévenu lui refuseroit même l’estime qu’il mérite.

La réputation d’un homme foiblement passionné dépend donc de l’adresse avec laquelle il évite qu’on le compare à ceux qui, brûlant d’une plus forte passion pour la gloire, ont fait de plus grands efforts d’esprit. Par cette adresse, l’homme qui, foiblement passionné, a cependant contracté dans sa jeunesse quelque habitude du travail et de la méditation, peut quelquefois, avec très peu d’esprit, obtenir une assez grande réputation. Il paroît donc que, pour tirer le meilleur parti possible de son esprit, la principale attention qu’on doive avoir, c’est de comparer le degré de passion dont on est animé au degré de passion que suppose le genre d’étude auquel on s’attache. Quiconque est à cet égard exact observateur de lui-même échappe à mille erreurs où tombent quelquefois les gens de mérite. On ne le verra point s’engager, par exemple, dans un nouveau genre d’étude au moment que l’âge ralentit en lui l’ardeur des passions. Il sentira qu’en parcourant successivement différents genres de sciences ou d’arts il ne pourroit jamais devenir qu’un homme universellement médiocre ; que cette universalité est un écueil où la vanité conduit et fait souvent échouer les gens d’esprit ; et qu’enfin ce n’est que dans la premiere jeunesse qu’on est doué de cette attention infatigable qui creuse jusqu’aux premiers principes d’un art ou d’une science : vérité importante, dont l’ignorance arrête souvent le génie dans sa course, et s’oppose au progrès des sciences. Il faut pour la saisir se rappeler que l’amour de la gloire, comme je l’ai prouvé dans mon troisieme discours, est allumé dans nos cœurs par l’amour des plaisirs physiques ; que cet amour ne s’y fait jamais plus vivement sentir que dans la premiere jeunesse ; que c’est par conséquent au printemps de la vie qu’on est susceptible d’un plus violent amour pour la gloire. C’est alors qu’on sent en soi des semences enflammées de vertus et de talents. La force et la santé qui circulent alors dans nos veines y portent le sentiment de l’immortalité ; les années paroissent alors s’écouler avec la lenteur des siecles ; on sait mais on ne sent pas qu’on doit mourir, et l’on en est d’autant plus ardent à poursuivre l’estime de la postérité. Il n’en est pas ainsi lorsque l’âge attiédit en nous les passions. On apperçoit alors dans le lointain les gouffres de la mort. Les ombres du trépas, en se mêlant aux rayons de la gloire, en ternissent l’éclat. L’univers change alors de forme à nos yeux, nous cessons d’y prendre intérêt, il ne s’y fait plus rien d’important. Si l’on suit encore la carriere où l’amour de la gloire nous a fait d’abord entrer, c’est qu’on cede à l’habitude ; c’est que l’habitude s’est fortifiée lorsque les passions se sont affoiblies. D’ailleurs on craint l’ennui ; et, pour s’y soustraire, on continuera de cultiver la science dont les idées familieres se combinent sans peine dans notre esprit ; mais l’on sera incapable de l’attention forte que demande un nouveau genre d’étude. A-t-on atteint l’âge de trente-cinq ans ? on ne fera point alors d’un grand géometre un grand poëte, d’un grand poëte un grand chymiste, d’un grand chymiste un grand politique. Qu’à cet âge on éleve un homme à quelque grande place ; si les idées dont il a déjà chargé sa mémoire n’ont aucun rapport aux idées qu’exige la place qu’il occupe, ou cette place demandera peu d’esprit et de talent, ou cet homme la remplira mal.

Parmi les magistrats, quelquefois trop concentrés dans la discussion des intérêts particuliers, en est-il aucun qui pût avec supériorité remplir les premieres places s’il ne faisoit en secret des études profondes relatives au poste qu’il peut occuper ? L’homme qui néglige de faire ces études ne monte aux places que pour s’y déshonorer. Cet homme est-il d’un caractere entier et despotique ? les entreprises qu’il formera seront dures, folles, et toujours préjudiciables au bien public. Est-il d’un caractere doux, ami du bien public ? il n’osera rien entreprendre. Comment hasarderoit-il quelques changements dans l’administration ? on ne marche point d’un pas ferme dans des chemins inconnus et coupés de mille précipices. La fermeté et le courage de l’esprit tiennent toujours à son étendue. L’homme fécond en moyens d’exécuter ses projets est hardi dans ses conceptions : au contraire, l’homme stérile en ressources contracte nécessairement une habitude de timidité que la sottise prend souvent pour sagesse. S’il est très dangereux de toucher trop souvent à la machine du gouvernement, je sais aussi qu’il est des temps où la machine s’arrête si l’on n’y remet de nouveaux ressorts. L’ouvrier ignorant n’ose l’entreprendre ; et la machine se détruit d’elle-même. Il n’en est pas ainsi de l’ouvrier habile ; il sait, d’une main hardie, la conserver en la réparant. Mais la sage hardiesse suppose une étude profonde de la science du gouvernement ; étude fatigante, et dont on n’est capable que dans la premiere jeunesse, et peut-être dans les pays où l’estime publique nous promet beaucoup d’avantages. Par-tout où cette estime est stérile en plaisirs, il n’y croît pas de grands talents. Le petit nombre d’hommes illustres que le hasard d’une excellente éducation ou d’un enchaînement singulier de circonstances rend amoureux de cette estime désertent alors leur patrie, et cet exil volontaire en présage la ruine : semblables à ces aigles dont la fuite annonce la chûte prochaine du chêne antique sur lequel ils se retiroient.

J’en ai dit assez sur ce sujet. Je conclurai des principes établis dans ce chapitre que ce qu’on appelle esprit est en nous le produit des objets placés dans notre souvenir, et de ces mêmes objets mis en fermentation par l’amour de la gloire. Ce n’est donc, comme je l’ai déjà dit, qu’en combinant l’espece d’objets dont le hasard et l’éducation ont chargé notre mémoire avec le degré de passion qu’on a pour la gloire, qu’on peut réellement connoître et la force et le genre de son esprit. Qui s’observe scrupuleusement à cet égard se trouve à-peu-près dans le cas de ces chymistes habiles qui, lorsqu’on leur montre les matieres dont on a chargé le matras, et le degré de feu qu’on lui donne, prédisent d’avance le résultat de l’opération. Sur quoi j’observerai que, s’il est un art d’exciter en nous des passions fortes, s’il y a des moyens faciles de remplir la mémoire d’un jeune homme d’une certaine espece d’idées et d’objets ; il est, en conséquence, des méthodes sûres pour former des hommes de génie. Cette connoissance de la nature de l’esprit peut donc être fort utile à ceux qu’anime le desir de s’illustrer. Elle peut leur en fournir les moyens ; leur apprendre, par exemple, à ne point éparpiller leur attention sur une infinité d’objets divers, mais à la rassembler tout entiere sur les idées et les objets relatifs au genre dans lequel ils veulent exceller. Ce n’est pas qu’on doive à cet égard pousser trop loin le scrupule. On n’est point profond en un genre si l’on n’a fait des incursions dans tous les genres analogues au genre que l’on cultive. L’on doit même arrêter quelque temps ses regards sur les premiers principes des diverses sciences. Il est utile, et de suivre la marche uniforme de l’esprit humain dans les différents genres de sciences et d’arts, et de considérer l’enchaînement universel qui lie ensemble toutes les idées des hommes. Cette étude donne plus de force et d’étendue à l’esprit ; mais il n’y faut consacrer qu’un certain temps, et porter sa principale attention sur les détails de l’art ou de la science que l’on cultive. Qui n’écoute dans ses études qu’une curiosité indiscrete atteint rarement à la gloire. Qu’un sculpteur, par exemple, soit par son goût également entraîné vers l’étude de la sculpture et de la politique, et qu’en conséquence il charge sa mémoire d’idées qui n’ont entre elles aucun rapport ; je dis que ce sculpteur sera certainement moins habile et moins célebre qu’il ne l’eût été s’il eût toujours rempli sa mémoire d’objets analogues à l’art qu’il professe, et qu’il n’eût point réuni, pour ainsi dire, en lui deux hommes qui ne peuvent ni se communiquer leurs idées, ni causer ensemble.

Au reste cette connoissance de l’esprit, sans doute utile aux particuliers, peut l’être encore au public ; elle peut éclairer les gens en place sur la science des choix, et leur faire en chaque genre distinguer l’homme supérieur. Ils le reconnoîtront premièrement à l’espece d’objets dont cet homme s’est occupé, et secondement à la passion qu’il a pour la gloire ; passion dont la force, comme je l’ai déjà dit, est toujours proportionnée au goût qu’on a pour l’esprit, et presque toujours au mérite de ceux qui composent notre société.

Qui n’aime ni n’estime ceux qui par des actions ou des ouvrages ont obtenu l’estime générale, est à coup sûr un homme sans mérite. Le peu d’analogie des idées d’un sot et d’un homme d’esprit rompt entre eux toute société. En fait de mérite, c’est le signe d’anathême que de se plaire trop dans la société des gens médiocres.

Après avoir considéré l’esprit sous tant de rapports divers, je devrois peut-être essayer de tracer le plan d’une bonne éducation. Peut-être qu’un traité complet sur cette matiere devroit être la conclusion de mon ouvrage. Si je me refuse à ce travail, c’est qu’en supposant même que je pusse réellement indiquer les moyens de rendre les hommes meilleurs, il est évident que, dans nos mœurs actuelles, il seroit presque impossible de faire usage de ces moyens. Je me contenterai donc de jeter un coup-d’œil rapide sur ce qu’on appelle l’éducation.