De l’humanité/Livre II

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chapitre premier. De la nature de l’homme. l’homme est, de sa nature et par essence, sensation-sentiment-connaissance indivisiblement unis. Voilà la définition psychologique de l’homme. Sa vie consiste donc à exercer et à employer ces trois faces de sa nature, et sa vie normale consiste à ne les séparer jamais dans aucun de ses actes. Par ces trois faces de sa nature, l’homme est en rapport avec les autres hommes et avec le monde. Les autres hommes et le monde, voilà ce qui, s’unissant à lui, le détermine et le révèle, ou le fait se révéler ; voilà sa vie objective, sans laquelle sa vie subjective reste latente et sans manifestation. La vie de l’homme et de chaque homme est donc, par la volonté du créateur, attachée à une communication incessante avec ses semblables et avec l’univers. Ce qu’il nomme sa vie ne lui appartient pas tout entière, et n’est pas en lui seulement ; elle est en lui et hors de lui ; elle réside en partie, et pour ainsi dire par indivis, dans ses semblables et dans le monde qui l’entoure. Donc, à un certain point de vue, on peut dire que ces semblables et ce monde lui appartiennent. Car, puisque sa vie est en eux, la portion de sa vie dont il dispose et qu’il appelle moi a virtuellement droit sur l’autre portion dont il ne dispose pas aussi souverainement et qu’il appelle non-moi. de là entre l’homme et ses semblables, entre l’homme et l’univers, deux relations, qui donnent lieu au bien et au mal. L’homme se met en communion et en société avec ses semblables, et c’est la paix ; ou bien il veut violemment les asservir à son besoin, et c’est la guerre. Et de même il se met en communication par la culture avec les êtres non semblables à lui qui composent l’univers, en étudiant les qualités et les lois de ces êtres ; ou bien il leur fait la chasse, comme le sauvage, et vit en hostilité avec cette nature dont il ignore les lois, et qui à son tour lui résiste et souvent le domine. L’homme, au point le plus voisin de la brute, est en guerre avec tous les êtres, et même avec ses semblables. L’homme, néanmoins, a tellement besoin d’être en rapport pacifique avec d’autres êtres, qu’il ne se conçoit pas sans famille, sans patrie, sans propriété. Il faut, pour qu’il existe et qu’il se sente exister, qu’un certain nombre d’êtres soient groupés et harmonisés avec lui d’une certaine façon, de sorte que ce moi qui le constitue, s’incarnant pour ainsi dire dans ces êtres unis à lui, se retrouve toujours objectivement, et s’apparaisse, pour ainsi dire, à lui-même à tous les moments de l’existence. Propriété, famille, patrie, répondent, en effet, aux trois termes sensation, sentiment, connaissance, de la formule psychologique de l’homme. L’homme se manifeste à lui-même et aux autres dans cette triplicité, parce que sa nature est triple. La trinité de son âme, en prédominance de sensation, donne lieu à la propriété ; en prédominance de sentiment, à la famille ; en prédominance de connaissance, à la cité ou à l’état. Mais voyez ce qui résulte immédiatement de cette condition de l’homme qui lui fait une nécessité de la famille, de la patrie, de la propriété. Il a besoin de famille : mais dans la famille, il y a le père et l’enfant ; si le père est tyran, le fils est esclave. Ainsi la dualité du bien et du mal, de la paix et de la guerre, revient ici. Vainement l’homme, en guerre avec la nature et la société, voudrait se retrancher dans la famille pour vivre au moins là en paix ; la famille, en laissant trop de droit au père, n’en laisse pas assez au fils. Le patriarche, le chef de la famille, trouve bien son moi, sa personnalité empreinte autour de lui, dans cette famille obéissante et qui répond à ses désirs. Mais la femme, mais le frère puîné, mais l’enfant, sont anéantis devant lui. Il en est de même de la patrie. L’homme fait alliance avec d’autres hommes ; diverses familles forment un état. Mais un état ne peut exister sans qu’il y ait des chefs et de simples citoyens. Ce qui a conduit l’homme à vouloir une patrie, ce qui lui en fait un besoin, c’est de se sentir dans d’autres hommes, de retrouver son moi dans ceux qui avec lui constituent la patrie. Que ceux donc qui ont plus énergiquement en eux ce sentiment constitutif de la cité deviennent despotes, et tous les autres hommes engagés dans la cité seront esclaves. Ainsi revient encore ici la dualité du bien et du mal, de la paix et de la guerre, de la liberté et de l’esclavage. Enfin il en est encore de même de la propriété. Ici l’homme, par une véritable illusion, s’imagine que l’esclavage ne saurait l’atteindre. Comme ici son rapport avec d’autres êtres a pour objet des êtres inférieurs à lui, dont plusieurs même sont inanimés, il croit qu’il aura bon parti de ces êtres, et que de la propriété ne sortira pour lui que le bien. Car, quant aux êtres sur lesquels s’exerce la propriété, il ne les compte pour rien, et ne craint pas de les asservir. Mais il se trompe lorsqu’il regarde la propriété comme ne pouvant lui faire que du bien. Car cette propriété peut augmenter ou diminuer ; cette propriété peut donc être insuffisante. En voulant la propriété à son profit, l’homme la constitue par là même chez les autres. Voilà donc des limites infranchissables qu’il se donne à lui-même : en se faisant propriétaire, il se fait esclave ; car il abdique par là même son droit à la jouissance de tout ce qui excède sa propriété. Sa propriété devient le signe représentatif de sa valeur ; et sa virtualité, représentée par sa propriété, en dépend par conséquent, et est limitée par elle. Il devient donc, par le fait de la supériorité de ses désirs sur les choses dont il dispose, l’esclave de ces choses mêmes auxquelles il s’attache. En outre, la guerre avec les hommes revient encore par ce côté. Car derrière cette propriété sont des hommes. Ceux qui ont un gros bagage de propriété sont les puissants ; ceux qui en ont un petit, ou qui n’en ont pas, sont trop faibles pour n’être pas esclaves. Ainsi cette famille, cette patrie, cette propriété, qui ont été inventées pour le bien de l’homme, et sans lesquelles même il ne saurait vivre, peuvent devenir un mal pour lui ; et ce qui devait lui donner la liberté peut lui apporter l’esclavage. La famille a son despotisme, la patrie a le sien, la propriété également. L’homme, par le fait même de sa vie, par le besoin inhérent à son être, constitue donc la famille, la patrie, la propriété ; et il se trouve que ces trois excellents biens deviennent pour lui une triple source de mal. La famille, la patrie, la propriété, doivent-elles donc un jour disparaître de l’humanité ? De loin en loin, dans le cours des siècles, il y a eu des penseurs et des sectes tout entières qui l’ont cru. De nos jours ces penseurs et ces sectes ont de nouveau surgi. Mais telle est l’erreur de ces opinions, que toujours on a vu ceux qui les ont embrassées obligés de soutenir au moins et de conserver, en l’exagérant, un de ces trois termes, soit la famille, soit la patrie, soit la propriété, se contentant d’immoler à celui qui était ainsi conservé les deux autres : preuve remarquable du besoin senti par les sectes dont je parle de laisser à la personnalité humaine quelque chose où s’empreindre et où s’appuyer en même temps. Les moines, ou plutôt, parmi les moines, les anachorètes, ont seuls imaginé de vivre sans famille, sans patrie, sans propriété. Mais on a appelé, avec raison, cette sorte de vie un suicide.

chapitre ii. De la destination de l’homme. je ne discuterai pas avec les anachorètes. Leur manière de sentir la vie est trop exceptionnelle pour m’occuper ici. Mais je combattrai en peu de mots ceux qui, tout en admettant l’essence de la nature humaine telle que je viens de la définir, c’est-à-dire comme une communion incessante de l’homme avec ses semblables et l’univers, veulent tirer de cette conception même la conclusion qu’un ou deux des trois modes de cette communion, savoir la famille, la patrie, ou la propriété, pourraient et devraient être radicalement abolies. En même temps et du même coup je renverserai l’opinion de ceux qui, tout au contraire, confondant l’essence de la nature humaine et la triple destination qui en résulte pour l’homme d’avoir une famille, une patrie, et une propriété, avec les formes qu’ont eues et qu’ont aujourd’hui la famille, la patrie, la propriété, prétendent enchaîner l’avenir au présent et au passé, et immobiliser, au lieu de les transformer, la famille, la patrie, la propriété. Je pose donc cette question : quelle est la destination de l’homme ? La vie de l’homme, comme je viens de le montrer dans le chapitre précédent, est attachée à une communication incessante avec ses semblables et avec l’univers. Faut-il en conclure que sa destination soit de se mettre en rapport, physiquement, sentimentalement, et intellectuellement, avec tous les hommes et avec tous les êtres qui composent l’univers, ou du moins avec le plus grand nombre possible de ces hommes et de ces choses ? Non. Car si l’homme se mettait en rapport avec trop d’objets, cette mobilité continuelle l’empêcherait aussi bien d’être, que s’il ne se mettait en rapport qu’avec trop peu d’objets. Il y a une proportion nécessaire entre notre vie subjective et notre vie objective, qui constitue réellement l’harmonie de notre être et la réalité de notre existence. Un homme qui, dans la considération du monde physique, passerait instantanément d’un objet à un autre, qui, par exemple, voyagerait sans cesse dans tous les pays sans s’arrêter à en contempler aucun, n’aurait véritablement l’idée d’aucun des pays qu’il aurait parcourus. Un savant qui promènerait sans cesse son esprit de science en science, de livre en livre, serait le moins savant des hommes : autant vaudrait la plus complète ignorance. Un homme qui, après avoir pris son repas, se mettrait de nouveau à table, risquerait fort de ne pas digérer la nourriture qu’il aurait d’abord prise. Celui qui changerait d’amis tous les jours ne connaîtrait pas l’amitié ; celui qui ne regarde pas le changement dans l’amour comme la destruction de l’amour ne connaît pas l’amour. Il est donc évident que les idées de mobilité perpétuelle qui font la base de plusieurs systèmes émis de nos jours sont radicalement absurdes, et que la destination de l’homme n’est pas d’étendre indéfiniment le cercle de ses sensations par la multiplicité, ni d’étendre indéfiniment de la même manière ses sentiments et ses connaissances. Vivre ce n’est pas seulement changer, c’est continuer. Notre vie participe à la fois du changement et du contraire du changement, ou de la persistance. Il nous est impossible réellement de continuer d’être sans changer ; la persistance absolue nous est impossible. Il nous est impossible également de changer sans persister, jusqu’à un certain point, d’être ce que nous étions ; le changement absolu nous est impossible. Changer en persistant ou se continuer en changeant, voilà donc ce qui constitue réellement la vie normale de l’homme, et par conséquent le progrès. le progrès a donc deux termes en apparence contradictoires : permanence ou durée, et mobilité ou changement. L’homme étant donc une fois mis en rapport avec certains hommes et certains êtres (et il l’est dès le premier jour de sa naissance), sa destination n’est pas de quitter ces hommes et ces choses, pour se mettre en rapport avec d’autres, et toujours ainsi. Mais néanmoins le droit pour l’homme de communiquer avec tous les hommes à travers le temps et l’espace, et de communiquer avec toute la nature, suivant les voies normales que le créateur nous a données pour cette double communication, reste le droit certain et inaliénable de l’homme. Ce droit, je le dis, est certain et inaliénable. Dieu nous a donné des sens pour communiquer avec la nature, et avec toute la nature. Nul n’a le droit de limiter cette virtualité que le créateur nous a donnée. Dieu nous a donné de même des instincts et des sentiments qui nous rapprochent sous divers rapports de tous nos semblables. Il a révélé lui-même par l’humanité les formes essentielles de ces rapports. Violer ces formes essentielles est un crime, et est punissable comme tel. Mais entrer en rapport avec nos semblables en nous conformant à ces règles essentielles est notre droit. Il est évident, au surplus, que la tendance de l’homme et de chaque homme est de ne pas laisser limiter ce droit de communication avec tous les hommes et toutes les choses. Qui voudrait en effet reconnaître une telle limitation ? Est-ce le savant que vous prétendriez borner ainsi ? Le savant veut tout connaître ; c’est ce qu’il appelle sa liberté. Est-ce l’artiste ? Il cherche le beau dans tout l’univers ; et c’est là qu’il met sa liberté. Est-ce l’industriel ? Il voudrait tout posséder, pour tout féconder ; et c’est là ce qu’il nomme sa liberté. De quel droit donc, encore une fois, confineriez-vous l’homme et le borneriez-vous à un coin de cette sphère qu’il a sous les pieds et de cette sphère qu’il a sur la tête ? Le borner, le limiter, c’est faire une prison autour de lui ; cette prison, fût-elle un palais, n’en serait pas moins une prison et un acheminement à ces pénitentiaires d’aujourd’hui où l’on a trouvé le moyen d’anéantir l’homme par la solitude. Donc, en résumé, la destination de l’homme n’est pas de se mettre en rapport direct avec tous les hommes ni avec tous les objets de l’univers. Mais c’est son droit de le faire, puisqu’il en a véritablement la puissance ; et c’est la reconnaissance de ce droit qui fait la liberté de l’homme. chapitre

iii. la famille, la patrie, la propriété, sont les trois modes nécessaires de la communion de l’homme avec ses semblables et avec la nature. ainsi j’admets, dès le début, l’existence nécessaire des trois modes de la communion de l’homme avec ses semblables et avec la nature. Cette prétendue infinité que l’on voudrait donner à l’homme en détruisant la famille, la cité, la propriété, détruirait l’homme du même coup. Je disais tout à l’heure que limiter l’homme d’une façon absolue à une certaine communion avec ses semblables et avec la nature, sans extension possible, c’était faire une prison autour de lui, et anéantir sa virtualité par la solitude. Mais, à l’inverse, on anéantirait également l’homme par un autre genre de solitude, si on voulait lui refuser une communion précise et déterminée avec certains de ses semblables et certains êtres de la nature. Car ce serait encore, dis-je, faire la solitude autour de lui. Ce serait, il est vrai, la solitude dans le désert du Sahara, au lieu d’être la solitude entre quatre murs ; mais l’effet destructif serait le même. L’homme n’existe pas plus dans le fini resserré et absolument limité que dans l’infini. Il a besoin du fini et de l’infini, comme il a besoin de la terre qui est sous ses pieds et du ciel qui est sur sa tête. Il est si vrai que l’homme a besoin de famille, de patrie, de propriété, que l’homme individuel, dans une autre hypothèse, n’a plus même de nom. Il ne peut ni se nommer lui-même, ni être nommé ou qualifié par d’autres ; et il n’a plus de nom, parce qu’il n’existe plus. Il ne reste de lui qu’une virtualité, mais une virtualité tout à fait inconnue, dont les manifestations antérieures n’ont laissé aucune trace, et qui, par conséquent, est aussi insaisissable et incaractérisable pour lui-même que pour les autres. Vous ne voulez ni famille, ni patrie, ni propriété : mais ne voyez-vous pas que c’est anéantir l’homme, et jusqu’au nom de l’homme ? Vous ne voulez pas de famille : donc plus de mariage, plus d’amour stable ; donc plus de père, plus de fils, plus de frères. Vous voilà sans relation avec aucun être dans le temps, et sous ce rapport déjà vous n’avez plus de nom. Vous ne voulez pas de patrie : vous voilà donc seul au milieu du milliard d’hommes qui peuplent aujourd’hui la terre ; comment voulez-vous que je vous distingue dans l’espace au milieu de cette multitude ? Dès que vous n’avez plus de nom pour moi dans ce milliard d’hommes, vous cessez d’être à mes yeux. Enfin vous ne voulez pas de propriété : mais pouvez-vous vivre sans corps ? Je ne vous dirai pas qu’il faut nourrir ce corps, le vêtir, le préserver de mille atteintes, et que vous ne pouvez satisfaire aucun de ces besoins sans vous approprier certaines choses ; mais je vous dirai que ce corps lui-même est une propriété. Ce corps n’est pas vous, quoiqu’il soit de vous ; il est à certains égards une chose et une véritable propriété relativement à la force qu’il manifeste. Par conséquent, cette force ne pouvant se montrer et agir indépendamment de lui, supprimer la propriété, ce serait supprimer cette force. Il est de toute certitude métaphysique que l’idée de l’individualité de chaque homme disparaît, si l’on anéantit l’idée de cet homme en tant qu’ayant une famille, une patrie, et une propriété. Pour que l’homme existe à ses propres yeux et aux yeux des autres, il ne suffit pas qu’il soit une virtualité, il faut que cette virtualité se soit déjà manifestée ; il faut donc qu’elle soit définie, délimitée jusqu’à un certain point, marquée par conséquent au coin du passé. Le passé doit donc se montrer dans l’homme : seulement le passé ne doit pas enchaîner l’avenir. Aussi, comme je l’ai déjà dit, sauf les solitaires de la Thébaïde, jamais utopiste, jamais rêveur n’a poussé l’absurdité jusqu’à vouloir abolir à la fois ces trois modes de la communion de l’homme avec ses semblables et avec la nature. Les sectaires et les utopistes se sont retranchés à essayer de détruire un ou deux de ces trois modes nécessaires au profit du troisième. Il faut reconnaître et nous reconnaissons que l’homme est à la fois produit et défini : 1-par ceux qui l’ont engendré, qui lui ont donné la vie, et par conséquent aussi par ceux auxquels lui-même transmet la vie ; 2-par ceux avec qui il vit en société ; 3-par la portion de choses qui se trouve être en sa puissance. De là trois sphères sans lesquelles il ne peut être : 1-la famille ; 2-la société, ou la cité, ou la patrie ; 3-la propriété. Mais cette triple limite qui l’enserre peut être une limite absolue qui pèse sur son existence et l’enchaîne, ou simplement le point de départ, le moyen et le champ même de cette existence. Je suis issu de mes ancêtres ; mais si je ne puis faire et penser que ce qu’ont fait et pensé mes ancêtres, me voilà enchaîné, me voilà esclave. Je fais société avec les hommes qui m’entourent ; mais si cette société est absolue, me voilà enchaîné, me voilà esclave. J’ai en ma possession une certaine portion de la nature extérieure ou de la nature modifiée par le travail de l’homme ; mais si on limite ma part à cette portion que j’occupe actuellement, me voilà encore enchaîné, me voilà encore esclave. Ainsi, comme je l’ai déjà dit, ces trois choses, qui sont excellentes en elles-mêmes et nécessaires, peuvent par leur excès devenir mauvaises. La famille peut absorber l’homme ; la nation peut l’absorber ; la propriété peut l’absorber aussi. L’homme peut devenir l’esclave de sa naissance, l’esclave de son pays, l’esclave de sa propriété.