De l’agriculture/3

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Traduction par M. Louis Du Bois
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Du vignoble à établir.[modifier]

I. « J’ai chanté jusqu’alors la culture des champs, » comme dit le grand poète : car rien ne nous empêche, P. Silvinus, nous qui allons parler des mêmes objets, de commencer ce livre par ce vers de son poème célèbre. Nous sommes arrivés aux soins que réclament les arbres, qui sont certainement la principale partie de l’agriculture. Leurs variétés sont nombreuses et se présentent sous des formes diverses. En effet, ainsi que le dit le même auteur : « Plusieurs espèces viennent d’elles-mêmes, sans y être contraintes par l’homme ; » comme aussi il y en a un grand nombre qui ont été créées par notre industrie. Mais celles qui ne viennent pas par le secours de l’homme sont brutes et sauvages, et rapportent des fruits ou des semences qui tiennent de leur caractère ; tandis que celles qui sont secondées par le travail donnent des fruits plus propres à notre nourriture. C’est donc d’abord de ce dernier genre d’arbres qu’il faut parler, puisqu’il nous fournit des aliments. On

en forme trois classes : car d’un rejeton provient ou un arbre, comme l’olivier ; ou un arbrisseau, comme le palmier des champs ; ou bien un végétal que je ne saurais, à proprement parler, appeler ni arbre ni arbrisseau, comme est la vigne. Nous la plaçons à bon droit avant tous les plants, non pas tant pour la délicatesse de ses fruits, que pour la facilité avec laquelle elle répond aux soins dont elle est l’objet, presque dans toutes les contrées et sous tous les climats du monde, si l’on en excepte les régions ou glacées ou brûlantes ; elle prospère à la fois, et dans les plaines et sur les coteaux, autant dans les terres compactes que dans celles qui sont meubles, souvent même dans un fonds ou gras ou maigre, sec ou humide. Elle est donc la plante qui supporte le mieux les températures les plus opposées, soit qu’on la cultive sous le pôle boréal, soit qu’on la transporte sous le pôle austral, sujet aux orages. Il importe pourtant que vous sachiez quelle espèce de vigne vous devez préférer, et quelle culture elle exige, suivant l’état du pays. Cette culture n’est pas la même sous toutes les températures ni dans tous les terrains ; et l’on n’admet pas indistinctement la même variété de cépage. Il n’est pas facile de dire quelle est la préférable, puisque l’expérience seule peut nous apprendre ce qui convient plus ou moins à chaque pays. Au reste, un agriculteur intelligent saura que le genre de vigne qui supporte sans préjudice les brouillards et les frimas convient à la plaine ; que celui qui ne redoute ni la sécheresse ni les vents, se plaît sur les coteaux. Il donnera à un sol gras et fertile une vigne de nature faible et qui soit peu féconde ; à un sol maigre, une vigne productive ; à une terre compacte, celle qui s’emporte en rameaux multipliés ; à un terrain léger et fertile, celle qui ne projette que peu de sarments. Cet agriculteur saura que, dans un terrain humide, il ne serait pas avantageux de

cultiver des raisins à grain tendre et gros, mais au contraire dur et petit, renfermant beaucoup de pépins : il n’en est pas de même eu terrain sec, qui admet les différentes espèces. Il n’ignorera pas non plus qu’après ces considérations, il faut, plus qu’à tout le reste, avoir égard à la nature du ciel, froid ou chaud, sec ou humide, calme ou sujet à la grêle et aux vents, serein ou nébuleux. Dans les contrées froides ou nébuleuses, il placera convenablement deux espèces de vignes : ou les précoces dont les raisins, mûrissant plus vite, préviendront l’arrivée de l’hiver ; ou celles qui ont le grain ferme et dur, et dont les grappes se nouent sous les brouillards, et dont le fruit s’adoucit à la gelée et aux frimas, comme les autres par, l’effet des chaleurs. Sur les lieux exposés aux vents et aux bourrasques, il établira la vigne qui produit un raisin ferme et dont le grain est dur. Au terrain chaud, il confiera les espèces tendres et productives ; au terrain sec, il destinera celles que les pluies et les rosées continuelles pourriraient ; au terrain humide, celles qui souffriraient des sécheresses ; aux lieux sujets à être frappés de la grêle, celles qui sont pourvues de feuilles dures et amples, pour mieux protéger leurs fruits. Au reste, toute contrée calme et sereine reçoit toute sorte de vignes, plus avantageusement pourtant celles dont la grappe ou les grains se détachent de bonne heure. Mais si on peut, selon ses voeux, choisir pour son vignoble la nature du sol et celle du ciel, le meilleur emplacement, comme le dit Celse avec beaucoup de raison, sera un sol ni trop compacte ni trop léger, cependant assez meuble ; ni maigre ni très gras, fertile toutefois ; ni en plaine ni escarpé, mais plutôt élevé ; ni sec ni mouillé, pourtant médiocrement humide ; qui ne voie pas sourdre d’eaux ni à sa surface ni au dessous, et fournisse cependant aux racines une moiteur suffisante, mais qui ne puisse, amère ou salée,

gâter le goût du vin, ni couvrir, comme d’une certaine croûte de rouille, la verdure des jeunes pousses, s’il faut nous en rapporter à Virgile, qui dit : « Un terrain salé et reconnu amer est préjudiciable aux productions ; on ne saurait l’adoucir par le labourage ; il fait perdre au vin sa qualité, et aux fruits leur bonne réputation. » Au surplus, comme je l’ai dit plus haut, la vigne ne veut ni une température glaciale ni un climat brûlant ; pourtant elle s’accommode mieux de la chaleur que du froid ; les pluies lui nuisent plus qu’un temps constamment beau ; elle préfère, une contrée sèche à une contrée pluvieuse ; un air soufflant modérément et avec douceur lui est salutaire,tandis que les tempêtes lui sont nuisibles. Telles sont les conditions du ciel et de la terre qui lui sont les plus avantageuses.

Quels sont les meilleurs plants, et quand il faut les choisir.[modifier]

II. On plante la vigne soit pour en manger le fruit, soit pour le pressurer. Dans le premier cas, il n’est pas à propos de former un vignoble, excepté lorsque la ferme est tellement près de la ville, qu’on ait intérêt à vendre aux marchands, sitôt cueilli, le raisin comme les autres fruits. Quand on s’adonne à cette spéculation, on recherche principalement les raisins précoces et à chair ferme, de couleur pourpre, à grains à la fois gros et allongés, ceux de Rhodes, de Libye et des monts Cérauniens. On doit planter les espèces qui se recommandent, non seulement par l’agrément de la saveur, mais aussi par la beauté de la grappe, comme les couronnées, les trois-pieds, les onciaires, et celles dont les grains ont la forme du coing ; et aussi celles dont les raisins peuvent se conserver dans des vases pour la saison d’hiver, comme les vénucules, et les numisiennes, en qui on a récemment découvert les qualités qui conviennent à cet objet.

Si nous désirons obtenir du vin, nous choisirons la vigne qui excelle par la bonté du fruit et par la vigueur du bois : double qualité importante, l’une pour les revenus du cultivateur, l’autre pour la durée du plant. La meilleure vigne est celle qui ne se couvre pas trop tôt de bourgeons, qui défleurit de bonne heure, celle dont le fruit ne mûrit pas trop tard, qui résiste facilement aux frimas, aux brouillards et au charbon, qui ne pourrit pas à la pluie et résiste à la sécheresse prolongée. Tel sera l’objet de notre choix, fût-elle médiocrement féconde, pourvu que nous possédions un terrain qui donne art vin un goût fin et distingué ; car dans le cas où il ne donnerait qu’un produit vulgaire et sans nul mérite, il faudrait planter le cépage le plus productif, afin que l’abondance augmente notre revenu. Presque toujours, et en quelque état que ce soit, les vignobles produisent en plaine plus de vin, et sur les coteaux le donnent de meilleure qualité. Cependant, sous un climat tempéré, les vins des pentes exposées au vent du nord sont plus abondants, ceux des pentes exposées au vent dut raidi sont plus généreux. Il n’y a pas de doute que telle est la nature de quelques vignes, que, suivant la position du terrain, un vin soit tantôt supérieur en qualité, tantôt inférieur. Seules, les vignes aminées passent pour produire, partout où on les plante, excepté sous un ciel trop froid, et quoique dégénérées, un vin qui surpasse tous les autres en saveur, bien que comparées entre elles, elles donnent des vins d’un goût plus ou moins parfait. Quoique ces vignes n’aient qu’un seul nom, elles ne se bornent pas a une seule espèce. Nous en avons connu deux, dont la plus petite variété défleurit plus tôt et mieux que la grande. Elle est propre à être mariée aux arbres, ainsi qu’à être attachée au joug : dans le premier cas, elle demande une terre grasse ; dans le second, elle en préfère une médiocre. Elle l’emporte de beaucoup sur la grande variété, parce qu’elle supporte

mieux les pluies et les vents : en effet, la grande variété voit promptement sa fleur s’altérer, plus encore aux jougs que sur les arbres. Aussi ne convient-elle pas pour former des vignobles, puisqu’elle est tout au plus propre à être cultivée dans les vergers, à moins, cependant, que le sol en soit gras et humide ; elle ne réussit pas dans les fonds médiocres, moins encore dans ceux qui sont maigres. On la reconnaît à la multitude de sarments qu’elle jette, à la grandeur de son feuillage, à la grosseur de ses raisins et de leurs grains. Elle a moins de nœuds que la petite variété, qui l’emporte par l’abondance de sa production, mais non par la saveur. Toutes les deux sont dites vignes aminées. Outre celles-ci, il y en a encore deux autres espèces qu’on appelle aminées jumelles, en raison des doubles grappes qu’elles produisent ; leur vin est dur, mais il se conserve aussi longtemps que celui des précédentes. La plus petite variété de ces deux espèces est très connue, parce qu’elle couvre dans la Campanie les plus célèbres coteaux du Vésuve et ceux de Sorrente. Elle se trouve bien du souffle estival du Favonius. et souffre de celui de l’Auster : aussi, dans les autres contrées de l’Italie, elle est moins employée pour les vignobles que pour les vergers, tandis que, sur les coteaux dont nous venons de parler, le joug soutient avantageusement son bois et son fruit. Son raisin ne diffère guère de celui de la petite aminée véritable, qu’en ce qu’il est double, comme la grappe de la grande aminée jumelle ressemble à celle de la grande aminée véritable ; la petite jumelle, toutefois, est préférable à cette dernière, en ce qu’elle est plus féconde même dans un terrain médiocre, et que, comme nous l’avons déjà dit, la grande aminée véritable ne rend bien que dans un fonds très gras : Certains cultivateurs prisent beaucoup aussi l’aminée laineuse, ainsi appelée, non parce qu’elle est

la seule de toutes les aminées qui se couvre de duvet, mais parce qu’elle possède ce caractère au premier degré. Assurément ce cépage donne un vin de bonne qualité, mais plus léger que celui des précédents. Il jette également beaucoup de bois ; aussi la multitude de ses pampres nuit-elle souvent à la défloraison, et ses fruits pourrissent-ils promptement dès qu’ils sont mûrs. Outre les espèces d’aminées dont nous venons de parler, il en existe une particulière, ressemblant assez, au premier coup d’œil, à la grande jumelle, par les pampres et le cep, mais qui lui est un peu inférieure par la saveur du vin, quoiqu’il soit très généreux ; elle est, au surplus, préférable à celle-ci par des qualités qui lui sont propres : car elle est plus féconde, elle se dépouille mieux de sa fleur, elle porte des grappes serrées et blanches, et dont le grain est très gros ; elle ne dégénère pas dans les terrains maigres : aussi est-elle mise au nombre des vignes les plus productives. Pour l’excellence du vin, les vignes de Nomentum tiennent le second rang après les aminées, mais elles les surpassent en fécondité ; car elles se chargent d’une quantité considérable de fruits qu’elles mènent à bien. La plus fertile des nomentaines est la petite variété, dont la feuille est moins découpée et le bois moins rouge que dans les aminées : c’est cette couleur qui les a fait nommer rubelliennes ; on les appelle aussi féciniennes, parce qu’elles déposent plus de lie que les autres. Elles récompensent de cet inconvénient par la multitude des raisins qu’elles étalent sur le joug, et plus encore sur l’arbre. Elles supportent fort bien les vents et les pluies ; elles défleurissent promptement et, par conséquent, parviennent plus tôt à la maturité, de toutes les incommodités ne redoutant guère que la chaleur : en effet, les grains, naturellement petits et dont la peau est dure, s’affermissent encore sous le feu du soleil. C’est en terrain bras que surtout elles se plaisent : lui seul peut fournir

une nourriture abondante à leurs grappes naturellement grêles et petites. Les eugénies soutiennent sans inconvénient les effets d’un sol et d’un ciel froids et humides, lorsqu’elles sont sur les coteaux d’Albe ; mais lorsqu’elles ont changé de lieu, elles répondent à peine à leur réputation. Les allobrogiques se comportent de même, et ne donnent plus hors de leur patrie qu’un vin sans agrément. Les trois apiennes se recommandent aussi par des qualités supérieures ; toutes les trois fécondes et s’accommodant assez bien du joug et des arbres : l’une d’elles pourtant est plus généreuse que les autres, c’est celle dont la feuille est glabre ; pour les deux variétés à feuilles cotonneuses, quoique se ressemblant pour le feuillage et les bourgeons, elles diffèrent par la qualité de la liqueur, puisque le vin de l’une se conserve plus longtemps que celui de l’autre. Très fertiles dans un terrain gras, fécondes même dans un sol médiocre, elles donnent un fruit précoce : aussi conviennent-elles parfaitement aux situations froides ; mais leur vin, de saveur douce, ne convient guère au cerveau, aux nerfs et à la circulation. Si on n’en recueille de bonne heure le raisin, il devient la proie des pluies, des vents et des abeilles, qui, en raison du ravage qu’elles y exercent, lui ont fait donner le surnom d’apien. Ce fruit est très célèbre à cause de son exquise saveur. Il y a des vignes qui, bien que de seconde classe, sont recommandables aussi par leur production et leur fécondité : telle est la biturique, telle est aussi la royale, desquelles les Espagnols appellent cocolubis la plus petite variété. Elles se rapprochent le plus des premières que nous avons citées ; car leur vin ne redoute pas la vieillesse et, grâce aux années, acquiert même quelque bonté. C’est autant par leur fécondité que par leur vigueur qu’elles l’emportent sur toutes les espèces dont j’ai parlé, ci-devant, puisqu’elles bravent les ouragans et les pluies, produisent beaucoup de vin, et ne font pas défaut dans les

terrains maigres. Elles supportent mieux le froid que l’humidité, et l’humidité que la sécheresse, sans pourtant. souffrir de la chaleur. Viennent ensuite la visule et la petite argitis, qui se trouvent bien d’un sol médiocre, tandis qu’en terre grasse elles déploient beaucoup trop de végétation, et que dans un terrain maigre elles sont chétives et privées de fruit ; elles s’accommodent mieux du joug que des arbres. L’argitis toutefois, fertile sur les points élevés, y abonde en bois et en raisins. La visule, plus propre aux plus bas palissages, donne peu de bois, mais de larges feuilles, dont l’ampleur protège avantageusement contre la grêle ses fruits, qui tombent à terre si on ne les cueille dès les premiers temps de leur maturité, ou pourrissent par l’effet de l’humidité, plutôt encore qu’ils ne tombent. Les helvoles, que quelques personnes appellent les bigarrées, et dont la grappe n’est ni pourpre ni noire, tirent, si je ne me trompe, leur nom de leur couleur rouge pâle. La variété la plus noire est la meilleure eu égard à l’abondance de son vin, mais la variété la plus blanche est préférable pour sa saveur. La couleur des grains ne se montre pas égale dans l’une comme dans l’autre variété. Elles donnent toutes les deux du vin blanc dont la quantité est plus ou moins grande alternativement de deux années l’une : elles se développent mieux sur l’arbre, toutefois elles couvrent bien le joug. Leur fécondité se manifeste aussi sur un sol médiocre, de même que la grande et la petite précies ; mais ces deux dernières sont plus recommandables par la générosité de leur vin : elles se couvrent d’une grande quantité de pampres et mûrissent promptement. Plus utile sur la colline que dans la plaine, comme

dit Celse, l’albuélis réussit mieux sur l’arbre que sur le joug, au haut de l’arbre qu’au bas ; elle est très féconde en rameaux et en raisins. Quant aux petites vignes grecques, telles que les maréotiques, les thasiennes, les psithiennes, les sophorties, le goût de leurs productions est délicat, mais dans nos contrées elles donnent peu de grappes, leurs grains sont petits, et on en obtient peu de vin. Cependant l’inerticule noire, que quelques Grecs appellent améthyste, peut en quelque sorte prendre place dans la seconde tribu, parce que son vin est bon et n’incommode nullement : avantage qui lui procure son nom, vu qu’elle passe, quoiqu’elle ne soit pas insipide au goût, pour n’avoir aucune action sur les nerfs. Celse place au troisième degré les vignes qui ne se recommandent que par leur fécondité : telles que les trois helvénacies, dont les deux grandes variétés ne sont pas plus estimées l’une que l’autre, la qualité et l’abondance de leur vin ne suffisant point pour établir une préférence. L’une d’elles, qui a reçu des habitants des Gaules la dénomination démarque, n’offre qu’un vin médiocre ; l’autre, qu’ils appellent la longue et aussi l’avare, ne donne qu’une liqueur trouble et même moins abondante que ne semble le faire espérer d’abord le nombre de ses grappes. La plus petite et la meilleure de ces trois variétés se reconnaît facilement à sa feuille, qui est beaucoup plus ronde que celle des deux premières : elle mérite des éloges, parce qu’elle supporte très bien les sécheresses ; parce qu’elle endure le froid, pourvu qu’il ne soit pas accompagné de pluies ; parce qu’en certaines localités son vin se conserve très longtemps, et surtout parce qu’elle est la seule qui, par sa fécondité, fait honneur au terrain le plus maigre. La spionie est plus libérale en vin et en grappes volumineuses qu’elle ne l’est par leur quantité, telles sont

aussi l’oléaginie, la murgentine, qui est la même que la pompéienne, la numisienne, la vénucule aussi appelée scirpule et sticule, la frégellane noire, la mérique, la rhétique, et la grande arcelaque, la plus productive de toutes les espèces que nous connaissons, et que beaucoup de personnes confondent à tort avec l’argitis. Il me serait fort difficile de dire dans quelle classe on doit placer la pergulane, l’irtiole et la féréole, que je ne connais que depuis peu de temps. Quoique j’aie reconnu qu’elles sont assez productives, je ne saurais encore prononcer sur la bonté du vin qu’on en retire. Nous avons aussi découvert une vigne précoce qui nous était inconnue jusqu’alors : les Grecs l’appellent dracontion. On peut comparer sa fécondité et l’agrément de sa saveur aux mêmes qualités qu’on remarque dans l’arcélaque, la royale et la biturique, et en outre à la force généreuse du vin d’aminée. On compte encore beaucoup d’espèces de vignes, dont nous ne pourrions garantir ni le nombre ni les noms. « Car [comme dit le poète] il est sans importance de les énumérer. Qui voudrait les connaître toutes, voudrait savoir combien le zéphyr bouleverse de grains de sable dans la mer de Libye. » En effet, tous les pays et presque tous les cantons de ces pays possèdent des espèces de vignes qui leur sont particulières et qu’ils nomment à leur manière ; certaines variétés ont, en changeant de lieu, changé aussi de nom, et, comme nous l’avons dit, quelques-unes, en quittant leur pays, ont perdu leur qualité primitive au point de ne pouvoir plus être reconnues. Et, pour ne point parler de l’immensité du globe, dans l’Italie même, les peuples, même voisins, ne s’accordent point dans les noms qu’ils donnent aux vignes, et leur en assignent chacun de différents. Aussi, un maître sage doit-il se garder de faire

perdre le temps à ses élèves dans la recherche d’une nomenclature impossible à fixer : il se bornera, suivant le précepte de Celse, et comme avant lui l’avait prescrit M. Caton, à conseiller de ne planter d’autres espèces de vignes que celles qui jouissent d’une juste réputation, de ne conserver que celles dont l’expérience aura confirmé les qualités, et les plus généreuses, ainsi que dit Jules Grécinus, si le pays est situé dans des conditions telles qu’elles engagent à planter des vignes de renom. Là où il n’y a rien ou peu de chose qui dicte cette détermination, il vaut mieux rechercher la fécondité, qui ne sera jamais aussi inférieure en prix qu’elle sera supérieure en abondance. Au reste, je dirai bientôt en son lieu ce que je pense au fond de ces conseils, quoique je les aie déjà approuvés un peu plus haut : car mon projet est d’enseigner à constituer des vignes fécondes et qui produisent en même temps un vin de qualité.

Que rien ne convient mieux aux paysans que la culture de la vigne.[modifier]

III. Maintenant, avant de parler de la plantation des vignes, je ne crois pas étranger à mon sujet de jeter, en quelque sorte, les fondements de la discussion que je vais entreprendre, en examinant et jugeant si la culture d’un vignoble peut enrichir un père de famille. En effet, il serait à peu près inutile d’enseigner à planter des vignes, tant qu’on n’a pas décidé s’il convient d’en posséder. C’est ce dont on doute si généralement que beaucoup de personnes évitent et redoutent une terre disposée en vignoble, et considèrent comme préférable la possession des prés, des pâturages et des taillis. Pour les vignes mariées aux arbres, c’est, même parmi les auteurs, le sujet de grands débats : Saserna repoussant ce genre d’exploitation, Treniellius lui donnant hautement son suffrage. Cette question sera pour nous, plus tard, le sujet d’un

examen ; toutefois nous devons dire ici à ceux qui s’adonnent à l’agriculture, que le revenu des vignobles est fort considérable. Je pourrais citer comme preuve cette ancienne fertilité des terres qu’avait déjà mise en avant M. Caton, et après lui Terentius Varron, qui prétendent que chaque jugère de vignes fournissait six cents urnes de vin. C’est ce que Varron affirme positivement dans le premier livre de son Économie rurale, où il dit qu’un tel produit ne se bornait pas à une seule contrée, mais était commun au canton de Faventia et à cette partie de la Gaule Cisalpine qui est aujourd’hui comprise dans le Picénum. On ne peut donc mettre en doute la fertilité des vignes de ce temps-là. Mais, pour parler de notre époque, la contrée de Nomentum n’est-elle pas célèbre par la haute réputation dont elle jouit, et surtout la partie que possède Sénèque, homme d’un grand génie et d’une science profonde, dans les terres duquel il est reconnu que chaque jugère de vignes rend ordinairement huit culléus de vin ? On a regardé comme un prodige ce qui est arrivé dans nos terres de Cérétan, où un pied de vigne te donna, Silvinus, plus de deux mille grappes ; chez moi, quatre-vingts ceps, greffés depuis deux ans, emplirent sept culléus, les jeunes vignes donnèrent cent amphores par jugère. Et les prés, les pâturages et les bois passent pour être d’un grand produit, quand ils rapportent cent sesterces par jugère à leur maître. Quant au blé, dans la majeure partie de l’Italie, nous pouvons à peine citer qu’il ait rendu le quart de ce revenu. Pourquoi donc la culture de la vigne est-elle décriée ? Grécinus dit que ce n’est point par la faute de cette plante, mais bien par celle des hommes : d’abord, parce que personne n’apporte assez de soin à choisir ses plants, et que la plupart des vignerons composent leurs vignobles de

variétés détestables ; ensuite parce qu’ils ne cultivent pas leurs plants de manière à les fortifier avant tout, à leur faire jeter de vigoureux sarments qui puissent résister au feu des étés, et parce que, enfin, si le hasard veut que le plant vienne à bien, ils ne le soignent qu’avec négligence. D’abord, ils pensent que peu importe quel lieu sera mis en vignoble ; ils vont même jusqu’à lui consacrer la plus mauvaise partie de leurs champs, comme si le terrain qui ne peut recevoir rien autre chose était le seul qui convînt aux vignes. Ils ne se donnent pas même la peine d’étudier la manière de les planter, ou, s’ils la connaissent, ils n’en tiennent aucun compte ; il est rare qu’ils dotent leur vignoble des instruments nécessaires à sa culture ; et il en résulte beaucoup plus de travail, et par conséquent non moins de dépenses pour le propriétaire. La plupart s’attachent à obtenir tout de suite une abondante récolte, ne songent pas à l’avenir ; et, comme s’ils n’avaient qu’un jour à vivre, ils épuisent le cep, et, sans penser à leur postérité, ils le surchargent de sarments à fruit. Quand ils ont commis toutes ces fautes, ou du moins le plus grand nombre, pour rien au monde ils n’avoueraient leurs torts, et se plaignent que leur vignoble ne répond pas aux soins qu’ils lui donnent, quand ils l’ont perdu soit par avarice, soit par ignorance, soit par négligence. Or, s’il est reconnu que ceux qui ont uni l’activité, aux connaissances acquises, recueillent par jugère, non pas quarante ou au moins trente amphores de vin, comme j’estime qu’on peut le faire, mais vingt, selon le calcul de Grécinus, qui est loin d’être exagéré, ces cultivateurs n’accroîtront-ils pas plus facilement leur patrimoine que ceux qui s’attachent à leurs foins et à leurs légumes ? Grécinus ne se trompe pas en cela, puisque, en

exact calculateur, il reconnaît, tout compte établi, que la culture des vignobles est la plus favorable de toutes à l’intérêt du père de famille. Quoique les vignes exigent de très fortes dépenses, un vigneron suffit pour en cultiver sept jugères. On croit généralement qu’un esclave acheté à bas prix ou choisi parmi les criminels que l’on vend à l’encan, peut remplir convenablement cet emploi ; pour moi, différant du plus grand nombre, je crois qu’avant tout il faut s’assurer d’un vigneron habile. L’eût-on acheté sept à huit mille sesterces ; une étendue de sept jugères en eût-elle coûté autant ; fallût-il paver deux mille sesterces les ceps de chaque jugère avec leurs accessoires, c’est-à-dire les échalas et les liens : la dépense ne s’élèverait encore qu’à vingt-neuf mille sesterces. Si, à cette somme, on ajoute trois mille quatre cent quatre-vingts sesterces d’intérêts, à six pour cent, pour les deux années pendant lesquelles les vignes, comme dans leur enfance, ne produisent rien encore, c’est donc au total, tant en premières dépenses qu’en intérêts, une somme de trente-deux mille quatre cent quatre-vingts sesterces. Cela posé, si le cultivateur agit, à l’égard de ses vignes, comme l’usurier envers son débiteur, de manière qu’il constitue à perpétuité l’intérêt de six pour cent dont nous venons de parler, il doit toucher annuellement dix-neuf cent cinquante sesterces : compte qui rend supérieur le revenu des sept jugères, selon l’opinion de Grécinus, à l’intérêt des trente-deux mille quatre cent quatre-vingts sesterces. Au surplus, les vignes, fussent-elles de la plus mauvaise qualité, produiront pourtant, si on les cultive, un culléus

de vin par jugère. Or, quarante urnes de vin se vendent trois cents sesterces, au plus bas prix du marché ; sept culléus produiront deux mille cent sesterces : c’est donc, au total, une somme plus forte que celle de l’intérêt à six pour cent. Or, ce calcul, tel que nous le posons, est celui sur lequel Grécinus fonde son raisonnement. Quant à nous, nous sommes d’avis qu’il faut arracher les vignes dont chaque jugère produit moins de trois culléus. Nous avons jusqu’ici établi notre compte comme s’il n’y avait aucun profit à retirer des marcottes du champ que l’on cultivera à la houe ; produit qui seul peut pourtant, par sa vente, balancer le prix d’achat du terrain, pourvu que ce soit en Italie, et non dans les provinces. C’est ce qui sera évident pour quiconque voudra examiner ma méthode et celle de Julius Atticus. Je plante entre les lignes de ceps vingt mille marcottes par jugère ; Atticus en plante quatre mille de moins que moi. Sa pratique, fût-elle préférable à la mienne, il n’y a pas de terrain, quelque ingrat qu’il soit, qui ne rendît une somme plus considérable que celle qu’il a fallu pour l’acquérir. Qu’on suppose même que, par la négligence du vigneron, six mille de ces plants viennent à périr, les dix mille qui survivront trouveront facilement un acheteur qui les payera trois mille sesterces, et qui aura encore un bénéfice sur ce marché. Cette somme est d’un tiers plus forte que les deux mille sesterces qui, comme nous l’avons dit plus haut, sont le prix d’un jugère de vignes. J’en suis même venu, par mes soins, à faire payer volontiers par les cultivateurs, six cents sesterces chaque millier de mes marcottes. A la vérité, d’autres personnes n’auraient pas le même avantage que moi ; car on aurait peine à croire quelle est l’abondance de vin que je recueille sur mon vignoble, qui pourtant est de petite étendue. C’est ce que vous avez vu vous-même, Silvinus. J’ai eu soin de ne supposer aux marcottes qu’un prix

médiocre et commun, afin d’amener plus promptement et sans contestation à mon avis ceux qui, faute de le connaître, n’osent s’adonner à ce genre de culture. Ce revenu de marcottes obtenues par le travail de la houe, doit donc, ainsi que l’espoir des vendanges, nous déterminer à la plantation des vignes. Nous venons de prouver qu’il est raisonnable d’en planter, nous allons maintenant donner des préceptes pour leur culture.

Ce que doit observer celui qui crée un vignoble.[modifier]

IV. Le cultivateur qui veut établir un vignoble, ne doit se fier, pour l’achat de ses marcottes, à personne plus qu’à lui-même. Il ne cultivera que l’espèce de ceps qu’il a déjà éprouvée chez lui, et en fera une pépinière d’où il tirera le plant nécessaire pour garnir son champ. Les espèces qui sont apportées de diverses contrées lointaines se familiarisent plus difficilement avec notre sol que celles qui sont nées dans le pays et, comme tout étranger, redoutent les changements de climat et de lieu. On ne saurait compter avec certitude sur la bonté de leur produit, car rien ne prouve que le cultivateur qui les a plantées en a soigneusement examiné l’espèce et éprouvé la bonté. C’est pourquoi l’espace de deux ans ne nous semble pas trop long pour s’assurer que le plant qu’on veut transplanter mérite les soins que cette opération réclame, puisqu’il importe tant, comme je l’ai dit, de ne mettre en terre que des espèces d’une excellente nature. Ensuite on ne perdra pas de vue qu’il faut mettre le plus grand soin dans le choix du lieu qu’occuperont les

vignes. Quand oit l’aura déterminé, il ne faut rien épargner pour le remuer à la houe ; puis ne pas déployer moins d’attention pour mettre le plant dans la terre, et, quand il y sera convenablement établi, le cultiver avec une activité infatigable. Tous ces soins sont comme la base et la colonne sur lesquelles repose le capital engagé, et c’est dans leur accomplissement que se trouve résolue la question de savoir si le père de famille a eu plus de raison de confier son argent à la terre que d’en tirer parti sans se fatiguer. Je vais maintenant développer, chacun dans son ordre, tous les enseignements que je viens de donner.

En quel terrain et comment doit être établie une pépinière de vignes.[modifier]

V. La pépinière ne doit être établie, ni dans un sol maigre, ni dans une terre humide ; mais dans un fonds succulent, et plutôt médiocre que gras, quoi qu’en aient dit presque tous les auteurs, qui préfèrent pour cette, culture le meilleur des terrains : ce qui ne me semble nullement conforme aux intérêts des cultivateurs. A la vérité, les plants déposés dans une terre féconde y prennent promptement et poussent avec vigueur ; mais si, ayant acquis assez de racines, on les transfère dans un terrain moins bon, ils se rabougrissent et ne peuvent plus croître. Un habile cultivateur transplantera donc plutôt d’une mauvaise terre dans une meilleure, que d’une bonne dans une inférieure en qualité. C’est pourquoi, dans le choix de la pépinière, la médiocrité est ce qui convient le mieux, puisqu’elle est placée précisément entre le bien et le mal. Si la nécessité oblige, par la suite, de mettre en terrain maigre les marcottes qui doivent être transplantées, elles n’éprouveront pas une différence notable en passant d’un sol médiocre dans un plus mauvais ; si, au contraire, on les plante dans une terre plus grasse, elles croîtront plus vite en raison de

cette fertilité. Au surplus, il n’est pas raisonnable d’établir une pépinière de vignes dans une terre tout à fait maigre, puisque la majeure partie des marcottes y dépérit, et que ce qui survit n’est que tardivement propre à la transplantation. C’est donc un sol médiocre et modérément sec qui convient le mieux à la pépinière. Avant tout il doit être foui avec la houe à deux dents, qui pénétrera jusqu’à deux pieds et demi et retournera la terre ; ensuite on ménagera des espaces de trois pieds pour recevoir les marcottes, et l’on placera bien alignées six cents marcottes, qui occuperont un espace de deux cent quarante pieds. A ce compte, la totalité du jugère emploiera vingt-quatre mille plants. Mais, avant ce travail, il faut examiner et choisir les crocettes : car, ainsi que je l’ai souvent répété, le point fondamental de l’opération est l’emploi de la variété de vignes reconnue la plus parfaite.

Quel doit être le sarment à propager, et sur quelle partie de la vigne il doit être cueilli.[modifier]

VI. Il y a deux choses à considérer dans le choix du plant : il ne suffit pas que la mère à laquelle on emprunte la race soit féconde, on doit être guidé par un motif plus délicat qui fera prendre sur les parties du cep les rameaux producteurs, et parmi ceux-là les plus fertile. Or, on ne doit pas considérer comme féconde la vigne dont on recherche la progéniture, par cela seul qu’elle produit beaucoup de grappes : car cette abondance peut provenir, ou de l’étendue du cep ou de la multiplicité de ses sarments ; on ne pourra pas dire néanmoins qu’une vigne est fertile lorsqu’elle ne présente qu’une grappe sur chacun de ses rameaux : mais si chacun d’eux est chargé de plusieurs raisins, si sur le bois nombreux chaque bourgeon fructifie, si enfin il sort du tronc des sarments qui donnent quelques fruits, et si les rejetons

des pampres eux-mêmes produisent beaucoup, on peut sans hésiter préférer cette vigne pour y cueillir des marcottes. La marcotte est un jeune sarment né sur un scion de l’année précédente : on la nomme mailleton, parce que la partie du vieux bois qu’on laisse de chaque côté lorsqu’on l’en détache, présente l’apparence d’un petit maillet. Nous pensons que, sur une vigne très féconde, il faut choisir les marcottes à toutes les époques où on la taille ; on les enfoncera soigneusement en terre médiocrement humide, mais non marécageuse, de manière que trois ou quatre de leurs bourgeons s’élèvent au-dessus du sol. Il est, au reste, bien entendu que la vigne mère ne doit pas être sujette à perdre sa fleur, ni produire des grains qui ne se développent qu’avec peine et qui mûrissent avant ou après l’époque convenable : car, dans le premier cas, ils sont dévorés par les oiseaux ; dans le second, ils ont à souffrir des intempéries de l’arrière-saison. Une seule vendange ne suffit pas pour prouver les qualités de la vigne, car il peut arriver qu’un cep naturellement infécond produise beaucoup une fois, soit parce que le temps lui a été complètement favorable, soit par d’autres causes. Au contraire, on ne doit avoir aucun doute sur la fécondité d’une vigne dont les sarments ont justifié de leur bonne nature par plusieurs années consécutives d’excellente production. Toutefois, il n’est pas nécessaire de prolonger les expériences au delà de quatre ans : cet espace de temps, en effet, suffit pour constater la bonté des plants, parce que le soleil, dans cette période, revient aux mêmes signes du zodiaque par lesquels il avait commencé son cours. Les observateurs des mouvements célestes appellent apocatastase cet espace de temps qui embrasse mille quatre cent soixante et un jours.

Comment on s’assure de la fécondité d’une vigne.[modifier]

VII. Je suis certain, P. Silvinus, que depuis longtemps vous demandez tout bas à quelle espèce appartient telle vigne féconde que nous mettons tant de soin à signaler, et si elle ne serait pas une de celles qui vulgairement ne sont pas considérées comme très productives. Beaucoup de personnes, en effet, donnent de grands éloges soit à la biturique, soit à la spionie, soit à la royale, soit à l’arcelaque. Nous aussi nous ne leur refusons pas notre suffrage : car elles produisent beaucoup de vin ; mais nous croyons plus à propos de conseiller la plantation de ces cépages qui, tout en ne donnant pas moins de fruit que les précédents, ont encore l’avantage d’une saveur distinguée, comme les aminées, ou, tout au moins, celles qui approchent de ce goût. Je sais bien que presque tous les vignerons sont d’une opinion opposée à la nôtre, opinion invétérée qui a longtemps prévalu contre ces aminées qui passent pour être affectées d’une stérilité, native inhérente à leur espèce. C’est ce qui nous détermine à remonter plus haut, pour y trouver un grand nombre d’exemples confirmatifs de notre sentiment, qui n’a manqué de l’évidence lumineuse de la vérité que parce qu’il a été condamné par la négligence et par le défaut de jugement des vignerons, et obscurci par les ténèbres de leur ignorance. En conséquence, il ne nous paraît pas hors de propos de revenir aux considérations qui nous semblent propres à faire cesser cette erreur publique.

Quelle est la qualité que l’on doit considérer dans le sol destiné aux vignes.[modifier]

VIII. Pour peu que nous voulions, P. Silvinus, examiner avec toute la perspicacité de l’esprit la nature des choses, nous trouverons qu’elle a imposé la même loi de fécondité aux végétaux, ainsi qu’aux hommes et

aux autres animaux, et qu’elle n’a point départi à quelques nations ni à quelques pays certains privilèges, pour priver les autres de semblables avantages. La nature accorde la faculté de produire beaucoup d’enfants à quelques peuples, tels que les Égyptiens et les Africains, chez lesquels les doubles enfantements sont communs et presque habituels ; mais, en Italie, elle a voulu que deux mères d’Albe, de la famille des Curiaces, missent au monde, par l’effet d’une fécondité remarquable, chacune trois enfants d’une même couche. Elle a favorisé la Germanie d’armées dont les soldats sont de la plus haute taille ; mais elle n’a pas totalement privé les autres nations d’hommes de haute stature ; car M. Tullius Cicéron nous atteste que Névius Pollion, citoyen romain, était d’un pied plus haut que les hommes les plus grands. Récemment même, nous avons pu remarquer dans l’éclat de la pompe des jeux du Cirque un homme, appartenant à la nation juive, dont la hauteur excédait celle du Germain le plus grand. Je passe aux bestiaux. Mévanie est citée pour la taille extraordinaire de ses boeufs, la Ligurie pour la petitesse des siens ; et cependant on voit quelquefois de petits bœufs à Mévanie et de grands en Ligurie. L’Inde a acquis un juste renom pour la grosseur prodigieuse de ses animaux sauvages ; mais qui niera que l’Italie ne puisse produire de ces bêtes vraiment colossales, puisque nous voyons dans les murs de Rome des éléphants qui y sont nés. Je reviens aux variétés des productions de la terre. On assure que la Mysie et la Libye abondent en fécondes moissons ; et cependant les champs de l’Apulie et de la Campanie ne manquent pas de riches récoltes. Tmole et Coryce, dit-on, produisent beaucoup de safran ; la Judée et l’Arabie, beaucoup de parfums précieux : mais notre ville n’est pas dépourvue des plantes qui les fournissent, puisque déjà, dans plusieurs quartiers de Rome, nous

voyons le cannellier se couvrir de feuilles ainsi que l’arbre qui porte l’encens, et nos jardins embellis par les fleurs de la myrrhe et du safran. Ces exemples nous prouvent sans doute que l’Italie répond très bien aux soins des mortels, puisque, au moyen d’une culture bien entendue, on l’a habituée à porter les productions de presque tout l’univers. Nous ne devons donc pas douter du succès de fruits qui, véritablement indigènes, sont particuliers à notre sol et y croissent presque naturellement. II est reconnu aussi que parmi toutes les vignes que supporte la terre, celles de Massique, de Sorrente et d’Albe tiennent le premier rang parmi celles qui sont renommées parla qualité de leur vin.

Comment on rend les aminées fécondes.[modifier]

IX. On pourrait désirer peut-être plus de fécondité à nos vignes ; mais l’industrie du cultivateur aidera à l’obtenir : car si, comme je l’ai dit plus haut, la nature, cette excellente mère de toutes choses, a doté chaque nation et chaque contrée de dons qui leur sont propres, sans pourtant priver les autres de semblables avantages, pourquoi douterions-nous qu’elle eût suivi la même loi en ce qui concerne les vignes ? Elle a voulu que quelques-unes de leurs variétés fussent plus particulièrement fécondes, telles que la biturique, ou la royale, et cependant elle n’a pas rendu l’aminée tellement stérile, que, sur plusieurs milliers de ses ceps, on n’en trouvât pas même un petit nombre de productifs, comme on a vu, dans l’espèce humaine, en Italie, ces deux sœurs albaines. Cette assertion vraisemblable se trouve confirmée par l’expérience, puisque, dans le territoire d’Ardée, qui a été longtemps en notre possession, dans le Carséolan et dans le pays d’Albe, nous avons remarqué des vignes de l’espèce aminée, peu nombreuses à la vérité, mais tellement fertiles, que chaque cep attaché au joug donnait trois urnes de vin, et en treille dix amphores.

Cette fécondité dans les aminées ne doit point paraître incroyable ; car comment Terentius Varron, et avant lui M. Caton, auraient-ils pu affirmer que chaque jugère de vignoble rendait aux anciens cultivateurs six cents urnes de vin, si les aminées, qui étaient presque les seules vignes connues alors, eussent été stériles ? à moins que nous n’admettions qu’ils ont cultivé les bituriques et les royales, qui ne nous sont connues que depuis fort peu de temps et qui nous viennent, comme chacun sait, de contrées lointaines : ce qui n’est pas admissible, puisque nous regardons généralement encore aujourd’hui les aminées comme les plus anciennes de nos vignes. Si quelqu’un donc, après l’expérience de plusieurs vendanges, après avoir remarqué des aminées telles que celles que j’ai citées plus haut comme ayant été ma propriété, en tire les mailletons les plus féconds, il pourra comme moi obtenir des vignes généreuses et très productives. Car il est certain que la nature a voulu que les enfants ressemblassent à leur mère ; et c’est ce qui a fait dire à ce berger des Bucoliques : « Je savais que, comme les jeunes chiens sont semblables à la chienne, de même les chevreaux le sont aux chèvre. " Aussi les amateurs des combats sacrés conservent avec une scrupuleuse attention la race des coursiers rapides qui traînent les chars, et nourrissent l’espoir de victoires futures en propageant l’espèce de leurs généreux animaux. Nous aussi, par la même raison, comme pour les cavales qui ont remporté le prix aux jeux Olympiques, nous fondons l’espérance d’une large vendange sur un choix bien fait des marcottes des plus fécondes aminées. Il ne faut point s’effrayer du temps éloigné où l’

on pourra recueillir le fruit de ses travaux ; car on n’a d’autre retard à éprouver que celui que demande l’observation du cep : une fois la fécondité de la vigne constatée, on l’aura bientôt multipliée à l’infini par le moyen de la greffe. C’est un fait, Publius Silvinus, dont vous pouvez, plus que tout autre, rendre témoignage, puisque vous vous rappelez parfaitement que, dans l’espace de deux ans, au moyen de greffes prises sur une vigne précoce que vous possédez dans le Cérétan, j’ai peuplé deux jugères de vignes. Je vous laisse à penser ce que, dans le même espace de temps, ces deux jugères pourraient donner de greffes, puisqu’un seul cep a suffi polir les planter ? Si donc, comme je l’ai dit, nous ne leur refusons ni le travail, ni les soins qu’elles exigent, nous pourrons facilement, en usant des moyens que j’ai indiqués, former des vignes de l’espèce aminée aussi fécondes que le sont les bituriques et les royales. Il sera seulement nécessaire d’observer, pour la transplantation, l’état du climat, du lieu et de la vigne même pour la mettre dans des conditions semblables ; car souvent un cep dégénère si les qualités du sol et de l’air ne lui conviennent pas, ou si on le tire d’auprès d’un arbre pour l’attacher à un joug. C’est pourquoi il faut la transférer d’un lieu froid dans un lieu froid, d’un lieu chaud dans un semblable, d’un vignoble dans un autre de même nature. Cependant l’espèce aminée supporte plus facilement la transition du froid au chaud que celle du chaud au froid. En effet, toute espèce de vigne, surtout celle dont nous venons de parler, aime naturellement mieux la chaleur que le froid. La qualité du sol est une chose non moins importante, et l’on doit toujours transférer le plant d’une terre maigre ou médiocre dans un meilleur fonds ; car la plante accoutumée à vivre dans un terrain gras, ne peut se faire à un terrain maigre, à moins qu’on ne le fume très souvent.

Après avoir ainsi traité du soin qu’en général il faut apporter au choix des marcottes, nous allons prescrire spécialement comment on doit les choisir, non seulement dans une vigne très féconde, mais encore dans sa partie la plus fertile.

Sur quelle partie de la vigne on doit choisir son plant.[modifier]

X. Les marcottes les plus fertiles ne sont pas, comme l’indiquent les anciens auteurs, l’extrémité de ce qu’on appelle la tête de la vigne, c’est-à-dire la pointe du rameau et sa partie la plus allongée : car c’est encore là un point sur lequel se trompent les agriculteurs. La première cause de leur erreur est l’apparence et le nombre des grappes qui se font remarquer ordinairement sur un sarment très prolongé. Cette apparence pourtant ne doit pas nous tromper : cet effet est dû non pas à la fertilité native du jet, mais bien à l’avantage de sa position, parce que toute la sève et la nourriture que fournit le sol traversent les autres parties de l’arbre jusqu’à ce qu’elles soient parvenues à son extrémité. Par une aspiration naturelle, tout aliment des végétaux, comme une espèce d’âme, est porté à leur point le plus élevé par la moelle du tronc, comme par le siphon que les machinistes appellent diabète ; et quand cet aliment est parvenu à la cime, il s’y arrête et s’y élabore. C’est pourquoi les pousses les plus vigoureuses se trouvent ou à la tête de la vigne, ou à son pied dans le voisinage des racines. Ces sarments que produit un bois dur sont estimés par une double raison : et parce quils sont dépourvus de fruit et parce que, plus rapprochés du sol, ils en ont reçu pour nourriture un suc plus parfait et plus pur. Les autres, au contraire, sont féconds et vigoureux, parce qu’ils proviennent d’une partie tendre et se sont approprié toute la nourriture qui, comme je l’ai dit, leur est parvenue. Les intermédiaires sont les plus maigres, parce que la sève, interceptée

d’une part, et attirée d’une autre, ne fait que les traverser. Il ne faut donc pas considérer comme fécond, quoiqu’il présente beaucoup de fruits, le jet le plus élevé, puisque à la faveur de sa position il est forcé de fructifier ; mais bien le sarment, qui, placé vers le milieu de la vigne, produit malgré sa position désavantageuse et prouve sa bonne qualité par le nombre de ses fruits. Ce jet transféré dégénère rarement, parce qu’il passe alors d’une condition pire dans une condition meilleure. En effet, soit qu’on le plante en terre bien remuée, soit qu’on l’emploie comme greffe, il se rassasie d’aliments plus abondants qu’auparavant, puisqu’alors il n’en avait pas une quantité suffisante. En conséquence nous ne négligerons pas de choisir nos marcottes sur les points dont nous avons parlé et que les paysans appellent épaulés, après toutefois avoir constaté qu’ils ont produit convenablement des fruits. S’il en était autrement, quoiqu’ils proviennent d’une partie estimable de la vigne, nous ne pensons pas qu’ils puissent, par cela seulement, donner de la fécondité au plant. Aussi doit-on regarder comme erronée l’opinion de ces agriculteurs qui croient qu’il n’importe pas que le sarment ait fourni peu ou beaucoup de raisins, pourvu qu’il soit cueilli sur une vigne fertile et non sur cette partie dure de son tronc qu’ils appellent pampinaire. Au surplus, cette opinion provient de l’ignorance des vignerons qui choisissent les marcottes, et il en résulte que leurs vignes sont d’abord peu productives et ensuite deviennent tout à fait stériles. Quel est celui qui, en effet, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, a prescrit au cultivateur chargé de choisir des marcottes, ce que nous venons de rapporter ? Bien plus, ne charge-t-on pas de ce soin l’homme le plus incapable, et celui qui n’est propre à aucune autre besogne ? Aussi, d’après cette coutume, les gens les plus inhabiles, et même les plus infirmes, s’arrogent-ils une

mission si importante ; car, comme je l’ai dit, on la juge tout au plus digne de l’homme le plus inutile et qui ne peut exécuter aucun autre travail. Cet homme même s’il se connaît un peu au choix des marcottes, en raison de sa faiblesse même, dissimule ce qu’il sait ou même s’en défend ; et, pourvu qu’il puisse compléter le nombre de mailletons que le fermier lui aura ordonné de choisir, il n’emploie ni soin ni conscience : il n’a pour objet que d’accomplir sa tâche ; ce qui lui est d’autant plus facile que, pour toute instruction et pour toute mission, il n’a reçu de ses maîtres que l’ordre de prendre des marcottes sur toutes les parties de la vigne, pourvu qu’il n’arrache point les jets sortis du bois dur. Nous, au contraire, ayant d’abord suivi les conseils de la raison et éclairés par une longue expérience, nous ne choisissons pas d’autres sujets de propagation, et nous ne croyons pas qu’il y en ait d’autres féconds, que les rameaux qui, placés sur un point propre à la reproduction, y ont déjà porté des fruits ; car pour ceux qui ont poussé vigoureusement sur un point stérile, et se montrent robustes sans produire, ils n’offrent qu’une trompeuse apparence de fécondité, et ne possèdent aucune puissance génératrice. La raison nous avertit que notre assertion est hors de doute, si nous admettons que, de même que chaque membre a son emploi spécial dans nos corps, de même les différentes parties des plantes à fruits ont chacune leur fonction à remplir. Ne voyons-nous pas que l’âme a été soufflée dans l’homme comme le conducteur et le guide de ses membres ; que les sens lui ont été accordés pour discerner les objets par le tact, l’odorat, l’ouïe et la vue ; que les pieds lui ont été donnés pour qu’il marchât, les bras pour qu’il saisît ; et, pour ne point parler plus qu’il ne convient de toutes les fonctions qui sont du ministère de l’homme, bornons-nous à dire que les oreilles ne peuvent faire ce qui est du ressort des yeux, ni les

yeux ce qui appartient aux oreilles, et que la puissance génératrice n’a été concédée ni aux mains ni aux pieds : faculté que le père de l’univers a voulu, pour la dérober à la connaissance des hommes, cacher dans l’intérieur du ventre. Ainsi, l’éternel créateur de toutes choses, doué d’une raison divine, a cru devoir mêler les éléments sacrés de l’intelligence avec les rudiments terrestres du corps, et composer la forme d’une machine animée, comme s’il eût voulu mettre les mystères de l’être matériel dans un lieu secret et couvert. C’est d’après la même loi qu’il a donné naissance aux animaux et aux plantes ; c’est ainsi qu’il a distingué les variétés des vignes. En effet, la mère et l’auteur de ces créations, la nature, a jeté les racines de la vigne comme une certaine base, afin qu’elle s’appuyât sur ces organes comme sur des pieds ; elle a ensuite placé le tronc au-dessus, comme la stature et la contenance d’un corps ; elle a étendu les rameaux comme des bras ; elle en a fait jaillir, pour représenter des mains, les pampres et les menues branches ; elle a doté de fruits les unes, et n’a revêtu les autres que de feuilles pour protéger et mettre en sûreté leurs productions. Parmi ces membres, si nous ne choisissons pas, comme nous l’avons dit ci-dessus, ceux qui sont destinés à la procréation et à la conception, mais seulement ceux qui leur servent d’abris et d’ombrages, et qui sont stériles, nous travaillons pour nous procurer de l’ombre et non de la vendange Que faut-il conclure ? Pourquoi le pampre, s’il n’est pas tiré du tronc, mais des jeunes pousses, sera-t-il sans vertu, et même sera-t-il condamné par nous comme devant rester toujours stérile ? Tout à l’heure, il résultait de notre discussion qu’un office particulier était attribué à chaque partie du corps et ne convenait qu’à elle : ainsi la faculté d’être féconde appartient à la marcotte née dans une partie favorable, lors même qu’elle ne donne pas de fruits.

Je ne disconviens pas que mon argumentation repose sur cette comparaison ; je déclare toutefois positivement qu’une branche, quoiqu’elle ait crû sur un point fécond, ne possède pas la puissance fécondante si elle ne donne pas de fruit. Cette conclusion n’est pas en opposition avec le sentiment que j’ai énoncé : s’il est évident que quelques hommes ne peuvent engendrer, quoiqu’ils soient bien pourvus de tous leurs membres, est-il donc incroyable qu’une branche, quoique née sur un point fécond, ne puisse pas produire ? Pour revenir aux usages des agriculteurs, je dirai qu’ils donnent le nom de spadons aux sarments qui n’ont rien produit : ce qu’ils ne feraient pas, s’ils ne les soupçonnaient inhabiles à la fructification. C’est cette dénomination qui m’a fourni le motif de ne pas choisir pour marcottes, quoique nés sur un point très bon, des sarments qui n’auraient pas offert de fruits, sachant fort bien, au reste, qu’ils n’étaient pas tout à fait affectés de stérilité. J’avoue même que les pampinaires aussi, quoique sortis du tronc, acquièrent au bout d’un an la propriété d’être féconds, et que c’est pour cela qu’on les rabat en coursons, afin qu’ils donnent du fruit. J’ai découvert toutefois que la cause de cette production n’est pas tant le fait du courson qu’un don maternel : car, comme il est adhérent au tronc, qui, de sa nature, est fécond, il participe aux aliments de la tige maternelle et aux causes d’une production fertile, et, comme fortifié par un sein nourricier, il s’habitue peu à peu à porter des fruits ; mais si, privé d’une certaine puberté naturelle, arraché au tronc avant le temps et la maturité, ce sarment est confié à la terre ou greffé sur un sujet préparé à cet effet, resté comme dans l’âge d’enfance, inhabile même au coït, et plus encore à la conception, il perd totalement, ou au moins il ne possède que faiblement la fonce de procréer. C’est pourquoi je

suis surtout d’avis qu’on doit apporter beaucoup de soin dans le choix des marcottes, en prenant, dans la partie féconde de la vigne, des sarments dont l’abondance des fruits soit un gage de leur fertilité future. Ne nous contentons pas toutefois de ces rameaux qui ont donné chacun une grappe : préférons surtout ceux qui se distinguent par de nombreuses productions. Ne donnerions-nous pas des éloges au berger qui s’appliquerait à propager la race des brebis qui auraient mis bas deux agneaux à la fois, et au chevrier multipliant l’espèce de chèvres qui se recommanderaient par l’enfantement simultané de trois chevreaux ? C’est parce que nous pensons que presque toujours la lignée répond à la fécondité de ses parents. Suivons donc aussi cette méthode pour les vignes, et d’autant plus scrupuleusement que nous avons éprouvé que, par une certaine dépravation naturelle, les graines tendent à la dégénérescence, quoiqu’avant été choisies avec soin. C’est ce que le poëte veut nous faire entendre, comme si nous fermions l’oreille à la voix de la vérité : « J’ai vu des semences choisies avec attention, scrupuleusement examinées, qui finissaient par dégénérer, si la sagesse humaine n’employait pas sa main à rechercher tous les ans les plus parfaites. Ainsi les destins ont voulu que toutes choses se détériorassent, et que, déchues, elles allassent en rétrogradant. » Ce qu’il faut comprendre comme n’ayant pas été dit seulement pour les graines des légumes, mais pour toutes celles qui sont du domaine de l’agriculture. Si de longues observations nous ont fait découvrir, et cette découverte n’est pas chimérique, que telle marcotte qui avait porté quatre raisins, coupée et mise en terre, dégénère tellement de la fécondité maternelle, qu’elle n’en produit plus que deux et même qu’un seul : à

plus forte raison ne devons-nous pas croire que le sarment qui, attaché à sa mère, ne portait que deux grappes ou même une seule, déclinera aussi, puisque souvent les plus productifs redoutent le déplacement ? Je déclare hautement que je suis plutôt le démonstrateur que l’inventeur de la méthode que je propose, de peur que l’on ne pense que je veuille priver nos pères d’une louange qu’ils ont méritée : car il n’est pas douteux que telle fut leur opinion, quoiqu’elle n’ait été consignée clairs aucun écrit, si ce n’est dans les vers de Virgile que nous avons cités, et encore ses préceptes semblent-ils ne s’appliquer qu’à la graine des légumes. Pourquoi nos ancêtres auraient-ils rejeté le sarment issu du tronc, ou même la flèche coupée sur une marcotte féconde qu’ils avaient eux-mêmes reconnue productive, s’ils eussent cru que le point d’où ils détachaient ces marcottes était chose indifférente ? Maintenant nous estimons qu’ils ne doutaient pas que la puissance fécondante résidât dans certaines parties comme dans des membres particuliers : c’est pourquoi ils condamnaient prudemment la pampinaire et la flèche comme impropres à la plantation. S’il en est ainsi, il n’est pas douteux qu’à plus forte raison ils improuvaient beaucoup plus ce sarment qui, né sur un point fécond, n’avait pas donné de fruit : car s’ils blâmaient la flèche, c’est-à-dire l’extrémité supérieure du sarment, lors même qu’elle faisait partie d’un rameau productif, à plus forte raison devons-nous penser qu’ils n’admettaient pas, s’il était stérile, le jet issu d’une partie fertile de la vigne : à moins toutefois (ce qui serait absurde) qu’ils n’eussent cru que ce rameau, coupé, détaché de sa tige et privé des aliments maternels, fût devenu fécond, lui qui ne l’était pas, secondé par sa mère. J’en ai dit peut-être plus qu’il ne convenait pour défendre ; la cause de la vérité ; mais trop peu, sans

doute, pour détruire l’opinion déplorablement erronée et invétérée des cultivateurs.

Quelles qualités on doit considérer dans le terrain destiné au vignoble.[modifier]

XI. Maintenant je vais reprendre la discussion dans l’ordre que je me suis proposé. Le travail de la houe suit les soins à prendre pour le choix des marcottes, après toutefois qu’on a eu constaté la qualité du terrain : car il n’est pas douteux qu’elle contribue puissamment à la bonté et à l’abondance des productions. Avant tout examen, nous regardons comme le mieux à faire, de choisir, si on le peut, un champ en friche, préférablement à celui qui aurait porté des moissons ou des arbres mariés aux vignes : car tous les auteurs s’accordent en ce point, que, les terres qui ont été longtemps en vignobles sont les plus mauvaises pour la culture de vignes nouvelles : en effet, le sous-sol est sillonné d’une foule de racines, et comme embarrassé dans un réseau ; en outre, il n’a pas eu le temps de perdre cette humeur âcre et cette carie de vétusté, poisons qui engourdissent la terre et la rendent inerte. Par ces motifs, il faut, de préférence à tout autre, choisir un champ sauvage, qui, fût-il hérissé de broussailles et d’arbres, en sera facilement nettoyé ; car toute plante qui vient spontanément n’implante pas fortement ni à fond ses racines, mais les disperse et les prolonge à la surface du terrain, où il est aisé de les couper avec le fer, de les extirper, d’arracher avec le râteau le peu qui en reste, de l’amonceler pour qu’il fermente, et de l’enfouir en compost. Si l’on n’avait pas à sa disposition un terrain en friche, le sol qui en approcherait le plus serait celui où n’existerait aucun arbre. Dans le cas où l’on

n’aurait pu se procurer un tel emplacement, il faut destiner au vignoble, ou un verger où les arbres soient très peu nombreux, ou un massif d’oliviers auxquels la vigne n’aura pas été mariée. Le plus mauvais terrain serait, comme je l’ai dit, un vignoble en culture habituelle. Quand la nécessité contraint de l’employer, il faut commencer par extirper ce qui reste des anciennes vignes ; ensuite on fumera tout ce fonds avec du fumier sec, ou, si l’on n’en a pas, avec tout autre, mais très récent ; on retournera le sol, on amènera à sa surface, avec le plus grand soin, les racines arrachées, et on les y réduira en cendres. Alors on couvrira largement, ou de vieux fumier, parce qu’il n’engendre pas d’herbes, ou de terreau pris sous les buissons, ce terrain qui aura été préalablement bien travaillé à la houe. Quand on a des terres en friche dégarnies d’arbres, il faut, avant d’y enfoncer la houe, examiner si la terre est ou n’est pas propre à la culture des arbrisseaux : c’est ce que l’on découvre, sans la moindre difficulté, par les végétaux qu’elle a spontanément produits. Il n’y a pas, en effet, de terrain si dépourvu de broussailles qu’il n’y pousse quelques jets d’arbres, tels que poiriers sauvages, prunelliers ou ronces : quoique ce ne soient que des espèces d’épines, elles y viennent ordinairement fortes, pleines de vie et chargées de fruits. En conséquence, si nous voyons que ces plants ne sont ni rabougris ni galeux, mais élancés, luisants, bien portants et couverts de fruits, nous comprendrons que la terre qui les produit convient à la culture des arbrisseaux. Outre ces observations qui s’appliquent à toutes les espèces d’arbrisseaux, il faut, s’il s’agit particulièrement de la vigne, examiner, je le répète, si la terre est facile à travailler, médiocrement friable, et semblable a celle que nous avons dit s’appeler pulle ; non pas qu’elle soit seule propre aux vignobles,

mais parce que c’est celle qui leur est le plus favorable. Quel agriculteur, quelque mince que soit sa science, ignore que le tuf le plus dur, et même la pierraille, dès qu’ils sont divisés et jetés à la surface, s’amollissent et deviennent friables par l’effet alternatif des pluies, des gelées et des chaleurs de l’été, et que pendant cette saison ils tiennent admirablement dans la fraîcheur les racines des vignes et empêchent l’évaporation du suc de la terre, conditions tout à fait favorables à la nourriture des jeunes plantes ? Par une semblable raison, on approuve aussi le menu gravier, le gros sable, même le caillou, pourvu toutefois qu’il soit mêlé de terre grasse, sans quoi on n’en ferait aucun cas. Au surplus, et c’est mon opinion, le silex convient aux vignes lorsqu’il est recouvert d’un peu de terrain, parce que, frais et retenant l’eau, il ne laisse pas les racines souffrir de la soif quand la canicule se lève. Hygin, qui suit en cela Tremellius, avec lesquels je suis d’accord ici, assure que le pied des montagnes, qui a reçu la terre entraînée de leur sommet, et que les vallées qui ont été exhaussées par les terres qu’y ont apportées les inondations et les alluvions, sont propres à la culture des vignes. La terre argileuse passe pour leur être favorable ; mais, par soi-même, l’argile à potier, que quelques personnes appellent exclusivement argile, leur est tout à fait contraire, autant que le sable pur, et tout ce qui, connue dit Jules Atticus, produit des pousses chétives, c’est-à-dire les terrains marécageux, salés, amers, altérés et très arides. Les anciens ont donné des éloges au sablon noir et rougeâtre mélangé de terre humide ; car pour le champ purement graveleux, si on ne lui vient en aide avec du fumier, il ne produit, selon eux, que des vignes très maigres. Le même Atticus dit que la terre rouge est lourde et laisse difficilement passer les racines. Toutefois elle nourrit bien la vigne quand elle s’y est implantée. Il est vrai qu’elle est fort

difficile à travailler, parce que, pour pouvoir être remuée, humide elle est trop visqueuse, et sèche elle est trop dure.

Ce que nous a transmis Jules Grécinus sur le terrain propre aux vignes.[modifier]

XII. Pour ne pas nous égarer à travers ces variétés infinies de terrains, il ne sera pas hors de propos de rappeler ici l’axiome que Jules Grécinus nous a laissé par écrit, et qui fixe les limites entre lesquelles sont comprises les terres propres à la culture des vignes. Il s’exprime en ces termes : Il existe des terrains chauds ou froids, humides ou secs, friables ou compactes, légers ou lourds, gras ou maigres ; mais les vignes ne sauraient prospérer dans un sol ni trop chaud, parce qu’il les brûle ; ni trop froid, parce qu’il ne permet aucun mouvement aux racines engourdies et gelées ; ni trop humide, parce que, quand l’arbrisseau vient à pousser, il lui fournit, sous l’influence d’un temps tiède, une eau surabondante qui pourrit les plants qu’on lui a confiés. Une trop grande sécheresse, dit-il encore, privant la végétation de sa nourriture naturelle, fait mourir les plantes, ou les rend galeuses et rabougries. La terre compacte ne s’abreuve pas des eaux pluviales, n’est point perméable à l’air, se déchire facilement, et ouvre des crevasses par lesquelles le soleil pénètre jusqu’aux racines mêmes ; elle comprime et étrangle, en quelque sorte les plants qu’elle emprisonne et qu’elle étreint. Les terrains trop friables, comparables à un entonnoir, laissent échapper les pluies à mesure qu’ils les reçoivent, perdent au soleil et au vent toute fraîcheur, et, se dessèchent à fond. La terre lourde ne cède à aucune culture ; trop légère, on ne peut la soutenir ; trop grasse, elle surabonde d’une végétation luxuriante ; et maigre et ténue, elle pèche, par le manque de sucs nourriciers. Il est nécessaire, ajoute

t-il, d’adopter entre ces natures diverses ce grand tempérament qui est tant à désirer pour nos corps, dont la bonne santé résulte d’une certaine mesure proportionnée de chaud et de froid, d’humidité et de sec, de lourd et de léger. Il convient toutefois que cet exact tempérament, nécessaire aux corps, n’est pas aussi rigoureusement indispensable à la terre que l’on destine aux vignes, et qu’il doit pencher plus particulièrement vers un point : ainsi cette terre sera plus chaude que froide, plus sèche qu’humide, plus légère que compacte, et ainsi des autres qualités sur lesquelles doit porter son attention celui qui crée un vignoble ; et toutes ces qualités, à mon avis, seront d’autant plus profitables qu’elles s’harmoniserons mieux avec le climat. Les anciens auteurs diffèrent sur l’exposition qu’on doit donner aux vignes : Saserna approuve surtout le levant, puis le midi, et faute de mieux le couchant. Tremellius Scrofa considère le midi comme la position préférable ; Virgile repousse formellement le couchant en ces termes : « que tes vignobles ne soient pas tournés vers le point où le soleil s’abaisse à l’horizon ; » Démocrite et Magon donnent des éloges au septentrion, parce qu’ils pensent que les vignes qui y sont exposée deviennent éminemment fécondes ; toutefois le vin qu’elles donnent est d’une qualité médiocre. En général, ce qui nous paraît le plus avantageux à prescrire, c’est que dans les contrées froides on choisisse le midi ; dans les régions tempérées, l’orient, si cependant on n’a pas à redouter les ravages des autans et de l’eurus, comme il arrive sur les côtes maritimes de

la Bétique. Dans les pays sujets à ces vents, on fera mieux de les tourner vers le point du ciel d’où souffle l’aquilon ou le favonius. Dans les provinces brûlantes, telles que l’Égypte et la Numidie, l’exposition du nord est la seule qui convienne. Après avoir examiné soigneusement toutes ces questions, occupons-nous du labourage de la terre au moyen de la houe.

Comment la terre doit être défoncée à la houe.[modifier]

XIII. Il est à propos de faire connaître cette culture aux futurs agriculteurs tant de l’Italie que des provinces ; car pour les contrées lointaines et reculées, on n’est pas dans l’usage de retourner et de travailler la terre comme nous : on y plante ordinairement les vignes dans des fosses ou dans des tranchées faites à la charrue. Voici comment on les plante dans des fosses. Ceux qui ont l’habitude de pratiquer cette méthode creusent le sol à une profondeur de deux pieds, sur une longueur de trois environ, et sur la largeur déterminée par celle de l’instrument ; ils étendent à l’opposé l’une de l’autre les marcottes, du fond de la fosse à ses parois, et les font monter ainsi courbées ; puis ramènent la terre pour recouvrir, ayant soin de laisser deux yeux au-dessus du sol ; enfin ils aplanissent le terrain. On poursuit l’opération sur une même ligne, en laissant entre les fosses des bancs de même longueur qu’elles ; puis, ayant laissé cet intervalle, soit qu’on emploie la charrue, soit qu’on se serve de la houe à deux dents, on termine les rangées. Si la terre n’est travaillée qu’à la bêche, on ne laissera pas moins de cinq pieds d’intervalle entre chaque ligne, et sept au plus ; mais si on emploie le bœuf et la charrue, la moindre distance sera de sept pieds, et elle pourra s’étendre jusqu’à dix. Quelques personnes cependant plantent toute sorte de vignes à la distance de dix

pieds entre elles, et les disposent en quinconce, de manière que la terre, comme pour les novales, puisse être labourée en tout sens. Ce genre de culture n’est pas avantageux au vigneron, à moins que, le sol étant très fertile, la vigne n’y pousse très vigoureusement. Quant à ceux qui craignent la dépense qu’occasionne le travail de la houe, et veulent pourtant l’imiter, ils ouvrent des tranchées de six pieds de largeur, en laissant entre chacune d’elles un intervalle qui occupe autant d’espace ; ils les creusent, et en relèvent la terre sur les bords à trois pieds de hauteur, et sur ces talus disposent leurs vignes ou leurs marcottes. D’autres, dans le but d’une plus grande économie, ne font leurs tranchées profondes que de deux pieds neuf pouces, et larges seulement de cinq pieds ; ils laissent ensuite sans culture un espace trois fois plus large que la tranchée, et creusent les tranchées suivantes ; puis, lorsque cette opération est finie pour toute l’étendue du vignoble, ils plantent sur les talus des marcottes enracinées ou de jeunes sarments coupés au moment de les confier à la terre, et ajoutent entre ce plant beaucoup de simples marcottes, qu’ensuite, dès qu’elles ont acquis de la force, ils propagent dans des fosses transversales qu’ils ouvrent aux points qu’ils avaient laissés d’abord sans les labourer, et terminent ainsi la disposition régulière de leur vignoble. Au surplus, nous regardons ces divers modes de plantation des vignes comme devant être parfois adoptés, et quelquefois repoussés, selon la nature et la disposition de chaque contrée. Il s’agit maintenant d’expliquer la manière de labourer la terre à la houe. D’abord tout le terrain, soit déjà planté, soit sauvage, que l’on destine à recevoir un vignoble, doit être entièrement dépouillé et débarrassé de tous les arbres et arbrisseaux qui s’y trouvent, pour que le cultivateur ne soit pas arrêté dans son travail, et pour que le sol qui aura été remué ne soit ni affaissé

par les dépôts de bois, ni foulé aux pieds par les ouvriers qui enlèvent les branches et les troncs d’arbres. Il importe beaucoup que le terrain travaillé reste soulevé et, s’il se peut, vierge de toute impression du pied, afin que, également meuble, il laisse facilement pénétrer les racines du jeune plant, de quelque côté qu’elles cherchent à s’étendre, et pour que, par sa dureté, la terre ne s’oppose pas à leur tendance à prendre de l’accroissement ; mais, au contraire, les reçoive dans son sein comme une tendre nourrice, s’imbibe des eaux pluviales pour les répartir à cette jeune famille, et concoure en toutes ses parties à soir éducation. Dans la plaine la terre sera remuée à la profondeur de deux pieds et demi ; à trois pieds sur les pentes légères, et à quatre pieds sur les collines rapides : sans cette précaution l’entraînement ordinaire de la partie supérieure vers le point inférieur laisserait à peine l’épaisseur de sol labouré nécessaire à la plantation, à moins cependant qu’on n’ait élevé les talus beaucoup plus haut qu’en plaine. Dans le fond des vallées, il ne convient pas d’enfoncer la vigne à moins de deux pieds ; car il vaudrait mieux n’en pas planter, que de la suspendre à la surface du sol. Pourtant, si des sources marécageuses se présentent, comme dans le territoire de Ravenne, elles s’opposent à ce que le plant soit enfoncé au-dessous d’un pied et demi. On ne doit pas commencer ce travail, comme le font plusieurs agriculteurs de nos jours, en élevant peu à peu le sillon et parvenant en deux ou trois reprises à la profondeur que l’on donne ordinairement au labour à la houe ; mais, sans interruption, on conduira au cordeau avec égalité toute la fosse dont les côtés seront bien droits, on rejettera derrière soi la terre remuée, et on continuera de creuser jusqu’à ce que l’on soit parvenu au point de profondeur déterminé. Alors on dirigera également le cordeau

dans toute l’étendue de la fouille, et l’on obtiendra au fond la même largeur qu’on a donnée à la partie supérieure de l’excavation. Pour arriver à ce but, on a besoin de recourir à un habile et vigilant conducteur de travaux, qui fasse bien dresser les bords de la tranchée, qui la fasse bien vider, et qui prescrive de mélanger le sol non remué avec la terre qui vient de l’être, comme je l’ai enseigné dans le livre précédent, où j’ai dit comment devait s’opérer le labourage, en avertissant de ne pas laisser de bancs, ni de recouvrir le terrain dur d’une couche de mottes. Pour conduire à bien cette opération, nos ancêtres employaient une sorte de machine consistant en une règle dans laquelle une petite verge placée, donnant la mesure de la profondeur désirée, atteignait le point élevé des bords de la tranchée. Les paysans appellent cigogne cette espèce de mesure. Mais elle peut induire en erreur, puisqu’elle donne des résultats différents, selon qu’on la tient droite ou inclinée. C’est cet inconvénient qui nous a déterminé à faire quelques additions à cette machine pour aplanir les difficultés qui pourraient s’élever sur l’appréciation du travail. Ainsi, nous avons placé en sautoir, sous l’a forme de la lettre grecque X, deux règles égales à la largeur que l’ouvrier doit donner à la tranchée, et nous avons fixé, sur le point de rencontre de ces règles, l’ancienne cigogne, de manière qu’elle s’assoie perpendiculairement comme sur une base ; nous plaçons ensuite un niveau sur la petite verge dont nous venons d’indiquer la position. L’instrument, ainsi disposé dans la tranchée, lève toute difficulté de mesure entre le maître et le conducteur : en effet, les rayons de l’étoile que nous avons dit ressembler à la lettre X, déterminent avec égalité la mesure du fond de la fosse, puisque l’instrument, par sa position, soit inclinée, soit perpendiculaire, constate également bien l’état des choses : c’est ce que démontre, dans l’un ou

l’autre cas, le niveau placé sur la petite verge. Par ce moyen, le conducteur ne saurait être trompé par les ouvriers qu’il employe. Ainsi mesuré et nivelé, le travail avance toujours comme le labourage d’un guéret ; et le cordeau, que l’on fait marcher à mesure, doit occuper autant d’espace que la tranchée creusée aura d’étendue en longueur et en largeur. Telle est la meilleure méthode pour la préparation du sol d’un vignoble.

De quelles manières on plante la vigne dans les provinces et en Italie.[modifier]

XIV. Occupons-nous maintenant du travail qu’exige la plantation de la vigne. Cette opération se fait soit au printemps, soit en automne. Le printemps est préférable, s’il est pluvieux ou froid, si le terrain est gras, ou plat et humide ; mais l’automne vaut mieux, quand le temps est habituellement sec et chaud ; quand le sol, en plaine, est maigre et aride, ou quand, élevé en colline, il est maigre et escarpé. La plantation du printemps se fait pendant quarante jours environ, depuis les ides de février jusqu’à l’équinoxe prochain, et celle d’automne depuis les ides d’octobre jusqu’aux calendes de décembre. Il existe deux méthodes de plantation, soit les simples marcottes, soit les marcottes enracinées : ces deux modes sont également employés par les cultivateurs, excepté dans les provinces, où le premier a prévalu, parce qu’on ne s’y attache pas à faire des pépinières, et que, par conséquent, on n’y a pas formé de marcottes enracinées. Les vignerons d’Italie, pour la plupart, blâment à bon droit cette méthode, vu que la plantation des marcottes enracinées réunit beaucoup d’avantages : en

effet, il en périt moins, puisque, plus fortes, elles supportent mieux la chaleur, le froid et tous les mauvais temps ; elles croissent d’ailleurs plus promptement, d’où il résulte qu’elles sont plus tôt en état de donner du fruit ; ajoutons encore qu’on peut sans danger lui faire subir plusieurs transplantations. Pourtant, au lieu de plant enraciné, on peut faire usage de simples marcottes en terre légère et facile à manier ; mais, si elle est compacte et lourde, il faut nécessairement lui confier de la vigne toute faite.

Il vaut mieux planter en terrain défoncé qu’en novales.[modifier]

XV. La vigne sera donc plantée en terre bien labourée, nettoyée, hersée et aplanie, en laissant cinq pieds de distance entre les lignes, si le sol est maigre ; six, s’il est médiocre ; mais, quand il est gras, on donne un espace de sept pieds, parce que là il faut un intervalle plus large pour suffire au développement des sarments, qui y viendront nombreux et fort longs. On la disposera en quinconce par le procédé suivant qui ne présente aucune difficulté dans sa pratique. On coud sur un cordeau des morceaux d’étoffe pourpre ou de toute autre couleur éclatante, séparés entre eux par une distance d’autant de pieds qu’on en veut mettre entre les vignes ; puis, ainsi préparé, le cordeau est tendu sur le champ, et à chaque marque on fiche un roseau en terre : ainsi sont déterminés à pareils intervalles les rangs qu’on désire tracer. Cela fait, l’ouvrier chargé de conduire les fosses commencera son travail, et, franchissant alternativement un des intervalles marqués sur la rangée, il pratiquera, depuis un roseau jusqu’au suivant, une tranchée qui n’aura pas moins de deux pieds et demi de profondeur dans les terrains plats ; de deux pieds neuf pouces si le sol est incliné, et de trois pieds si la pente est rapide.

Les fosses étant creusées à la profondeur voulue, on place les marcottes enracinées de manière que chacune d’elles y soit couchée au milieu dans un sens inverse, et qu’elles s’élèvent ainsi, par les côtés opposés des fosses, vers les roseaux. Le planteur doit transporter, de la pépinière au vignoble, ses plants arrachés avec soin, non mutilés, aussi frais qu’il est possible, et, si faire se peut, les enlever de terre au moment même où il veut les employer ; puis les tailler tous ensuite comme les vieilles vignes, les réduire à un seul rameau vigoureux, et les débarrasser de leurs nœuds et de leurs cicatrices. S’il arrivait (ce qu’il faut surtout éviter en les arrachant) que quelques racines eussent souffert, il les coupera, puis il couchera sa jeune vigne de manière que les racines de deux plants ne s’embarrassent point entre elles. On évitera facilement cet inconvénient en disposant au milieu des fosses et transversalement quelques pierres dont le poids de chacune n’excédera pas cinq livres. Il paraît, comme le prétend Magon, que ces pierres sont un préservatif contre les pluies de l’hiver et les chaleurs de l’été. Virgile a suivi ce précepte, et voici comme il prescrit de préserver et de fortifier le plant : « Enfouissez ou des pierres poreuses ou des coquilles couvertes d’aspérités ; » et quelques vers après : « On a vu des vignerons qui chargeaient les racines de pierres ou d’énormes tessons. Ainsi ils leur procuraient un rempart contre les pluies excessives et l’ardeur de la canicule, qui dessèche et fait gercer les guérets. »

L’auteur carthaginois que nous venons de citer prouve que le marc de raisin, mêlé au fumier dans les fosses où l’on plante les marcottes, augmente leur force en provoquant et faisant jaillir de nouveaux filets aux racines ;

que ce compost introduit à propos de la chaleur dans ces tranchées pendant les hivers froids et humides, et, durant l’été, fournit de l’humidité et de la sève. Si le terrain auquel on confie la vigne paraît maigre, il est d’avis qu’il y faut apporter de la terre grasse pour mettre dans les fosses. Le prix des vivres et de la journée de travail nous mettra à même d’apprécier si cette dépense est admissible.

Quelle quantité de terrain remué à la boue suffit à la vigne.[modifier]

XVI. Le terrain remué à la houe et légèrement humide convient à la plantation de la vigne ; mais il vaut mieux cependant la confier à un sol aride qu’à une terre marécageuse. Quand le plant est élevé de plusieurs nœuds au-dessus de la surface des fosses, on coupe le superflu du jet, en laissant subsister seulement deux yeux au-dessus du sol, et on comble de terre chaque tranchée. La terre étant ensuite nivelée, on introduit des marcottes entre les plants : il sera suffisant d’en piquer dans le milieu de l’intervalle vacant entre les vignes et sur la même ligne. Les marcottes ainsi disposées pousseront mieux, et il se trouvera assez d’espace pour que l’on puisse cultiver le plant qui est dans les rangées. Ensuite dans la même ligne que les marcottes enracinées, il sera, en cas que quelqu’une des jeunes vignes vienne à y mourir, une ressource pour la remplacer. On doit planter cinq marcottes dans l’espace d’un pied, et ce pied est pris à partir du milieu de l’intervalle, de manière que, de chaque côté, la distance soit égale. Jules Atticus estime que pour une telle plantation seize mille marcottes suffisent. Quoi qu’il en soit, nous en mettons quatre mille de plus, parce qu’il en périt une grande partie par la négligence des vignerons, et que, de celles qui survivent, le nombre diminue par les remplacements

auxquels donne lieu la mort de quelques jeunes vignes.

Comment et dans quel temps on doit planter la vigne.[modifier]

XVII. La discussion est vive aussi entre les vignerons, par rapport à la manière de planter les marcottes enracinées. Les uns pensent qu’il faut mettre en terre tout le sarment, tel qu’il a été détaché de sa mère, et, après l’avoir partagé en boutures de cinq et même de six yeux, ils en forment plusieurs marcottes pour les planter : c’est ce que je suis bien éloigné d’approuver. Je me range plutôt à l’avis de ces auteurs qui ont nié que la partie supérieure de la branche fût propre à donner des fruits, et qui, n’admettant que la partie la plus rapprochée du vieux bois, rejettent le surplus de la flèche. Les paysans appellent flèche la jeune portion d’un sarment, soit parce que s’élançant et franchissant l’espace, elle laisse sa mère loin derrière elle, soit parce que, par sa pointe effilée, elle ressemble à l’espèce de dard qui porte ce nom. Les agriculteurs les plus éclairés nient qu’on doive en faire usage pour la plantation ; cependant ils ne nous ont pas donné le motif de leur opinion, sans doute parce qu’il était familier à toutes les personnes versées dans l’agriculture, et sautait, pour ainsi dire, aux yeux. En effet, tout pampre fécond ne donne beaucoup de fruits qu’au-dessous du cinquième ou du sixième œil ; le reste, quoique fort long, ou ne produit rien, ou n’offre que des grappes chétives. Telle est la cause qui, avec raison, a fait taxer de stérilité l’extrémité supérieure du sarment. Au surplus, ces cultivateurs tiraient leur marcotte de manière qu’une portion de vieux bois restât attachée au sarment nouveau ; mais l’usage a condamné cette méthode : car toute cette portion, mise en terre et recouverte, pourrissait promptement

par l’effet de l’humidité, et, par l’altération qu’elle subissait, faisait périr dans son voisinage les jeunes racines qui commençaient â s’étendre ; après quoi la partie supérieure de la marcotte se desséchait. Bientôt Jules Atticus et Cornelius Celse, auteurs des plus célèbres de notre âge, suivant les traces des deux Saserna, père et fils, retranchèrent tout ce qui restait du vieux bois au point même où naît le nouveau, et ainsi ne plantèrent que ce que l’on nomme proprement crossette.

Ce que doit observer celui qui plante une vigne.[modifier]

XVIII. Jules Atticus plante ses marcottes après leur avoir tordu et recourbé la tête, de peur qu’elles n’échappent an pastinum. Les cultivateurs appellent pastinum l’outil en fer bifurqué ou à deux dents, avec lequel on enfonce les marcottes : c’est pourquoi ils désignent sous le nom de repastinées, les vieilles vignes dont on a remanié le fonds. On appelait proprement ainsi un vignoble resté en culture ; maintenant, par ignorance des choses anciennes, on nomme repastiné tout terrain travaillé pour recevoir un vignoble. Mais revenons à notre objet. La méthode de Jules Atticus, du moins c’est mon opinion, est vicieuse en ce qu’il tord la tête de ses marcottes, et il existe plus d’un motif pour s’écarter de son procédé : d’abord, parce qu’aucun plant, tourmenté et brisé avant d’être mis en terre, n’y pousse aussi bien que celui qui y est déposé sain et sans altération ; ensuite, parce que ce plant, recourbé et tourné en l’air quand on l’enterre, opposera, lorsque le temps de l’arracher sera venu, de la résistance au fossoyeur comme ferait un croc, et, ainsi attaché au

sol, se brisera avant d’en être extrait : car le bois est fragile à la partie qui a été tordue et recourbée au moment de la plantation : en raison de cette mauvaise pratique, il perd la majeure partie de ses racines qui se brisent. Même en passant sous silence ces inconvénients, je ne saurais dissimuler le plus grand de tous. Tout à l’heure, en parlant de l’extrémité du sarment que j’ai dit s’appeler la flèche, je désignais comme produisant des raisins le point intermédiaire entre le point de départ du vieux sarment et le cinquième ou sixième œil. Celui qui courberait ainsi la marcotte, altérerait cette partie féconde, puisque cette partie qui est reployée produit trois ou quatre bourgeons, que les deux ou trois autres yeux qui devaient porter fruit sont entièrement enfouis, et qu’ainsi il n’en sort plus de bois, mais seulement des racines. Il arrive donc, ce que nous éviterions en plantant une saussaie, que pour de telles marcottes de vigne il est nécessaire de les faire plus longues pour avoir de quoi enfoncer suffisamment après les avoir ployées. Il n’est pas douteux que les yeux les plus voisins de la pointe, lesquels sont inféconds, sont conservés pour ne produire que des pampres à peu près stériles, ou certainement les moins fertiles : ce sont ceux que les villageois appellent racémaires. Que dirai-je de plus ? Il importe au plus haut degré que la marcotte qui est déposée en terre s’y nourrisse au point par lequel elle a été détachée de sa mère, et se cicatrise au plus tôt. S’il n’en est pas ainsi, elle attire trop d’humidité par le canal de la moelle qui reste ouvert comme un chalumeau, et le tronc, bientôt creusé, fournit des retraites aux fourmis et à d’autres insectes qui font pourrir le pied de la vigne. C’est bien là ce qui

arrive aux sarments tordus : car, comme leur partie inférieure a été brisée pour les détacher du tronc maternel, la moelle reste à découvert, et, par l’effet de l’eau et des insectes dont je viens de parler, les vignes qui proviennent de telles marcottes ne tardent pas à dépérir. C’est pourquoi la saine raison prescrit de planter droites les marcottes, dont alors la tête, en se trouvant engagée entre les deux dents de la houe, y est facilement contenue et pressée, vu la gorge étroite de cette partie de l’instrument. Ainsi comprimé le plant pousse promptement des racines nourricières : car il en projette aussi du point qui a été coupé pour le séparer de sa mère, lesquelles, en croissant, ferment la cicatrice de la marcotte ; cette plaie d’ailleurs tournée en bas ne reçoit pas tant d’humidité que celle d’un rameau courbé, où elle est tournée en haut : formant alors une sorte d’entonnoir, elle introduit dans la moelle tout ce qu’elle reçoit des eaux pluviales.

Quelle longueur doit avoir la marcotte.

XIX. On est peu d’accord sur la longueur que doit avoir la marcotte, puisqu’il faut la couper plus ou moins courte, selon qu’elle a beaucoup ou peu de bourgeons. Cependant elle ne doit pas avoir plus d’un pied ni moins de neuf pouces : trop courte, elle aurait à la surface du sol à souffrir de l’été ; trop longue et enfoncée profondément, elle deviendrait après sa croissance difficile à arracher. Mais ceci ne doit s’appliquer qu’aux terrains plats ; car sur les coteaux, d’où la terre tend naturellement à se détacher, on peut enfoncer ce plant à un pied et un palme. De même, dans les vallées et les champs humides nous plantons des marcottes trigemmes : ce qui fait un peu moins de neuf’ pouces, et toutefois un peu plus d’un demi-pied. Si on les appelle trigemmes,

ce n’est pas qu’elles n’aient réellement que trois yeux, car vers le point détaché de la mère, elles en sont remplies ; mais c’est parce que, sans compter ceux-ci, il ne leur en reste que trois aux trois nœuds de cette fraction de sarment. Au reste, j’avertis le vigneron qu’il plante des marcottes enracinées ou non, d’éviter, pour qu’elles ne se dessèchent pas, les grands vents et le soleil : il les en préservera efficacement par l’interposition d’un vêtement ou d’un tissu quelconque, suffisamment serré. Toutefois le mieux est de choisir pour cette opération un jour où le vent se tait, ou, du moins, ne souffle que modérément ; quant au soleil, il est facile de s’en préserver par quelque ombrage. Avant de terminer cette discussion, il nous reste à parler d’objets que nous n’avons pas encore traités : par exemple, convient-il d’avoir plusieurs variétés de vignes, et, dans ce cas, faut-il les tenir spécialement séparées et distinctes, ou confondues et mêlées ensemble ? Nous allons d’abord discuter la première de ces questions.

Quelles sont les espèces de vignes que l’on doit planter.[modifier]

XX. Un agriculteur circonspect doit se borner à planter la variété qu’il croit la meilleure, sans mélange d’aucun plant de nouvelle espèce, et à la multiplier le plus qu’il peut ; mais, s’il est prévoyant, il en emploiera de diverses natures. En effet, il ne se présente jamais d’année favorable et tempérée au point que quelque espèce de vigne n’ait à en souffrir : car si elle est sèche, l’espèce qui a besoin d’humidité dépérit ; si elle est pluvieuse, c’est un contre-temps pour celle qui veut de la sécheresse ; si elle est froide et brumeuse, le cépage qui rie peut supporter ces conditions de température réussit mal ; si enfin elle est brûlante, elle fait tort à celui qui craint les grandes chaleurs. Sans entrer dans le

détail de mille intempéries, il survient toujours quelque temps fâcheux pour certaines vignes. Ainsi, en ne plantant qu’une espèce, si le temps qui lui est défavorable survient, nous serons privés de vendange, et il ne restera pas de ressource à celui qui n’aura pas cultivé plusieurs variétés ; tandis que si vous composons notre vignoble de plusieurs espèces, il y eu aura toujours quelqu’une de préservée, qui nous donnera ses fruits. Toutefois ce motif ne doit pas nous déterminer à multiplier beaucoup ces variétés : réunissons la meilleure dans une quantité convenable ; puis celle qui en approche le plus, enfin une troisième ou même une quatrième qualité : alors contentons-nous de ce que nous appellerons ce quatuor d’élite. Il est bien suffisant de tenter la fortune par quatre chances de vendange ou par cinq tout au plus. Pour la seconde des questions que je viens de me proposer, je n’en doute nullement, il est à propos de classer et de distribuer par espèces les vignes chacune dans son quartier, que l’on séparera par des sentiers et des chemins ouverts du levant au couchant ; c’est ce que je n’avais pu moi-même obtenir de mes gens, c’est ce que je n’ai pas vu exécuter, même par ceux qui m’approuvaient le plus : une telle symétrie est, en effet, une œuvre très difficile pour tous les paysans, parce qu’elle exige beaucoup d’attention dans l’examen et le choix des plants. Pour y parvenir, il faut le plus souvent seconder les hasards heureux par la prudence, et quelquefois (comme dit Platon, ce divin auteur) être attiré par le charme du beau, vers un objet que la faiblesse de notre nature mortelle ne nous laisse guère l’espoir d’atteindre. Au surplus, si le temps nous le permet, si la science et notre pouvoir y concourent, nous ferons

très volontiers ce travail, quoique pour une telle œuvre il faille une assez longue existence, en raison du grand nombre de ceps qui demandent quelques années pour être reconnus ; car toute sorte de temps n’est pas propre à cette étude, et telles vignes qu’à cause de la ressemblance de la couleur, du bois, et des sarments, on ne saurait distinguer, seront reconnues par leur feuillage et par leurs fruits parvenus à la maturité. Je n’affirmerai pourtant pas que, quelque zèle qu’on mette dans l’examen, il puisse être conduit à bien par un autre que par le père de famille. La négligence seule pourrait s’en rapporter à un fermier et même à un vigneron : car, quoique la chose soit facile, très peu d’agriculteurs sont capables de déterminer quels sont les ceps qui produisent du vin noir, quoique pourtant la couleur de la grappe soit apparente pour le moins habile.

Doit-on planter par quartiers distincts les diverses espèces de vignes ?[modifier]

XXI. Je connais un moyen de faire en peu de temps, si le vignoble est ancien, ce que nous nous sommes proposé pour la plantation des marcottes de chaque espèce dans des compartiments respectifs, et je ne doute point qu’ainsi on puisse se procurer en peu d’années des milliers de sujets tirés des cépages greffés, et qu’il ne soit ainsi possible de faire des plants de vignes différentes et distribuées par régions. Plusieurs motifs d’utilité peuvent nous déterminer à agir de cette manière. Pour commencer par les moins puissants, je dirai d’abord que dans toutes les positions de la vie, non seulement pour l’agriculture, mais encore pour toute autre science, un homme de sens est plus satisfait de voir chaque chose classée par espèces distinctes, plutôt que jetée, en quelque sorte, au hasard et perdue dans la foule. Ensuite, la personne la plus étrangère à la vie rustique, venant dans un champ régulièrement

planté, admirera avec un grand plaisir les bienfaits de la nature en voyant des bituriques, riches de leurs grappes ; des helvoles, qui les égalent en fécondité ; là les arcelles, ici les spionies et les royales, dont une terre fertile se couvrant tous les ans, semblable à une mère qui ne cesse d’enfanter, offre aux mortels ses mamelles gorgées de moût. Parmi tant de richesses, grâce à Bacchus, on contemple l’automne resplendissant de rameaux chargés de grappes ou blanches, ou jaunes, ou rouges, ou brillant de l’éclat de la pourpre, et multipliant de toutes parts des fruits de toutes les couleurs. Quoique ce spectacle enchante les regards, l’utilité y surpasse encore le plaisir de la vite. Le père de famille descend d’autant plus volontiers de la ville pour en jouir, que sa terre est plus opulente ; et ce que le poète dit en parlant d’une divinité sacrée : « Le vrai beau se présente partout où le dieu porte ses regards, » peut s’appliquer au propriétaire visitant fréquemment son domaine, et par sa présence y faisant naître les fruits en plus grande abondance. Je passe sur cet avantage, qui peut aussi être remarqué dans les vignes non classées ; et je vais continuer à examiner ce qui, dans les premières, doit surtout attirer notre attention. Les diverses espèces de vignes ne défleurissent pas en même temps, et leurs raisins ne parviennent pas ensemble à la maturité. Il en résulte que celui qui n’a pas fait la séparation que je viens d’indiquer, subira nécessairement un de ces deux inconvénients : ou il recueillera le fruit tardif avec le précoce, et alors le vin éprouvera de l’acidité, ou bien il attendra que le tardif soit mûr, et il perdra la vendange du hâtif qui, exposée à la voracité des

oiseaux, au vent et à la pluie, ne peut guère échapper à ces trois fléaux. Si, au contraire, il s’attache à recueillir séparément les raisins de chaque variété, il faut qu’il s’attende à être trompé par les vendangeurs : car il n’est pas possible de donner à chacun d’eux des inspecteurs qui les observent et qui prescrivent de ne pas mêler le raisin vert avec le mûr. D’ailleurs, quand même toute la vendange serait également mûre, si les espèces sont différentes, le goût de la meilleure sera altéré par celui de la moins bonne, outre que plusieurs saveurs confondues ne permettent pas au vin de vieillir. Dans une telle circonstance la nécessité contraindra le cultivateur de vendre au plus tôt sa récolte de vin, tandis que le prix en augmenterait s’il pouvait, sans crainte d’altération, différer sa vente jusqu’à l’été ou à l’année suivante. La séparation des variétés offre un avantage éminent, en ce que le vigneron procède plus facilement à la taille quand il connaît la nature du quartier sur lequel il va opérer : ce qu’il est difficile d’observer dans les vignes mélangées, parce que la majeure partie de la taille a lieu à urne époque où la vigne ne porte pas encore de feuilles qui puissent les faire reconnaître. D’ailleurs il est fort important que, suivant la nature de chaque espèce, le vigneron laisse beaucoup ou peu de bois, de manière à les lancer en leur laissant de longs sarments, ou bien à les contenir par une taille plus courte. L’orientation du vignoble n’est pas non plus à négliger car, toute espèce ne se plaît pas indifféremment à une exposition ou froide ou chaude, puisque, parmi les vignes, les unes ont la propriété de se fortifier au midi parce que le froid leur est dommageable, les autres de désirer

le nord parce que la grande chaleur les chagrine ; quelques autres préfèrent la température modérée de l’orient ou du couchant. Celui qui classe ses espèces par divisions distinctes, a égard à ces différences d’après la situation et l’exposition du sol. Il se présente encore un avantage qui n’est pas de peu d’importance, puisqu’il tend à diminuer le travail et la dépense de la vendange. En effet, on peut recueillir à temps les raisins à mesure de leur maturité, et sans inconvénient on diffère la récolte de ceux qui ne l’ont pas encore atteinte. Ainsi on n’est pas exposé à gâter sa vendange par le mélange du raisin qui est mûr depuis quelque temps avec celui qui n’est qu’à son point, et on n’est point forcé de se pourvoir d’un grand nombre d’ouvriers à quelque prix que ce soit. C’est, en outre, un grand avantage, de pouvoir mettre à part chaque nuance de vin d’après son goût, et de le serrer dans toute sa pureté et séparément, soit qu’il provienne de la biturique, soit qu’il sorte de la royale ou de la spionée. Ces espèces ainsi serrées, comme leur goût n’est altéré par aucun mélange, ont tout de suite la qualité qu’elles doivent à leur origine : car, après quinze années ou un peu plus, le goût ne sait plus saisir les défauts d’un vin vulgaire, et alors presque tous les vins offrent cette particularité, que l’âge leur procure de la bonté. C’est pourquoi, comme nous l’avons dit plus haut, le classement des variétés est d’une grande utilité. Si on ne pouvait l’effectuer, il faudrait recourir à un second procédé, qui consiste à ne rapprocher d’autres espèces de vignes que celles qui offrent une même saveur, et qui produisent des fruits qui mûrissent à la même époque. Vous pouvez encore, si vous êtes amateur de fruits, planter aux derniers rangs, vers le septentrion, pour n’avoir pas à souffrir de leur ombre, des figuiers, des

poiriers et des pommiers à haute tige que vous grefferez au bout de deux ans, ou, s’ils sont de bonne espèce, que vous y transplanterez quand ils seront assez élevés. Voilà ce que j’avais à dire sur la plantation des vignes. Il me reste à traiter de la partie la plus importante de leur culture, sur laquelle nous nous étendrons dans le livre suivant.