De la Chasse (Trad. Talbot)/03

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Traduction par Eugène Talbot.
De la ChasseHachetteTome 1 (p. 375-376).


CHAPITRE III.


Des deux espèces de chiens ; leurs qualités et leurs défauts.


Il y a deux espèces de chiens, les castorides et les alopécides. Les castorides prennent leur nom de Castor, qui, fort épris de la chasse, s’attacha particulièrement à cette espèce ; les alopécides s’appellent ainsi parce qu’ils proviennent de l’accouplement des chiens et des renards : avec le temps, les deux natures se sont fondues en une seule.

De ces deux espèces, les plus nombreux et les moins estimés sont les chiens petits, refrognés, à l’œil gris, myopes, laids, au poil rude, faibles, glabres, hauts sur jambes, mal proportionnés, sans cœur, sans nez et sans jarrets. Petits, ils perdent presque toujours leur temps à la chasse, faute de taille ; refrognés, ils n’ont pas de gueule, et, par suite, ils ne peuvent saisir le lièvre ; myopes ou à l’œil gris, ils ont mauvaise vue ; laids, ils sont désagréables à voir ; à poil rude, ils réussissent mal à la chasse ; faibles et glabres, ils ne peuvent soutenir la fatigue ; hauts sur jambes et mal proportionnés, l’inégalité de leur corps les rend lourds à la quête ; sans cœur, ils renoncent, quittent le soleil pour l’ombre et s’y couchent ; sans nez, ils éventent peu ou rarement le lièvre ; sans jarrets, malgré leur cœur, ils ne peuvent tenir à la peine, et renoncent à cause de la sensibilité de leurs pattes.

Il y a une grande variété de quête chez les mêmes chiens. Les uns, quand ils sont sur la trace, courent sans donner le temps de viser, de sorte qu’on ne sait s’ils tiennent la piste ; les autres n’agitent que les oreilles et gardent la queue immobile ; d’autres ne remuent point les oreilles et remuent la queue à l’extrémité. Il en est qui serrent les oreilles, suivent la trace d’un air sombre et courent la queue entre les jambes. Beaucoup ne font rien de tout cela, mais ils tournent comme des fous, aboient autour de la trace ; puis, quand ils la trouvent, ils foulent sans intelligence les voies de la bête. D’autres font de grands cernes, battent le terrain, perdent le lièvre, en revenant sur les premières traces, ou ne suivent la voie que par conjecture ; puis, quand ils aperçoivent le lièvre, ils s’arrêtent étonnés, et ne s’élancent dessus que quand ils le voient en branle. Quelques-uns, dans leurs quêtes et poursuites, rencontrent, en courant, les traces éventées par d’autres chiens ; ils les observent à plusieurs reprises et se défient d’eux-mêmes. Il en est de si emportés qu’ils ne laissent pas avancer leurs camarades intelligents ; mais ils les repoussent à grand bruit. D’autres, de mauvaise créance, se jettent bruyamment sur toute espèce de voies et poursuivent avec la conscience de leur mensonge. Quelques-uns font de même sans réflexion.

Ces chiens-là ne valent rien, qui, ne sortant jamais des sentiers battus, ne discernent pas les vraies traces. De même ceux qui ne reconnaissent pas les traces de la bête au gîte, et qui sautent par-dessus ses passées, ne sont pas de bonne race. Tels débutent avec ardeur, qui renoncent par mollesse ; tels courent sur la voie, qui gauchissent ensuite, tandis que d’autres, se jetant follement par les sentiers, s’égarent et ne répondent pas à l’appel.

Plusieurs, abandonnant la poursuite, reviennent par crainte de la bête ; quantité d’autres par attachement pour l’homme : quelques-uns, en clabaudant sur la passée essayent de tromper, et de donner le change. Il en est qui ne font pas cela ; mais si, au milieu de leur course, ils entendent quelque bruit, ils quittent leur besogne et se portent follement de ce côté : ils changent de route, les uns sans qu’on sache pourquoi, les autres par suite de conjectures ; ceux-ci pour des vraisemblances, ceux-là par feinte ; d’autres, enfin, par jalousie, abandonnent la piste, après l’avoir suivie jusque-là.

Tous les chiens qui ont des vices naturels ou produits par une mauvaise éducation ne sont d’aucun service : ils rebuteraient les chasseurs les plus passionnés. Comment doivent être les chiens de la même espèce pour la forme et pour le reste ? C’est ce que je vais dire.