De la Chasse (Trad. Talbot)/12

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Traduction par Eugène Talbot.
De la ChasseHachetteTome 1 (p. 398-401).


CHAPITRE XII.


De l’usage et de l’excellence de la chasse ; c’est l’école de la guerre.


Nous venons d’exposer tous les faits relatifs à la chasse ; elle offre la plus grande utilité aux partisans zélés de cet exercice : ils y développent leur santé, apprennent à mieux voir et à mieux entendre, et oublient de vieillir ; mais c’est avant tout pour eux l’école de la guerre. Et d’abord, ont-ils à traverser en armes des pas difficiles, ils ne perdent point courage, vu leur habitude de la fatigue à la poursuite de la bête. Ensuite, ils sauront dormir sur la dure, et se montreront gardiens fidèles du poste assigné. S’agit-il de marcher à l’ennemi, de l’attaquer, d’exécuter un ordre, ils sont préparés par l’attaque et la prise du gibier. Placés au front de bataille, ils n’abandonneront pas leurs rangs, grâce à leur persévérance. Dans une déroute, ils poursuivent l’ennemi, droit, résolûment, sur toute espèce de terrain : ils en ont l’habitude. L’armée dont ils font partie éprouvet-elle un échec, ils sauront, sur des terrains couverts de bois, abruptes, et autres lieux difficiles, se sauver sans honte, et les autres avec eux. La chasse les a familiarisés avec toute espèce de ressources. En effet, plus d’une fois de pareils hommes, dans une déroute générale de leurs camarades, voyant le vainqueur égaré sur un terrain désavantageux, sont revenus à la charge, et, grâce à leur complexion et à leur intrépidité, ont mis les ennemis en fuite : car toujours un corps robuste, uni à une âme forte, sait fixer la fortune.

Aussi nos ancêtres, convaincus que la chasse était la source de leurs succès sur de tels ennemis, la firent-ils entrer dans l’éducation de la jeunesse. Même dans les premiers temps où ils manquaient de récolte, ils jugèrent convenable de ne point défendre la chasse, attendu que le chasseur n’en veut pas aux productions de la terre. De plus, une loi fixait le nombre de stades au delà desquels on ne pouvait se livrer à aucune occupation nocturne, de peur de priver de gibier les amateurs de chasse. Ils voyaient que c’était le seul plaisir qui procurât les plus grands biens aux jeunes gens, puisqu’il les rendait tempérants, justes, instruits de la réalité. Ils comprenaient qu’ils devaient à la chasse leurs succès militaires ; que ce plaisir, bien différent des voluptés honteuses, que l’on n’a pas besoin d’apprendre, n’écarte point les jeunes gens des études honnêtes auxquelles on voudrait se livrer. C’est une pépinière de bons soldats, de bons généraux : car les hommes qui, par le travail, éloignent de leur âme et de leur corps la honte et la débauche et développent en eux l’amour de la vertu, ceux-là sont les vrais citoyens ; ils ne toléreront jamais une injustice faite à leur patrie, un dommage à leur pays.

Il y en a qui disent qu’il ne faut pas se passionner pour la chasse, dans la crainte de négliger ses affaires domestiques : ils ignorent que servir son pays et ses amis, c’est prendre un plus grand soin de son bien. Si donc le chasseur se rend essentiellement utile à sa patrie, il ne néglige pas ses propres intérêts, puisque toutes les affaires individuelles, sont liées au salut et à la perte de l’État. Ainsi de tels hommes assurent avec leur propre bien celui de tous les particuliers. Beaucoup de ceux auxquels l’envie qui les aveugle fait tenir un pareil langage, aimeraient mieux périr victimes de leur lâcheté que de devoir la vie au courage d’un autre. C’est qu’il y a mille honteux plaisirs dont l’esclavage les condamne à dire et à faire ce qu’il y a de pire ; leurs discours inconsidérés engendrent les haines, leurs actes criminels appellent les maladies, les châtiments, la mort sur leur tête, sur celles de leurs enfants, de leurs amis : indifférents au vice, mais plus sensibles que personne aux plaisirs, qui pourrait leur confier le salut de l’État ?

Il n’est personne qui ne se mette à l’abri de ces désordres en se passionnant pour l’exercice dont je fais l’éloge. En effet, l’honnête éducation du chasseur lui apprend à respecter les lois, à s’entretenir et à entendre parler de ce qui est juste. Ceux donc qui se livrent à un travail continu, et qui aiment à se former par des connaissances, par des exercices laborieux, sauvent encore leur patrie ; tandis que ceux qui, par dégoût du travail, ne veulent point s’instruire, mais vivent dans une volupté effrénée, sont des êtres dépravés. Ni lois ni bons conseils ne les trouvent dociles : ennemis du travail, ils ignorent quel doit être l’homme de bien ; de sorte qu’ils ne sont ni religieux ni sages : et comme ils n’ont aucune instruction, ils ne cessent de blâmer ceux qui sont instruits. Avec de tels hommes rien ne prospère, au lieu que les gens de bien procurent à la société tous les avantages : d’où il suit que ceux-là sont meilleurs, qui veulent travailler.

Je l’ai prouvé par un grand exemple. Ces anciens disciples de Chiron, dont j’ai rappelé le souvenir, en se livrant, dès leur jeunesse, aux exercices de la chasse, ont acquis de nombreuses et belles connaissances ; et c’est ainsi qu’ils sont parvenus à cette haute vertu qui excite à présent encore notre admiration. Or, il est clair que tout le monde aime la vertu : mais comme il faut la conquérir par des travaux, beaucoup l’abandonnent. Ils ne voient pas, en effet, s’ils y parviendront, mais ils voient la peine qu’il leur en doit coûter. Peut-être, si la vertu avait un corps visible, les hommes la négligeraient-ils moins, certains qu’ils en seraient vus, comme ils la verraient elle-même. Ainsi, quand on est près de l’objet aimé, on devient meilleur ; on ne dit, on ne fait rien de honteux, rien de mal, dans la crainte d’être vu. Mais ayant la pensée que la vertu n’observe, pas leurs actions, les hommes s’en permettent ouvertement de mauvaises et de honteuses, parce qu’ils ne la voient pas. Et cependant elle est partout, puisqu’elle est immortelle, récompensant les bons, flétrissant les méchants. Ah ! s’ils savaient qu’elle les regarde, ils iraient au-devant de ces travaux et de cette instruction dont elle est le prix, et cette noble proie tomberait en leur pouvoir.