De l’agriculture/8

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Traduction par M. Louis Du Bois
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== De l’art d’élever les animaux dans la métairie. ==

I. [1] Si aux sept livres qui précèdent, et qui contiennent à peu près tout ce que comporte la science des exploitations et de la culture des champs, ainsi que de l’entretien des bestiaux, nous ajoutons un huitième livre, Publius Silvinus, ce n’est pas que les objets dont il sera question demandent de la part du cultivateur lui-même des soins assidus et indispensables, mais parlé que ces objets ne peuvent être administrés ailleurs que dans les champs ou les métairies, et ne sont pas moins utiles aux villageois qu’aux citadins.

[2] En effet, l’éducation des petits animaux, de la ferme, comme celle des grands troupeaux, ne rapporte pas un mince bénéfice au fermier, puisque le fumier des oiseaux est un bon remède pour les vignes épuisées, ainsi que pour tous les plants et les terres labourables ; et que les produits de la basse-cour enrichissent de mets excellents le foyer et la table domestiques, et parce qu’enfin le prix des animaux vendus accroît le revenu de la métairie. C’est pourquoi j’ai cru devoir parler de ce genre d’élèves.

[3] Or, on les fait presque toujours, ou dans la ferme ou dans ses environs. Ce que les Grecs appellent ὀρνθῶνες (volières), περιστερῶνες (colombiersà ὀρνθῶνας, καὶ περιστερῶνας ; , s’établit dans l’intérieur de la ferme ; et même, lorsque l’eau est à proximité, ἰχθυοτροφεῖα (Viviers) y sont l’objet de soins particuliers. Toutes ces

choses, pour parler latin, sont comme les stabula (gîtes) des oiseaux de basse-cour et de ceux qu’on engraisse dans des volières, ou bien sont les receptacala (retraites) des animaux aquatiques.

[4] On place à la portée de la ferme les μελισσῶνες (ruches) et les χενοτροφεῖα (Basse-cour où l’on élève des oies) ; on y entretient aussi soigneusement les λαγοτροφεῖα (garennes pour les lièvres) ; nous appelons encore araria les lieux qui servent de retraite aux abeilles ; aviaria, ceux ou l’on place les oiseaux nageurs qui se plaisent dans les étangs et les piscines ; et vivarra, les parcs où sont nourris les animaux sauvages.

Des diverses espèces de poules, de l’acquisition et de la nourriture des oiseaux de basse-cour.[modifier]

II. [1] Je parlerai d’abord des animaux que l’on élève dans l’intérieur de la métairie. Il n’est pas généralement reçu que toutes les espèces dont nous venons de parler doivent y être entretenues par des villageois ; quant aux poules, c’est ce dont personne ne doute. On en distingue trois espèces : les poules de basse-cour, les sauvages et les africaines.

[2] On nomme poule de basse-cour, celle que l’on voit ordinairement dans toutes les fermes ; poule sauvage, celle qui, ressemblant à la première, est prise par les oiseleurs, et qui abonde dans cette île de la nier Ligurienne que les matelots ont appelée Gallinaire, du nom de ce volatile ; et africaine, celle que presque tout le monde désigne sous le nom de poule numidique, qui ressemble à la pintade, si ce n’est que sa huppe et sa crête sont rouges, au lieu d’être bleues, comme celles de cet oiseau.

[3] Toutefois, dans la basse-cour, les femelles de ces trois espèces s’appellent proprement poules ; les mâles, coqs ; et les coqs châtrés, chapons : on pratique la castration sur les coqs pour éteindre en eux les désirs érotiques. An reste,

on ne se borne pas à leur enlever les organes de la génération, on leur brûle aussi les éperons avec un fer chaud, et, après leur destruction, on enduit d’argile à potier, jusqu’à parfaite guérison, la plaie faite par le feu.

[4] Le revenu qui provient de ces oiseaux de basse-cour n’est pas a dédaigner, si on les soigne convenablement, comme faisaient la plupart des Grecs, et surtout les Déliens, qui ont acquis de la célébrité à cet égard. Ces peuples recherchaient surtout, en raison de leur grande espèce et de leur courage dans les combats, les races de Tanagra et de Rhodes ; ils ne prisaient pas moins les poules de Chalcidie, et celles de Médie, que, par le changement d’une lettre, le vulgaire sans instruction appelle poules de Mélie.

[5] Quant à nous, nous préférons l’espèce indigène, parce que nous ne partageons pas le goût des Grecs, qui élevaient le coq, ce fier oiseau, pour les joutes et le combat ; nous pensons, nous, que les poules doivent constituer un revenu pour le père de famille industrieux, et non pas pour un instructeur d’oiseaux batailleurs, dont souvent tout le patrimoine, gage de la joute, lui est ravi par la victoire d’un athlète emplumé.

[6] D’après ces considérations, celui à qui il conviendra de suivre nos préceptes doit d’abord examiner quelle quantité et quelle espèce de poules il doit acquérir ; ensuite comment il doit les soigner et les nourrir ; dans quel temps de l’année il doit retirer leurs oeufs, les laisser couver et les voir éclore ; puis enfin veiller à ce que les poussins soient convenablement élevés : car c’est par ces soins et par ces attentions, qui constituent ce que les Grecs appellent ὀρνιθοτροφίαν (action d’élever les poules), qu’on obtient des produits de la basse-cour.

[7] Le nombre de poules à se procurer est de deux cents : une seule personne suffira pour les soigner, pourvu qu’on lui associe soit une vieille femme, soit un

enfant, qui veillent à ce qu’elles ne s’écartent pas, afin qu’elles ne deviennent pas la proie, ou des voleurs qui leur tendent des piéges, ou des animaux ravisseurs. Il ne faut, au surplus, acheter que des poules très fécondes. Leur plumage doit être ou rouge ou brun, et leurs ailes noires : s’il est possible, on les choisira toutes de cette même couleur, ou du moins d’une nuance qui en approche. Il est surtout important d’éviter d’en prendre de blanches : car elles sont presque toujours sans vigueur, peu vivaces et rarement fécondes. D’ailleurs, cette couleur, étant très apparente, les expose davantage à être enlevées par les éperviers et par les aigles.

[8] Les pondeuses seront donc d’une bonne couleur, fortes de corps, de taille moyenne, larges de poitrine ; elles devront avoir la tête grosse, de petites aigrettes droites et rousses, les oreilles blanches, les ongles inégaux, et, dans leur espèce, être très grosses. On regarde comme excellentes celles qui ont cinq doigts, mais dont les pattes ne sont point armées d’éperons saillants : car la poule qui porte cette distinction masculine, insensible à l’amour, dédaigne les approches du coq, et, outre qu’elle est rarement féconde, elle casse avec la pointe de ses éperons les œufs qu’on lui donne à couver.

[9] Il ne faut choisir parmi les coqs que ceux qui sont très ardents au coït. Leur couleur et le nombre de leurs ongles doivent être tels que nous les avons indiqués pour les femelles ; mais leur taille doit être plus haute. Ils auront la crête élevée, rouge comme du sang, et parfaitement droite ; les yeux roux ou noirâtres ; le bec court et recourbé ; les oreilles très grandes et très blanches, la cravate rousse et tirant sur le blanc, pendant comme la barbe d’un vieillard ; les plumes du cou bigarrées ou d’un jaune d’or, recouvrant le chignon et le cou jusqu’aux ailes ;

[10] la poitrine large et musculeuse ; les ailes fortes et semblables à des bras ; la queue très élevée, se recourbant

sur deux lignes formées chacune de longues plumes proéminentes ; les cuisses grosses et hérissées d’un plumage rude et épais ; les pattes robustes, peu longues, mais redoutablement armées d’espèces d’épieux menaçants.

[11] Quoiqu’on ne le destine point aux combats et à la gloire des triomphes, on estime toutefois dans un coq le courage, la fierté, la vivacité, l’air éveillé ; il doit toujours être prêt à chanter, et difficile à intimider : car il faut quelquefois qu’il se défende, qu’il protège la troupe de ses femmes, et qu’il tue le serpent qui se dresse menaçant, ou tout autre animal nuisible.

[12] On donne cinq femelles à chacun de ces mâles. Quant à l’espèce de Rhodes ou de Médie, comme elle est pesante, que les coqs sont peu portés à l’amour et les poules peu fécondes, on ne donne à chaque mâle que trois femelles. Celles-ci produisent peu d’oeufs, demandent rarement à couver, et plus rarement encore font éclore les petits, que le plus souvent elles n’élèvent pas. C’est pourquoi ceux qui désirent en posséder pour leur beauté, soumettent à l’incubation de poules communes les oeufs de l’espèce distinguée, et leur laissent à élever les poussins éclos par leurs soins.

[13] Les poules de Tanagra, ordinairement semblables à celles de Rhodes et de Médie, ainsi que celles de Chalcidie, diffèrent peu pour le caractère de celles de notre pays. Au reste, les métis de toutes ces races, issus de coqs étrangers et de mères du pays, sont d’excellents poulets, parce qu’ils ont la beauté de leur père, et tiennent, pour la lubricité et la fécondité, de la poule de nos contrées.

[14] Je ne fais pas un grand cas des volailles naines, qui ne peuvent plaire qu’en raison de leur petitesse, car elles

ne sont recommandables ni pour la fécondité, ni pour les bénéfices qu’on doit en attendre. Je n’estime pas davantage le coq querelleur et toujours prêt à se battre : car, le plus souvent, il harcèle les autres coqs, et ne leur permet pas de cocher les poules, quoiqu’il ne puisse en féconder un trop grand nombre.

[15] Aussi faut-il mettre un frein à sa pétulance, en lui introduisant la patte dans un morceau de cuir arrondi en flacon, que l’on perce par le milieu pour le rendre propre à sa destination : cette sorte d’entrave réprime la violence de son caractère. Mais, comme je me le suis proposé, je vais donner des préceptes sur les soins que réclament toutes ces espèces de volailles.

De la construction des poulaillers.[modifier]

III. [1] Les poulaillers doivent être établis dans la partie de la ferme qui est tournée vers l’orient d’hiver : ils seront attenants au four ou à la cuisine, afin que la fumée, qui est très salutaire aux volailles, puisse parvenir jusqu’à elles. On divise le lieu où on les nourrit, c’est-à-dire le poulailler, en trois compartiments contigus, dont, ainsi que je l’ai dit, toute la façade regarde l’orient.

[2] Sur cette façade, on pratique un seul petit accès à la pièce du milieu, qui doit être la moins élevée des trois, et présenter en tout sens une étendue de sept pieds. On y ménage à droite et à gauche une communication avec les deux autres pièces, dans chacun des murs attenant à celui où se trouve l’entrée principale. On adosse à cette même muraille un foyer d’une proportion qui ne gêne point les passages indiqués, et duquel la fumée puisse parvenir dans l’une et l’autre pièce, qui ont douze pieds tant en longueur qu’en hauteur, et dont la largeur sera la même que celle de la première pièce.

[3] On en divise l’élévation par un plancher qui laisse libre un intervalle de

quatre pieds au-dessus et de sept au-dessous, le plancher absorbant un pied. Ces étages sont destinés aux poules, et éclairés, au levant, chacun par une petite fenêtre par laquelle les volailles sortent le matin pour gagner la basse-cour, et rentrent dans la soirée. Il faut avoir soin, pour la sûreté du poulailler, que ces ouvertures soient toujours fermées la nuit.

[4] Entre les planchers, on ouvre des fenêtres plus grandes que les premières, et on les munit de barreaux pour que les animaux nuisibles ne puissent pas s’y introduire, de manière toutefois que ce lieu soit bien éclairé pour qu’il soit plus agréable aux poules. C’est par ces ouvertures que le gardien du poulailler surveille les couveuses et les pondeuses. Il convient, en outre, de donner aux murs assez d’épaisseur pour qu’on y ménage une rangée de nids où les poules puissent pondre leurs oeufs et faire éclore leurs poussins. Cette disposition est plus saine et plus élégante que celle qui est adoptée par certaines personnes, et qui consiste à établir des paniers d’osier sur des pieux solidement fixés dans la muraille.

[5] Soit donc que les nids soient pratiqués dans l’épaisseur des murs, comme je l’ai dit, soit qu’on les forme de paniers d’osier, ils doivent être précédés d’un vestibule par lequel les poules puissent y parvenir, tant pour pondre que pour couver : car il ne faut pas qu’elles y arrivent en volant, de peur qu’en se jetant ainsi sur les oeufs, elles ne les cassent avec leurs pattes.

[6] Ces oiseaux pourront monter au-dessus des planchers par les deux pièces désignées, au moyen de petits chevrons fixés à la muraille, qui offriront quelques légères aspérités en forme de marches, pour que les poules ne glissent point en venant se poser dessus. Au dehors, du côté de la cour, on fixera aussi, au-dessous des fenêtres dont nous avons

parlé, de petites échelles par lesquelles les volailles iront chercher le repos de la nuit. Au surplus, nous aurons grand soin que ces poulaillers et les autres retraites dont nous allons parler bientôt, soient, à l’intérieur comme à l’extérieur, revêtus d’un enduit bien poli, afin que les fouines ou les couleuvres n’y puissent gravir, et qu’ils n’aient rien à redouter d’aucuns animaux nuisibles.

[7] Il ne faut pas que les volailles, pendant leur sommeil, posent sur les planchers, de peur que leurs excréments ne les incommodent, et ne leur occasionnent la goutte en s’attachant à leurs pattes. Pour prévenir cet accident, on équarrit des perches, parce que, si elles restaient rondes et polies, l’oiseau qui vient se poser dessus ne pourrait s’y soutenir. On les fixe, ainsi taillées, dans les deux murs opposés, que l’on a percés à cet effet, de manière qu’elles soient élevées à un pied au-dessus du plancher, et distantes de deux pieds entre elles.

[8] Telle sera la disposition du poulailler. Quant à la cour, dans laquelle les poules se promènent, il importe plutôt qu’elle soit exempte d’humidité que débarrassée des ordures. En effet, il est fort important qu’il n’y ait d’eau que dans le lieu où elles boivent, et que cette eau soit très propre : car l’eau sale leur donne la pépie. On ne peut pourtant la conserver pure qu’en la renfermant dans des vases faits exprès. Il existe aussi des augets de plomb que l’on remplit ou d’eau ou de nourriture ; l’expérience a fait préférer, pour cet usage, le bois ou la terre cuite.

[9] On les ferme avec un couvercle, et, sur les côtés, au-dessus de la moitié de leur hauteur, on pratique de petites ouvertures distantes entre elles d’un palme, par lesquelles la tête de l’animal peut s’introduire : car, si ces augets n’étaient pas recouverts, tout ce qu’ils contiennent, soit d’eau, soit de nourriture, serait éparpillé par ses pattes. Il y a des personnes qui pratiquent ces ouvertures à la partie supérieure, sur les couvercles mêmes, c’est une mauvaise

méthode : car l’oiseau, en se posant dessus, salit de ses fientes l’eau et les aliments.

De la nourriture des poules.[modifier]

IV. [1] La meilleure nourriture que l’on puisse donner aux poules, est de l’orge écrasée et de la vesce ; la cicérole n’est pas moins bonne, non plus que le millet et le panis : mais la cherté de ces graines s’oppose souvent à leur emploi. Quand il en est ainsi, on les remplace avec avantage par de menues criblures de blé ; mais, même dans les localités où cette céréale est à vil prix, il ne faut pas la donner pure à la volaille, parce qu’elle lui est nuisible. On peut encore lui donner de l’ivraie cuite, et du son qui n’est pas trop dépouillé de sa farine ; car, s’il n’en conserve pas un peu, il ne vaut rien, et les poules le dédaignent.

[2] Les feuilles et les graines de cytise sont très convenables pour les volailles maigres, qui les aiment beaucoup ; et il n’y a pas de pays où cet arbrisseau ne soit très commun. Quoique le marc de raisin les nourrisse assez bien, on ne doit pas leur en donner, à moins que ce ne soit dans les temps de l’année où elles ne pondent pas, car il diminuerait le nombre et le volume de leurs oeufs ;

[3] mais quand, après l’automne, elles cessent tout à fait de pondre, on peut les sustenter avec cette nourriture. Toutefois, quelle que soit la denrée qu’on donne aux volailles de la basse-cour, on doit la diviser en deux rations, dont l’une leur sera offerte au point du jour, et l’autre vers la fin de la journée : le matin, afin qu’elles ne s’écartent pas trop loin des poulaillers ; le soir, pour que, dans l’espoir de leur souper, elles rentrent à temps dans leur retraite, et que l’on puisse plus souvent s’assurer de leur nombre : car elles mettent facilement la vigilance de leur gardien en défaut.

[4] Il faut déposer de la poussière sèche et de la cendre le long des murs, dans tous les lieux où, soit une galerie, soit un toit recouvre

une partie de la cour, afin que les poules puissent s’y rouler : car c’est ainsi qu’elles nettoient leur plumage et leurs ailes, si toutefois nous croyons à ce que dit Héraclite d’Éphèse, que la fange sert de bain aux porcs, comme la poussière ou la cendre aux oiseaux de la basse-cour.

[5] On doit ouvrir le poulailler aux poules après la première heure du jour, et les y renfermer avant la onzième. Tels sont les soins qu’on doit prendre des volailles vivant en liberté : ils sont les mêmes pour celles qui sont enfermées, à cela près qu’on ne les laisse pas sortir, et que, dans le poulailler, ou leur distribue trois fois dans la journée de plus fortes rations. Ainsi on leur donnera chaque jour quatre cyathes de nourriture par tête, tandis que trois et même deux suffisent pour les poules en liberté.

[6] Il est nécessaire que les volailles enfermées aient à leur disposition un vestibule assez étendu, pour qu’elles puissent s’y promener et s’y chauffer au soleil : ce vestibule sera pourvu d’un filet pour empêcher l’aigle ou tout autre oiseau de proie de s’y abattre. On ne doit faire ces dépenses et prendre ces soins, que dans les lieux où l’on peut tirer un bon prix de ces oiseaux. La probité de celui qui veille sur ces animaux est indispensable aussi bien que celle des gardiens de n’importe quels troupeaux : s’il en manque à l’égard du maître, les bénéfices de la basse-cour n’en couvriront jamais la dépense. Nous avons assez parlé du soin proprement dit que réclament les volailles ; occupons-nous maintenant de ce qui reste d’important à connaître sur ces animaux.

De la conservation des œufs, et de la couvaison.[modifier]

V. [1] Presque toujours les poules commencent à pondre quand le solstice d’hiver est passé ; mais celles qui sont très fécondes donnent leurs premiers oeufs vers les calendes de janvier, dans les localités tempérées, et dans les contrées froides, après les ides du même mois.

[2] Au surplus, on peut, par une nourriture convenable, provoquer leur fécondité, afin d’obtenir plus tôt leurs oeufs. Pour arriver à ce but, on leur donne avec beaucoup d’avantage, à discrétion, de l’orge demi-cuite : cette céréale augmente le volume des oeufs et en rend la production plus fréquente ; mais il faut l’assaisonner, pour ainsi dire, de feuilles et de graines de cytise, qui, les unes et les autres, passent pour augmenter la fécondité des oiseaux. La ration, pour les poules en liberté, sera, comme je l’ai dit, de deux cyathes d’orge, auxquels on mêlera toutefois un peu de cytise, ou bien, à défaut, de la vesce et du millet.

[3] Le gardien aura soin que les pondeuses aient des nids garnis de paille très propre ; il les nettoiera de temps en temps, et il remettra de nouvelle litière très fraîche : car ces nids se remplissent de poux et d’autre vermine, que l’oiseau y apporte avec lui chaque fois qu’il s’y rend. Le gardien doit être assidu, et surveiller les pondeuses qui annoncent leur ponte par un certain nombre de cris rauques entrecoupés de cris aigus.

[4] Il observera ce moment, et aussitôt visitera les nids, afin d’y recueillir les oeufs à mesure qu’ils seront pondus, et il les notera jour par jour, afin de ne donner que les plus récents aux glousseuses : c’est ainsi que les paysans appellent les poules quand elles veulent couver. On serrera les autres oeufs, ou bien on les vendra. Quoique les meilleurs pour l’incubation soient les plus récents, on peut pourtant en faire couver de moins frais, pourvu qu’ils n’aient pas plus de dix jours.

[5] Presque toujours, après leur première ponte, les poules demandent à couver dès les ides de janvier : ce qu’on ne permet pas à toutes, parce que les jeunes sont plus avantageusement réservées pour la ponte que pour l’incubation, dont on leur ôte le désir en leur passant une petite plume à travers

les narines.

[6] Il faudra donc choisir pour cette fonction les vieilles poules qui y sont accoutumées, et surtout connaître leurs habitudes, parce que les unes couvent très bien, tandis que les autres valent mieux pour élever les poussins qui viennent d’éclore ; il y en a, au contraire, qui brisent et mangent leurs oeufs et ceux des autres poules : il faut alors les leur enlever dès qu’ils sont pondus.

[7] Les petits de deux ou trois mères, pendant qu’ils sont encore jeunes, doivent être réunis sous la meilleure nourrice ; mais il faut faire cette substitution dès les premiers jours, afin que, trompée par la ressemblance, elle ne puisse pas distinguer les poussins étrangers d’avec les siens. Il y a toutefois une mesure à garder : en effet, on ne doit pas confier à une seule poule plus de trente petits, car on prétend qu’elle ne peut pas en élever une plus grande quantité.

[8] On observe de ne donner à couver qu’un nombre d’oeufs qui soit impair et variable selon les époques : ainsi dans le premier temps, c’est-à-dire au mois de janvier, on en mettra quinze sous la poule et jamais plus ; au mois de mars, dix-neuf et jamais moins ; vingt et un au mois d’avril, et autant pendant tout l’été, jusqu’aux calendes d’octobre. Plus tard, il n’y a plus à s’occuper de ce soin, parce que les poussins qui éclosent pendant le froid meurent ordinairement.

[9] Il y a même beaucoup de personnes qui pensent qu’à dater du solstice d’été il n’y a plus de bonne couvée, parce que, depuis cette époque, quoiqu’on puisse sans difficulté élever les poulets, ils n’acquièrent jamais une grosseur suffisante. Mais, dans les lieux voisins des villes, où l’on vend à bon prix des

poulets dès qu’ils quittent leur mère, lesquels alors ne sont pas exposés à mourir, on ne peut qu’approuver les couvées d’été. Au surplus, on doit toujours, quand on met des oeufs sous les poules, avoir égard à ne le faire que lorsque la lune est dans son croissant, du dixième au quinzième jour : en effet, cette opération réussit presque toujours mieux pendant ce temps, et ou s’arrange ainsi de manière que la lune soit encore dans son croissant quand les poussins éclosent.

[10] Il faut vingt et un jours pour que les oeufs de ces gallinacés aient pris vie, et que le foetus ait reçu la conformation d’un oiseau ; mais pour les paons et les oies, le ternie est d’un peu plus de vingt-sept jours. Si l’on veut donner à la poule des oeufs de ces derniers oiseaux à couver, on les placera sous elle dix jours avant les siens propres ; ce laps de temps expiré, on lui confie ceux-ci au nombre de quatre ou de cinq tout au plus, et des plus gros, car des petits œufs il ne provient que de petits oiseaux.

[11] Ensuite, si l’on veut avoir beaucoup de mâles, on fera couver les oeufs les plus longs et les plus pointus ; tandis qu’on choisira les plus ronds, si l’on veut obtenir des femelles. Ceux qui s’occupent de l’incubation avec une attention scrupuleuse, y procèdent ainsi qu’il suit : ils font choix d’abord d’un gîte à l’écart, pour que les couveuses ne soient pas troublées par les autres volailles ; ensuite, avant d’y établir le nid, ils nettoient ce lieu avec soin, ils parfument la paille qu’ils lui destinent avec du soufre et du bitume brûlant sur une torche ; cette paille, ainsi purifiée, garnit les nids de manière à les rendre assez concaves pour qu’en y volant ou en les quittant, les couveuses ne fassent pas rouler les oeufs à terre.

[12] Quelques personnes étendent, sous la litière des nids, des tiges de chiendent et de petites branches de laurier, des gousses d’ail et des clous de fer, croyant que ces objets préservent des

mauvais effets du tonnerre, qui altère les oeufs et tue les poulets à demi formés avant le développement de tous les organes.

[13] Celui qui surveille les incubations ne placera pas à la main les oeufs un à un ; il les apportera tous dans une jatte de bois, et les versera ensemble et doucement dans le nid qu’il a préparé.

[14] On dispose auprès des couveuses leur nourriture, afin que, pouvant ainsi se rassasier, elles demeurent plus assidûment sur leurs oeufs, et ne les exposent pas au refroidissement en s’éloignant trop. Quoiqu’elles aient soin de les retourner avec leurs pattes, le gardien ne doit pas moins les visiter pendant que les mères les quittent, et les tourner à la main, afin que, tenus également chauds, ils prennent vie également ; il retirera en même temps ceux qui se trouveraient endommagés ou cassés par les ongles de la poule. Après ces soins, il examinera, le dix-neuvième jour, si les poussins n’ont pas percé les oeufs avec leurs petits becs, et il écoutera s’ils crient, parce qu’il arrive souvent qu’ils ne peuvent briser les coquilles qui sont trop épaisses.

[15] Dans ce cas, il faudra tirer à la main ces jeunes oiseaux, et les mettre sous la mère, qui les tiendra chaudement : c’est un travail que l’on ne continuera pas au delà de trois jours ; car les oeufs dans lesquels on n’entend aucun cri après vingt et un jours, ne renferment pas d’animaux vivants. On retire ces oeufs pour que la couveuse ne s’épuise pas, retenue trop longtemps par un vain espoir de les voir éclore. On ne doit pas enlever chaque poussin dès qu’il est né, mais le laisser durant un jour dans le nid, sous sa mère, e ? ne lui donner ni à boire ni à manger jusqu’à ce que tous soient éclos. Le lendemain du jour où la couvée sera éclose, voici comment on la retire du nid.

[16] On place les poussins sur un crible à vesce ou même à ivraie, qui ait déjà servi ; puis on les expose à une fumigation de tiges de pouliot. Il paraît que

cette fumée les préserve de la pépie, qui les fait promptement périr tant qu’ils sont jeunes.

[17] Après cela, on les renferme avec leur mère dans une cage, et on les nourrit avec de la farine d’orge cuite dans de l’eau, ou bien avec de la farine d’adoréum détrempée avec du vin, données en petite quantité : car il faut surtout éviter les indigestions. C’est pourquoi on les retiendra trois jours dans la cage avec leur mère ; puis, avant de les en laisser sortir pour qu’ils prennent d’autre nourriture, on les tâtera tous pour voir s’il ne leur est rien resté de la veille dans le jabot : s’il n’était pas vide, c’est qu’il y aurait indigestion, et il ne faudrait pas les laisser manger avant que la digestion soit parfaite.

[18] On ne permettra pas que ces jeunes poulets s’écartent : ils seront retenus près de la cage, et nourris de farine d’orge jusqu’à ce qu’ils aient pris de la force. Il faut les préserver du souffle des serpents, dont l’odeur est si pestilentielle qu’elle les fait tous périr. On obvie à cet accident, en brûlant à de courts intervalles de la corne de cerf, ou du galbanum, ou des cheveux de femme : toutes substances dont les émanations détruisent l’effet de cette odeur pestilentielle.

[19] On veillera à ce que les poulets soient tenus dans une température tiède, car ils ne peuvent supporter ni la grande chaleur, ni le froid ; le mieux est de les retenir renfermés dans le poulailler avec leur mère, et d’attendre quarante jours pour les laisser courir en liberté. Au surplus, dans les premiers jours de leur existence, qui sont comme leur enfance, il faut les prendre pour les visiter, leur arracher les petites plumes de dessous la queue, pour qu’elles ne se souillent pas d’excréments qui s’y durciraient

et boucheraient leur anus.

[20] Toutefois, quelque soin qu’on prenne à cet égard, il arrive souvent que ce conduit s’obstrue : on y remédie alors en y introduisant une plume d’aile qui ouvre le passage aux aliments digérés. On tâchera de préserver ces poulets, devenus forts, de la pépie, qui peut les attaquer ainsi que leur mère : à cet effet on ne leur donnera que de l’eau très pure dans des vases très propres ; on fera en même temps de fréquentes fumigations dans les poulaillers, et on les débarrassera de la fiente qui les souille.

[21] Quand, malgré ces précautions, la pépie se manifeste, quelques personnes font avaler aux malades des gousses d’ail trempées dans de l’huile tiède ; d’autres leur font couler dans l’intérieur du bec de l’urine d’homme que l’on a fait tiédir, puis leur tiennent le bec fermé jusqu’à ce que l’amertume de ce liquide leur fasse évacuer par les narines le produit des nausées occasionnées par la pépie. Le raisin que les Grecs appellent ἀγρία σταφυλὴ, est aussi un bon remède quand ou le mêle avec leur nourriture, ou bien quand on l’écrase et qu’on le leur donne à boire avec de l’eau.

[22] Au reste, ces médicaments ne sont bons que quand la maladie a fait peu de progrès : car si la pépie attaque le tour des yeux, si l’oiseau refuse de manger, on lui fait aux joues des incisions par lesquelles on fait écouler tout le pus qui s’est amassé sous l’œil, puis on saupoudre la plaie avec un peu de sel égrugé.

[23] Cette maladie se déclare surtout lorsque ces volailles ont souffert du froid et de la faim, ou bien quand elles ont bu pendant l’été de l’eau croupie dans les cours, ou encore quand on leur a laissé manger, même en petite quantité, des figues ou des raisins avant maturité, nourriture dont elles doivent s’abstenir. Pour les dégoûter de ces derniers fruits, on leur présente, quand elles ont faim, des raisins de vigne sauvage cueillis verts dans des buissons, et cuits avec de la farine de froment : offensées par cette saveur, les volailles dédaignent ensuite

toute espèce de raisins. Il en est de même des figues sauvages, qui, données cuites avec leur nourriture, les dégoûtent de la figue cultivée.

[24] Comme pour tous les autres animaux de la ferme, on est dans l’usage de choisir les meilleures poules et de vendre les moins bonnes ; on observe aussi d’en diminuer le nombre tous les ans en automne, temps où elles cessent. de produire. On se défera donc des vieilles, c’est-à-dire de celles qui auront plus de trois ans, et de celles qui sont ou peu fécondes ou mauvaises nourrices, et surtout de celles qui mangent leurs oeufs ou ceux des autres poules : on vendra aussi celles qui auront commencé à chanter comme les mâles ou à gratter la terre comme eux ; on ne gardera pas, non plus, les poulets tardifs qui, nés après le solstice d’été, ne peuvent pas acquérir un accroissement suffisant. On n’en usera pas de même à l’égard des coqs : on conservera ceux qui sont courageux tant qu’ils pourront féconder leurs femelles : car, dans cette espèce d’oiseaux, un bon mâle est difficile à trouver.

[25] A l’époque où les poules cessent de pondre, c’est-à-dire après les ides de novembre, on leur supprime les aliments coûteux ; on leur donne du marc (le raisin, qui les nourrit assez bien quand on y joint de temps en temps des criblures de froment.

Des oeufs.[modifier]

VI. [1] La conservation des oeufs pendant un long espace de temps n’est pas, non plus, étrangère à nos soins. On les conservera très bien durant l’hiver, en les recouvrant de balles de céréales, et, durant l’été, en les enfonçant dans du son. Avant de les placer ainsi, quelques personnes les couvrent, pendant six heures, de sel égrugé, puis les essuient et les enfouissent dans les balles ou dans le son ; d’autres entassent dessus des fèves entières, et un

plus grand nombre des fèves moulues ; d’autres les recouvrent de sel en grain ; d’autres enfin les font durcir dans de la saumure chaude.

[2] Mais si l’emploi du sel empêche les oeufs de se gâter, il a l’inconvénient de les casser et de ne pas les conserver pleins : ce qui éloigne l’acheteur. Ceux même qui ne font que les plonger dans la saumure, ne parviennent pas même à les garder dans leur intégrité.

De l’engraissement des poules.[modifier]

VII. [1] Quoique l’engraissement des poules soit plutôt l’affaire de l’engraisseur que celle du fermier, cependant, comme c’est une chose facile, j’ai cru devoir dire ici comment il faut opérer. Pour obtenir de bons résultats, il est surtout important d’avoir un emplacement chaud, peu éclairé, et dans lequel chaque volaille soit tenue renfermée, soit dans une petite cage, soit dans un panier suspendu, où elle est tellement resserrée qu’elle ne peut se retourner.

[2] Les poules y trouveront toutefois une ouverture à chaque bout, de manière qu’elles puissent passer la tête par l’une d’elles, et la queue ainsi que le derrière par l’autre, afin de pouvoir prendre leur nourriture, et rendre leurs excréments sans en être salies. On leur fait une litière de paille très propre ou de foin très moelleux, c’est-à-dire de regain : car, si elles sont couchées durement, elles ont de la peine à s’engraisser. Il faut leur arracher toutes les plumes de la tête, du derrière et du dessous des ailes : les premières pour qu’il ne s’y engendre pas de poux, les dernières de peur que les excréments en s’y attachant n’y fassent naître des ulcères.

[3] Leur nourriture consiste en farine d’orge pétrie dans de l’eau, dont on fait des boulettes, qui servent à les engraisser. Les premiers jours, la ration sera peu considérable, afin qu’elles puissent s’accoutumer à en digérer une plus forte : car il faut surtout prévenir les indigestions, et ne donner que ce qui peut être élaboré par leur estomac, et seulement

lorsqu’on se sera assuré, en leur tâtant le jabot, qu’il n’y reste rien du repas précédent.

[4] Ensuite, quand l’oiseau est rassasié, on descend sa cage pour le laisser un peu sortir, non pour qu’il courre au dehors, mais pour qu’il puisse s’éplucher avec son bec et se débarrasser des insectes qui le piquent ou le mordent. Telle est à peu près la méthode commune aux engraisseurs. Quant aux personnes qui veulent non seulement engraisser leurs volailles, mais encore les vendre tendres, elles détrempent la farine d’orge, dont nous avons parlé, avec de l’eau fraîchement miellée, et les gorgent avec ces substances. Il y a des gens qui engraissent leurs poules en leur donnant du pain de froment détrempé dans un mélange de trois parties d’eau et d’une partie de bon vin. Soumises au régime le premier jour de la lune (ce qu’il faut aussi observer), elles seront parfaitement grasses vingt jours après.

[5] Si elles viennent à prendre en dégoût cette nourriture, il faudra en diminuer la ration pendant autant de jours qu’il s’en sera écoulé depuis qu’elles sont en mue ; de manière toutefois que la durée de l’engraissement ne dépasse pas le vingt-cinquième jour de la lune. Il est, du reste, de principe que les plus fortes volailles doivent être destinées aux tables somptueuses : par ce moyen, le prix qu’on en retirera sera en rapport avec la peine et la dépense qu’elles auront occasionnées.

De l’éducation des ramiers et des pigeons, et de la construction des colombiers.[modifier]

VIII. [1] On réussit très bien par la même méthode à rendre très gras les ramiers et les pigeons de colombier, quoiqu’il n’y ait pas autant de bénéfice à les engraisser qu’à les élever. Au reste, les soins qu’on en prend ne sont pas étrangers au travail d’un bon cultivateur. Dans les endroits où on les laisse en liberté ils coûtent peu : on leur assigne pour séjour des tours élevées ou le point le plus haut des édifices, d’où, par des fenêtres ouvertes, ils

prennent leur volée pour aller chercher leur nourriture.

[2] Pendant deux à trois mois cependant, on leur donne des grains mis en réserve ; le reste de l’année ils cherchent leur vie dans la campagne. Mais on ne peut jouir de ces avantages dans les environs des villes, où ils sont exposés à tomber dans les différents piéges que tendent les oiseleurs. Là on doit les nourrir renfermés chez soi, non pas toutefois au rez-de-chaussée ni dans une pièce froide, mais dans une construction élevée au haut de la maison et qui soit exposée au midi d’hiver.

[3] On pratiquera dans les murs, de la manière que nous avons prescrite pour les poulaillers, et que nous ne répéterons point ici, des rangées de trous, ou, si cette distribution ne convient pas, on posera sur des pièces de bois enchâssées dans la muraille, quelques tablettes qui supporteront ou des logettes ou des boulins en terre cuite, pour que ces oiseaux y fassent leur nid, et l’on ménagera des vestibules afin qu’ils puissent y parvenir. Au surplus, tout le colombier et les boulins mêmes seront ragréés d’un enduit blanc, parce que cette espèce d’oiseaux aime beaucoup cette couleur.

[4] On enduira aussi ces murs à l’extérieur, surtout autour de la fenêtre, qui sera ouverte de manière qu’elle reçoive le soleil pendant la plus grande partie des journées d’hiver, et qu’on puisse y établir une cage suffisamment vaste, sur laquelle on étendra un filet qui empêchera les oiseaux de proie d’y entrer, et dans laquelle les pigeons qui sortiront du colombier viendront se chauffer au soleil. Les mères qui couvent leurs oeufs ou soignent leurs petits, devront sortir quelquefois, de peur que le regret d’être continuellement retenues dans un esclavage pénible ne les fasse périr.

[5] En effet, quand elles ont un peu voltigé autour des bâtiments, récréées par cette distraction, elles reprennent de la gaîté, et retournent avec plus de plaisir vers leurs petits, desquels elles n’essayeront pas de s’écarter, et qu’elles ne sauraient abandonner.

Les vases où on leur mettra l’eau seront semblables à ceux des poules : les pigeons qui veulent boire y introduiront facilement la tête, mais l’ouverture sera trop étroite pour qu’ils puissent y passer tout entiers quand ils veulent se baigner ; ce qui serait préjudiciable aux oeufs et aux petits, qu’ils sont presque toujours occupés à couver.

[6] Au reste, il est à propos de leur jeter à manger au pied des murs, parce qu’ordinairement cette partie du colombier n’est pas souillée par les excréments. On regarde, comme ce qu’il y a de mieux pour les nourrir, la vesce, l’ers, aussi bien que la petite lentille, le millet et l’ivraie, et encore les criblures du blé, ou n’importe quelle espèce des légumes qu’on donne aussi aux poules. Le colombier doit être fréquemment balayé et nettoyé car plus il est propre, plus il plaît au pigeon, qui d’ailleurs se dégoûte facilement de son habitation, et qui, l’ayant prise en aversion, l’abandonne, s’il est libre de s’envoler. C’est ce qui arrive fréquemment dans les pays où on lui permet de sortir librement.

[7] Il existe un ancien précepte de Démocrite qui permet d’obvier à cet inconvénient. Les paysans donnent le nom de tinunculus(crécerelle) à une sorte d’oiseau de proie, qui presque toujours fait son nid dans les murs des édifices. On enferme séparément, tout vivants, les petits de cet oiseau dans des pots de terre sur lesquels on fixe leurs couvercles, et l’on suspend ces vases, enduits de plâtre, dans les angles du colombier. Au moyen de cette pratique, les pigeons prennent de l’affection pour leur demeure et ne l’abandonnent pas. On doit choisir, pour élever des pigeonneaux, (les femelles qui ne soient ni vieilles, ni trop jeunes, mais bien grosses. On aura soin, si on le peut, de ne jamais

séparer les petits, et de les unir tels qu’ils sont éclos, parce qu’ainsi mariés ensemble ils élèvent un plus grand nombre de petits ;

[8] sinon on n’appariera pas des pigeons d’espèces différentes, comme ceux d’Alexandrie et ceux de la Campanie, parce que ces oiseaux, s’attachant moins à ceux qui ne leur ressemblent point, s’approchent plus rarement et produisent, en conséquence, moins de pigeonneaux. En tout temps, la couleur du plumage a été l’objet de contestations : aussi est-il difficile de dire quelle est celle qu’on doit préférer.

[9] Le blanc, que l’on voit ordinairement partout, ne plaît pas trop à quelques personnes ; cependant il ne présente aucun inconvénient pour les pigeons que l’on tient enfermés : pour les pigeons libres, il doit être rigoureusement rejeté, parce qu’il les fait plus facilement remarquer par l’oiseau de proie. Quoique leur fécondité soit beaucoup moins grande que celle des poules, ils produisent pourtant plus de bénéfice ; car, si la mère est bonne, elle donne des petits huit fois par an, et le prix qui en revient remplit le coffre du maître, comme nous l’affirme l’excellent auteur M. Varron, qui a avancé que, même de son temps, où l’on s’occupait moins de frivolités que de nos jours, on payait ordinairement mille sesterces chaque couple de pigeons ;

[10] tandis que, à la honte de notre siècle, si nous voulons ajouter foi à ce qu’on dit, on rencontre des gens qui payent aujourd’hui la paire quatre fois plus cher. Toutefois, je trouve plus excusables ceux qui dépensent beaucoup d’argent pour jouir de l’attrait de ces délices, que ceux qui épuisent le Phase du Pont, et les Palus-Méotides de la Scythie. Maintenant on se gorge, dans les orgies, des oiseaux du Gange et de l’Égypte.

[11] Le colombier peut aussi, comme nous l’avons dit, fournir à celui qui s’occupe de l’engraissement le moyen d’exercer son industrie. En effet, s’il se trouve des pigeons stériles ou de vilaine couleur, on les engraisse comme les

poules. Toutefois les pigeonneaux deviennent plus facilement gras sous leurs mères ; mais il faut, lorsqu’ils sont déjà forts, pas cependant assez pour voler, leur arracher quelques plumes des ailes, et leur casser les pattes pour qu’ils restent toujours à la même place ; il faut aussi donner aux mères une ample nourriture, pour qu’elles puissent en prendre et en donner largement à leurs petits.

[12] Quelques personnes leur lient légèrement les pattes, dans la persuasion qu’en les cassant on occasionne aux oiseaux des souffrances qui les font maigrir ; mais ce procédé n’est point favorable à l’engraissement, parce que les efforts qu’ils font alors pour se débarrasser de leurs liens, les fatigue, et que cette sorte d’exercice les empêche de profiter. La fracture des pattes ne leur occasionne de vive douleur que pendant deux ou trois jours, et leur ôte tout espoir de courir.

De la nourriture des tourterelles.[modifier]

IX. [1] Il n’est pas nécessaire d’élever des tourterelles, puisque ces oiseaux ne pondent pas et ne couvent point dans les volières. On ne destine à l’engraissement que celles que l’on prend au vol ; et elles demandent, pour cela, beaucoup moins de soins que les autres oiseaux. Toutes les saisons pourtant ne sont pas également favorables : dans l’hiver, quelque peine qu’on se donne, on ne parvient que difficilement à les engraisser ; et pourtant c’est l’époque où elles sont à plus bas prix, parce qu’alors les grives sont en grande abondance.

[2] Dans l’été, au contraire, les tourterelles s’engraissent d’elles-mêmes, pourvu qu’elles ne manquent pas de nourriture, et surtout de millet : non pas que le froment et les autres céréales les engraissent moins bien, mais parce que le millet est plus de leur goût. Au reste, en hiver, on arrive plus facilement à ce résultat, comme aussi pour les ramiers, en leur donnant des boulettes de pain trempé dans le vin, préférablement à toute autre nourriture.

[3] On ne leur fait

pas, comme aux pigeons, des boulins qui leur servent de retraite, ni des cellules creusées dans le mur, mais on dispose pour elles, sur une rangée de corbeaux fixés dans la muraille, de petites nattes de chanvre, sur lesquelles on tend un filet pour les empêcher de voler ; ce qu’elles ne feraient qu’aux dépens de leur embonpoint. Là on les nourrit continuellement de millet ou de froment, qu’il ne faut leur donner que secs. Un demi-modius de ces grains suffit par jour, pour rassasier cent vingt tourterelles.

[4] On leur donne toujours de l’eau fraîche et très propre dans de petits vases, semblables à ceux dont on se sert pour les pigeons et les poules. On nettoie leurs petites nattes, pour que leurs pattes ne s’échauffent pas dans la fiente, qu’on doit, du reste, conserver avec soin pour la culture des champs et des arbres, ainsi que celle de tous les autres oiseaux, si on en excepte ceux qui vivent habituellement dans l’eau. Les vieilles tourterelles s’engraissent moins bien que les jeunes. C’est pourquoi on les prend à l’époque de la moisson, quand les nouvelles couvées ont déjà acquis de la force.

De l’éducation des grives.[modifier]

X. [1] Les grives exigent plus de, soins et de dépenses que la tourterelle. On peut les nourrir dans toutes les campagnes, mais plus avantageusement dans le lieu où elles ont été prises : car elles souffrent difficilement qu’on les transporte dans un autre pays, parce que la plupart de celles qu’on renferme alors dans des cages y dépérissent ; c’est aussi ce qui arrive à celles qu’on fait passer instantanément du filet dans la volière. Pour éviter cet inconvénient, on mettra parmi elles quelques anciennes qui ont été élevées par les oiseleurs, à l’effet de servir, comme d’appeaux, aux nouvelles captives, et d’adoucir leur tristesse en voltigeant au milieu d’elles. Ainsi, à l’imitation des grives apprivoisées, les grives sauvages s’accoutumeront

insensiblement à rechercher l’eau et la nourriture.

[2] Ces oiseaux, comme les pigeons, désirent un lieu sûr et exposé au soleil ; là, on adaptera dans les parois opposées des murs, que l’on perce à cet effet, des perches transversales, sur lesquelles elles se jucheront quand, rassasiées de nourriture, elles voudront se reposer. Ces perches ne doivent pas être élevées, au-dessus du sol, à une hauteur plus grande que celle à laquelle un homme debout peut atteindre.

[3] On place leur nourriture vers les parties de la volière qui ne se trouvent pas sous les perchoirs, afin qu’elle se maintienne plus propre. Toujours on doit leur donner des figues sèches, soigneusement écrasées et mêlées de farine de blé, et en assez grande quantité pour qu’il en reste.

[3] Quelques personnes mâchent ces figues, et les leur présentent en cet état ; mais cette méthode n’est guère praticable quand on a beaucoup de grives, parce que le loyer des gens qu’on emploie à mâcher n’est pas à bon marché, et qu’ils mangent une partie de ces fruits, qui sont d’une saveur agréable. Beaucoup de personnes pensent que, pour prévenir le dégoût chez les grives, il est bon de varier leur nourriture. Ainsi, on leur offre des graines de myrte et de lentisque, des fruits d’olivier sauvage, des baies de lierre, et aussi des arbouses.

[4] En effet, ces oiseaux recherchent dans les champs ces aliments, bien propres aussi dans les oiselleries à vaincre leurs dégoûts et même à exciter leur appétit : ce qui est très convenable ; car plus ils mangent, plus ils s’engraissent promptement. En même temps on tient toujours, près d’eux, des augets remplis de millet, qui est leur aliment le plus confortable ; car on ne leur donne les fruits dont nous avons parlé que comme un mets délicat.

[5] Les vases dans lesquels on leur fournit une eau fraîche et propre, ne diffèrent pas de ceux du poulailler. M. Terentius Varron assure que, du temps de nos aïeux, chacun de ces oiseaux nourris comme nous venons

de le prescrire, fut souvent vendu trois deniers, quand les triomphateurs voulaient donner un repas au peuple. Maintenant, le luxe de notre époque a rendu ce prix fort commun : aussi est-ce un revenu que les paysans eux-mêmes ne doivent pas dédaigner. Nous avons parlé sans interruption de presque tous les animaux que l’on nourrit dans l’intérieur de la ferme ; nous allons maintenant traiter de ceux qu’on laisse sortir pour qu’ils cherchent leur nourriture dans les champs.

De l’éducation des paons.[modifier]

XI. [1] L’éducation des paons réclame plutôt les soins d’un père de famille citadin, que d’un villageois grossier. Ce n’est pourtant pas qu’elle ne convienne point à un agriculteur qui cherche à se procurer toutes les jouissances qui peuvent charmer la solitude de la campagne. La beauté de cet oiseau flatte autant les étrangers que ses propres maîtres. On le retient très aisément dans les petites îles parsemées de bois, qui se trouvent sur les côtes de l’Italie : car, comme il ne peut s’élever fort haut, ni voler à de grandes distances, et qu’on n’a à redouter pour lui la rapacité ni des voleurs ni des animaux nuisibles, il peut sans inconvénient courir loin de la surveillance, et se procurer la plus grande partie de sa nourriture.

[2] Les femelles, abandonnées à elles-mêmes, et en quelque sorte affranchies, élèvent leurs petits avec plus de soin ; et le gardien n’a autre chose à faire que d’appeler le troupeau auprès de la ferme, à certaine heure du jour, par un signal donné, et de jeter un peu d’orge à ces oiseaux qui accourent avec empressement : ainsi, les paons ne sont pas exposés à souffrir de la faim, et on peut s’assurer de leur nombre à mesure qu’ils arrivent.

[3] Comme il est rare qu’on possède une île dans ses propriétés, il faut, dans l’intérieur des terres, leur donner

plus de soins, et voici ce en quoi ils consistent. On clora d’une muraille élevée un terrain uni couvert d’herbes et de broussailles ; sur trois des côtés du mur on bâtira des galeries, et sur le quatrième deux logements, dont l’un servira d’habitation au gardien, l’autre de gîte aux paons. Ensuite, sous les galeries, on construira, à la suite les uns des autres, des enclos de roseau en forme de cages, semblables à ceux qui sont au-dessus des colombiers. Ces enclos seront partagés par une sorte de grille de roseaux entrelacés, et de manière que de chaque côté il se trouve un accès.

[4] La retraite des paons doit être exempte de toute humidité : c’est pourquoi on fichera dans le sol des rangées de petits poteaux qui présenteront à leur sommet des pointes amincies au moyen de la doloire, pour qu’on puisse y ajuster des perches transversales percées à cet effet. Ces perches, posées sur les poteaux, devront être carrées, pour mieux recevoir l’oiseau qui viendra s’y abattre ; et aussi s’enlever facilement, afin que, soulevées de dessus leurs supports, elles donnent un libre accès aux balayeurs.

[5] Les paons sont très propres à la propagation lorsqu’ils ont trois ans accomplis ; plus jeunes, ils sont stériles ou peu féconds. Comme le mâle a toute l’ardeur du coq, il lui faut cinq femelles : s’il, n’en avait qu’une ou deux, il les cocherait trop souvent, altérerait leurs oeufs à peine formés dans leur ventre, et ne les laisserait pas venir à ternie, en les faisant tomber prématurément de l’oviducte.

[6] A la fin de l’hiver, on excite à l’accouplement les paons et leurs femelles, en leur donnant une nourriture convenable. On obtient surtout ce résultat, en torréfiant, à petit feu, des fèves qu’on leur donnera toutes chaudes, à jeun, tous les cinq jours, en n’excédant pourtant pas la mesure de six cyathes par oiseau.

Cette nourriture ne doit pas être jetée au troupeau assemblé, mais bien distribuée dans chaque enclos que j’ai proposé de construire en roseaux, à raison de cinq rations pour tout autant de femelles et d’une pour leur mâle. Il en sera de même de l’eau qui doit leur servir de boisson.

[7] Après ces dispositions, on conduira chaque mâle avec ses femelles dans l’enceinte qui lui est réservée : par ce moyen tout le troupeau se repaîtra également, et on évitera les rixes : car on trouve parmi les paons des coqs hargneux, qui, si on ne les tenait à part, empêcheraient les plus faibles de manger, et de cocher les femelles. Dans les lieux exposés au soleil, les mâles recherchent ordinairement les femelles quand le Favonius commence à souffler, c’est-à-dire depuis les ides de février jusqu’à l’arrivée du mois de mars.

[8] On reconnaît que ces coqs sont en amour quand ils se couvrent, comme s’ils s’admiraient eux-mêmes, des plumes étincelantes de leur queue, c’est-à-dire quand ils font ce qu’on appelle la roue. Après le temps de l’accouplement, il faut surveiller les paonnes, de peur qu’elles n’aillent déposer leurs oeufs ailleurs que dans leurs retraites ; on les tâtera souvent avec le doigt : car quand leur oeuf est près de venir, il se trouve à portée d’être touché. Alors on les enfermera pour qu’elles ne pondent pas hors de l’enclos.

[9] C’est surtout à l’époque de la ponte qu’il faut garnir le poulailler d’une grande quantité de paille, afin que les oeufs ne soient point brisés : car c’est ordinairement lorsque les paonnes viennent prendre le repos de la nuit, que, juchées sur les perches dont nous avons parlé, elles font leurs oeufs qu’on ne peut conserver intacts que s’ils tombent d’une petite hauteur et mollement. Il faut donc tous les matins, tant que durera le

temps de la ponte, visiter soigneusement le poulailler et y recueillir les oeufs qui s’y trouveront. Plus ils seront donnés frais aux poules qui doivent les couver, plus facilement ils écloront. Ce mode d’incubation est très avantageux pour le père de famille ;

[10] car les femelles du paon qui ne couvent pas, pondent généralement trois fois par an, tandis que les couveuses de cette espèce passent tout le temps de leur fécondité à faire éclore et à élever leurs petits. La première ponte est communément de cinq oeufs ; la seconde, de quatre ; la troisième, de trois ou de deux.

[11] On ne devra pas confier des oeufs de paonne à couver aux poules de Rhodes, qui n’élèvent pas bien même leurs petits ; mais on choisira de vieilles poules de la grande espèce du pays. Pendant les neuf premiers jours de la lune, elles couveront neuf oeufs, dont cinq de paonne et les autres de poule ;

[12] au dixième jour, on enlèvera tous ces derniers pour les remplacer par un égal nombre de la même espèce, afin que le trentième jour de la lune, qui est ordinairement celui de la nouvelle, ils puissent éclore avec les paonneaux. Le gardien, au surplus, doit avoir l’attention de surveiller la couveuse quand elle quitte son nid, qu’il doit visiter souvent, et de retourner avec la main les oeufs de paonne que la poule, à cause de leur grosseur, a de la peine à remuer. Pour s’acquitter de ce soin avec plus de facilité, le gardien marquera d’encre un côté de ces oeufs, pour reconnaître si la couveuse les a retournés.

[13] Au reste, il ne faut pas oublier, comme je l’ai dit, qu’on doit pour cet objet choisir les plus grandes poules de la basse-cour. Si on n’en avait que de médiocre taille, on ne leur donnerait à couver que trois oeufs de paonne et six oeufs de poule. Quand les poussins seront éclos, on les portera à une autre couveuse, et on réunira ensemble les paonneaux pour les confier à une seule poule jusqu’à ce qu’on

en ait formé un troupeau de vingt-cinq.

[14] On ne déplacera, le premier jour, ni les paonneaux ni les poussins ; mais le lendemain on les transfèrera, avec la poule qui doit les élever, dans une cage où, les premiers jours, on les nourrira de farine d’orge détrempée dans du vin, ou aussi bien avec un peu de bouillie cuite de n’importe quelle espèce de blé qu’on aura soin de laisser refroidir. Peu de jours après, on ajoutera à cette nourriture du poireau de Tarente haché menu, et du fromage mou soigneusement égoutté ; car il est reconnu que le petit-lait est nuisible à ces jeunes volatiles.

[15] Les sauterelles aussi, auxquelles on a enlevé les pattes, sont aussi, dit-on, une bonne nourriture pour les paonneaux, et on doit les en repaître jusqu’au sixième mois ; ensuite il suffit de leur jeter de l’orge. Trente-cinq jours après leur naissance, on peut sans danger les conduire aux champs ; car le troupeau suit la poule à son gloussement, comme si elle était sa véritable mère. Le gardien portera dans le champ leur cage fermée ; puis, après avoir attaché à une des pattes de la poule une longue ficelle, il la mettra en liberté, et les paonneaux voltigeront autour d’elle. Quand ils seront bien repus, on les ramènera à la ferme, suivant, comme je l’ai dit, la poule qu’ils entendent glousser.

[16] Les auteurs sont assez d’accord sur ce point, qu’on ne doit pas mener paître, dans le même lieu, d’autres poules qui élèveraient des poussins : car, à la vue des paonneaux, elles cesseraient d’aimer leurs petits et les abandonneraient prématurément, les prenant en aversion parce qu’ils ne seraient ni aussi grands ni aussi beaux que les jeunes paons. Ces oiseaux sont sujets aux mêmes maladies que les

poules ; aussi les traite-t-on en tout comme ces dernières, et on les guérit de la pépie, de l’indigestion et des autres maladies qui peuvent les frapper, avec les mêmes remèdes que nous avons indiqués.

[17] A l’âge de sept mois on renfermera, la nuit, les jeunes paons dans la retraite commune ; mais on aura soin qu’ils ne restent pas à terre : ceux qui se coucheront ainsi devront être relevés et posés sur le perchoir, pour qu’ils n’aient pas à souffrir du froid.

De l’éducation des poules de Numidie et des poules sauvages.[modifier]

XII. L’éducation des poules de Numidie est à peu près la même que celle des paons. Quant aux poules sauvages, qu’on appelle rustiques, elles ne produisent pas en esclavage : c’est pourquoi nous n’avons rien à en dire, si ce n’est qu’on doit les nourrir à satiété pour les rendre plus propres à figurer dans les repas somptueux.

Des oiseaux que les Grecs nomment amphibies et les Latins oiseaux de double vie.

XIII. [1] Je passe maintenant à ces oiseaux que les Grecs appellent amphibies, parce qu’ils ne cherchent pas seulement leur nourriture sur la terre, mais aussi dans les eaux, et qu’ils ne sont pas plus habitués à la terre qu’aux étangs. Parmi ces oiseaux, l’oie est surtout agréable aux gens de la campagne, parce qu’elle ne demande pas de grands soins, et qu’elle est plus vigilante que le chien même ;

[2] car son cri trahit ceux qui méditent quelque embûche, comme la tradition en a conservé la mémoire pour le siége du Capitole, quand cet oiseau fit entendre ses cris aigus, tandis que les chiens gardaient le silence. Toutefois on ne saurait élever des oies partout,

comme le pense avec beaucoup de raison Celse, qui s’exprime ainsi : « On n’élève pas bien l’oie sans eau et sans beaucoup de pâture, outre qu’elle est nuisible aux plantations, parce qu’elle dévore toutes les jeunes pousses qu’elle peut attraper.

[3] Mais, partout où se trouvent une rivière ou un étang, beaucoup d’herbe, et peu de terres ensemencées, on peut nourrir cette espèce de volatile. » C’est ce que nous pensons aussi qu’on doit faire, non pas que les oies soient d’un grand produit, mais parce qu’elles ne sont pas d’un grand embarras : toutefois elles donnent des oisons, et aussi dé la plume qu’on peut recueillir, non pas, comme la laine des moutons, une fois dans l’année, mais bien deux fois par an, au printemps et en automne. En raison de ces avantages, il faut partout où l’état des lieux ne s’y oppose pas, élever des oies, ne fût-ce qu’un petit nombre, et donner à chaque mâle trois femelles : car le jars, à cause de sa pesanteur, ne peut en couvrir davantage. Pour les mettre à l’abri, il faut en outre construire, dans quelque coin de la basse-cour, des loges où ces volatiles se coucheront et feront leur ponte.

De l’éducation des oies et de la formation des oisonneries.[modifier]

XIV. [1] Ceux qui veulent posséder des troupes d’oiseaux nageurs, doivent former des oisonneries qui, pour prospérer, devront être établies de la manière suivante. On formera une cour, au moyen de murailles de neuf pieds d’élévation, destinée à empêcher que tout autre bétail n’y pénètre ; le long de ces murailles on pratiquera des galeries, où l’on ménagera dans quelque coin le logement du gardien. On construira, sous ces galeries, des loges carrées, soit en moellon, soit en briques de petite dimension : il suffira que chaque loge ait trois pieds cri tout sens, et que l’accès soit pourvu de petites portes bien solides, parce qu’elles doivent être pendant la ponte

tenues fermées exactement.

[2] Si en dehors de la ferme, mais à peu de distance des bâtiments, il se trouve un étang ou une rivière, on n’aura pas besoin de chercher d’autres eaux ; sinon on creusera une mare ou une piscine pour que les oies puissent s’y plonger : car elles ne peuvent vivre convenablement sans ce secours, pas plus que sans la terre. On mettra à leur disposition un terrain marécageux et bien couvert d’herbes, et l’on sèmera d’autres fourrages, tels que de la vesce, du trèfle, du fenugrec, et principalement cette espèce de chicorée que les Grecs désignent sous le nom de σέρις. On sèmera en outre, pour le même usage et en grande quantité, des laitues, parce que ce légume est très tendre, que ces oiseaux en sont très friands, et qu’il est une nourriture excellente pour leurs petits.

[3] Lorsque ces dispositions seront faites, on aura soin de choisir des jars et des femelles de forte taille et de couleur blanche : car il existe une autre espèce à plumage bigarré, que l’on a apprivoisée en la faisant passer de l’état sauvage à l’état domestique ; mais elle n’est ni aussi féconde, ni d’un aussi grand prix que la blanche : c’est pourquoi on n’en doit pas élever.

[4] Le temps le plus favorable à l’accouplement des oies est le solstice d’hiver ; puis, pour la ponte et l’incubation, depuis les calendes de février ou de mars jusqu’au solstice qui arrive dans la dernière partie du mois de juin. Elles ne s’accouplent pas à la manière des oiseaux dont nous avons parlé, en se tenant sur la terre, mais presque toujours dans les rivières ou les piscines. Si on les empêche de se livrer à l’incubation, elles font trois pontes par an : ce qui est plus avantageux que de leur laisser couver leurs oeufs.

[5] En effet, les poules élèvent mieux les jeunes oisons, et par ce moyen on en peut

former un troupeau beaucoup plus nombreux. Les oies donnent cinq oeufs de la première ponte ; quatre à la suivante et trois à la dernière. Quelques personnes les laissent alors couver, parce qu’elles ne doivent plus pondre le reste de l’année. Il ne faut pas laisser les femelles pondre hors de l’enclos ; mais, lorsqu’elles paraîtront chercher un nid, il faut leur presser le ventre et les tâter : si l’oeuf est près de venir, le doigt peut le toucher, parce qu’il est descendu à l’entrée de l’oviducte.

[6] Alors on les conduit à la loge et on les y enferme pour qu’elles pondent. Il suffira de suivre une seule fois cette pratique avec chacune d’elles, pour qu’elles retournent ensuite au lieu où elles ont déposé leur premier oeuf. Si l’on veut faire couver ces oiseaux après leur dernière ponte, il faut marquer les oeufs, afin de ne donner à chaque mère que les siens propres, parce que l’oie refuse de faire éclore ceux qui ne viennent point d’elle, à moins qu’ils ne soient mêlés avec ceux qu’elle a pondus. On confie à des poules l’incubation des oeufs de l’oie, comme ceux de la paonne, au nombre de cinq au plus et de trois au moins. Quant aux oies, elles en peuvent recevoir au moins sept, au plus quinze.

[7] On doit avoir soin de mettre sous les oeufs quelques racines d’ortie, qui sont pour eux une sorte de préservatif contre cette plante, dont la piqûre est mortelle aux oisons nouvellement éclos. Dans un temps froid, il faut trente jours aux oisons pour se former et éclore ; mais par la chaleur, vingt-cinq sont suffisants : toutefois c’est presque toujours le trentième jour qu’ils naissent.

[8] Quand ils sont petits, on les retient les dix premiers jours avec leur mère dans la loge, pour les y nourrir ; ensuite, si le temps est assez beau pour le permettre, on les conduit dans la prairie et aux piscines. Il faut prendre garde

qu’ils ne soient piqués par les aiguillons de l’ortie, et qu’ils n’aillent à jeun au pâturage : mais on devra les rassasier auparavant avec des feuilles hachées de chicorée ou (le laitue. En effet, si, dans cet état de faiblesse, les oisons arrivent ayant faim dans la prairie, ils attaquent les arbrisseaux et les plantes, qui tiennent en terre avec tant d’opiniâtreté, qu’ils se rompent le cou. On les nourrit convenablement avec du millet et du blé détrempés dans de l’eau. Lorsqu’ils ont pris un peu de force, on les réunit en troupeau avec d’autres de même âge, et on leur donne de l’orge pour nourriture : les mères se trouvent également bien de ce régime.

[9] Les loges ne doivent pas renfermer chacune plus de vingt oisons ; et on aura soin de ne pas mettre ensemble des forts et des faibles, car ces derniers seraient tués par les premiers. Il faut que le nid dans lequel l’oie couve soit très sec et garni d’une litière de paille ; à défaut de paille, le foin lui sera aussi très agréable. On prendra pour ces volailles les mêmes précautions que pour les autres espèces : ainsi on prendra garde que ni la couleuvre, ni la vipère, ni les putois, ni les belettes, n’éventent les petits, parce que ces animaux destructeurs sont un véritable fléau pour les jeunes oisons.

[10] Il y a des personnes qui nourrissent les couveuses avec de l’orge macérée, et ne leur permettent pas de quitter souvent leur nid ; ensuite, quand les petits sont éclos, elles leur donnent à manger, comme aux paons, pendant les cinq premiers jours, de la bouillie ou de la farine de blé détrempée. D’autres les nourrissent avec du cresson alénois, vert et haché très menu avec de l’eau, régime qui leur plaît beaucoup. Lorsqu’ils sont âgés de quatre mois, on destine les plus gros à l’engraissement, qui réussit. mieux, à ce qu’on croit, quand les sujets sont jeunes.

[11] L’engraissement de ces oiseaux est très facile,

puisqu’il suffit de leur fournir de la bouillie et de la farine de blé trois fois par jour, pourvu qu’ils aient de l’eau à ’discrétion, qu’on les empêche de courir, et qu’on les tienne dans une loge chaude et obscure : toutes choses qui contribuent puissamment à produire la graisse. Par ce moyen ils deviennent gras en deux mois, et souvent même il suffit de quarante jours pour engraisser une jeune couvée.

Des canards, des sarcelles et autres oiseaux semblables.[modifier]

XV. [1] La canarderie réclame des soins semblables, mais la dépense est plus grande : car on y renferme pour les nourrir les canards, les sarcelles, les boscides, les phalérides et autres oiseaux qui vivent dans les étangs et les marais. On fait choix pour former l’enclos d’un terrain uni, qu’on entoure d’un mur en maçonnerie de quinze pieds d’élévation ; ensuite on couvre cette cour avec un treillage ou un filet à larges mailles, pour que les oiseaux captifs ne puissent s’envoler, et que les aigles et autres oiseaux de proie ne puissent fondre sur eux.

[2] La muraille sera recouverte tant au dehors qu’au dedans d’un enduit bien lisse, afin que ni les putois, ni les furets ne puissent s’y introduire. Au milieu de la canarderie, on creusera une mare de deux pieds de profondeur, que l’on étendra en longueur et en largeur autant que l’emplacement le permettra.

[3] Pour que le mouvement de l’eau, qui doit toujours couler à travers le bassin, ne dégrade pas les bords, on les pavera avec du mortier de Signia, et de manière à ne pas faire de degrés, mais une pente douce, pour qu’on descende à l’eau comme d’un rivage maritime. Quant au sol de la mare, il doit être pavé et cimenté dans tout son contour aux deux tiers de son étendue, afin qu’il n’y puisse pas pousser d’herbes et

qu’il offre aux oiseaux nageurs une nappe d’eau bien pure.

[4] On ménagera au milieu un petit espace de terrain que l’on ensemencera de fèves d’Égypte et autres plantes aquatiques qui puissent ombrager les retraites de ces oiseaux. Quelques-uns aiment, il est vrai, à s’abriter sous des massifs de tamarix ou des touffes de jonc ; mais ce n’est pourtant pas un motif pour que toute la pièce d’eau soit envahie par des végétaux : il faut, au contraire, comme je l’ai dit, que le pourtour soit libre, afin que les oiseaux dont il s’agit puissent, sans que rien les entrave, lutter de célérité en nageant quand le beau temps les dispose à ces ébats.

[5] En effet, comme ils désirent une retraite pour se reposer, et d’où ils puissent guetter les animaux aquatiques gui se cachent dams les herbes, de même ils sont contrariés quand ils sont privés d’un espace qu’ils puissent parcourir librement. Au dehors de la mare on revêtira les bords de gazon dans une étendue de vingt pieds. Puis au delà de cette verdure, au pied des murs, ou établira, pour que les oiseaux y fassent leurs nids, des logettes carrées, d’un pied en tout sens, construites de pierre et revêtues d’un enduit. Ces logettes seront séparées entre elles par des buissons de myrte ou de buis, qu’on ne laissera pas s’élever plus haut que les murailles.

[6] Ensuite on pratiquera dans le sol un petit canal continu dans lequel coulera tous les jours la nourriture mêlée à l’eau : car c’est ainsi qu’on donne la pâture à ces oiseaux. Parmi les productions terrestres, ils aiment surtout le panis et le millet ; l’orge ne leur est pas moins agréable ; mais, quand on en a abondamment, on peut aussi leur donner du gland et du marc de raisin. Quant aux aliments que l’eau fournit, on peut, si l’on est à portée de s’en procurer, leur donner des écrevisses, des petits poissons de ruisseau, et toutes sortes d’autres poissons de petite taille qui se trouvent dans les rivières.

[7] Comme les autres canards sauvages, les canards privés s’accouplent dans le mois de mars et le suivant : c’est le moment de jeter çà et là dans la canarderie des brins de paille et des ramilles, afin qu’ils puissent les ramasser pour construire leurs nids. Au surplus, il y a un grand avantage, quand on veut établir une canarderie, à recueillir, dans les marais où ils ont l’habitude de pondre, les oeufs des oiseaux dont nous venons de parler, et de les faire couver par des poules privées. Ainsi éclos et élevés, les petits qui en proviennent perdent leur caractère sauvage, et, renfermés ensuite dans la basse-cour, ils multiplient sans difficulté ; tandis que si l’on veut tout de suite priver de leur liberté des oiseaux qui en ont toujours joui, l’esclavage retarde leur fécondité. Mais c’est assez parler de l’éducation des oiseaux nageurs.

Des piscines et de la nourriture des poissons.[modifier]

XVI. [1] Après avoir fait mention des oiseaux aquatiques, nous nous occuperons naturellement des soins que l’on doit prendre des poissons. Quoique je regarde le revenu qu’on peut tirer du poisson comme tout à fait étranger aux agriculteurs (car quelles choses peut-on imaginer de plus dissemblables entre elles que la terre et l’eau ?), je ne passerai pourtant pas sous silence cet objet qu’ont illustré le goût de nos ancêtres : en effet, ils allaient jusqu’à renfermer les poissons de mer dans des viviers d’eau douce, et ils nourrissaient avec autant de soi, le muge et le scare qu’on en met aujourd’hui à nourrir la murène et le loup de mer :

[2] car cette antique race de Romulus et de Numa, quelque rustique qu’elle fût, tenait beaucoup à se procurer abondamment tous les mets dont on peut jouir dans les villes. C’est pourquoi

non seulement ils s’occupaient beaucoup des piscines qu’ils avaient formées eux-mêmes, mais encore ils remplissaient les lacs naturels du frai des poissons de mer qu’ils y transportaient. Il en résulta que les lacs de Velino, de Sabate, aussi bien que le Vulsinum et le Ciminus, virent naître des loups de mer et des dorades, et tous les autres poissons qui peuvent supporter l’eau douce.

[3] Cet usage tomba en désuétude dans les âges postérieurs, et le luxe des riches alla jusqu’à renfermer dans une enceinte les mers mêmes et Neptune ; et déjà nos aïeux gardaient la mémoire de cette action et de ce mot de Marcius Philippe, témoignage de sa grande élégance et de son luxe effréné. Ce Romain soupait un jour à Cassino ; ayant goûté d’un loup pris dans une rivière voisine, et l’ayant craché, il mit le comble à l’impertinence de son action en disant à son hôte « Que je meure, si je n’ai cru que c’était un poisson ! ».

[4] Ce parjure contribua à rendre, chez beaucoup de personnes, la gourmandise plus recherchée, et apprit aux palais exercés et délicats à dédaigner le loup des rivières, s’il ne s’était fatigué à remonter le cours du Tibre. C’est pourquoi Térence Varron a dit, « qu’il n’y avait de son temps un beau fils, un Rhinthon, qui ne pensât qu’il n’existait aucune différence entre la possession d’un vivier peuplé de tels poissons et celle d’un étang de grenouilles. »

[5] Toutefois, dans ces mêmes temps dont Varron cite ce trait de luxe, on donnait les plus grands éloges à l’austérité de Caton, qui, au reste, en sa qualité de tuteur de Lucullus, vendait les piscines de son pupille la somme énorme de quatre cent mille sesterces. Déjà étaient fameuses les délices de la cuisine, lorsque l’on faisait apporter de la mer l’eau de ces piscines dont Sergius Orata et Licinius Muréna étaient si fiers, ainsi que des poissons dont ils faisaient la capture, et dont ils empruntaient leurs surnoms, comme avant eux les vainqueurs

de Numance et de l’Isaurie avaient adopté les noms de ces lieux.

[6] Au surplus, puisque ces habitudes ont prévalu et qu’on les regarde, non comme passées en usage, mais comme très louables et honnêtes, nous aussi, pour ne point paraître le tardif censeur de tant de siècles écoulés, nous allons enseigner au père de famille à tirer bénéfice de cette sorte de produit de la métairie. Celui qui, ayant fait l’acquisition de quelques îlots ou bien de terres situées sur un rivage maritime, n’en pourrait, à cause de la stérilité du sol, qui y est ordinairement maigre, tirer d’utiles productions, doit se procurer un revenu de la mer elle-même.

[7] Avant tout, il devra s’assurer de la nature des lieux où il veut établir ses piscines : car tous les lieux ne conviennent pas à tous les poissons. Sur un fond de vase, il nourrira les poissons plats, tels que la sole, le turbot, la plie ; là aussi prospéreront très bien les conchyles, les murex et les huîtres, et les coquillages que nous nommons pétoncles, balanes et sphondyles.

[8] Les bassins sablonneux peuvent à la rigueur recevoir des poissons plats, mais ils conviennent mieux aux poissons de la haute mer, comme les dorades, les dentices, les ombres soit de Carthage, soit indigènes ; mais ils sont moins propres aux conchyles. Quant aux rivages couverts de rochers, on y entretient les poissons qui leur ont emprunté leur nom, et qu’on appelle saxatiles, parce qu’ils se retirent dans les roches, tels que les merles, les grives et les mélanures.

[9] De même qu’il est indispensable de connaître les différences qui existent entre les rivages, ainsi il ne faut pas ignorer celles des détroits, afin de ne pas commettre d’erreur dans le choix des poissons étrangers. En effet, tout poisson ne réussit pas bien dans toutes les mers : tel est l’hélops, qui vit dans celles de la Pamphylie et non ailleurs ; tel le faber, qu’on trouve dans la mer Atlantique, qui est mis au nombre

des poissons les plus délicats dans Gades, mon pays natal, et que nous avons continué à nommer zées, comme on le faisait anciennement ; tel aussi le scare, qui fréquente par troupes nombreuses les rivages de toute l’Asie et de la Grèce jusqu’en Sicile, mais ne gagne pas la mer de Ligurie, et n’est jamais arrivé par les Gaules jusqu’à la mer d’Ibérie.

[10] Ainsi, lors même qu’après en avoir pris, on les transporterait dans nos viviers, on ne pourrait pas les y conserver longtemps. Seule entre les poissons de prix, la murène, quoique originaire de la mer de Tarse et de la mer Carpathienne qui y touche, s’est naturalisée chez nous, et, devenue l’hôtesse de tous les détroits, subsiste dans toutes les mers étrangères. Maintenant, nous allons parler de la position des viviers.

De la position du vivier.[modifier]

XVIl. [1] Nous regardons comme excellent tout étang qui est situé de manière que le flot, arrivant de la mer, y ramène celui qui l’a précédé, et ne le laisse pas séjourner dans l’intérieur de cette pièce d’eau. En effet, l’étang ressemble parfaitement à la mer que l’agitation des vents renouvelle sans cesse et ne laisse jamais s’échauffer, parce qu’elle roule, de son fond à sa surface, des flots qui sont frais. Ou ce réservoir sera taillé dans le roc, ce qui n’a lieu que très rarement, ou il sera construit sur le rivage avec du mortier de Signia.

[2] Au surplus, de quelque manière qu’on le fasse, il doit être renouvelé par le flux qui toujours y pénètre, et on y ménagera quelques grottes du côté de la terre, dont les unes seront unies et droites pour servir de retraite aux poissons à écailles, et les autres, sinuant en limaçon et moins grandes, pour donner asile aux murènes. Quelques personnes, toutefois, ne trouvent pas bon de mêler les murènes avec des poissons d’une autre espèce, parce que, si elles étaient tourmentées de la rage, à laquelle elles sont sujettes comme

les chiens, elles s’acharneraient sur les poissons à écailles, dont elles dévoreraient un grand nombre.

[3] Si la nature du lieu le permet, il convient de pratiquer des issues sur tous les côtés de la piscine : l’eau sortira ainsi par là plus facilement pour se renouveler, puisque, de quelque point que le flot arrive, il se trouvera vis-à-vis une sortie. Nous pensons qu’il faut pratiquer ces ouvertures au bas de la muraille de clôture, si la situation du lieu le comporte, afin que, posant un niveau sur le sol de la piscine, on y trouve la preuve que l’eau de la mer s’y élève au-dessus de sept pieds, car cette profondeur du réservoir est suffisante pour les poissons qui s’y trouvent. Il est évident aussi que plus l’eau de mer vient du fond, plus elle est fraîche et, par conséquent, convenable aux poissons.

[4] Si le lieu où nous jugeons à propos d’établir la piscine est de niveau avec la mer, on fera une excavation de neuf pieds de profondeur, et à deux pieds au-dessous de la partie supérieure du bassin on pratiquera un conduit pour servir de passage au flot. Ou aura soin que cette ouverture soit très large, parce que l’eau stagnante au-dessous du niveau de la mer ne saurait être expulsée que par le volume, supérieur en force, de ce flot d’eau nouvelle qui se précipite dans le réservoir.

[5] Beaucoup de personnes sont d’avis qu’il faut pratiquer, dans ces sortes d’étangs, de longues retraites pour les poissons, et, sur les côtés, des grottes tortueuses qui puissent les mettre à couvert pendant les grandes chaleurs ; mais, à moins qu’on ne puisse continuellement renouveler l’eau, cette méthode ne peut qu’être préjudiciable ; car ces sortes de retraites ne reçoivent pas facilement les nouvelles eaux, et ne se débarrassent des anciennes qu’avec peine : l’eau croupie nuit plus au poisson que ne lui serviraient des abris.

[6] Il faut toutefois creuser dans les murs des espèces de loges, faites de manière à protéger le poisson qui cherche à éviter l’ardeur du soleil, et à laisser écouler l’eau qu’elles auront reçue.

Il faudra bien se souvenir de fixer, dans les canaux qui donnent passage aux eaux de la piscine, des grilles de cuivre à petites ouvertures, afin que le poisson ne puisse pas s’échapper. Si l’espace le permet, il ne sera pas sans utilité de disposer, dans l’intérieur du réservoir, quelques rochers du rivage, surtout de ceux qui sont revêtus d’algues, et de figurer une mer véritable autant que le génie de l’homme peut parvenir à cette imitation, afin que les captifs s’aperçoivent le moins qu’il est possible, de la privation de leur liberté.

[7] Ces réservoirs étant ainsi préparés, on y introduira le troupeau aquatique. Un point très important et qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est, dans cette affaire qui a l’eau pour objet, et comme on l’a dit en parlant des productions terrestres, d’étudier « Ce que comporte chaque contrée. » En effet, quand même nous le voudrions, nous ne pourrions nourrir dans ces viviers une aussi grande quantité de mulets qu’on en voit quelquefois dans la mer, parce que cette espèce de poisson est très délicate et aime surtout la liberté. Aussi, sur plusieurs milliers, trouve-t-on à peine un ou cieux mulets qui supportent la captivité,

[8] tandis qu’on voit fréquemment, dans ces mêmes viviers, les troupeaux marins des muges indolents et des loups rapaces. C’est pourquoi, comme je l’ai dit, on doit consulter la nature du rivage où l’on se trouve, pour savoir s’il est à propos d’admettre des rochers ou de les éviter. On jettera dans la piscine, non seulement des grives, des merles, d’avides mustelles et des loups sans tache (car il y en a qui sont bigarrés), mais aussi des lamproies que l’on prise beaucoup, des murènes et quelques espèces saxatiles dont le prix est fort élevé : car le poisson commun ne vaut pas la peine d’être nourri, ni même d’être pêché.

[9] Toutes ces espèces peuvent être renfermées dans des étangs à sol sablonneux ; mais ceux qui reposent sur la vase et le limon conviennent mieux, comme je l’ai dit, aux conchyles et aux poissons qui restent immobiles au fond des eaux. La position de l’étang destiné à recevoir ces derniers, ainsi que leur nourriture, diffèrent de celles qu’exigent les autres poissons qui sont toujours en mouvement. Ainsi, pour les soles, les turbots et autres animaux semblables, on creuse à deux pieds de profondeur une piscine, sur un point du rivage, qui ne reste jamais à sec pendant le reflux.

[10] Sur ses bords on fixe des barres serrées qui, en tout temps, s’élèvent au-dessus du niveau des eaux, lors même que la mer se gonfle de flots orageux. Ensuite on construit circulairement en avant une digue de manière à renfermer dans son enceinte toute la pièce d’eau, et à présenter plus d’élévation que sa surface. Au moyen de ce parapet qu’on lui oppose, la fureur de la mer est réprimée, le poisson, vivant tranquillement dans sa demeure, n’éprouve aucun trouble, et le vivier ne peut se remplir d’un amas d’algues que la violence des flots y vomirait pendant les tempêtes.

[11] Au surplus, il faudra que la digue, sur quelques points, soit entrecoupée, à la manière du Méandre, de passages petits et étroits par lesquels la mer, quelle que soit sa fureur, même en hiver, puisse pénétrer sans impétuosité. La nourriture des poissons plats doit être plus molle que celle des saxatiles, parce qu’étant privés de dents, ils ne peuvent mâcher leurs aliments, qu’ils sont réduits à lécher ou bien à avaler dans l’état où ils les trouvent.

[12] C’est pourquoi il est convenable de leur jeter de petits anchois gâtés, des aloses dont le sel a dévoré la substance, des sardines pourries, des branchies de scare, des intestins de thon et d’aiguille, de scombre, de carchare, d’élacate, et, pour ne pas entrer dans des détails

sans fin, les vidanges de tous les poissons salés que l’on jette hors des boutiques des vendeurs de marée. Au reste, si j’ai nommé un aussi grand nombre d’espèces de nourritures, ce n’est pas qu’on les trouve toutes sur tous les rivages, mais c’est afin que l’on puisse donner celles d’entre elles dont on peut disposer.

[13] Parmi les fruits qui n’ont pas bien mûri, on peut leur jeter des figues pelées, des noix cassées avec les doigts, des cormes bouillies dans de l’eau, aussi bien que tous les aliments que leur peu de consistance rend propres à la déglutition, comme du fromage frais, si la localité et l’abondance du lait le permettent. Toutefois, nulle autre nourriture n’est aussi avantageuse que les salaisons dont nous venons de parler, parce qu’elles exhalent beaucoup d’odeur,

[14] et que les poissons plats reconnaissent mieux leur pâture par l’odorat que par la vue : car, comme ils reposent toujours sur le ventre, et que leurs yeux sont dirigés en haut, ils ne voient pas facilement à droite et à gauche les objets qui sont à terre ; tandis que, suivant à l’odeur les salaisons qu’on leur offre, ils parviennent bientôt à l’endroit où se trouve cette nourriture. Quant aux poissons saxatiles ou de la haute mer, bien qu’on puisse les nourrir des salaisons ci-dessus énumérées, ils préfèrent cependant ces mêmes aliments frais : aussi l’anchois nouvellement pris, l’écrevisse, le petit goujon, et tout le menu poisson sont fort bons pour le gros.

[15] Cependant si, durant les intempéries de l’hiver, on ne peut se procurer ce genre de nourriture, on distribue des boulettes de pain noir et, si la saison le permet, des pommes coupées par morceaux. En tout temps on peut donner des figues sèches, si, comme en Rétique et en Numidie, l’on en a en abondance. Au reste, on ne doit lias suivre l’exemple d’un grand nombre de personnes qui ne donnent rien à leurs poissons, persuadés qu’ils peuvent se suffire à eux-mêmes, bien qu’étant renfermés ;

car, s’ils ne sont pas engraissés par la nourriture que leur aura livrée le maître, leur maigreur indiquera, quand on les exposera à la poissonnerie, qu’ils n’ont pas été pêchés en pleine mer, mais qu’ils sortent d’un étang où ils étaient tenus en captivité : ce qui leur ôte beaucoup de leur prix.

[16] Pour ne pas fatiguer mon lecteur par un livre qui pourrait avoir une trop grande étendue, je finirai ici cette discussion sur les élèves à faire dans les métairies, me réservant de parler dans le livre suivant des soins que réclament les bêtes fauves et l’éducation des abeilles.