De l’humanité/Livre III

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Chapitre premier. la famille, la patrie, la propriété, doivent être organisées de manière à servir à la communion indéfinie de l’homme avec ses semblables et avec l’univers. l’homme, en effet, jusqu’à présent, a été esclave simultanément de ces trois choses, et suivant les époques, il a successivement été asservi d’une manière prédominante soit à la famille, soit à la nation, soit à la propriété ; il n’a pas encore été véritablement homme. Il deviendra homme sans cesser pour cela d’avoir une famille, une nation, une propriété. Que la famille soit telle que l’homme puisse se développer et progresser dans son sein sans en être opprimé. Que la nation soit telle que l’homme puisse se développer et progresser dans son sein sans en être opprimé. Que la propriété soit telle que l’homme puisse s’y développer et y progresser sans y être opprimé. Voilà le programme de l’avenir. Mais résumons d’abord le passé. Ou plutôt d’abord prouvons sans détour que le passé est le mal, et qu’il est le mal uniquement parce que ni la famille, ni la nation, ni la propriété n’y furent organisées de façon que l’homme pût se développer et progresser librement au sein de cette famille, de cette cité, de cette propriété. Quand nous aurons découvert d’où est venu le mal dans le passé, quand nous aurons établi ce qu’on pourrait justement appeler la loi du bien et du mal, soyons sûrs que l’histoire ne nous manquera pas, et confirmera une loi fondée sur la nature même des choses. Il y a trois manières de détruire la communion de l’homme avec tous ses semblables et avec l’univers, communion qui, comme nous l’avons montré, est le droit de l’homme. Il y a une première manière de parquer les hommes : c’est de diviser les hommes dans le temps, c’est-à-dire de ne reconnaître à chacun pour ancêtres que ses ancêtres naturels, de nier toute réversibilité d’une famille sur une autre, d’établir, au contraire, une absolue réversibilité dans chaque famille, de rattacher tout à la naissance, de subordonner le fils au père qui l’a engendré, et de faire de l’homme un héritier. il y a une seconde manière de parquer les hommes : c’est de diviser les hommes dans l’espace, de composer des agrégations d’hommes, non seulement distinctes entre elles, mais hostiles les unes aux autres, sous le nom de nations, de subordonner l’homme à la nation, et de faire de l’homme un sujet. il y a une troisième manière de parquer les hommes : c’est de diviser la terre ou en général les instruments de production, et d’attacher les hommes aux choses, de subordonner l’homme à la propriété, de faire de l’homme un propriétaire. il n’y a que ces trois manières de diviser le genre humain et d’asservir l’homme. Il est évident d’abord qu’il n’y a que ces trois manières de diviser le genre humain, puisqu’elles comprennent le temps, l’espace, et les choses. Mais je dis de plus qu’il n’y a que ces trois manières d’asservir l’homme, et ceci mérite considération. Jusqu’ici on s’est attaché à signaler et à combattre le despotisme soit dans la famille, soit dans la cité, soit dans la propriété, en considérant soit la famille en elle-même, soit la cité en elle-même, soit la propriété en elle-même. On n’a pas vu que le despotisme dans la famille, dans la cité, dans la propriété, était corrélatif à la fragmentation du genre humain ; que le mal, donc, qui résultait de la famille, de la cité, de la propriété, provenait de cette fragmentation ou division du genre humain. En d’autres termes, à l’exception de quelques grands législateurs religieux, jamais politique n’a vu nettement pourquoi la famille, ou la cité, ou la propriété, engendre le mal et le despotisme. Si la famille, la cité, la propriété ont jusqu’ici engendré tant de maux, et si l’homme y a trouvé de si lourdes chaînes, ce n’est pas, encore une fois, que ces choses soient mauvaises en elles-mêmes, ni que la nature humaine soit mauvaise ; mais c’est que ces choses, au lieu d’être organisées de façon à servir à la communion indéfinie de l’homme avec ses semblables et avec l’univers, ont été, au contraire, tournées contre cette communion de l’homme avec ses semblables et avec l’univers, c’est-à-dire, comme nous l’avons prouvé, contre le droit de l’homme et contre son besoin. La famille, la patrie, la propriété, sont des choses finies qui doivent être organisées en vue de l’infini. Car l’homme est un être fini qui aspire à l’infini. Le fini absolu est pour lui le mal. L’infini est son but ; l’indéfini son droit. Que cet indéfini donc, qui est le progrès, lui soit refusé ; que la famille, la cité, la propriété, soient organisées en vue du fini, et voilà le mal sur la terre ; voilà la nature humaine violée dans son essence ; voilà l’homme esclave, et malheureux parce qu’il est esclave. Je prendrai la famille pour exemple. La famille existe bien essentiellement et par elle-même ; mais la famille n’existe pas indépendamment du genre humain. Donc, ou la famille sera organisée en vue d’elle seule, et par conséquent contre le genre humain, ou elle sera organisée en vue d’elle-même et du genre humain. Si elle est organisée en vue d’elle seule et contre le genre humain, elle est mauvaise, et l’homme y est esclave. Si, au contraire, elle est organisée en vue du genre humain et de la communion avec tout le genre humain, elle est bonne, et l’homme y est libre. Je dirais la même chose de la cité et de la propriété. Tout le mal du genre humain vient donc des castes. aussitôt que dans votre idéal de société et de politique vous faites entrer le genre humain tout entier, le mal cesse et disparaît de cet idéal. La vraie loi de l’humanité, c’est que l’homme individu tend, par la famille, la patrie, et la propriété, à une communion complète, soit directe, soit indirecte, avec tous ses semblables et tout l’univers, et qu’en bornant à une partie plus ou moins restreinte cette communion par la famille, par la cité, par la propriété, il en résulte nécessairement une imperfection et un mal. La famille est un bien, la famille caste est un mal ; la patrie est un bien, la patrie caste est un mal ; la propriété est un bien, la propriété caste est un mal.

chapitre ii. origine du mal dans la société humaine. ce point est si important, qu’il est nécessaire que nous le considérions de nouveau et avec beaucoup d’attention. Je dis donc encore une fois que diviser absolument, et sans autre idée supérieure, le genre humain en nations, en familles, en propriétés, c’est introduire par là même le mal dans la famille, dans la cité, dans la propriété ; à quoi j’ajoute que tous les maux de la famille, de la cité, de la propriété, que l’on attribue à ces choses mêmes et aux passions naturelles à l’homme, ne viennent, d’une façon absolue, ni de ces choses, ni des passions de l’homme, mais de l’ignorance de l’homme et de l’absence d’un principe supérieur suivant lequel la famille, la cité, la propriété, doivent être organisées pour être normales et véritablement bonnes. On cherche la source du mal qui règne sur la terre. Le mal qui règne sur la terre, j’entends le mal qui règne dans la société humaine, vient de ce que l’essence de la nature humaine a été violée, parce que le principe de l’unité du genre humain, à travers le temps et l’espace, et de la solidarité mutuelle de tous les hommes, n’a pas encore été bien compris, ni véritablement appliqué. Aussi les chrétiens avaient-ils raison de dire que Jésus, qui, suivant eux en sa qualité de Dieu, avait apporté le dogme de l’unité et de la fraternité parmi les hommes, avait par là même détruit la tache du péché originel. L’erreur des chrétiens était de croire que Jésus fût Dieu ; leur erreur était de croire que Jésus fût un homme exceptionnel au milieu du genre humain ; leur erreur aussi était de croire que sa doctrine n’avait pas été pressentie et même connue avant lui : mais ils avaient parfaitement raison de soutenir que cette doctrine de la communion, de l’unité, de la fraternité, frappait le mal dans sa racine. Ils avaient parfaitement raison, en ce sens, d’opposer Jésus à Adam, et de faire de Jésus le rédempteur d’Adam. Cherchons, en effet, la cause du mal. Le droit de l’homme, conforme à l’essence et au besoin de sa nature, est, comme nous l’avons vu, le droit de communier avec tous ses semblables et avec tout l’univers. La famille, la patrie, la propriété, n’existent même qu’en vertu de ce droit. Donc, si, au lieu de tendre à l’extension de la communion générale des hommes entre eux et avec l’univers, elles tendent à la négation ou à la restriction du droit même qui les fonde, il en résulte nécessairement un mal ; ou plutôt de là résultent tous les maux. Oui, c’est ainsi que le despotisme s’étant introduit dans la famille, dans la patrie, dans la propriété, le mal a corrompu toute chose. Prenez tous les genres de despotisme qui résultent de la famille, de la patrie, de la propriété ; vous n’en trouverez pas un seul qui ne vienne originairement de ce que le principe de la communion générale des hommes entre eux et avec l’univers a été blessé dans l’institution de la famille, de la patrie, de la propriété. Donc, pour employer la langue théologique, c’est vraiment là le péché originel. Quelle multitude de maux résultent de la famille ! Mais voyez si tous ces maux ne viennent pas de ce que la famille s’est isolée, s’est murée, s’est fermée, s’est faite caste. Quelle multitude de maux résultent de la cité ! Mais voyez si ces maux ne viennent pas de ce que la cité s’est isolée, s’est murée, s’est fermée, s’est faite caste. Enfin quelle multitude de maux résultent de la propriété ! Mais voyez si également tous ces maux ne viennent pas de ce que la propriété s’est isolée, s’est murée, s’est fermée, s’est faite caste. Faut-il donc répéter à cet égard ma démonstration ? Elle est évidente, ce me semble, et irrécusable. La voici dans toute sa rigueur métaphysique. La vie de l’individu, à chaque moment de son existence, est à la fois subjective et objective. Or, qui lui fournit la partie objective de sa vie, c’est-à-dire quel est son objet ? C’est l’homme et la nature extérieure, toujours l’homme et la nature extérieure, et rien que cela. Donc l’homme objet recèle en lui une partie de la vie de l’homme sujet. donc le perfectionnement de l’homme importe à l’homme. Donc le genre humain est solidaire. Donc aussi toutes les barrières qui séparent d’une façon absolue les hommes, soit dans le temps, soit dans l’espace, et qui s’opposent ainsi à leur communication mutuelle et à leur perfectionnement, appauvrissent, amoindrissent la vie de l’individu. Vous ne pouvez pas oblitérer la portion objective de ma vie sans me blesser dans ma vie subjective. Si vous détruisez la possibilité de ma communication avec les autres hommes mes semblables, vous anéantissez en moi mon objet possible ; par conséquent c’est m’anéantir moi-même, et c’est violer mon droit. Je démontrerais de la même façon la même chose pour l’univers. La communication avec l’univers est mon droit. Vous ne pouvez pas absorber l’univers sans m’anéantir. Vous ne pouvez donc pas non plus établir des barrières absolues qui limitent invariablement ma propriété, c’est-à-dire ma communion avec l’univers, sans blesser ma vie, puisque l’univers tout entier est mon objet possible, et que virtuellement l’univers m’appartient, à cause que, par la volonté du créateur, il est l’objet dont je suis le sujet. De là une première forme du mal, la forme relative à l’opprimé, c’est-à-dire la privation, la souffrance, l’esclavage. De là aussi le droit des opprimés. Mais rendons grâces à Dieu ! Voici le mal qui des opprimés remonte aux oppresseurs. Si le mal n’avait été le mal que pour les opprimés, le mal aurait été éternel. Mais du principe même de la vie, du principe qui fait l’homme objet de l’homme, et qui par là unit l’homme à l’homme et identifie virtuellement tous les hommes, en sorte qu’au fond et en Dieu il n’y a pas des hommes séparés et absolument distincts, mais l’homme ; de ce principe, dis-je, surgit une conséquence qui va détruire le mal par lui-même. Voici cette conséquence : c’est que vous ne pouvez pas faire le mal sans vous faire du mal à vous-même. Puisque je suis votre objet comme vous êtes le mien, puisque votre vie a besoin objectivement de la mienne, comme la mienne a besoin objectivement de la vôtre, je vous défie de me rendre malheureux sans vous nuire à vous-même. Si vous me faites esclave, vous voilà despote. C’est un malheur d’être esclave, mais c’est un malheur d’être despote. Homère a dit : "quand un homme tombe dans l’esclavage, Jupiter lui enlève la moitié de son âme." cela est beau et vrai ; mais Homère aurait pu ajouter que cette moitié de l’âme enlevée à l’esclave va s’attacher au maître, comme une furie vengeresse, pour le tourmenter et le perdre. La bible, plus inspirée qu’Homère, a un mot admirable pour rendre cette solidarité du despote avec son esclave, du meurtrier avec sa victime. Caïn tue son frère Abel : "et l’éternel dit à Caïn : où est Abel, ton frère ? Et Caïn lui répondit : je ne sais ; suis-je le gardien de mon frère, moi ? Et Dieu dit : tu seras maudit même par la terre, qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère ; car, quand tu laboureras la terre, elle ne te rendra plus son fruit." c’est qu’en effet Caïn s’est frappé lui-même en frappant Abel. Il a beau dire qu’il n’en était pas le gardien ; Dieu, qui les a créés l’un pour l’autre, lui demande où est son frère ; c’est-à-dire que la conscience de Caïn, que la bible ici fait parler par la bouche de Dieu, lui redemande son frère, parce que son frère est l’objet nécessaire de sa vie. Et vainement, après avoir perdu par son crime son objet semblable à lui, chercherait-il à compenser cette perte de sa nature en s’attachant à l’objet non semblable à lui, l’univers extérieur : il se trouve que cet univers est devenu moins fécond pour Caïn par le meurtre d’Abel. Ils devaient tous deux ensemble féconder l’univers ; le meurtre du frère par le frère rend la terre stérile même pour le meurtrier. C’est ainsi, en effet, que la stérilité régna partout où régna l’esclavage, et qu’aujourd’hui même la misère assiège souvent les riches dans nos cités, parce que leurs frères les travailleurs sont encore esclaves. Donc une seconde forme du mal, relative cette fois au méchant et à l’oppresseur, résulte de la violation de la loi de l’unité et de la communion générale des hommes. Le méchant est atteint lui-même par le mal qu’il fait ; il est atteint, dis-je, en vertu du principe même de la vie, qui, par l’objectivité nécessaire, lie indivisiblement sa subjectivité à celle des autres. On se demande ce que c’est que le mal moral. Ce n’est pas autre chose que le blessement de la loi dont nous parlons. La loi de la vie emportant l’objectivité unie à la subjectivité, le mal moral, c’est-à-dire le mal dans le méchant, est le résultat de la subjectivité qui s’est blessée elle- même en se blessant dans son objet nécessaire. Vous rejetez, vous persécutez vos semblables : c’est donc que vous n’aimez pas vos semblables ; c’est donc que vous n’aimez pas. Vous voilà donc atteint par le défaut d’aimer. Que devient donc votre vie ? Que devient en vous la subjectivité ? Elle souffre, non seulement faute d’objet, mais faute d’être capable d’avoir un objet ; et le défaut d’aimer devient son supplice. Vous voilà qui, par degrés, ressemblez à ce Satan dont sainte Thérèse disait si admirablement : "le malheureux ! Il n’aime pas." ou plutôt c’est là Satan lui-même, il n’y a pas d’autre Satan. Il en est ainsi de tous les vices, de toutes les corruptions de notre âme. Cette seconde forme du mal est donc encore, au fond, la privation, la souffrance, et en ce sens l’esclavage. Oui, le despote, en se faisant despote, devient esclave. Le cupide, en dépouillant ses frères, s’appauvrit. Le cruel, en tourmentant ses frères, se déchire lui-même. En sorte que le christianisme a encore eu raison d’appeler esclavage et loi d’esclavage aussi bien le mal de l’oppresseur que le mal de l’opprimé. Que ce mal de l’oppresseur, qui au fond est esclavage et privation, prenne néanmoins, relativement au mal de l’opprimé, un aspect différent, cela est certain. Extérieurement, ce mal de l’oppresseur ressemble à la puissance et à l’abondance. Mais la réparation se fait et l’équilibre se rétablit à l’intérieur, et dans la virtualité invisible des choses. C’est encore la vie et la loi de la vie qui amène cette réparation, et rétablit cet équilibre. Le mal fait à l’opprimé passe du même coup à l’oppresseur. L’oppresseur, en effet, est, comme l’opprimé, sensation-sentiment-connaissance, c’est-à-dire homme. Qu’il fasse donc du mal à son semblable, et, en blessant l’homme hors de lui, il blesse l’homme en lui. Car son semblable est en lui, pour ainsi dire ; son semblable est lui ; et il ne peut blesser l’homme sans se blesser lui-même. Vous voilà entouré de richesses arrachées par vous à vos frères ; vous êtes riche, dites-vous ! Non, vous êtes pauvre. Vous avez appauvri vos frères ; vous vous êtes appauvri vous-même. Vous n’êtes riche qu’extérieurement, vous êtes pauvre intérieurement et dans votre âme. Vous étiez fait pour aimer vos semblables, et voilà que vous avez préféré n’aimer que les choses. Vous étiez sensation-sentiment-connaissance, et voilà que vous avez renoncé au sentiment et à la connaissance, pour vous attacher à la sensation. Croyez-vous que l’être en vous ne souffre pas de cette privation de sentiment et de connaissance ? Vous ne vous sentez pas souffrir, dites-vous ; tout entier à la sensation, vous accomplissez la même métamorphose que les compagnons d’Ulysse sous la baguette de Circé. Mais êtes- vous sûr de ne pas souffrir ? Poussez la métamorphose jusqu’au bout, et, devenant tout à fait stupide et complètement insensible, vous voilà le plus pauvre des hommes ; car vous manquez de ce que la nature a donné à tous les hommes et vous avait donné, le sentiment et l’intelligence. Donc, par le fait même de la vie, en outrageant la nature humaine hors de vous, il se trouve que vous avez outragé la nature humaine en vous ; et qu’en appauvrissant les autres sous le rapport de la sensation, vous avez par une correspondance mystérieuse, mais nécessaire et infaillible, appauvri l’homme en vous, sous le rapport du sentiment et de l’intelligence. Je démontrerais la même correspondance nécessaire produisant le mal moral dans toutes les actions et pour tous les vices qui souillent le méchant. Je démontrerais que, de la violation de la loi d’unité et de communion, résulte inévitablement la seconde forme du mal parmi les hommes, le mal de l’oppresseur, c’est-à-dire du violateur de cette loi. Au premier coup d’œil, sans doute, et si on n’envisage pas le but final du développement de l’humanité, il semble que ce mal que le méchant se fait à lui-même n’est qu’un mal de plus dans le monde, et qu’à la première forme du mal, la privation, la souffrance, l’esclavage, vient seulement s’ajouter une seconde forme du mal, le despotisme, la cruauté, l’avarice. Mais on ne peut nier du moins que le mal du méchant ne serve à détruire son œuvre, et à amener la fin du mal. Car le méchant se blessant lui-même en blessant son frère, et se rendant ainsi lui-même malheureux par l’effet de la loi divine qui fait les hommes solidaires, il s’ensuit que le méchant lui-même aspire indirectement à voir finir le mal, et régner cette unité et cette communion contre laquelle sa méchanceté s’est armée. Donc ce qui reste, par-dessus toute chose, et sur les ruines du mal, c’est cette volonté divine qui a mis le bien dans l’unité et dans la communion. Qu’il faille du temps à l’humanité pour parcourir la série du mal, et pour arriver à reconnaître et à embrasser la loi divine qui a mis le bien de tous et de chacun dans l’unité et la communion, cela est incontestable. L’histoire n’est pas autre chose que cette éducation successive du genre humain. Mais que fait le temps au principe que nous avons émis ? Ce principe en est-il moins vrai, parce que le plus grand nombre des hommes ne l’a pas encore compris, quoique tous les grands législateurs religieux l’aient enseigné sous une forme ou sous une autre. Laissons ce qui ne doit pas nous occuper ici, savoir la destinée providentielle et le but final de l’humanité, en d’autres termes sa marche toujours croissante, qui amènera le triomphe de la loi divine de l’unité et de la communion. Toujours est-il certain que tous les maux de l’humanité sortent de la violation de cette loi ; nous venons de le démontrer. La violation de cette loi produit le mal sous ses deux formes, mal de l’oppresseur et mal de l’opprimé, servitude et tyrannie, ou plutôt servitude de tout côté. Or, cette violation de la loi divine est en grand la caste, sous ses trois formes de famille caste, de patrie caste, de propriété caste. Pour être conforme à ma nature, et par conséquent pour être heureux et moral, j’ai besoin d’être intentionnellement et virtuellement en communion avec tous mes semblables, avec tout le genre humain, avec tout l’univers, et par là même avec l’être infini de qui procède et en qui respire et vit le genre humain et l’univers tout entier. Donc, dès l’instant où, soit en tant qu’ayant une famille, soit en tant qu’ayant une patrie, soit en tant qu’ayant une propriété, je ne suis pas intentionnellement et virtuellement dans cette communion, je deviens malheureux et immoral. Donc toute division du genre humain qui constitue la famille à part de cette communion intentionnelle avec le genre humain est immorale, et produit l’immoralité et le mal. Toute division du genre humain qui constitue la patrie à part de cette même communion est également immorale, et produit également l’immoralité et le mal. Enfin toute division de l’univers ou de la propriété, qui constitue la propriété, et par conséquent l’homme, à part de la communion avec tout l’univers, est également immorale et produit nécessairement l’immoralité et le mal. Si ces raisonnements sont certains, si cette loi est évidente, il s’ensuit, je le répète, que tous les maux et toute l’immoralité du genre humain viennent de ce que la loi d’unité et de communion universelle a été jusqu’ici constamment blessée dans l’idée qu’on s’est formée de la famille, de la patrie, de la propriété, en divisant et abstrayant la famille, la patrie, la propriété, au lieu de les tenir unies au genre humain tout entier et à tout l’univers. C’est ainsi, je le répète, que le mal s’est répandu parmi les hommes ; et le christianisme, je le redis encore, n’a pas cru vainement que l’idéal de l’unité en Dieu et de la fraternité universelle était le remède efficace de la tache du mal ou du péché.

chapitre iii. de la charité, remède du mal. nous venons, je crois, de démontrer métaphysiquement un grand principe de morale et de politique, ou plutôt le principe fondamental de la morale et de la politique. Les anciens sages, Confucius, Jésus, avaient dit : aimez votre prochain comme vous-même. on n’a pas encore bien compris, ce me semble, la profondeur de leur parole. La philosophie en donne aujourd’hui la démonstration en ajoutant : votre prochain, c’est vous-même ; car c’est votre objet. la vie est une communion : communion avec Dieu, communion avec nos semblables, communion avec l’univers. Mais l’homme ne peut communier directement ni avec Dieu, ni avec les créatures autres que l’homme ; tandis qu’au contraire, par la communion avec l’homme, il peut communier légitimement et normalement avec Dieu et l’univers. S’il délaisse sa communion nécessaire avec ses semblables, pour s’attacher aux espèces inférieures de la création, il dégénère de sa nature d’homme, sans pouvoir se faire semblable à ces espèces inférieures auxquelles il s’attache. Si également il délaisse sa communion nécessaire avec ses semblables, pour s’attacher à une communion directe avec Dieu, cette communion directe avec l’être infini étant impossible, il dégénère également de sa nature d’homme, et ne devient point pour cela semblable à Dieu. Dans le premier cas, il essaie vainement de se faire sensation, et il souffre ; et justement, parce que sa nature normale est d’être sensation-sentiment-connaissance indivisiblement unis. Dans le second cas, encore, il essaie vainement de se faire connaissance, et il souffre ; et justement, parce que sa nature normale est d’être sensation-sentiment-connaissance indivisiblement unis. Au contraire, si, reconnaissant sa vraie nature, il communie directement avec ses semblables, indirectement avec Dieu dans une communion directe avec ses semblables, indirectement avec l’univers dans une communion directe avec ses semblables, l’homme est dans sa nature et dans la vérité. Aimez donc votre prochain, parce que votre prochain vous est uni dans la vie, et qu’en ce sens votre prochain, c’est vous-même. Apprenez à vous aimer là où vous êtes, c’est-à-dire dans vos semblables, dont l’existence manifeste, au premier chef, votre existence. Vous ne sauriez échapper à cette loi d’amour et d’union ; vous ne sauriez du moins la violer sans souffrir. Car vous êtes indivisiblement sensation-sentiment-connaissance ; et votre connaissance consiste, au premier chef, à reconnaître cette loi ; votre sentiment consiste à l’aimer et à la vouloir ; votre sensation ou votre activité consiste à la pratiquer. Et si vous ne savez pas la reconnaître, l’aimer, la pratiquer ; par un effet nécessaire, par une correspondance qui tient à cette loi elle-même, et qui en est un corollaire identique avec elle, vous violez l’essence de votre nature ; et du même coup, par conséquent, vous vous corrompez et vous souffrez. Que deviennent tous les sophismes de l’égoïsme devant cette loi de la vie que nous venons de démontrer ! Puisque notre vie est liée à ce point à celle de nos semblables, puisque nous sommes unis à l’humanité, puisque nos semblables au fond c’est nous, encore une fois que devient l’égoïsme, et que deviennent les fausses doctrines fondées sur l’intérêt individuel et égoïste de chacun ? évidemment l’égoïsme tourne à sa propre défaite ; il se détruit par lui-même. Vous voulez vous aimer : aimez-vous donc dans les autres ; car votre vie est dans les autres, et sans les autres votre vie n’est rien. Aimez-vous dans les autres ; car si vous ne vous aimez pas ainsi, vous ne savez pas réellement vous aimer.

chapitre iv. Suite. cette loi de l’unité et de la communion est si certaine et si évidente, qu’elle est apparue même aux philosophes les plus éloignés de toute religion. Qu’est-ce en effet, je le demande, que la doctrine de l’intérêt bien entendu pris comme principe constitutif de la morale, à laquelle est venue aboutir, sous un de ses aspects principaux, la philosophie du dernier siècle ? Après avoir tout désuni, tout séparé, tout abstrait, après avoir réduit l’homme à la sensation, au pur fini, et nié sa solidarité avec le genre humain, après avoir nié jusqu’à l’être infini qui relie entre eux tous les êtres particuliers, voilà, au bout de leurs raisonnements, les philosophes de la sensation et de l’égoïsme qui prêchent à l’homme ainsi individualisé la vertu et l’union avec tous les hommes ! C’est qu’ils étaient arrivés, malgré eux, par des considérations objectives et empiriques, ou plutôt encore par la voix instinctive du sentiment, que tous les sophismes du monde ne peuvent étouffer, à reconnaître cette unité de la vie qui fait de l’homme l’objet nécessaire de la vie de l’homme. Mais quelle sanction avait cette doctrine ? Comment le bien des autres fait-il mon bien ? Ou comment mon bien est-il lié à celui des autres ? La sanction qui manquait aux moralistes dont nous parlons, nous venons de la donner. Ainsi, d’un côté, Jésus et tous les grands législateurs religieux ont fait un précepte de la charité, sans en apporter d’autre raison que la volonté de Dieu. Et, d’un autre côté, les philosophes les plus irréligieux ont vanté la charité comme étant de notre intérêt. Nous venons de démontrer, par la loi même de la vie, qu’en effet la charité est notre loi et notre intérêt.