De l’agriculture/2

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Traduction par M. Louis Du Bois
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La terre ne vieillit ni ne se fatigue, si on l’engraisse.[modifier]

I. Vous me demandez, Publius Silvinus, et je ne refuse pas de vous en instruire sans retard, pourquoi, dans mon premier livre, dès le commencement, j’ai repoussé l’opinion de presque tous les anciens et rejeté le sentiment erroné de ceux qui pensent que, fatiguée et épuisée par l’action d’un âge si prolongé et par les travaux de tant de siècles, la terre est arrivée à la vieillesse. Je n’ignore pas que vous avez un grand respect pour l’autorité de tant d’illustres écrivains, et surtout de Tremellius, qui nous a laissé sur l’agriculture un grand nombre de préceptes aussi remarquables par l’élégance du style que par le savoir qu’ils révèlent, et qui, séduit évidemment par l’excès de son amour pour nos aïeux, a cru faussement que la terre, cette mère de toutes choses, accablée déjà par la vieillesse, était, comme les vieilles femmes, devenue inhabile à la génération. J’en conviendrais, si je ne voyais plus naître de productions nulle part. Or, la vieillesse humaine est constatée, non pas quand la femme cesse de mettre au monde trois ou deux enfants à la fois, mais quand elle ne peut plus donner aucune production. C’est pourquoi, passé le temps de la jeunesse, quand même une longue vie serait encore accordée à la femme, la faculté d’engendrer, que

les années lui refusent, ne lui est pas restituée. La terre, au contraire, abandonnée soit volontairement, soit par quelque accident, répond, si on la remet en culture, au soin du cultivateur par de gros intérêts pour le repos dont elle a joui. Le vieil âge de la terre n’est donc pas la cause de la diminution de ses productions, puisque, quand une fois la vieillesse est venue, elle ne retourne point sur ses pas, et que nous ne pouvons ni rajeunir, ni reprendre la vigueur du jeune âge. Ce n’est pas, non plus, la lassitude du sol qui cause la diminution des produits : il ne serait pas sage de dire que, comme dans l’homme le corps se fatigue par un trop violent exercice ou par la surcharge d’un fardeau, de même la lassitude de la terre est le résultat des cultures et du remuement des champs. Qu’est-ce donc, me dites-vous, que cette assertion de Tremellius, qui observe que les lieux jadis incultes et sauvages, après avoir d’abord commencé par rapporter avec abondance, ne tardent guère à ne plus répondre avec la même fécondité aux travaux du laboureur ? Sans doute il voit ce qui arrive, mais il n’en a pas pénétré la cause. En effet, un sol neuf, et passant de l’état sauvage à la culture, n’est pas plus fertile parce qu’il a plus de repos et de jeunesse, mais parce que, durant de longues années, les feuilles et les herbes que la nature produit d’elle-même l’engraissant en quelque sorte d’une nourriture copieuse, suffisent pour lui procurer les moyens de faire naître et de nourrir des récoltes ; mais aussi, dès que la herse ou la charrue n’a plus de racines de végétaux à briser, que les bois abattus ne nourrissent plus de leur feuillage la terre qui les a produits, et que les feuilles qui, en automne, tombées des arbres et des buissons, couvraient la surface de la terre, venant à y être enfouies

par la charrue, se mêlent aux couches inférieures, qui sont les moins fécondes, et s’y trouvent absorbées : alors il s’ensuit que, privée de son ancienne nourriture, la terre ne tarde pas à maigrir. Ce n’est donc point par la fatigue, comme plusieurs personnes le prétendent, ni par l’effet de la vieillesse, mais par notre nonchalance, que nos sillons répondent avec moins de bienveillance à notre espoir ; mais l’on peut accroître leurs productions, si on veut les entretenir par des engrais fréquents, faits en temps convenable et dans de justes proportions. Dans le livre précédent, nous avons promis de parler de cette culture ; nous allons nous en occuper.

Combien y a-t-il de genres de terrains ?[modifier]

II. Les hommes les plus experts en agriculture, Silvinus, ont dit qu’il existait trois genres de terrains : la plaine, la colline, la montagne. En plaine, ils regardent comme le meilleur terrain celui qui n’est pas complètement plat et nivelé, mais qui offre une légère inclinaison ; sur les collines, celui qui s’élève doucement et mollement ; sur les montagnes, celui qui n’est ni trop haut ni escarpé, mais qui offre des bois et de l’herbe. Chacun de ces genres de sol se divise en six espèces : il est gras ou maigre, léger ou compacte, humide ou sec. Ces qualités, mêlées entre elles et par couches alternatives, donnent lieu à plusieurs variétés. Il n’est pas de la compétence d’un praticien agriculteur de les énumérer ; ce n’est pas non plus l’objet de l’art du cultivateur de se perdre dans toutes ces variétés, qui sont innombrables ; il se bornera à s’occuper des principales espèces, qu’il peut facilement distinguer et définir avec exactitude. Bornons-nous donc à rapprocher en certains points ces qualités distinctes entre elles, que les Grecs appellent suzugÛai ¤nantithtvn, et que nous désignerions assez bien sous le nom de comparaisons des différences. En outre, il est bon de

faire connaître que de toutes les productions de la terre, le plus grand nombre se plaît moins sur les collines que dans la plaine, et préfère un terrain gras à un sol maigre. Pour les terres, soit sèches, soit arrosées, nous ne savons lesquelles l’emportent par le nombre de leurs productions, la quantité de plantes qui prospèrent dans les lieux secs et dans les lieux humides étant de part et d’autre presque infinie ; cependant, toutes préfèrent un sol meuble à un sol compacte. Aussi notre Virgile, après avoir énuméré les autres qualités que doit avoir un champ pour être fécond, n’oublie-t-il pas d’indiquer « Un sol friable : car c’est pour le rendre tel qu’on laboure. » Cultiver la terre n’est pas autre chose que l’ameublir et l’engraissera et c’est alors qu’elle produit de grands revenus. Aussi un terrain gras et meuble, tout en rendant beaucoup, demande peu, et ce qu’il demande n’exige que peu de travail et de faibles dépenses : c’est donc à bon droit qu’on appelle excellent un pareil terrain. Celui qui est gras et compacte vient ensuite ; parce qu’il paye par une abondante production les dépenses et le travail du cultivateur. Le troisième sera celui qui est arrosé, parce qu’il peut rapporter sans frais. Caton même le mettait au premier rang, lui qui préférait à tout le revenu des prés. Mais nous nous occupons présentement du travail de la terre, et non de sa situation. Il n’y a pas de plus mauvais sol que celui qui est à la fois sec, compacte et maigre : parce que, tout en exigeant, de pénibles labours, il ne récompense pas des soins qu’il coûte, et que si on l’abandonne à lui-même il n’offre pas la ressource d’un bon pré et d’un bon pâturage. C’est pourquoi un tel champ, qu’on le cultive ou non, est pour le cultivateur une source de regrets, et doit être évité comme un champ pestilentiel : car si celui-ci donne

la mort, l’autre amène l’affreuse compagne de la mort, la famine ; si pourtant nous ajoutons foi à ce cri des muses grecques « Il n’est pas de plus misérable destinée que de mourir de faim. » Maintenant faisons plutôt mention du sol fertile, qu’il faut envisager sous deux points de vue : cultivé ou sauvage. Nous parlerons d’abord de la transformation d’un terrain sauvage en champ labourable, puisque, avant de cultiver un champ, il faut le créer. Considérons donc un lieu inculte : est-il sec ou humide, rempli d’arbres ou hérissé de pierres, couvert de joncs ou d’herbes, on bien embarrassé de fougères ou de broussailles. S’il est humide, on le desséchera au moyen de fossés qui recevront les eaux surabondantes. Nous connaissons deux sortes de fossés : ceux qui sont cachés, et ceux qui sont ouverts. Dans les terrains compactes et argileux, on préfère ces derniers ; mais partout où la terre est moins dense, on en creuse quelques-uns d’ouverts, et les autres sont recouverts, de manière que les derniers s’écoulent dans les premiers. Les fossés ouverts seront plus larges en haut qu’à leur fond vers lequel la pente est déclive, et présenteront l’apparence d’une tuile renversée ; car s’ils étaient taillés perpendiculairement, ils seraient bientôt dégradés par les eaux et se combleraient par l’éboulement du sol supérieur. Pour les fossés couverts, on creuse une sorte de sillon à la profondeur de trois pieds ; quand on les a remplis à moitié avec de petites pierres ou du gravier pur, on finit de les combler avec une partie de la terre qu’on en avait tirée. Si on n’a à sa disposition ni caillou ni gravier, on formera comme un

câble des sarments liés ensemble, assez gros pour occuper le fond de la fosse qui en est la partie la plus étroite, et dans laquelle on le presse et l’adapte ; puis on recouvrira les sarments avec des ramilles soit de cyprès, soit de pin, ou, à leur défaut, avec des feuillages quelconques, que l’on pressera fortement avec le pied, et sur lesquels on répandra de la terre. Après cette opération, on établira aux deux extrémités du fossé, comme on le fait pour les petits ponts, deux pierres seulement comme deux piles, sur lesquelles on placera une troisième pierre, afin que cette construction soutienne les bords et empêche qu’il n’y ait encombrement, par l’effet de la chute et de la sortie des eaux. Quant aux terrains couverts de bois et de buissons, il y a deux moyens de les défricher : il faut arracher à fond les arbres et les enlever ; ou, s’ils sont en petit nombre, les couper, brûler ce qui en reste, et enfouir les cendres au moyen du labourage. Le terrain caillouteux sera rendu propre à la culture par l’enlèvement des pierres. S’il y en a une quantité, considérable, on fera comme des constructions dans quelque coin du champ, afin de pouvoir en débarrasser le reste ; ou bien on les enterrera dans une tranchée profonde : ce qu’on ne devra pourtant faire que si le prix de la main d’œuvre n’est pas élevé. Le binage de la terre fera périr les joncs et les herbes. La fougère ne cède qu’à une extirpation fréquemment répétée : l’emploi de la charrue peut remplir le même but, puisqu’il suffit le plus souvent d’en faire usage pendant deux ans de suite pour faire mourir cette plante. On y parvient plus promptement encore, si, durant la même période de temps, on engraisse le terrain et qu’on l’ensemence de lupins ou de fèves, afin de tirer du remède

même quelque bénéfice. Il est constant, en effet, qu’on détruit facilement la fougère au moyen des cultures et des engrais. Si, en outre, on la fauche dès qu’elle commence à sortir de terre (travail qu’au besoin pourrait faire un enfant), elle aura perdu toute sa force dans l’espace de temps qui vient d’être indiqué. Aux moyens de rendre un champ propre à la culture, viennent se joindre les soins à donner aux terrains nouvellement défrichés. Je dirai bientôt ce que j’en pense, mais je dois auparavant enseigner à ceux qui s’occupent d’agriculture ce qu’il faut d’abord qu’ils sachent. Je n’ai pas oublié plusieurs de nos anciens qui ont écrit sur l’économie rurale : ils regardent comme des signes reconnus et certains d’un sol gras et fertile en blé, une terre douce au toucher, produisant des herbes et des arbres, et présentant une couleur noire ou cendrée. Je ne contesterai pas sur les deux premières qualités ; mais, pour ce qui regarde la couleur, je ne puis assez m’étonner de ce que quelques auteurs, et entre autres Cernelius Celse, si savant en agronomie et dans toutes les sciences naturelles, aient manqué de sens et de vue au point de n’avoir pas remarqué tant de marais et de terrains salés qui presque tous offrent les nuances précitées. En effet, nous ne voyons aucun lieu, baigné par une eau croupissante, qui ne soit de couleur ou noire ou cendrée. Je ne crois pourtant pas me tromper, en affirmant que le froment ne saurait prospérer dans une terre de marais limoneux, ni dans une humidité saumâtre, ni sur l’aire marine des salines. Mais cette erreur des anciens est trop évidente pour qu’il y ait besoin de la réfuter par une longue argumentation. La couleur n’est donc pas une preuve certaine de la bonté d’un champ : ainsi une terre à blé, c’est-à-dire grasse, sera mieux appréciée par d’autres qualités. En effet, de même que les grands bestiaux

offrent à l’œil des couleurs diverses et presque innombrables, de même les terres les plus vigoureuses en ont reçu plusieurs et de très variées. En conséquence, il est bon de considérer si le sol dont nous apprécions la teinte est véritablement gras. Ce serait peu encore, s’il n’était pas doux au toucher ; ce dont on peut s’assurer par cette expérience assez expéditive : on arrose d’un peu d’eau une motte de terre, puis on la manipule ; si elle se trouve visqueuse, et qu’elle s’attache à la main qui la pétrit légèrement : « Et si, comme la poix, elle s’étend sur les doigts qui la pressent, » comme dit Virgile ; et si lancée à nos pieds elle ne s’y égrène pas, nous sommes avertis que cette substance renferme un suc naturel et de la graisse. De même, si vous rejetez dans un fossé la terre que vous en avez extraite, et qu’en l’y refoulant, elle vous paraisse gonflée par la fermentation, c’est une preuve certaine qu’elle est grasse. Si elle ne remplit pas le fossé, c’est qu’elle est maigre ; si elle le remplit exactement, c’est qu’elle est médiocre. Toutefois ces signes de bonté pourront ne pas paraître aussi certains qu’une couleur foncée, que l’on regarde comme la meilleure pour le froment. Nous reconnaîtrons aussi les terres d’après leur saveur : si nous prenons, dans la partie du champ qui nous plaît le moins, quelques mottes de son sol, et que nous les détrempions dans un vase de terre cuite en les mêlant avec de l’eau douce, qu’on filtre ensuite soigneusement, comme le vin chargé de lie, le goût déterminera l’appréciation : car la saveur donnée par l’eau est celle de la terre du champ éprouvé. Outre cette expérience, il y a plusieurs signes qui font reconnaître une terre

douce et propre au blé, comme la présence du jonc, du roseau, du chiendent, du trèfle, de l’hièble, des ronces, des prunelliers, et de plusieurs autres plantes qui, bien connues des chercheurs de sources, ne croissent que dans les veines d’une terre douce. Il ne faut pas s’en rapporter exclusivement à l’apparence de la surface du sol : il faut aussi examiner soigneusement la qualité des couches inférieures, pour savoir si elles sont végétales ou non. Toutefois il suffira aux céréales qu’il y ait deux pieds d’humus également bon ; mais les arbres en exigent quatre pieds. Après cet examen, nous préparerons le champ pour l’ensemencement. Il produira abondamment, s’il a été labouré avec soin et intelligence. Aussi presque tous les auteurs anciens ont-ils écrit sur ce travail des préceptes que les agriculteurs devront observer comme une ordonnance et une loi pour le labourage de leurs champs. En conséquence, les bœufs seront étroitement unis, afin qu’ils marchent fièrement le front haut, que leur cou soit moins incliné, et que le joug s’applique mieux à leur tête : car ce mode d’attelage est le plus généralement adopté. Quant à celui qui est employé dans certaines provinces, où le joug est attaché aux cornes mêmes, il est rejeté par la plupart de ceux qui ont écrit pour les laboureurs ; et ce n’est pas à tort, puisque les bœufs ont plus de force dans le cou et le poitrail que dans leurs cornes, et que ce mode leur fournit les moyens d’emprunter leurs efforts à toute la masse, à tout le poids du corps, tandis que la méthode que nous condamnons les tourmente par la rétraction et le renversement de leur tête : ce qui leur permet à peine d’égratigner la surface de la terre avec : le soc qui pèche par trop de légèreté ! Aussi on est forcé d’employer de petites charrues qui ne peuvent entamer assez profondément des terrains qui viennent d’être

défrichés : ce qui pourtant est nécessaire à toute végétation, puisque ce n’est que dans les sillons profondément creusés que les moissons et les arbres poussent avec plus de vigueur. En cela donc je diffère du sentiment de Celse, qui, redoutant la dépense, plus forte en effet dans l’emploi de plus grands animaux, pense qu’il faut labourer la terre avec de petits socs fixés dans de petites attelles, afin de pouvoir employer des bœufs de taille inférieure. Ainsi il ignore qu’il y a plus de bénéfice à faire dans l’abondance de la production, que de perte à supporter dans l’achat de forts animaux, surtout en Italie, où les champs, plantés de vignes et d’oliviers, veulent être profondément labourés et travaillés, afin que les racines supérieures de ces vignes et de ces oliviers soient coupées par le soc. En effet, si elles étaient épargnées, elles nuiraient aux récoltes ; tandis que les racines inférieures, occupant un point profond du sol, y trouvent plus facilement l’humidité qui sert à les nourrir. Il faut dire pourtant que la méthode de Celse peut convenir à la Numidie et à l’Égypte, où, le plus ordinairement, les terrains privés d’arbres ne sont couverts que de céréales. Or, il suffit là de remuer avec le soc le plus léger une terre que des sables gras rendent friable, et qui se dissout comme de la cendre. Le laboureur marche sur la terre qu’il vient d’ouvrir alternativement : il tient sa charrue penchée, et alternativement il la tient droite pour tracer sa raie à plein ; mais de manière pourtant qu’il ne laisse aucun point brut et non remué, ce que les laboureurs appellent un banc. On retient fortement et on ralentit dans leur marche les bœufs, de peur que le soc, engagé par un grand effort dans quelque racine d’arbre, ne donne une forte secousse à leur cou, ou qu’ils ne heurtent violemment

leurs cornes contre le tronc, ou qu’avec l’extrémité du joug ils n’enlèvent soit l’écorce, soit quelque branche. La voix doit les effrayer plutôt que les coups, qui ne seront qu’un remède extrême quand ils refuseront d’obéir. Le laboureur ne devra jamais se servir de l’aiguillon pour diriger les jeunes bœufs : il les rendrait revêches et récalcitrants ; cependant il peut les avertir quelquefois avec le fouet. Il ne les arrêtera jamais au milieu d’un sillon, et ne leur donnera de repos qu’après qu’il sera entièrement tracé : dans l’espoir de relâche, les bœufs franchiront tout l’espace avec plus d’agilité. Il est mauvais de leur faire ouvrir un sillon de plus de cent vingt pieds de longueur, ils en éprouveraient trop de fatigue. Arrivé au détour, le laboureur repoussera le joug en avant, et arrêtera les bœufs pour leur rafraîchir le cou, qui, sans ce soin sagement observé, s’échaufferait promptement, et de là des tumeurs qui feraient naître des ulcères. Le bouvier ne se servira pas moins de la doloire que du soc, afin d’extirper toutes les souches brisées et les racines montantes dont un champ planté d’arbres est embarrassé.

Des soins à donner aux bœufs dételés après le travail.[modifier]

III. Quand, après le travail, le bouvier aura dételé ses boeufs, il frottera les parties comprimées ; il leur pressera le dos avec la main, soulèvera légèrement leur peau afin de l’empêcher d’adhérer au corps ; car ce genre d’affection est très préjudiciable aux bestiaux. Il leur frottera aussi le cou, et, s’ils sont échauffés, il leur versera du vin dans la gorge : deux setiers suffiront pour chaque boeuf. Mais il convient de ne les mettre à l’étable que lorsqu’ils ont cessé de suer et qu’ils ne sont

plus essoufflés. Quand le moment de leur donner la nourriture sera venu, il ne conviendra pas de leur livrer toute leur ration, mais de la leur distribuer par parties et peu à peu. Quand ils l’auront mangée, il faut les conduire à l’abreuvoir, où on les excitera à boire en sifflant au retour de l’eau, on leur donnera une ration assez ample pour les rassasier. Mais nous avons parlé avec assez d’étendue des devoirs du laboureur ; nous allons maintenant faire connaître le temps convenable pour labourer les champs.

Dans quel temps de l’année on doit faire les labours, et comment.[modifier]

IV. Les terrains gras qui retiennent longtemps les eaux pluviales doivent recevoir le premier labour au temps où commencent les chaleurs, lorsque toutes leurs herbes sont en végétation, sans que toutefois les graines en soient parvenues à maturité. Alors on labourera à sillons si répétés et pressés qu’on ne puisse pas distinguer les traces du soc : ce n’est qu’en brisant ainsi les racines des mauvaises herbes qu’on les fait.périr. Il faut que par plusieurs labours réitérés, le guéret soit tellement réduit en poussière, que, pour l’ensemencement, l’opération du hersage ne soit pas nécessaire, ou au moins le soit peu. Aussi les anciens Romains disaient-ils que le champ qui avait besoin d’être hersé pour recevoir la semence, avait été mal labouré. L’agriculteur doit souvent le visiter pour s’assurer s’il a été bien travaillé. Il ne suffit pas pour cet examen de s’en rapporter à la vue, qui peut quelquefois induire en erreur, quand il y a de la terre répandue sur les bancs cachés ; il faut aussi recourir au toucher, qu’il est plus difficile de tromper. Pour cela on enfoncera une forte perche au travers des sillons : si cette perche pénètre partout également et sans résistance, il est évident que toute la terre a été remuée ; tandis que

le guéret n’a pas été convenablement brisé, si quelque portion fait obstacle à l’introduction de l’instrument. Quand les laboureurs voient qu’on contrôle ainsi souvent leur travail, il ne leur arrive plus de laisser des bancs. C’est après les ides du mois d’avril qu’on doit donner le premier labour aux terrains humides. Cette tâche remplie, on laisse reposer l’ouvrage, pour procéder, vers le solstice d’été, qui arrive au neuvième ou huitième des calendes de juillet, à un second labourage, puis à un troisième vers les calendes de septembre. Il est reconnu par les habiles agronomes qu’il ne faut pas user de la charrue dans les premiers mois de l’été, à moins que, comme il arrive parfois, la terre n’ait été trempée par des pluies imprévues semblables à celles d’hiver. Dans ce cas, rien ne s’oppose à ce que, dès le mois de juillet, on ne laboure les champs. Nous observerons toutefois qu’à toutes les époques de l’année, on ne doit pas toucher à une terre bourbeuse, pas plus qu’à celle qui ne serait qu’à demi mouillée par de petites pluies, et que les paysans appellent cariée et mouchetée : la terre est dans ce cas, quand, après de longues sécheresses, une légère pluie humecte seulement la partie supérieure des mottes de terre sans atteindre le dessous. En effet, les champs qui sont retournés dans un état fangeux deviennent pour toute l’année impropres à la culture, réfractaires à l’ensemencement, au hersage, à la plantation ; ceux qui, au contraire, étaient mouchetés quand on les a travaillés, sont pour trois ans consécutifs affectés de stérilité. Adoptons donc un moyen terme pour labourer nos champs : faisons en sorte qu’ils ne soient ni trop secs ni trop humides. Trop d’eau, en effet, comme je l’ai dit, les rend visqueux et bourbeux, et s’ils sont desséchés par défaut de pluies, on n’en saurait tirer parti : dans ce dernier cas, la dureté du sol repousse le soc, ou, s’il peut pénétrer quelque part,

il ne divise que grossièrement la terre, et ne détache que de vastes gazons : embarrassé par eux, le champ reçoit beaucoup plus difficilement le second labour, parce que le soc est repoussé du sillon par la résistance des mottes comme par quelques fondements d’édifices. Il en résulte que, dans cette seconde façon, il se fait des bancs, et que les bœufs ont grandement à souffrir de la difficulté de l’ouvrage. Ajoutons que toute terre, même la plus fertile, a pourtant un sous-sol de mauvaise qualité, et que les grosses mottes qu’on déplace pour, les briser l’attirent à la surface. Il arrive donc qu’une substance stérile mêlée à une qui est féconde, amoindrit les produits de la moisson ; et que le cultivateur accroît sa dépense en avançant moins dans son travail, car la peine que lui donne son champ l’empêche d’y faire ce qui conviendrait. C’est pourquoi je suis d’avis qu’il faut se garder, durant les sécheresses, de donner un second labour aux terres qui en ont reçu un premier, et qu’il convient d’attendre la pluie, qui, en imbibant la terre, nous en rend la culture plus facile. Au reste, un jugère d’un tel terrain s’expédie en quatre journées de travail, puisqu’on petit facilement lui donner le premier tour en deux jours, le biner dans une journée, le tiercer dans les trois premiers quarts de la quatrième, et dans le quatrième quart l’élever en lires. Les lires, que les paysans appellent porques, sont les couches qui, formées par le labour, se trouvent entre deux sillons assez distants l’un de l’autre, et qui par leur élévation préservent les céréales de l’humidité. Les collines d’un sol gras doivent recevoir le premier labour après les semailles trimestrielles, au mois de mars, et même, si le temps est assez chaud et la terre assez sèche, dans le courant de février. Ensuite, dès le milieu d’avril et jusqu’au solstice d’été, on binera ; puis on tiercera en septembre, vers l’équinoxe d’automne. La culture d’un

jugère de cette terre ne demande pas moins de travail qu’une même quantité de terre humide ; mais pour la montagne, il ne faut jamais se départir de tracer le sillon en travers de son talus ; on surmonte ainsi plus facilement les difficultés que présente la pente en même temps qu’on diminue avantageusement la fatigue des hommes et des animaux. Cependant, toutes les fois qu’on procédera au binage, il faudra faire porter l’obliquité des raies tantôt sur le point supérieur de la pente, tantôt sur son point inférieur, afin que la terre soit également ameublie des deux côtés, et qu’on ne retombe pas dans le même sillon. Un champ maigre en plaine, qui regorge d’eau, recevra son premier labour dans la dernière moitié du mois d’août, puis sera biné en septembre, et disposé pour l’ensemencement vers l’équinoxe d’automne. Un champ de cette nature est plus tôt préparé, et demande moins de travail que tout autre ; car trois jours suffisent pour un jugère. Les coteaux dont la terre est légère ne doivent pas être labourés en plein été, mais bien vers les calendes de septembre, parce que, si on le fait avant cette époque, la terre s’épuise, et, restant sans suc, est brûlée par le soleil et se trouve privée du peu de force qu’elle avait. C’est pourquoi on labourera fructueusement entre les calendes et les ides de septembre ; on binera ensuite de manière à pouvoir semer lors des premières pluies de l’équinoxe ; et, ce qui convient le mieux à cette espèce de sol, on sèmera, non sur la lire, mais dans le, sillon.

Comment on fume une terre maigre.[modifier]

V. Avant de biner un terrain maigre, il est à propos de le fumer : car le fumier est pour le sol une sorte de nourriture qui l’engraisse. On disposera des tas de fumier d’environ cinq modius chacun, plus éloignés dans les. plaines que sur les collines : dans les plaines, l’intervalle sera d’environ huit. pieds, et de six seulement sur

les collines. Il est important de s’occuper de ce travail au moment du décours de la lune, parce qu’ainsi les grains ne sont pas infestés par les herbes. Par jugère, on emploie vingt-quatre voies pour le coteau et dix-huit pour la plaine. Aussitôt que le fumier est répandu, il doit être enfoui à la charrue, de peur que l’évaporation produite par le soleil ne lui enlève ses bonnes qualités, et pour que la terre, s’y mêlant mieux, s’en engraisse plus abondamment. C’est pourquoi, lorsque les monceaux de fumier seront disposés dans le champ, on ne devra ne répandre que ce que les laboureurs peuvent couvrir dans la journée.

Des espèces de semences.[modifier]

VI. Après avoir dit ce qu’il faut faire pour préparer le terrain à l’ensemencement, nous allons maintenant parler des diverses espèces de semences. Les premières et les plus utiles aux hommes sont le froment et l’adoréum. Nous connaissons plusieurs espèces de froment, mais on doit semer de préférence celui que l’on appelle robus ; il est plus pesant et plus blanc. Il faut mettre au second rang le siligo, dont la meilleure espèce donne un pain léger. La troisième espèce est le trimestriel ou trémois, ressource précieuse pour les laboureurs qui y ont recours, lorsque les pluies ou toute autre cause ne leur ont pas permis de faire à temps les ensemencements ordinaires : c’est une variété du siligo. Les autres espèces de froment sont de peu d’importance, si ce n’est pour les amateurs qui aiment à en posséder toutes les variétés ou à satisfaire une vaine gloire d’érudition. Quant à l’adoréum, on en compte pour l’usage quatre espèces différentes : le far, qu’on surnomme de Clusium, et qui est d’un blanc pur ; le far qu’on appelle vennuculum et qui est roux, et un autre de couleur

blanche : tous deux plus pesants que celui de Clusium, enfin le trimestriel, qui porte le nom d’halicastrum, et est remarquable par son poids et sa bonne qualité. Ces espèces de froment et d’adoréum méritent donc d’être conservées par les cultivateurs, parce que rarement un champ est de telle nature qu’on puisse s’y contenter d’une seule sorte de grain, puisqu’il peut s’y rencontrer quelques parties plus ou moins humides, plus ou moins sèches. Or, le froment s’accommode mieux d’un sol sec ; l’adoréum souffre moins de l’humidité.

Des espèces de légumes.[modifier]

VII. Parmi les espèces nombreuses de légumes, les plus recherchés et les plus employés par l’homme, sont la fève, la lentille, le pois, le haricot, le pois chiche, le chanvre, le millet, le panis, le sésame, le lupin, aussi bien que le lin, et l’orge, qui sert à faire la tisane. Les meilleurs fourrages sont la luzerne, le fenugrec et la vesce ; ensuite, la cicerole, l’ers, et le farrago où entre l’orge. Mais, avant tout, nous parlerons des plantes qui sont à notre usage, en nous conformant à un très ancien précepte, qui nous avertit qu’on doit ensemencer très tard les lieux froids, de bonne heure ceux qui le sont moins, et le plus tôt possible les terrains chauds. Les préceptes que nous allons donner s’appliquent à un sol tempéré.

Quel est le temps convenable pour semer.[modifier]

VIII. Notre poète veut qu’on ne sème l’adoréum et

même le froment qu’au coucher des Pléiades ; c’est ce qu’il prescrit dans ces vers : « Mais si vous cultivez votre champ pour y récolter du froment ou le robuste far, et que vous vouliez surtout des épis, attendez que les filles orientales d’Atlas se soient dérobées à vos regards. » Or, les Pléiades se couchent trente et un jours après l’équinoxe d’automne, qui arrive vers le 9 des calendes d’octobre ; on doit donc comprendre que pour les semailles du froment, on peut disposer des quarante-six jours qui suivent le coucher des Pléiades, qui a lieu le 9 des calendes de novembre, au temps du solstice d’hiver. C’est pourquoi les agriculteurs expérimentés s’abstiennent de labourer, de tailler la vigne ou tout autre arbre quinze jours avant et quinze jours après ce solstice. Nous pensons qu’on doit suivre cette pratique pour l’ensemencement d’un sol tempéré et non humide. Au reste, dans les terrains moites et maigres, ou froids et lourds, on sème ordinairement avant les calendes d’octobre, « Pendant que la sécheresse de la terre le permet, pendant que les nuages sont encore suspendus, » afin que les racines des froments aient le temps de se fortifier avant que les pluies d’hiver, les gelées et les frimas ne viennent les endommager. Au surplus, quoique les semailles aient eu lieu en temps opportun, on aura soin d’ouvrir les lires, de multiplier les rigoles, que quelques personnes appellent élices, et de dériver les eaux vers des fossés et loin des grains. Je n’ignore pas que certains vieux auteurs ont prescrit de n’ensemencer les champs que lorsque la terre serait imbibée par les pluies ; je ne doute pas que, si le travail est fait à temps, l’agriculture ne s’en trouve bien ; mais si, ce qui arrive quelquefois, les pluies surviennent tardivement, il sera bon d’avoir

semé, même dans un terrain sec : c’est, du reste, ce qui se fait dans certaines provinces où tel est l’état du ciel. La semence jetée dans une terre sèche et bien hersée ne pourrira pas plus que dans un grenier, et lorsque la pluie est arrivée, une seule journée suffit pour faire lever l’ensemencement fait depuis un grand nombre de jours. A la vérité, Tremellius assure que, avant les pluies les oiseaux et les fourmis auront mangé ce grain, pendant que le champ reste desséché sous le ciel serein de l’été ; et, après plusieurs expériences à ce sujet, nous avons nous-même reconnu la vérité de cette assertion. Dans les terres de cette espèce, il est plus avantageux de semer l’adoréum que le froment, parce que le premier de ces grains est pourvu d’une balle ferme et durable, qui lui permet de résister contre une humidité prolongée.

Combien il faut de modius de semence par jugère, et recettes pour les semences malades.[modifier]

IX. Le jugère d’un champ gras demande ordinairement quatre modius de froment ; il en faut cinq dans un terrain médiocre. On sème neuf modius d’adoréum, si le sol est excellent ; s’il n’est que de médiocre qualité, il en veut dix. Quoique les auteurs ne soient pas d’accord sur cette quantité, l’expérience nous a pourtant fait reconnaître qu’elle est la plus convenable. Si quelqu’un pourtant ne veut pas l’adopter, il peut suivre les préceptes de ceux qui veulent qu’on sème par chaque jugère de bonne terre, soit cinq modius de froment, soit huit d’adoréum, et qu’on observe la même proportion pour les terrains médiocres. Nous-même, nous ne trouvons pas toujours bon de nous assujettir à la mesure que nous avons conseillée,

parce qu’elle est subordonnée aux différences de lieu, de saison et d’état atmosphérique : de lieu, puisqu’on peut semer ou en plaine ou sur un coteau, et dans des terres soit grasses, soit médiocres, soit maigres ; de saison, parce que l’ensemencement peut être effectué en automne, ou au commencement de l’hiver, dont le premier exige moins de semence que le dernier ; de l’état atmosphérique, qui pourrait être ou pluvieux ou sec, et ainsi demander une semence moins ou plus abondante. Au reste, toutes les espèces de grains réussissent bien dans un champ découvert, incliné vers le soleil et chauffé par ses rayons, et dont le sol est de nature légère. Quoique les collines favorisent davantage leur développement, elles produisent cependant moins en quantité. Une terre compacte, argileuse et humide, ne nourrit pas mal le siligo et le far adoréum. L’orge ne se trouve bien qu’en un terrain léger et sec. Ces céréales veulent un fonds reposé, puis labouré alternativement tous les deux ans, et qui soit de bonne nature. La médiocrité n’est pas ce qui convient à l’orge ; il s’attache à une terre ou très grasse ou très maigre. Si la nécessité l’exigeait, les autres céréales supporteraient l’état d’un champ resté, après de longues pluies, boueux et humide ; l’orge y mourrait. Dans le cas où le champ serait médiocrement argileux et mouillé, il faudra pour l’ensemencer en siligo ou en froment, comme je l’ai déjà dit plus haut, un peu plus de cinq modius. Mais s’il est sec, si la terre en est légère, qu’il soit ou gras ou maigre, quatre mesures suffisent : car, par une sorte de contradiction, le mauvais terrain veut autant de semence que le bon. Le grain, si on le sème dru, ne donne qu’un épi chétif et vide ; tandis que,

dans le cas contraire, une seule tige produisant plusieurs chalumeaux, d’une petite semaille on tire une abondante récolte. Entre autres choses, nous ne devons pas ignorer qu’il est nécessaire de répandre un cinquième de semence en plus dans un champ planté que dans celui qui est vide et découvert. Nous n’avons encore parlé que des semailles de l’automne : nous les regardons, en effet, comme les plus importantes ; mais il en est d’autres auxquelles la nécessité force quelquefois de recourir : les cultivateurs les appellent semailles trimestrielles. Elles conviennent parfaitement aux lieux exposés aux gelées et à la neige, où l’été est humide et sans chaleurs ; ailleurs, elles réussissent très rarement. Au reste, il y faut procéder avec célérité et avant l’équinoxe du printemps ; et, si l’état des lieux et du temps le permet, plus tôt on sèmera, plus il y aura d’avantage. Il n’y a pas, quoique plusieurs le croient, de grain qui pousse naturellement en trois mois, puisque ce même grain, jeté en terre dans l’automne, réussit toujours mieux. Néanmoins, pour ce genre d’ensemencement, quelques céréales sont préférables à d’autres, parce qu’elles supportent mieux la tiédeur du printemps : telles sont le siligo, l’orge galate, l’halicastrum, et la fève des Marses. Quant aux autres grains qui sont plus forts, ils doivent toujours, dans les pays tempérés, être mis en terre avant l’hiver. Le sol jette parfois une humidité salée et amère, poison funeste qui détruit les moissons déjà mûres, et transforme, pour ainsi dire, en aires les parties du champ dépouillées. Il faut noter par des marques les points dégarnis, afin qu’on puisse remédier au mal en temps convenable. En effet, là où l’humidité ou quelque autre fâcheux accident fait périr les grains semés, il faut répandre et enterrer à la charrue de la fiente

de pigeon ou, à défaut, des ramilles de cyprès ; mais il est préférable de faire écouler toute eau nuisible, au moyen d’une rigole : sans cette précaution, les remèdes que nous venons d’indiquer seraient inutiles. Il est des personnes qui doublent d’une peau d’hyène un semoir de trois modius, et qui, après y avoir laissé séjourner quelque temps la semence, l’en tirent et la répandent, ne doutant pas qu’avec cette précaution elle ne réussisse bien. Quelques animaux qui vivent sous terre font périr les grains déjà avancés dans leur végétation, en attaquant la racine. Pour prévenir ce dégât, on fait macérer pendant une nuit, dans le suc de l’herbe que les paysans appellent sédum, et qu’on a étendu d’eau, les semences qu’on veut confier à la terre. Plusieurs agriculteurs délayent dans de l’eau le suc exprimé du concombre serpentaire et de sa racine broyée, et suivent, pour le reste, le procédé que nous venons d’indiquer. Quelques autres arrosent les sillons avec ces liqueurs ou bien avec de la lie d’huile sans sel, lorsque le dommage commence à paraître, et par ce moyen chassent les animaux nuisibles. Je dois maintenant prescrire ce qu’il faut faire, après que la moisson aura été apportée sur l’aire, pour préparer le futur ensemencement ; car, comme dit Celse, lorsque le grain est de médiocre qualité, il faut choisir les plus beaux épis et les séparer du reste pour en tirer la semence. Quand la récolte aura été plus favorable, le grain battu sera purgé au crible, et toujours on réservera pour la semence celui qui, en raison de sa grosseur et de son poids, tombera au-dessous de l’autre. Cette précaution est fort utile, car sans elle les froments dégénèrent, même dans les lieux secs, quoique moins promptement que dans un sol humide. Au surplus, il n’est pas douteux qu’un gros grain ne donne quelquefois

des produits qui lui sont inférieurs ; mais il est évident que celui qui est chétif primitivement ne saurait acquérir de force. Aussi, entre autres choses que Virgile a si bien dites, il s’exprime ainsi sur les semences : « J’ai remarqué que les semences choisies avec attention et considérées par un long examen, dégénèrent cependant, si tous les ans la sagesse humaine ne fait pas à la main un choix des plus développées : c’est la destinée de toutes choses, de finir par se détériorer et de retourner au néant d’où elles sont sorties. » Si le grain roux, fendu en deux, offre à l’intérieur la même couleur, il n’y a aucun doute qu’il ne soit excellent. Celui qui est blanc extérieurement et dont l’intérieur est blanc aussi, doit être considéré comme léger et vide. Que le siligo ne nous induise pas en erreur, en raison de l’empressement que mettent les agriculteurs à le rechercher : car ce froment pèche par le poids, quoiqu’il excelle en blancheur ; mais par une température humide il vient très bien, et convient, par conséquent, aux lieux arrosés par les cours d’eau. Nous n’avons pas besoin, au reste, d’en chercher au loin ni de nous tourmenter pour en trouver ; car toute espèce de froment, après avoir été semée trois fois dans une terre humide, se convertit en siligo. Après ces blés, le grain dont l’usage est le plus répandu, est l’orge que les paysans appellent hexastique et quelques-uns canthérine : elle est préférable au froment pour nourrir tous les animaux de la campagne, et l’homme y trouve un pain plus sain que celui qui provient d’un froment de mauvaise qualité. Dans les temps de disette, aucun grain n’est plus propre à parer au besoin. On la met en terre légère et sèche, soit excellente, soit maigre, parce qu’étant reconnu que sa culture amaigrit le sol, elle ne nuira pas à

la première, qui se défend par sa propre force, ni à la seconde, qui ne peut produire autre chose. Après l’équinoxe, vers le milieu des semailles, la terre ayant reçu deux labours, on la confie aux sillons, si le sol est gras, mais plus tôt, s’il est maigre. Six modius couvriront bien un jugère. Quand elle commence à mûrir, on se hâte de la couper avant tout autre blé : car son chalumeau se brise facilement, et le grain, n’étant revêtu d’aucune balle, tombe promptement ; aussi nulle autre espèce ne se bat-elle plus facilement. Après la moisson, vous laisserez reposer un an le champ qui l’a produite, ou vous le fumerez abondamment, et vous purgerez la terre des influences pernicieuses qu’elle pourrait avoir conservées. Il est une autre espèce d’orge que les uns appellent distique, les autres galate ; son poids et sa blancheur sont remarquables : mêlée avec le froment, elle fournit un excellent pain de ménage. C’est vers le mois de mars qu’on la sème en terrain très gras, mais frais. Elle rendra davantage si la douceur de l’hiver permet de la mettre en terre vers les ides de janvier. Chaque jugère en demande six modius. On place parmi les blés le panis et le millet, quoique je les aie rangés au nombre des légumes. Dans beaucoup de contrées les paysans en font leur nourriture. Ils se plaisent dans une terre légère et meuble, et réussissent bien, non seulement en terre sablonneuse, mais aussi dans le sable même, pourvu que le temps soit humide ou le sol arrosé ; mais ils redoutent la sécheresse et l’argile. On ne peut les semer avant le printemps, parce qu’une douce température leur est seule favorable. Au surplus, c’est dans la dernière partie

du mois de mars qu’il est le plus avantageux de les confier à la terre. Ils n’occasionnent pas au cultivateur une forte dépense, puisqu’il ne faut guère que quatre setiers pour ensemencer un jugère ; mais ils exigent un fréquent sarclage pour les débarrasser des herbes. Quand l’épi a paru, avant que la chaleur n’en détache les grains, on le cueille à la main, et on le serre après l’avoir suspendu au soleil pour le dessécher. Au moyen de cette précaution, ces céréales se conservent plus longtemps que toutes les autres. On fait avec le millet un pain qui, avant qu’il soit refroidi, peut être mangé sans dégoût. Le panis, pilé et dépouillé du son, fournit, ainsi que le millet, une bouillie qui, surtout lorsqu’on la fait avec du lait, n’est point à dédaigner en temps de disette.

Quel terrain convient à chaque légume.[modifier]

X. Puisque nous avons prescrit au long ce qu’il convient de faire à l’égard des froments, traitons maintenant des légumes. Le premier qui doit fixer notre attention est le lupin, parce qu’il exige le moins de travail, qu’on l’achète à vil prix, et que de toutes les cultures il est la plus favorable au sol. En effet, il fournit un bon amendement aux vignes épuisées et aux champs labourés ; il réussit dans les terres fatiguées, et, déposé dans le grenier, il s’y conserve durant de longues années. Pendant l’hiver, donné cuit et macéré aux boeufs, il les nourrit très bien, et sert même, dans un temps de détresse, à apaiser la faim des hommes. On peut le semer au sortir de l’aire où il a été battu. Ainsi il est le seul de tous les légumes qui n’ait pas besoin du repos du grenier. C’est dans le mois de septembre, avant l’équinoxe, ou aussitôt après les calendes d’octobre, qu’on le sème sur les guérets d’un an ; et, de quelque manière qu’on le travaille, il ne souffre pas de la négligence du cultivateur.

Toutefois la tiédeur de l’automne lui est utile pour s’enraciner promptement : car, s’il ne s’est pas fortifié avant l’hiver, les froids lui feront tort. Il sera bon de déposer ce qui restera de semence sur un plancher accessible à la fumée ; si ce légume était exposé à l’humidité, il engendrerait des vers qui en mangeraient le germe, et l’empêcheraient ainsi de lever. Comme je l’ai dit, le lupin aime une terre maigre et surtout rouge ; mais il redoute l’argile, et il ne vient pas dans un sol limoneux. Dix modius suffisent pour couvrir un jugère. Après le lupin, on sème le haricot avantageusement, soit sur des jachères, soit mieux encore dans un champ gras et labouré tous les ans. Il n’en faut que quatre modius pour ensemencer un jugère. On cultive de même le pois ; mais il désire une terre légère et meuble, une exposition chaude et des pluies fréquentes. Dans le premier temps des semailles, après l’équinoxe d’automne, on peut le semer dans la même proportion que le haricot, et même employer un modius de moins par jugère. On réserve à la fève un lieu naturellement très gras ou bien fumé, et si l’on a une jachère située dans une vallée qui reçoive quelque humidité des terrains supérieurs, on commencera par répandre la semence, puis on labourera la terre, on la retournera en lires, on y fera passer la herse, afin que cet ensemencement soit largement recouvert : car il importe beaucoup que les racines naissantes soient profondément enfoncées. Dans le cas où on voudrait semer des fèves dans une terre qui ne s’est pas reposée et qui vient de produire une récolte, il faudra couper la paille et répandre par jugère vingt-quatre voies de fumier. De même, quand on sème les fèves sur une terre non labourée, on lui donne un

tour, et on la herse après l’avoir disposée en raies ; quoiqu’il y ait des gens qui soutiennent qu’on ne doit pas herser le terrain sur les fèves dans les terres exposées au froid, parce qu’alors les mottes préservent de la gelée la plante encore tendre, et lui procurent quelque chaleur propre à tempérer les rigueurs du temps. II existe même des personnes qui pensent que la fève sert d’engrais aux champs : ce qui veut dire, je pense, que si sa production n’engraisse pas le sol, elle l’épuise moins que les autres semences : car je regarde comme certain qu’un champ qui n’a rien rapporté, produira plus de céréales que s’il vient de donner des fèves. Suivant Tremellius, il faut semer par jugère quatre modius de ce légume ; mais il me semble qu’il en faut six si le sol est gras, et un peu plus s’il est de médiocre qualité. La fève ne s’accommode ni d’un sol maigre, ni d’un lieu exposé aux brouillards ; cependant elle rend souvent beaucoup dans une terre compacte. On en fait un premier ensemencement au milieu de la saison. des semailles ; l’autre à la fin : ce dernier s’appelle septimontial. Le premier est ordinairement le meilleur ; cependant quelquefois le second est plus productif. On a tort de semer ce légume après le solstice d’hiver, et plus grand tort d’attendre le printemps. Il existe cependant une fève de trois mois, que l’on met en terre au mois de février ; on en sème un cinquième de plus qu’à l’époque convenable : elle donne de faibles tiges et peu de gousses. Aussi j’entends dire aux vieux cultivateurs, qu’ils aiment mieux un champ de fèves semées en temps convenable, que celui qui l’est en trémois ; mais, à quelque époque de l’année qu’on les mette en terre, il faut veiller à ce que toute la semence dont vous voulez disposer, soit employée le quinzième jour de la lune, si toutefois, ce jour-là, elle n’est pas encore derrière les rayons du soleil : position que les Grecs appellent apocrose ; sinon, cette semence sera répandue le quatorzième jour pendant

que la lune croît encore, quand même on ne pourrait pas la recouvrir en entier dans la journée. Alors elle n’aura rien à craindre ni des rosées de la nuit, ni d’autres météores, pourvu qu’elle soit mise à l’abri de la voracité des troupeaux et des oiseaux. Les anciens cultivateurs, et Virgile comme eux, aimaient à faire, avant de la semer, macérer la fève dans la lie d’huile et dans l’eau nitrée, « Afin que ses produits fussent plus multipliés dans les gousses, ordinairement trompeuses, et que, même sur un faible feu, ils cuisent avec plus de célérité. » Nous-mêmes, nous avons observé que, lorsqu’elle a été ainsi préparée, la fève est à sa maturité moins vivement attaquée par le charançon. C’est aussi après l’avoir éprouvé que nous allons prescrire ce qui suit : à la nouvelle lune, cueillez la fève avant le jour, et dès qu’elle aura été bien desséchée sur l’aire, portez-la au grenier battue et rafraîchie, avant que la lune commence à croître ; dans ce dépôt, elle sera à l’abri des charançons. De tous les légumes, celui-ci seul n’a pas besoin sur l’aire des efforts des bêtes de somme, et on le nettoie très vite sans le secours du vent, par le procédé que nous allons indiquer : on place à l’extrémité de l’aire un certain nombre de bottes déliées que trois ou quatre ouvriers pousseront devant eux avec le pied par l’espace le plus long, et en traversant le milieu de l’aire ; ils les frapperont en même temps avec des bâtons et des fourches. Ensuite, quand ils seront parvenus à l’autre extrémité de l’aire, ils mettront les tiges en monceaux. Par ce moyen, les graines détachées resteront sur l’aire, et sur elles peu à peu le reste des bottes viendra, par le même moyen, se dépouiller. Les tiges les plus dures seront coupées et mises de côté parles batteurs ; quant aux menus débris qui se détachent des gousses avec le grain, on en fait un tas séparé. Lorsque

le monceau, mêlé de grains et de pailles, sera formé, on le jettera par petites parties à une certaine distance au moyen du van : alors la paille, qui est plus légère, restera en deçà ; tandis que la fève, lancée plus loin, parviendra nette au point où le vanneur l’aura jetée. La lentille demande à être semée vers le milieu de l’époque des semailles, dans les douze premiers jours de la lune nouvelle, en terre légère et ameublie, bien grasse et surtout sèche : car sa luxuriance et l’humidité qui la produit font facilement couler sa fleur. Pour que la lentille profite mieux et grandisse plus vite, on doit, avant de la semer, la mêler avec du fumier sec, puis, quand elle y est restée quatre ou cinq jours, la répandre. On la sème à deux époques : la première, et en même temps la plus favorable, au milieu du temps des semailles ; la seconde, trop tardive, au mois de février. Un jugère en exige un peu plus d’un modius. De peur qu’elles ne soient dévorées par les charançons, qui la rongent même dans la gousse, il faudra veiller à ce que, aussitôt après qu’elles auront été battues, elles soient jetées dans l’eau, où l’on séparera les bons grains de ceux qui sont vides et surnagent aussitôt. On les fait sécher ensuite au soleil, on les asperge de vinaigre dans lequel on a broyé de la racine de laser, on agite le tout par un mouvement qui opère un frottement, on fait de nouveau sécher au soleil, et dès que ce légume n’est plus humide, on le met en sûreté : dans un grenier, si on en a recueilli beaucoup ; dans des vases à huile ou à saumure, si on n’en a qu’une petite quantité. Ces vases étant remplis, on les lute aussitôt avec du plâtre, et, lorsqu’on en tire les lentilles pour l’usage, on les trouve dans un parfait état de conservation. Sans recourir à cette méthode, on peut facilement conserver les lentilles en les mêlant avec de la cendre.

Vous ne sèmerez du lin que lorsque, dans le pays où vous le cultiveriez, le produit en serait grand et le prix élevé : car il épuise la terre. II demande un sol très gras et un peu humide. On le sème depuis les calendes d’octobre jusqu’au lever de la constellation de l’Aigle, qui a lieu le sept des ides de décembre. Un jugère de champ demande huit modius de graine. Quelques personnes sont d’avis de le semer très épais dans un terrain maigre, pour obtenir un lin plus fin, et ajoutent que, si on le met en terre au mois de février dans un bon fonds, il y faut répandre dix modius par jugère. Le sésame se sème de bonne heure dans les terrains arrosés ; dans ceux qui manquent d’eau, il ne faut le semer qu’à partir de l’équinoxe d’automne jusqu’aux ides d’octobre. Il aime de prédilection ce sol humide que, dans la Campanie, on appelle pulle ; cependant il vient assez bien aussi dans les sables gras ou dans les terres rapportées. On sème le sésame dans la même proportion que le millet et le panis : quelquefois cependant on en répand deux setiers de plus par jugère. J’ai vu de mes propres yeux, en Cilicie et en Syrie, semer le sésame dans les mois de juin et de juillet, et le recueillir, parfaitement mûr, en automne. La cicerole, qui ressemble au pois, doit être semée dans le mois de janvier ou dans celui de février, en bon terrain et sous un ciel humide. Cependant il est quelques lieux en Italie où on la sème avant les calendes de novembre. Trois modius remplissent un jugère. Aucun légume ne fatigue moins les champs ; mais la cicerole rend peu, parce qu’elle ne supporte ni les sécheresses, ni les vents du midi lorsqu’elle est en fleur : inconvénients qui presque toujours se présentent à l’époque de l’année où elle défleurit.

On peut, durant tout le mois de mars, semer le pois chiche qu’on appelle de bélier, ainsi que le punique, autre pois du même genre : l’un et l’autre veulent une terre très fertile et un ciel humide. Ils nuisent au sol, et par ce motif nos meilleurs agriculteurs les rejettent. Cependant, si on en doit semer, il faut, dès la veille, les faire macérer, pour les faire lever plus promptement. Trois modius suffisent amplement pour un jugère. Le chanvre demande un sol gras, fumé et arrosé, ou bien situé en plaine, humide et profondément défoncé. On sème six graines par pied carré, au lever de l’arcture, qui arrive dans le dernier mois de l’année, en février, vers le six ou le cinq des calendes de mars. Il n’y aurait pourtant pas d’inconvénient à différer jusqu’à l’équinoxe du printemps, si le ciel était pluvieux. Après ces légumes il faut s’occuper des navets et des raves, car les paysans en font leur nourriture. Les raves toutefois sont plus utiles que les navets, parce qu’elles réussissent mieux, et qu’elles nourrissent non seulement les hommes, mais aussi les boeufs, surtout dans la Gaule, où ce légume leur est donné pendant l’hiver. Ces deux racines veulent une terre humide et meuble, et ne viennent pas dans une terre compacte. La rave réussit dans les champs et les lieux qui ne sont pas secs ; le navet, dans un terrain en pente, sec et assez léger : aussi est-il meilleur dans les terres graveleuses et sablonneuses. Les propriétés du sol changent la nature des semences de ces deux légumes : car dans tel ou tel terrain, en deux ans, la graine de rave donne des navets, et celle de navet des raves. On les sème avantageusement l’un et l’autre dans des lieux arrosés, à partir du solstice d’été, et dans les lieux secs, pendant la dernière partie du mois d’août ou la première du mois de septembre. Ils

demandent un terrain bien ameubli par plusieurs labours ou hersages, et amplement saturé de fumier. Ces soins sont fort importants, non seulement parce que la production sera plus abondante, mais encore parce que, après cette récolte, un terrain ainsi traité donnera de riches moissons. Par jugère de champ on ne jette pas plus de quatre setiers de graine de raves ; il en faut un quart de plus pour les navets, parce qu’il ne s’étend pas en ventre, mais s’enfonce en racine effilée. Voilà les plantes qu’il faut semer pour l’usage des hommes ; occupons-nous maintenant de celles qui sont réservées aux bestiaux.

Des espèces de fourrages : de la luzerne, de la vesce, de la dragée, de l’avoine, du fénugrec, de l’ers et de la gesse.[modifier]

XI. On compte plusieurs espèces de plantes fourragères, telles que la luzerne, la vesce, la dragée mêlée d’orge, l’avoine, le fénugrec, ainsi que l’ers et la gesse. Nous dédaignons d’énumérer et encore plus de cultiver les autres, excepté pourtant le cytise, dont nous parlerons dans les livres qui traitent des arbrisseaux. Parmi les plantes que nous venons de nommer, la meilleure est la luzerne. Une fois semée, elle dure dix ans, et chaque année on peut la faucher quatre fois, même six ; elle amende le champ, engraisse toute espèce de gros bétail maigre, et sert de remède aux bestiaux malades. Un seul jugère suffit pour nourrir trois chevaux durant toute une année. On la sème comme nous allons l’enseigner. Vers les calendes d’octobre, donnez un premier tour de labourage au lieu dans lequel vous devez semer de la luzerne au printemps prochain, et laissez la terre se mûrir pendant tout l’hiver. Ensuite,

aux calendes de février, labourez soigneusement votre champ pour la seconde fois, enlevez toutes les pierres, brisez toutes les mottes ; puis vers le mois de mars, tiercez et passez la herse. Quand vous aurez ainsi travaillé votre sol, formez, comme pour un jardin, des planches larges de dix pieds et longues de cinquante, afin de pouvoir, par les sentiers, faire les irrigations nécessaires et donner de chaque côté un accès aux sarcleurs. Étendez ensuite de vieux fumier, et, à la fin du mois d’avril, semez de manière qu’un cyathe de graines occupe un espace de dix pieds de longueur et de cinq de largeur. Quand cette opération sera terminée, vous, recouvrirez sans retard, au moyen de herses de bois, la graine que vous aurez répandue : cette précaution est nécessaire pour la préserver du soleil, qui l’aurait bientôt brûlée. Après l’ensemencement, ce terrain ne doit plus être touché par le fer : c’est, comme je l’ai dit, avec des herses de bois qu’il doit être sarclé et nettoyé, afin que les herbes parasites ne tuent pas la luzerne quand elle est encore faible. Il sera à propos d’en faire la première coupe quand déjà elle aura répandu une petite partie de ses semences. Ensuite, quand elle aura repoussé, on la coupera aussi tendre qu’on voudra pour la donner aux bêtes de charge ; mais avec circonspection d’abord, jusqu’à ce qu’elles s’y soient accoutumées, de peur que la nouveauté de cette nourriture ne leur soit préjudiciable ; car elle les fait enfler, et produit beaucoup de sang. Après la coupe, arrosez-la souvent, et, peu de jours après, dès qu’elle commencera à produire de nouvelles tiges, sarclez toutes les mauvaises herbes. Ainsi cultivée, la luzerne pourra fournir six coupes par an et durera dix années. Il y a pour la vesce deux époques d’ensemencement, selon qu’on veut l’employer en fourrage ou en obtenir

de la graine : la première vers l’équinoxe d’automne, et la deuxième au mois de janvier et même plus tard. Dans le premier cas on devra semer sept modius de graine par jugère, et six seulement dans le second. Ces deux ensemencements peuvent se faire en terre non retournée ; mais ils réussissent mieux si le terrain a reçu un premier labour. Cette sorte de légume surtout n’exige pas la rosée au moment du semis. C’est pourquoi on fera bien de ne répandre la graine qu’après la deuxième ou la troisième heure du jour, lorsque toute humidité a été dissipée par le soleil ou par le vent ; et il n’en faut semer que ce qu’on peut en recouvrir le même jour ; car si la nuit survenait avant qu’elle ne soit enterrée, la moindre humidité suffirait pour détériorer la graine. On observera de ne pas effectuer cet ensemencement avant le vingt-cinquième jour de la lune : autrement, comme nous l’avons reconnu, les limaces pourraient lui nuire. Il convient de semer la dragée dans un terrain que l’on cultive tous les ans, qui a été bien fumé, et qui vient d’être biné. Elle réussit bien, si on sème par jugère dix modius d’orge canthérin vers l’équinoxe d’automne, immédiatement avant les pluies, afin que, arrosé aussitôt que mis en terre, il lève promptement et ait le temps de se fortifier contre la violence de l’hiver. Quand les autres fourrages viennent à manquer par l’effet de la rigueur de cette saison, on coupe de la dragée et on la donne avec avantage aux bœufs et aux autres bestiaux, et, si vous voulez en faire leur nourriture ordinaire, vous en aurez assez jusqu’au mois de mai. Si vous désirez en retirer de la semence, vous empêcherez vos animaux d’en approcher à dater des calendes de mars, et vous la préserverez de tout ce qui pourrait l’empêcher de monter en graine. L’avoine se sème de même, en automne : pendant qu’elle est verte encore, on en coupe une partie, soit pour la garder en guise de foin, soit pour la donner en vert ; on réserve le reste pour la graille.

Le fénugrec, que les paysans appellent silique, se sème à deux époques : au mois de septembre, vers l’équinoxe, les mêmes jours que la vesce, quand on le destine au fourrage ; et au dernier jour de janvier ou au premier de février, quand on spécule sur sa récolte. Dans le premier cas, on emploie par jugère six modius, et dans le second un de plus. Ces deux ensemencements peuvent se faire sur jachère sans inconvénient ; on doit seulement veiller ensuite à ce que le sol soit bien brisé sans l’être profondément : car si la graine est enfoncée de plus de quatre doigts, elle éprouve de la difficulté à lever. C’est pourquoi quelques personnes commencent par labourer avec, de très petites charrues, jettent la semence à la surface, et la recouvrent avec le sarcloir. Quant à l’ers, il vient bien en terrain maigre, non humide, car, il périt le plus souvent par la trop grande force de sa végétation. On peut le semer en automne, même après l’équinoxe, à la fin de janvier, pendant tout février, pourvu que ce soit avant les calendes de mars. Les agriculteurs prétendent que ce dernier mois ne convient pas à l’ers, parce que celui qui a été semé à cette époque nuit aux troupeaux, et surtout aux boeufs, qui deviennent rétifs lorsqu’ils en mangent. Il en faut cinq modius pour un jugère. Dans l’Espagne Bétique on donne aux boeufs, au lieu d’ers, de la gesse moulue. Quand elle a été concassée par la meule peu serrée, on la fait un peu macérer dans l’eau jusqu’à ce qu’elle s’y soit amollie, et dans cet état on la distribue aux animaux mêlée avec de la paille hachée. Douze livres d’ers suffisent pour un jugère, mais il y faut seize livres de gesse. Cette dernière n’est pas inutile à l’homme, et ne lui semble pas désagréable au goût. Sa saveur ne diffère en rien de la cicerole ; la couleur

seule fait la différence : car la gesse est plus foncée et plus rapprochée du noir. On la sème au mois de mars, après un premier ou un second tour de labourage, selon le plus ou le moins de fertilité dit sol : c’est aussi en raison de la qualité de la terre, que l’on emploie par jugère quatre modius, quelquefois trois, même deux et demi.

Conditions et nombre de journées de travail nécessaires à la culture de chaque sorte de blé et de chaque légume.[modifier]

XII. Après avoir expliqué quand et quels grains il faut semer, nous allons indiquer le genre de culture qui convient à chacune des plantes dont nous avons parlé, et le nombre de journées de travail qu’elles réclament. Les semailles finies, il faut s’occuper du sarclage : opération sur l’opportunité de laquelle les auteurs ne sont pas d’accord. Quelques-uns prétendent qu’elle est loin d’être utile, parce que le sarcloir met à nu les racines, qu’il en coupe même quelques-unes, et que, si le froid survient après le sarclage, la gelée fait mourir la plante : ils préfèrent, en conséquence, arracher les mauvaises herbes en temps convenable et en purger la culture. II existe cependant un grand nombre d’auteurs qui sont partisans du sarclage, pourvu toutefois qu’on ne l’employé pas partout de la même manière, ni dans le même temps. En effet, dans les terrains secs et très exposés au soleil, pour que les plantes puissent supporter le sarclage, on doit remuer la terre pour les rechausser, afin qu’elles tallent : cette opération faite avant l’hiver, doit être répétée quand l’hiver est passé. Dans les lieux froids et marécageux, il sera le plus souvent à propos de ne sarcler qu’après l’hiver, et, au lieu de rechausser, de serfouir seulement à plat. Toutefois nous avons remarqué que le sarclage d’hiver convenait à beaucoup de contrées, pourvu que le temps soit sec et la température douce ; nous ne

pensons pas toutefois que cela doive se faire partout il faut suivre l’usage du pays. Quelques contrées ont des avantages particuliers : telles sont l’Égypte et l’Afrique, où l’agriculteur, des semailles jusqu’à la moisson, ne touche pas à ses cultures, parce que l’état du ciel et la bonté du sol sont tels qu’à peine il paraît d’autres plantes que celles qui proviennent de la semence répandue, soit que cela tienne à la rareté des pluies, soit que la qualité du terrain favorise ainsi les cultivateurs. Quant aux contrées où le sarclage est nécessaire, il ne faut pas toucher aux cultures, quand même l’état du ciel le permettrait, avant que les plantes aient couvert les sillons. C’est avec avantage que l’on sarclera le froment et l’adoréum quand ils commenceront à avoir, quatre feuilles, l’orge cinq, et la fève ainsi que les autres légumes lorsqu’ils s’élèveront de quatre doigts au-dessus du sol. Il faut toutefois excepter le lupin, à la jeune tige duquel le sarclage est contraire, parce que sa racine unique ne saurait être coupée ou même blessée par le fer, sans que toute la plante ne périsse. Lors même que cet accident n’aurait pas lieu, le sarclage lui serait encore inutile, parce que, loin d’avoir à souffrir des plantes parasites, le lupin les fait mourir. Pour ce qui concerne les autres cultures, qui peuvent être serfouies humides, il y a pourtant plus d’avantage à les sarcler sèches, parce qu’alors elles ne sont pas infestées par la rouille : l’orge surtout, si elle n’est très sèche, redoute le sarcloir. Plusieurs personnes pensent qu’il ne faut jamais en user pour les fèves, parce que, à leur maturité, arrachées avec la main, elles se détachent du sol sans en entraîner une partie, et qu’ainsi les herbes interposées sont réservées pour fournir du foin. C’est l’opinion de Cornelius Celse, qui, parmi les autres qualités de ce légume, lui reconnaît celle de laisser récolter du foin sur le terrain qui vient de le produire. Pour moi, il me semble qu’un mauvais agriculteur

peut seul laisser croître l’herbe parmi les plantes quil a semées ; car le défaut de sarclage diminue beaucoup les produits. Il n’est donc pas d’un sage cultivateur de s’occuper de la nourriture des bestiaux plus que de la nourriture des hommes, quand surtout il peut pourvoir au fourrage par la culture de ses prés. Je suis tellement partisan du sarclage des fèves, que je crois qu’on doit le pratiquer à trois reprises ; car nous avons remarqué que non seulement alors leur fruit est plus abondant, mais que les gousses forment un si petit volume que, battus et dépouillés de leurs cosses, ses grains remplissent presque autant le modius qu’avant cette préparation : ce qu’on a jeté diminuant à peine la mesure. Enfin, comme nous l’avons dit, le sarclage d’hiver est très avantageux quand on le fait par un jour serein et sec, après le solstice, au mois de janvier, s’il ne gèle pas. Au surplus, il doit s’exécuter de manière à ne point blesser la racine des plantes, mais à les rechausser et à les butter, afin qu’elles tallent plus au large. Il est avantageux d’arriver à ce but par le premier sarclage : ainsi dirigé, le second serait préjudiciable, parce que, parvenues à tout leur accroissement, les céréales qu’on rechausse alors cessent de pousser et pourrissent. On doit se borner alors à remuer le sol bien également, et procéder à ce travail dans les vingt jours qui suivent l’équinoxe du printemps, avant que les chalumeaux aient produit des noeuds, parce que plus tard il en résulterait un grand préjudice pour les grains, que ne tarderaient pas à faire périr la sécheresse et les chaleurs de l’été. Le sarclage terminé, il faut s’occuper d’arracher les mauvaises herbes, en s’abstenant toutefois de toucher aux céréales en fleur : ainsi ce sera avant ou peu de temps après la floraison, que cette opération devra être entreprise. Tous les blés et l’orge, enfin toute plante qui, en levant, n’offre pas deux cotylédons, jettent leur épi

entre le troisième et le quatrième nœud ; quand il est entièrement sorti, il met huit jours à défleurir, et grandit pendant quarante autres jours, au bout desquels il parvient à sa maturité. Les légumes qui, au contraire, sont pourvus de deux cotylédons, comme la fève, le pois, la lentille, fleurissent en quarante jours, et grandissent en même temps.

Quels sont les travaux à faire pour chaque genre de champ.[modifier]

XIII. Comptons maintenant combien il faut employer de journées de travail pour conduire jusqu’à l’aire les productions dont nous avons confié la semence à la terre. Quatre ou cinq modius de froment demandent quatre journées de labourage, une de hersage, deux pour le premier sarclage et une pour le second, une pour arracher les mauvaises herbes, une et demie pour la moisson : en tout dix journées et demie de travaux. Cinq modius de siligo demandent le même temps. Neuf ou dix modius de sésame réclament le même travail que cinq de froment. Cinq modius d’orge exigent trois journées de labourage, une de hersage, une et demie de sarclage, et une pour la moisson : total, six journées et demie de travaux. Quatre à six modius de fèves sur guéret occupent le laboureur pendant deux jours, et seulement pendant un sur une terre qui reste tous les ans en culture. Il faut une journée et demie pour les herser, le même temps pour les sarcler la première fois, un jour pour le second sarclage, autant pour le troisième, et un jour pour les moissonner : c’est un total de huit ou sept journées. Six ou sept modius de vesce sur guéret veulent deux journées de laboureur, et une seule sur une terre qui reste tous les ans en culture ; le hersage se fait en un jour, ainsi que la moisson : total, quatre ou trois jours. Cinq modius d’ers exigent aussi deux journées de

labourage, puis une journée pour herser, autant pour chacune des autres opérations : sarcler, arracher les herbes parasites, et moissonner : en tout six journées. II faut le même nombre de journées pour mettre en terre six ou sept modius de fenugrec, et un jour pour le recueillir. Quatre modius de haricots demandent le même nombre de journées pour être ensemencés, une journée pour être hersés, et une autre pour être récoltés. Quatre modius de gesse ou de cicerole réclament trois journées de labourage, une de hersage, une de sarclage, et une pour la récolte : c’est une somme de six journées. L’ensemencement d’un demi-modius de lentilles demande aussi trois journées, le hersage une, le sarclage deux ; ajoutez à cela une journée pour arracher les herbes, et une pour récolter la plante : ce qui fait un total de huit journées. Un jour suffit pour mettre en terre dix modius de lupins, puis un jour, pour les herser et un pour les cueillir. Quatre setiers de millet et autant de panis occupent le laboureur pendant quatre jours ; on en passe trois à herser et autant à sarcler : le nombre de jours nécessaires à la récolte n’est pas fixe. Il faut aussi quatre journées pour semer trois modius de pois chiches ; deux journées pour les herser, une journée pour arracher les herbes, une autre pour les sarcler, et trois journées pour les récolter : total, dix journées de travaux. Une quantité de dix modius ou seulement de huit de lin se sème en quatre journées ; trois autres suffisent pour le hersage, une seule pour sarcler, et trois pour l’arracher : en tout onze jours de travaux. Six setiers de sésame demandent trois journées pour être labourés ; quatre journées ensuite sont nécessaires pour herser, quatre pour sarcler la première fois, et deux pour la seconde, et enfin deux pour récolter : la totalité est donc (le quinze journées de travaux. Nous avons enseigné ci-dessus comment on procède à l’ensemencement du chanvre ; mais on ne saurait déterminer

au juste quelle dépense et quels soins il réclame. Quant à la luzerne, on ne la recouvre pas avec la charrue, mais, ainsi que je l’ai dit, au moyen de râteaux de bois. Un jugère ensemencé de luzerne réclame deux jours pour le hersage, un pour le sarclage, et un pour la récolte. De cet emploi des journées on peut conclure qu’un domaine de deux cents jugères peut être cultivé avec deux attelages de boeufs, deux laboureurs et six valets de second rang, si toutefois le fonds n’est point planté d’arbres. Dans le cas où il le serait, Saserna assure, qu’avec trois hommes de plus on peut cultiver convenablement cette même étendue. Le détail que nous venons de donner montre, en outre, qu’un seul attelage de bœufs peut suffire pour l’ensemencement de cent vingt-cinq modius de froment et pour une quantité égale de légumes, de manière que les semailles d’automne se montent à deux cent cinquante modius : ce qui n’empêchera pas de semer ensuite soixante-quinze modius de trémois. On pourra s’en convaincre par ce qui suit. Les semences qui exigent quatre labours demandent cent quinze journées de travail par vingt-cinq jugères. En effet, un champ de cette dimension, fût-il de la terre la plus forte, peut recevoir le premier labour en cinquante journées, le second en vingt-cinq, et le troisième en quarante, y compris celui qui suit l’ensemencement. Les divers légumes emploient soixante journées, c’est-à-dire deux mois. Il faut, en outre, évaluer à quarante-cinq le nombre des jours de pluie et les fêtes pendant lesquels on ne laboure pas. Après les semailles, trente jours sont encore accordés au repos. Ainsi nous trouvons pour résultat huit mois dix jours. Il reste encore de l’année trois mois et vingt-cinq jours, que nous employons à semer les trémois, ou à charrier le foin, les autres fourrages, les fumiers et autres objets nécessaires.

Quels légumes nuisent ou profitent au sol.[modifier]

XIV. Parmi les légumes dont je viens de parler, Saserna pense que les uns sont favorables aux champs et les engraissent, que les autres, au contraire, les brûlent et les amaigrissent. Dans la première classe, selon lui, il faut ranger le lupin, la fève, la vesce, l’ers, la lentille, la cicerole et le pois. Je suis de son avis pour le lupin, et même pour la vesce, pourvu qu’aussitôt qu’elle a été coupée en vert, la charrue soit mise dans le champ, et que le soc brise et recouvre, avant qu’il ne se soit desséché, ce qui peut avoir échappé au tranchant de la faux ces débris servent de fumier ; tandis que, si les racines de la vesce se desséchaient abandonnées après la coupe du fourrage, elles priveraient de tout son suc la terre, dont elles absorberaient la force : ce qui arrive vraisemblablement à l’égard de la fève et des autres légumes, qui paraissent engraisser le sol. Ainsi, à moins qu’après l’enlèvement de la récolte de ces légumes on ne laboure le champ qui les a produits, ils ne seront d’aucune utilité aux cultures qu’on doit établir dans le même lieu. A propos des légumes qu’on arrache de terre, Tremellius assure que le pois chiche et le lin sont surtout préjudiciables au sol par le poison dont ils l’infectent : l’un, parce qu’il est de nature salée ; l’autre, parce qu’il est de nature brûlante. C’est aussi ce que Virgile exprime, quand il dit : « Une culture de lin brûle le champ ; l’avoine le brûle aussi ; il est encore brûlé par ces pavots qui nous plongent dans le sommeil de la mort. » En effet, il n’est pas douteux que ces plantes ne soient funestes au sol, aussi bien que le millet et le panis. Mais, pour tout terrain qui a été épuisé par leur production, il

est un remède efficace : en le nourrissant de fumier vous rappellerez en lui ses forces perdues. Cet engrais ne sera pas seulement utile aux végétaux que l’on confie aux sillons qu’a tracés la charrue, les arbres et les arbustes tireront aussi de cet aliment un puissant secours. Si, comme il le paraît, le fumier est d’une si grande utilité aux agriculteurs, je pense qu’il est tout à fait à propos d’en parler ici, d’autant plus que les anciens auteurs, sans avoir omis d’en faire mention, s’en sont pourtant légèrement occupés.

Des espèces de fumiers.[modifier]

XV. On compte trois espèces principales de fumier, lesquelles proviennent des oiseaux, des hommes, et des bestiaux. Le fumier d’oiseaux passe pour le meilleur de tous, et d’abord celui qu’on tire des colombiers, ensuite celui que fournissent les poules et les autres volatiles, en exceptant les oiseaux aquatiques et nageurs, tels que le canard et l’oie, dont la fiente est même nuisible à la terre. Nous faisons un grand cas du fumier de pigeon, que nous avons reconnu très propre à faire fermenter la terre, quand il est employé dans de justes proportions. Au second rang sont les excréments de l’homme, si on les mélange avec les autres immondices de la ferme ; car, seule, cette espèce de fumier est naturellement trop chaude et, par conséquent, brûle la terre. L’urine humaine convient particulièrement aux arbres, quand on l’a laissée vieillir pendant six mois. Répandue art pied des vignes et des arbres fruitiers, elle les rend plus féconds ; et non seulement elle en accroît la production, mais elle améliore la saveur et l’odeur du vin et des fruits. On peut avec avantage mélanger avec l’urine d’homme la vieille lie d’huile, pourvu qu’elle ne soit pas salée, et en arroser les arbres fruitiers, surtout les oliviers ; car

employée seule, la lie d’huile leur est aussi très favorable. C’est principalement en hiver qu’il faut faire usage du mélange, ou même dans le printemps, avant les chaleurs de l’été, et pendant que la vigne et les autres arbres fruitiers sont encore déchaussés. Le fumier provenant des bestiaux occupe le troisième rang, et il en est de plusieurs qualités : en effet, celui de l’âne est regardé comme le meilleur, parce que cet animal mange très lentement et, par conséquent, élabore mieux sa digestion, ce qui rend aussitôt propre aux cultures le fumier qu’il a produit ; vient ensuite le crottin de brebis, puis celui de chèvre, et enfin le fumier des gros bestiaux et des bêtes de somme. On considère comme le plus mauvais de tous le fumier du cochon. Il ne faut pas oublier de dire que la cendre et le menu charbon sont fort utiles aux nouveaux ensemencements. La tige hachée du lupin a la force du meilleur fumier. Je n’ignore pas qu’il est des lieux dans lesquels on ne saurait avoir ni bestiaux ni volailles ; cependant il faut qu’un cultivateur soit bien négligent, si, même dans un tel endroit, il manque de fumier. Ne peut-il pas recueillir des feuilles quelconques, et le terreau qui s’amasse au pied des buissons et dans les chemins ? Ne peut-il pas obtenir la permission de couper de la fougère chez son voisin, auquel cet enlèvement ne fait aucun tort, et la mêler aux immondices de la cour ? Ne peut-il pas creuser une fosse pour recevoir les engrais, ainsi que nous l’avons prescrit dans notre premier livre, et y réunir la cendre, le dépôt des cloaques, les chaumes et les balayures ? Il y enfoncera au milieu une forte pièce de bois de chêne, pour empêcher les serpents venimeux de se cacher dans le fumier. Voilà ce qu’il faut se borner à faire dans les campagnes où il n’y a pas de troupeaux. Dans les fermes pourvues de bestiaux, on se procure

le fumier en nettoyant tous les jours la cuisine et la fromagerie. et, quand il pleut, les étables et les bergeries. Si la ferme consiste en terres à blé, il importe peu de séparer les fumiers par espèces ; si, au contraire, elle se compose de plantations d’arbres, de terres labourables et de prés, il faudra mettre à part ces engrais : le crottin de chèvres occupera donc une place particulière, ainsi que la fiente des oiseaux. Le surplus sera entassé dans la fosse dont nous avons parlé, et tenu dans un état constant d’humidité, afin que la graine d’herbes parasites, qui pourrait se trouver mêlée au chaume et aux autres ordures, puisse y pourrir. Ensuite, dans les mois d’été, pour que l’engrais se pourrisse mieux et soit meilleur, il faut remuer tout le fumier avec des râteaux, comme lorsqu’on use de la houe à deux dents pour ameublir la terre. Je regarde comme négligents les agriculteurs qui ne peuvent tous les mois recueillir et entasser au moins une voie de fumier du menu bétail, et dix des gros bestiaux, ainsi qu’autant des immondices tant du corps humain que des basses-cours, et des balayures que la ferme produit journellement. Je crois aussi qu’il faut faire remarquer que le fumier qui, à propos déposé, s’est mûri pendant un an, est le meilleur pour les cultures des champs ; car il possède encore la vigueur de ses qualités et n’engendre plus d’herbes : après ce laps de temps, plus il vieillit, moins il est d’un bon emploi, parce qu’il a moins d’énergie. On doit le répandre aussi nouveau que possible sur les prés pour qu’il y engendre une plus grande quantité d’herbes, et ce travail doit être fait dans le mois de février, à l’époque du croissant de la lune ; car cette circonstance augmente la production du foin. Au reste, nous indiquerons l’emploi qu’on doit faire du fumier, dans telle ou telle culture, quand nous traiterons de chacune d’elles en particulier.

En quels temps on doit fumer les champs.[modifier]

XVI. Ceux qui veulent préparer leurs terres à recevoir du blé, doivent y déposer, au déclin de la lune, dès le mois de septembre, pour les semailles d’automne, et dans le courant de l’hiver, pour celles du printemps, du fumier par petits tas, dans la proportion de douze voies par jugère en plaine et de vingt-quatre sur les coteaux ; et, comme je l’ai dit un peu plus haut, on n’étendra cet engrais qu’au moment d’ensemencer. Si pourtant quelque cause empêche de fumer à temps, on aura recours à un autre procédé : avant de sarcler, on répandra sur les sillons, comme si l’on y jetait de la semence, de la fiente d’oiseaux réduite en poudre ; à défaut de cet engrais, on jettera à la main du crottin de chèvre, que l’on mêlera à la terre au moyen du sarcloir : on obtient une abondante récolte. Les cultivateurs doivent savoir que, si l’absence du fumier refroidit le sol, l’excès le brûle ; et qu’il est plus dans leur intérêt de fumer fréquemment que de fumer trop largement. Il n’y a pas de doute, non plus, qu’un champ humide exige plus de fumier qu’un champ sec : le premier, refroidi par les eaux qui y séjournent, se réchauffe par l’effet de l’engrais ; le second, déjà chaud par lui-même en raison de sa sécheresse, sera brûlé si on lui fournit cet amendement avec trop de prodigalité : il faut donc qu’il reçoive dans une juste proportion cet élément de fertilité. Pourtant, si un cultivateur est dépourvu de toute espèce de fumier, il lui sera avantageux de faire ce que je me rappelle avoir vu pratiquer à M. Columelle, mon oncle paternel, agriculteur très instruit et très actif : il mêlait de l’argile aux terrains sablonneux, et du sable aux terres argileuses et trop compactes. Par ce moyen, non seulement il se préparait d’abondantes récoltes, mais encore il obtenait les plus belles vignes. Au surplus, il

n’était pas d’avis de donner du fumier aux vignes, parce qu’il gâtait la saveur du vin. Ce qu’il regardait comme le meilleur amendement pour augmenter leur produit, c’étaient des terreaux ramassés dans les chemins, ou dans les baies, en un mot toute terre extraite et transportée. Quant à moi, je pense que, fût-il privé de toute espèce de fumiers, le laboureur trouvera toujours prête la ressource des lupins, qui, vers les ides de septembre, étendus et enfouis dans une terre maigre, où le soc ou bien le hoyau les brise en temps convenable, procureront l’avantage du meilleur engrais. Dans les terrains sablonneux, il faut couper le lupin à sa seconde fleur ; dans les terres rouges, à l’apparition de la troisième. Dans le premier terrain, on doit l’enfouir tendre, afin qu’il pourrisse promptement et se mêle à ce sol sans liaison ; dans le second, on l’emploie plus ferme, afin qu’il tienne soulevées et divise les mottes trop denses, de manière que l’ardeur du soleil d’été les pénètre et les réduise en poussière.

Comment on convertit en pré un champ labouré.[modifier]

XVII. Le cultivateur pourra conduire à bien son entreprise, s’il se pourvoit non seulement des espèces de fourrages dont je viens de parler, mais aussi d’une forte provision de foin, afin de mieux entretenir ses animaux, sans lesquels il est difficile de faire valoir, avantageusement une terre. C’est pourquoi il devra s’adonner à la culture des prés, propriétés que les anciens Romains mettaient au-dessus des autres. Aussi leur avaient-ils donné le nom de prata parce qu’ils sont bientôt préparés, n’exigeant pas un long travail. M. Porcius Caton aussi a fait l’éloge des prés, parce qu’ils n’ont pas à souffrir des tempêtes,

comme les autres parties de la campagne ; parce que, sans exiger de dépenses, ils donnent tous les ans un revenu qui est double, en ce sens qu’ils ne rendent pas moins en pâturage qu’en foin. Il y en a de deux espèces : le pré sec et le pré arrosé. Quand le terrain est gras et fécond, il n’est pas besoin d’un cours d’eau, et l’on regarde le foin qui croît naturellement sur un sol plein de suc, comme préférable à celui qu’on n’obtient que par des irrigations réitérées, lesquelles pourtant deviennent nécessaires quand la maigreur de la terre réclame de l’eau. Dans un terrain soit compacte, soit léger, on peut, quoiqu’il soit maigre, établir un pré, pourvu qu’on ait la faculté de l’arroser ; mais il ne doit pas être situé, dans une vallée profonde, ni sur un coteau rapide : dans le premier cas, il retiendrait trop longtemps l’eau qui s’y amasse ; dans le second, l’eau s’en précipiterait trop vite. Toutefois, sur une pente douce, on peut créer un pré si le terrain est gras ou facile à arroser ; mais une plaine surtout est excellente pour cet objet quand sa pente légère ne permet pas aux eaux pluviales d’y séjourner longtemps, et ne garde pas trop les courants qu’elle reçoit, et quand un écoulement lent s’y opère à mesure que l’eau y est arrivée. En conséquence, si la terre marécageuse offre en quelques parties des eaux croupissantes, il faut les faire écouler par des rigoles : car la surabondance d’eau n’est pas moins préjudiciable aux herbes que sa pénurie.

Comment on cultive les prés qu’on a créés.[modifier]

XVIII. La culture des prés demande plus de soin que de travail. Il faut d’abord n’y laisser subsister ni souches, ni épines, ni herbes qui poussent trop vite. Nous extirperons donc avant l’hiver et pendant l’automne les ronces, les broussailles, les joncs ; au printemps, nous arracherons les chicorées sauvages et les plantes épineuses

qui ne paraissent qu’au solstice. Nous ne voulons pas, non plus, que le porc aille y chercher sa pâture, parce que, de son groin, il fouille et arrache les gazons ; ni que les grands bestiaux s’y introduisent, à moins que le sol ne soit très sec, parce qu’ils y enfoncent les pieds, écrasent et brisent les racines de l’herbe. Ensuite, au mois de février, pendant que la lune est dans son croissant, il faut, avec du fumier, venir au secours des terrains maigres et inclinés. On doit ramasser toutes les pierres et les porter ailleurs, ainsi que tout ce qui peut faire obstacle à la faux, et n’exploiter le terrain, suivant sa nature, que plus tôt ou plus tard. Il y a aussi certains prés qui, à la longue, se couvrent d’une mousse vieillie et touffue, auxquels les cultivateurs remédient ordinairement en y semant des graines balayées dans les fenils, ou en y répandant du fumier : pratiques qui, ni l’une ni l’autre, ne produisent un aussi bon effet que la cendre fréquemment employée : cette substance tue la mousse. Toutefois ces remèdes n’agissent que très lentement, et le seul qui soit tout à fait efficace, est de labourer la place en entier. Voilà ce que nous devons faire pour les prés qui étaient tout formés avant de devenir notre propriété ; quant à ceux que nous voulons créer, ou dont nous désirons rajeunir la vieillesse (car, je le répète, beaucoup n’ont vieilli et ne sont devenus stériles que par négligence), il est à propos de les labourer pour en tirer une récolte de blé, parce qu’une telle terre, après un long repos, produit une abondante moisson. En conséquence, le terrain dont nous voulons faire un pré sera d’abord soumis en été à un premier labour, puis à plusieurs autres pendant l’automne ; et alors nous y sèmerons des raves, des navets ou même des fèves ; l’année suivante, du froment. La troisième année, nous le labourerons avec soin et nous extirperons à fond toutes les herbes trop fortes, les ronces, et les arbres qui y auront

poussé, à moins que nous n’en soyons empêchés par l’espoir des fruits qu’ils promettraient. Ensuite nous sèmerons de la vesce mêlée avec de la graine de foin. A cet effet, nous aurons brisé les mottes avec le sarcloir, aplani le terrain en y faisant passer la herse, et tellement égrené les grumeaux qu’en tournant cet instrument amasse au bout des sillons, qu’il ne puisse s’y trouver d’obstacle au fer de la faux. Quant à la vesce, il ne faut pas la couper avant sa maturité parfaite, pour qu’elle puisse jeter une partie de sa graine sur le sol. C’est alors qu’il faudra faucher, lier en bottes et enlever le fourrage coupé ; puis arroser, lorsqu’on a de l’eau à sa proximité, si toutefois la terre est compacte ; car, en terre meuble, il n’est pas bon d’amener beaucoup d’eau avant que le sol ne soit affermi et consolidé par l’herbe, parce que l’eau dans la rapidité de son cours délaye la terre, et mettant les racines à nu, les empêche de se nourrir. C’est par un motif semblable qu’il ne faut pas introduire les troupeaux dans les prés nouveaux et faciles à défoncer, mais se borner à en faucher l’herbe dès qu’elle aura atteint une certaine hauteur ; car, ainsi que je l’ai dit, les bestiaux enfoncent la corne de leurs pieds dans la terre molle, et ne permettent pas aux racines qu’ils brisent de s’étendre et de s’affermir. Pourtant, l’année suivante, nous permettons au petit bétail d’y entrer après l’enlèvement du foin, pourvu que le sol soit assez sec et d’une nature telle qu’il n’ait pas à en souffrir. Enfin, à la troisième année, lorsque le pré sera devenu plus solide et plus ferme, il pourra recevoir les grands bestiaux. En général, on aura soin, lorsque le favonius commence à souffler, au mois de février, vers les ides, de répandre sur les lieux maigres, et surtout s’ils sont élevés, du fumier mêlé avec de la graine de foin ; car les coteaux fournissent assez d’engrais aux terrains inférieurs : les pluies, ou les ruisseaux qu’on y a ménagés entraînant

sur ces terrains les sucs du fumier. C’est pourquoi les agriculteurs, tant soit peu expérimentés, fument plus largement, même dans les terres labourées, les collines que les vallées, parce que, je le répète, les pluies font toujours descendre les parties les plus grasses des amendements.

Comment le foin coupé doit être traité et serré.[modifier]

XIX. On doit choisir pour couper le foin le moment où il n’est point encore desséché ; car, outre qu’il est plus abondant alors, il fournit aux bestiaux une nourriture plus agréable. Or, il y a une juste mesure à observer pour sécher le foin : il ne doit être serré ni trop sec, ni trop vert. Dans le premier cas, ayant perdu tous ses sucs, il n’est propre qu’à faire de la litière ; dans le second cas, s’il en conserve trop, il pourrit sur les planchers du grenier, et peut souvent, par l’effet de la chaleur fui s’y développe, prendre feu et occasionner des incendies. Quelquefois aussi, la pluie tombe sur le foin qui vient d’être coupé : s’il est fortement mouillé, il est inutile de l’enlever dans cet état ; il vaut mieux attendre lue la couche supérieure en soit séchée par le soleil, puis le retourner, et quand les deux côtés ne sont plus humides, l’amasser en raies et le lier en bottes. On ne prendra pas alors de repos qu’il ne soit rentré à la ferme. Si cependant on ne pouvait l’y transporter ou le mettre en bottes, on se bornerait alors à former de ce qui sera bien sec des meules qu’on terminera en pointe très-aiguë : par ce moyen, on protégé avantageusement le foin contre les eaux du ciel. Lors même que les pluies rie tomberaient pas, il serait cependant convenable clé former les : Meules dont il s’agit, parce que, s’il reste quelque humidité dans le foin, elle transsudera et se recuira dans le tas. Aussi les cultivateurs expérimentés, quoique leur foin soit déjà porté à l’abri, s’il a été recueilli précipitamment,

ne le rangent-ils pas qu’ils ne l’aient laissé, quelques jours se recuire et se refroidir. Après la récolte des foins vient bientôt celle des grains, que nous ne saurions entreprendre convenablement si nous n’avons eu le soin de disposer les instruments propres à l’effectuer.

De la façon d’une aire.[modifier]

XX. Pour que l’aire qu’on forme sur le sol soit propre au battage, il faut préalablement enlever l’herbe qui couvre sa superficie, puis le défoncer, y mêler de la paille et de la lie d’huile non salée, et rendre la place nette (par ce moyen on garantira le grain du ravage des rats et des fourmis) ; on l’aplanira ensuite à la hie ou on l’affermira au moyen d’une meule ; et, après avoir répandit de nouvelle paille qu’on battra de nouveau, on laissera sécher au soleil. Quelques personnes cependant préfèrent pour leur aire l’emplacement où les fèves ont été dépouillées de leurs cosses, et le polissent quand cette opération est terminée : en effet, foulées par les bestiaux qui marchent sur ces légumes, les herbes sont écrasées par la corne de leurs pieds, et la place se trouve ainsi mise à nu et devient une aire propre à tous les battages.

De la moisson et du battage.[modifier]

XXI. Quand les grains seront mûrs, on s’empressera de les moissonner avant qu’ils ne soient rôtis par l’ardeur du soleil, qui est excessive au lever de la canicule. Tout retard serait préjudiciable : d’abord ils deviendraient la proie des oiseaux et des autres animaux ; ensuite les grains et même les épis tomberaient promptement lorsque les

chalumeaux et les balles seraient desséchés ; et si quelques coups de vent et des tourbillons survenaient, la majeure partie du grain tomberait à terre. C’est pourquoi il faut bien se garder de renvoyer la moisson au lendemain ; mais dès que les épis sont également jaunes, avant que les grains soient tout à fait durs, quand ils ont pris une couleur rougeâtre, on doit procéder à la récolte des blés, afin qu ’ils acquièrent de la grosseur sur l’aire et en monceau plutôt que, sur le sillon : car il est constant que, s’ils sont coupés à temps, ils prennent ensuite du volume. Il y a plusieurs manières de moissonner. Beaucoup de cultivateurs coupent au milieu le chaume avec des faux à long manche, soit à bec, soit à dents ; beaucoup enlèvent l’épi même à la fourche, d’autres au fauchet : ce qui est très facile dans une moisson clair semée, et très difficile quand elle est très fourrée. Si les blés sont coupés à la faux avec une partie du chaume, on les entasse aussitôt en meule, ou sous le hangar qui sert à battre quand il pleut ; puis, desséchés par un soleil favorable, on les soumet au battage. S’est-on borné à couper les épis, on peut les porter au grenier, et pendant l’hiver on les soumet au fléau ou bien aux pieds des animaux ; mais si le grain doit être battu sur l’aire, il n’y a pas de doute que le travail ne soit mieux fait par des chevaux que par des bœufs ; si l’on n’a pas assez de ces animaux à sa disposition, on peut s’aider de rouleaux ou de traîneaux : machines qui froissent suffisamment les chalumeaux. Si les épis sont isolés, on devra préalablement les battre au fléau, et les vanner ensuite. Lorsque le blé se trouve mêlé avec la paille, on l’en sépare en l’exposant à l’action du vent. Pour cette opération, le favonius est regardé comme le meilleur, parce que, dans les mois d’été, il souffle doucement et d’une manière égale ; mais il n’y a qu’un agriculteur nonchalant qui

puisse se résoudre à l’attendre : car pendant ce temporisement le froid hiver peut nous surprendre. C’est pourquoi on doit amonceler sur l’aire le grain battu, afin de pouvoir le nettoyer par quelque vent que ce soit. Si l’air se maintenait calme durant plusieurs jours, il faudrait recourir au van pour le purifier, de peur que, après cette inertie prolongée des vents, quelque orage ne fasse perdre le travail de toute une année. Si le grain doit être conservé plusieurs années, on devra le nettoyer une seconde fois : car plus il est propre, moins il est sujet à être rongé par les charançons. Dans le cas où il serait destiné à un usage prochain, un second nettoyage devient inutile : il suffit de le faire rafraîchir à l’ombre et de le déposer ensuite dans un grenier. Les légumes n’exigent pas d’autres précautions que les blés : car on les emploie aussitôt, ou on les met en réserve. Voilà le bénéfice que le laboureur reçoit en compensation des grains qu’il a confiés à la terre.

De ce qui, pendant les jours de fête, est permis aux agriculteurs ou leur est interdit.[modifier]

XXII. Nos ancêtres étaient d’avis qu’on ne doit pas moins rendre compte de ses loisirs que de ses travaux. Nous aussi, nous croyons qu’il est à propos de faire connaître aux agriculteurs ce que, pendant les fêtes, ils ont droit de faire, et ce qui leur est défendu. Il existe des choses que, comme dit le poëte, « Le droit et les lois permettent d’exécuter dans les jours de fête : aucune religion n’a défendu de détourner les ruisseaux, d’entourer de haies une moisson, de tendre des pièges aux oiseaux, de mettre le feu aux plantes parasites, ni de plonger le troupeau bêlant dans une onde salutaire. » Les pontifes cependant nient qu’on ait le droit d’enclore

sa moisson un jour de fête ; comme ils défendent de baigner les brebis pour blanchir leur toison, ce que d’après eux on ne doit faire que pour leur rendre la santé. Aussi Virgile, qui détermine le cas où il est permis de laver son troupeau dans la rivière, a-t-il ajouté, « De le plonger dans une eau salutaire : » et en effet, il y a des maladies pour lesquelles il est utile de laver les troupeaux. Il était d’usage chez nos ancêtres d’accorder encore d’autres permissions pour les jours de fête : telles que de moudre du blé, de tailler des torches, de faire des chandelles de suif, de cultiver la vigne que l’on tient à loyer, de curer et nettoyer les piscines, les mares, les anciens fossés ; de faucher le regain des prés, d’épandre les fumiers, de tasser le foin dans les greniers, de cueillir le fruit des oliviers affermés, d’étendre les pommes, les poires et les figues, de faire du fromage, de transporter sur ses épaules ou à dos de mulet des arbres à planter ; mais il n’est pas permis d’employer à ce transport l’animal attelé, ni de planter ce qu’on a ainsi charrié, ni d’ouvrir la terre, ni d’élaguer les arbres ; on ne doit faire, non plus, d’ensemencement, qu’après avoir immolé un jeune chien, ni faucher le foin, ni le lier ou le transporter. Les règlements des pontifes n’autorisent même à faire la vendange et la tonte des bêtes à laine les jours de fête, que si auparavant on a offert un jeune chien en sacrifice. Toutefois il est permis de faire du vin cuit et d’en mêler avec d’autre vin ; de cueillir, pour les confire, des raisins et des olives. Il est défendu de couvrir les brebis avec des peaux ; et il ne l’est pas de travailler à tout ce qui, dans le jardin, concerne les plantes potagères. Les jours de fête publique, il est interdit d’ensevelir un homme mort. M. Porcius Caton dit qu’il n’y a de fêtes ni pour les

mulets, ni pour les chevaux, ni pour les ânes ; il permet aussi d’atteler les bœufs pour le transport, chez soi, du bois et des grains. Nous avons lu dans les ordonnances des pontifes, que c’était seulement pendant les fêtes Dénicales qu’il était défendu d’atteler les mulets, mais que cela était permis durant les autres fêtes. A ce propos, je suis certain que, après ce recensement de la solennisation des fêtes, quelques personnes désireront que je leur fasse connaître les rites usités par les anciens pour les lustrations et les autres sacrifices : je ne refuse pas d’accéder à ce désir ; mais cela fera partie d’un livre que je me propose d’écrire quand j’aurai donné tous les préceptes de l’agriculture. En attendant, je vais terminer cette présente dissertation, et me disposer à parler, dans le livre suivant, de ce que les anciens auteurs ont publié sur les vignes et les plants d’arbres, et de ce que, depuis eux, j’ai découvert moi-même.